Comment j’ai appris à parler ours

Comment j’ai appris à parler ours
Didier Lévy, Anaïs Brunet (ill.)
L’école des loisirs (Mouche), 2022

Gloumou !

Par Anne-Marie Mercier

Si le titre laisse rêveur, le récit est encore plus farfelu. On y apprend que les ours sont sensibles à la poésie, surtout à Victor Hugo (contrairement aux loups). L’un d’eux, très collant avec le narrateur, sait manipuler un détecteur d’ours, vole ses pantoufles et, plus surprenant encore la photo de sa grand-mère.
On apprendra par la suite pourquoi cette grand-mère l’intéresse (et le narrateur découvrira ainsi une facette cachée de cette admirable vieille dame), ce qui entrainera les deux nouveaux amis dans une jolie aventure de libération des animaux en captivité.

Un lexique, à la fin, nous donne la clé de certains dialogues qui sans cela resteraient un peu obscurs (enfin ce n’est pas grave non plus : si vous voulez savoir ce que signifie Gloumou, allez voir).
Les belles images d’Anaïs Brunet, japonisantes, suffiraient à nous faire aimer cette histoire loufoque d’une amitié paradoxale qui s’achève en plaidoyer pour la cause animale.

 

Debout !

Debout !
Michaël Escoffier, Nathalie Dion
D’eux, 2018

L’appel du large

Par Anne-marie Mercier

Heureusement que les Canadiens des éditions D’eux sont là pour nous sortir de la torpeur dans laquelle nous plongent tous ces livres censés aider les petits à s’endormir… « Debout ! » c’est tout de même mieux que  « au lit ! ».
Certes, cela ne s’adresse pas à la même tranche d’âge et nul besoin ici de passer par la métaphore du petit lapin (voir chronique précédente) : l’enfant représenté est en pyjama et non en grenouillère, aussi. Agrippé à sa couette, on le voit peu à peu se déplier au rythme des propositions de sa mère, alternant avec ses « je ne peux pas, mes yeux sont collés, ma tête est lourde », etc. Elle répond chaque fois « c’est dommage parce que… » la double page suivante représente l’enfant dans l’action évoquée ; regarder les fourmis, manger des crêpes, courir sous la pluie, serrer quelqu’un dans ses bras…
Les images le montrent en mouvement, dans toutes sortes de décors, terrestres ou célestes, triviaux ou poétiques, quittant en pensée puis réellement le bistre et le brun de sa chambre pour le vert, le jaune et le noir de l’été.

Au lit, petit lapin !

Au lit, petit lapin !
Jörg Mühle
L’école des loisirs (« Petit Loulou »), 2021

Lapins en série

Par Anne-Marie Mercier

L’auteur présente toutes les étapes du coucher d’un enfant : mettre un pyjama, se brosser les dents, secouer l’oreille, se tourner, se retourner, se mettre sous la couette… Elles sont accompagnées par des injonctions au lecteur : tapoter l’épaule de petit lapin pour le faire se retourner, secouer l’oreiller, lui grattouiller les oreilles et finalement éteindre la lumière.
Il y a une parenté forte avec les procédés de Ramadier et Bourgeau, notamment dans Le Livre qui dort, une parenté avec Bonsoir loup de Solotareff.
En conclusion c’est un livre de plus sur ce thème, mais avec un petit lapin, ce qui n’est pas non plus d’une originalité folle. Mais s’il n’était pas indispensable sur ce thème il l’était pour continuer la série de lapins de Jörg Mühle : Au bain petit lapin !, On joue petit lapin !, Sèche tes larmes petit lapin !

 

Le Livre qui dort

Monsieur Nourse et la vie (mode d’emploi)

Monsieur Nourse et la vie (mode d’emploi)
Christian Demilly, Alice de Nussy
Grasset jeunesse, 2022

Philosophie-Nounours

Par Anne-Marie Mercier

Monsieur Nourse a une tête et un corps de nounours et un costume d’employé de bureau (quand il n’est pas en pyjama). Très statique, il ne change pas de posture ni de position d’une case à l’autre. Seule sa bouche s’étend parfois en un sourire ou se courbe en signe de déception. Il dialogue avec une abeille, elle aussi toujours à la même place, suspendue à côté de lui. Dans des bandes de trois pages ils échangent sur les grandes questions, le temps, l’amour, les autres, la vie…
« Je n’aime pas trop le début des vacances.
_ C’est chouette, pourtant !
_ Oui, mais c’est déjà le début de la fin des vacances. »
Ou bien:
« Les gens qui ne sont pas comme moi me trouvent différent. Pourtant, ce sont eux qui ne sont pas comme moi ».
On remarque dans son titre des clins d’œil, en hommage (un peu gratuit) à La Vie mode d’emploi de Pérec et à Nours, un album de Christian Bruel et Nicole Claveloux questionnant l’univers et la représentation du monde des tout-petits (paru aux éditions Être en 2000, puis republié chez Thierry Magnier en 2014) ; quant à l’association Nourse / bourse et la vie, on retrouve une question évoquant un choix difficile comme : « comment rattraper le temps passé à rechercher le temps perdu ? »
Ces ours sont de bien grands questionneurs !

