Mille nuits plus une

Mille nuits plus une
Victor Pouchet
L’école des loisirs, 2021

Shéhérazade en baskets

Par Anne-Marie Mercier

« C’était à Vaishali, faubourg de Jaipur, dans les jardins de Sheyhavan »… La référence à Flaubert n’est pas tout à fait gratuite : ce petit livre qui multiplie bien des genres est aussi un manifeste qui célèbre les pouvoirs du conte, aussi bien de l’histoire racontée (à l’exemple de celles de la Shéhérazade des Mille et nuits) que de l’histoire écrite : l’héroïne devra son salut au texte qu’elle a écrit sur son aventure, texte qui commence par la même phrase que le roman, avec un bel effet de mise en abyme.
On est cependant plus proche encore des récits populaires : la nouvelle Shéhérazade, Shakti, est la fille du jardinier du maharadja Sheyhavan. Par un hasard digne de Pretty Woman (ou d’histoires de bergères et de prince), elle épouse le prince, son fils. Shakti s’ennuie dans sa prison dorée et conquiert une certaine liberté en racontant ce qu’elle voit et ce qu’elle entend, la cour et ses alentours, les vices cachés, les ridicules et les petitesses ; elle poste le tout jour après jour sur internet. Tout maharadja ayant un méchant vizir, celui-ci ne manque pas d’en être informé et d’organiser l’assassinat de la princesse, ainsi Shéhérazade rejoint le monde contemporain, coupable du crime de la liberté d’expression. Elle le rejoint aussi en captivant ses assassins désignés successifs avec des histoires qui ressemblent aux grands récits populaires de notre temps : Peter Pan, Batman, Le Seigneur des anneaux, etc.
Enfin, elle le rejoint à travers l’évocation de monde des lettres actuel, de l’édition et d’une maison d’édition en particulier, l’école des loisirs qui en publiant son histoire sauve la vie de Shakti, autre mise en abyme…
De belles illustrations en pleine page, comme la couverture, mêlent imaginaire indien et conte noir, tradition et modernité.
Seule ombre au tableau, le personnage du prince, très absent et distrait, dirait-on.

 

Parfois

Parfois
Maxime Derouen
Grasset jeunesse, 2023

Je est un autre

Par Anne-Marie Mercier

Le petit chien qui occupe chacune des doubles pages de cet album carré a bien des avatars, illustrant la phrase d’Henri Michaux placée en exergue à l’ouvrage : « On n’est peut-être pas fait pour un seul moi » – mais on pourrait se demander s’il n’entendait pas par là autre chose que les simples émotions (sans doute pas, mais c’est toujours bien d’avoir un peu de Michaux).
Selon son humeur, l’ombre du chien prend l’allure d’un autre animal : sauvage, son ombre est d’un cheval, triste, elle est crocodile, impatient, elle est grenouille, etc.
Chaque émotion s’inscrit en page de droite colorée, et tramée, à fond perdu, sur laquelle s’inscrit l’image tandis que à gauche le texte s’inscrit sur fond blanc et en lettres de la couleur de la page en vis-à-vis (rouge pour la colère et la folie, bleu pour la liberté et la sagesse, jaune pour la sauvagerie et la joie…).
C’est un beau parcours d’émotions représentées à la fois par l’expression du personnage, par la couleur et  par la métaphore. La dernière page, reprise en couverture, synthétise tous les possibles par une explosion de couleurs et un déploiement des ombres diverses, tous joyeux.

Ulysse. 1. Prince d’Ithaque

Ulysse. 1. Prince d’Ithaque
Pierre-Marie Beaude
Gallimard jeunesse, 2022

Enfance de héros

Par Anne-Marie Mercier

Même les héros ont une enfance, quand on cherche à développer le fil de leur histoire. Ainsi, le personnage d’Ulysse devient un peu plus accessible aux jeunes lecteurs qui pour le connaitre n’ont pas à attendre de pouvoir lire l’Odyssée.
Pour les lecteurs qui le connaissent déjà, ils découvriront avec plaisir des étapes nouvelles : la naissance, accompagnée de ses inévitables prophéties, l’amitié avec Achille, la conquête de Pénélope, et l’ombre grandissante de la guerre de Troie qui s’annonce.
Comme toujours dans les récits de Pierre-Marie Beaude, le style est fluide, la narration claire. En somme l’épopée ici se lit comme un roman. Elle tourne aussi parfois au récit de chevalerie (avec une scène proche du tournoi médiéval). C’est un joli mélange intemporel dans lequel la veine du roman d’initiation domine.