Un Autre Jardin

Un Autre Jardin
Emma Giuliani
(Les Grandes Personnes), 2022

Et toujours au printemps…

Par Anne-Marie Mercier

Le livre se présente comme une fenêtre qui donne sur un jardin, jardin que l’on « voudrait à sa fenêtre » et qui apparait dans sa simplicité (marguerite, fleurs des champs, libellule). Dans ce jardin désiré, on pourrait rêver à un autre jardin, dans lequel on pourrait en imaginer encore un autre, puis un autre, etc.
Le leporello se déplie page après page, présentant ces jardins possibles, des jardins de plus en plus ensoleillés, de plus en plus au sud, les perroquets succédant aux oranges, et de plus en plus lointain, jusqu’aux étoiles.
C’est aussi un beau livre à systèmes, simple, avec quelques  reliefs en découpes, un oiseau qui vole, une balançoire qui s’agite… de quoi cultiver ses rêves.

Le Bain de huit heures

Le Bain de huit heures
Nina Blanchot
Tsarines, 2022

Le héros de huit heures (le/la prof)

Par Anne-Marie Mercier

Après l’ouvrage de Sarah Alami publié chez le même éditeur (Tsarines), Comment lire de vieux textes avec de jeunes élèves ?, qui proposait des séquences de français, voilà l’éditrice elle-même qui prend la parole, pour dire autrement son expérience du métier de « prof de français » (ou de lettres…).
Dans un roman graphique beau, coloré et inventif, jouant de manière variée avec les cadres, rythmé, elle raconte des fragments de sa vie de prof : le cauchemar qui lui vient en fin d’été, au moment où la rentrée approche, le souvenir de son premier cours, l’allure de sa première année, les moments marquants, les échecs cuisants et les probables réussites. Le dessin mêle portraits et décors à grands traits et figures inventées : oiseaux de malheur, sourires flottants… Les dispositions labyrinthiques, les flous, les explosions, toutes sortes d’événements graphiques donnent à cette vie une présence. C’est un réel vécu et senti, éprouvé, que nous sommes invités à visiter.
Le discours est plein de modestie : l’autrice ne se présente pas comme une héroïne du savoir (de très belles réflexions sur la connaissance, représentée comme un cachalot), ni de la pédagogie, ni comme une martyre de la cause. Elle se met parfois en accusation ; à d’autres moments, discrètement, elle s’interroge sur l’institution.
Le ton reste léger. Les dialogues de la débutante avec son compagnon en fin de journée sont drôles et grinçants dans le décalage qu’ils suggèrent. L’espoir d’avoir semé quelque chose fait tenir debout, comme les rencontres avec les ami/es, l’humour, et l’amour de la poésie.
Le livre s’achève en glorification, timide mais réelle, de ces combattant/es du quotidien : « prof : la routine héroïque ».

 

 

 

 

Oiseaux à reconnaitre

Oiseaux à reconnaitre
Emmanuelle Kecir-Lepetit, Léa Maupetit
Gallimard jeunesse, 2022

Pour célébrer le printemps

Par Anne-Marie Mercier

Rouge-gorge, mésange, pigeon, canard, mais aussi huitrier, bergeronnette, alouette, épervier, chouette hulotte… les oiseaux des jardins, des bois, des champs ou de l’eau les plus courants sont ici présentés.
Chacun a une double page : une brève présentation évoque comment il se signale, le chant ou le bruit qu’on entend en se promenant, sa manière de se cacher, les lieux qu’il fréquente… C’est une belle idée que de partir de l’observateur promeneur. De courts paragraphes évoquent certains détails de son comportement, son nid, sa parade amoureuse, son caractère de timide ou de bagarreur….
Un dessin le montre en action tandis qu’en face, à droite il est représenté en pleine page ; on le voit statique, prenant la pose ; de courtes légendes s’inscrivent sur le fond coloré, donnant encore quelques détails supplémentaires.

Voilà un album documentaire très accessible, coloré et très joli ; les illustrations de Léa Maupetit attirent l’œil et son format allongé lui donne une allure de carnet d’observation.
Le même duo a réalisé dans la même collection un volume sur les arbre et un autres sur les fleurs

 

Dulcinée

Dulcinée
Ole Könnecke
L’école des loisirs, 2021

 Promenons-nous dans les bois…

Par Anne-Marie Mercier

Dulcinée (rien à voir avec don Quichotte) est une petite fille qui vit seule avec son père, près d’une forêt. Comme bien des contes, cela commence par une interdiction : ne pas aller dans la forêt car, dit-on, celle-ci est hantée par une sorcière. Mais cela dérape vite car Ole Könnecke ne se contente pas des vieilles recettes : c’est le père qui enfreint l’interdit ; il est transformé en arbre par la sorcière et la fillette doit le sauver avant qu’un bucheron ne fasse une terrible erreur… Elle y court, accompagnée par son canard…
Dessins simples et charmants, humour léger à toutes les pages, c’est un petit régal, avec tous les ingrédients du conte mais un peu bousculés : une sorcière qui transforme les gens à son gré (la fillette est menacée de devenir une flûte à bec), différents monstres, un grimoire magique, et au bout du conte une flopée de myrtilles.

 

L’Amour, c’est quoi ?

L’Amour, c’est quoi ?
Mac Barnett, Carson Ellis (ill.)
Traduit (anglais/USA) par Aimée Lombard
Hélium, 2022

L’autre grande question

Par Anne-Marie Mercier

Dans La Grande Question de Wolf Erlbruch, publié par les éditions Être (prix Sorcières 2005) puis repris en 2012 chez Thierry Magnier, la question n’était pas explicitée, mais on voyait de nombreux personnages répondre à un enfant, chacun avec son point de vue. Ici, c’est à une autre question existentielle qu’on répond de différentes façons, question explicitée dans le titre et répétée par le questionneur que l’on suivra dans ses pérégrinations.
Chaque rencontre est présentée de la même façon : une première double page montre l’échange, la question, le sourire de l’interlocuteur (un pêcheur, un comédien, un chat, une charpentière, d’autres, puis finalement un poète), sa réponse en un mot (« L’amour c’est comme un poisson », « l’amour c’est comme la nuit », « l’amour c’est comme une maison »…), réponse reprise sur le mode interrogatif par le jeune homme, la double page suivante développant cette réponse sous un mode philosophico poétique, existentiel, mystérieux… provoquant l’incompréhension du jeune homme.
Chacun voit la question avec son expérience et utilise des métaphores issues de son univers, donne une image changeante de l’amour : partagé ou non, stable ou non, rare ou facile… Le texte de Mac Barnet (médaille Caldecottt en 2015) est tantôt drôle, tantôt poétique, et questionne tout en répondant… c’est une randonnée à tous les sens du terme.
Les belles aquarelles de la canadienne Carson Ellis (médaille Caldecott pour Koi que bzzz ?, 2016 publié en France chez Helium également), tantôt à fond perdu, tantôt détachées sur fond blanc donnent à cette méditation une allure de conte. On ne dira pas la fin, très belle également, montrant que la philosophie est autant une affaire d’expérience que de mots : elle est un chemin – comme l’amour?

Dessus, dessous, devant, dedans

Dessus, dessous, devant, dedans
Fanny Pageaud
(Les Grandes Personnes), 2022

Joujou expérimental

Par Anne-Marie Mercier

Pyramide, canard de bain, train en bois, maracas, pots de pâte à modeler, crayon… Chaque jouet a droit à deux doubles pages. La première est une énigme : la page consacrée au crayon de bois le montre par-dessus et par-dessous : qu’est-ce que c’est ? On découvre que malgré la familiarité il y a toujours de la surprise dans ce qui nous entoure. La troisième page le montre par devant mais aussi en dedans : un rabat cache l’intérieur de l’objet : on découvre la mine du crayon, le sable des maracas, etc.  La dernière page invite au jeu : mettre tout sens dessus dessous, empiler, composer, décomposer…
C’est plein d’inventions et cela fonctionne en ribambelle : le canard en pâte à modeler imite le canard de bain, le maracas écrase le canard en pâte à modeler, et à la fin tous se retrouvent en un joyeux méli-mélo avant de servir d’inspiration à des crayons curieux.
La fin invite à rejouer encore et encore.

C’est un album sans mots ou presque qui invite magnifiquement au jeu. On peut lui trouver une parenté de fonctionnement avec le bel Alboum de Christian Bruel (éd. être, 1998 ; Thierry Magnier 2013) qui lui, a un texte, et en remplaçant le principe d’accumulation par une exploration poussée de chaque objet.