Ma vie en rousse

Ma vie en rousse
Agnès Sodki, Olivier Chéné
Utopique, 2023

Jeune fille en feu

Par Anne-Marie Mercier

Tandis que les adultes s’extasient devant les beaux cheveux (roux) de Mélissa, ses camarades de classe en font un sujet de moquerie et c’est bien sûr leur regard plutôt que celui des parents qui importe à l’héroïne, malheureuse.
Le jour où un nouveau arrive dans sa classe et est installé à côté d’elle par l’enseignant, sa souffrance est multipliée : elle est persuadée qu’il est tombé sous le charme de sa meilleure amie, se fâche avec elle, avec lui, enfin c’est l’enfer.  Mais tout s’arrange et Mélissa aimée finit par s’aimer elle-même et assumer sa différence. Le message est beau, la solution un peu simple, mais efficace. L’intérêt essentiel de ce petit roman est de montrer la difficulté de certains enfants, différents sur ce qui pourrait n’apparaitre que comme un détail.

Berceuses et comptines d’Irlande

Berceuses et comptines d’Irlande
Nathalie Soussana, Jean-Christophe Hoarau
John Spillane, Rioghnach Conolly, Deirbhile Ní Bhrolchàin
Didier jeunesse (comptines du  monde), 2023

Berceuses salées

Par Anne-Marie Mercier

Chansons d’amour, berceuses, danses, chants paysans, légendes, histoires cocasses, tout a pu faire musique et langage, tantôt en gaélique, tantôt en anglais. Les airs ont une allure connue,  le folklore irlandais ayant été répandu ou réinterprété largement depuis des décennies.
Les textes, accompagné de la traduction française, ne sont pas tous enfantins, loin de là, mais la musique est charmante ou entrainante, les styles variés. Les musiques incluent des instruments traditionnels comme le violon, la flûte en métal (tin whistle), et la harpe celtique, et d’autres comme le banjo, la guitare et la mandoline.
Chaque chanson est décrite en fin d’ouvrage, avec son histoire, ses variantes, sa présence récente dans des films, etc. c’est donc aussi un livre savant et intéressant quant aux différentes manières de survivre pour un air ancien.
Un Qr code permet d’écouter sans lecteur de CD.

Léo et la cité mécanique

Léo et la cité mécanique
Lorraine Darrow, Alice Darrow
Sarbacane, 2023

Robots farceurs, savants fous et boule à neige

Par Anne-Marie Mercier

Léo, le héros, est un enfant ; c’est un prince. Pourtant, il pas très gâté ni par la nature ni par l’histoire : il est rondelet, avec un visage ingrat, son père est mort à la guerre, sa mère a disparu et il est sous la coupe de sa grand-mère, une horrible femme qui se sert de lui mais s’en débarrasserait aussi bien aisément, elle le prouvera d’ailleurs par la suite. Son seul ami est un robot farceur, qui ressemble un peu à Spirou. Son seul trésor est une boule à neige qu’il cache précieusement ; dans cette boule se trouve l’image d’une princesse, appelée la princesse Coline (on apprendra plus tard que c’est sa mère ; lui-même l’ignore).
Le monde est régi par des vieux « augmentés », chaque partie déficiente de leur corps est remplacée par une prothèse, un implant, etc. Pour éviter de voir leur déchéance, ils ont interdit les miroirs ordinaire ; ceux du palais ne reflètent que leurs habits chamarrés et leurs coiffures parfaites. Voilà une version intéressante du conte « Les habits neufs du Grand-Duc ». Même chose pour l’enfant, mais dans son cas c’est pour qu’il n’ait pas une conscience bien nette de de son identité. Et de fait le pauvre Léo doit affronter de nombreux troubles dans ce domaine.
On ne racontera pas les multiples péripéties des aventures de Léo, parti à la recherche de sa mère et, également, à la rescousse de son ami le robot promis à la casse après une énième insolence vis-à-vis des puissants : elles sont nombreuses.
Il y a de superbes incursions dans des portions de mondes imaginaires, avec notamment un passage hanté par les mémoires de chacun. La fin n’est pas conventionnelle, ce qui est un grand mérite. Enfin, le burlesque désamorce souvent le tragique, grâce aux illustrations loufoques, savoureuses et nombreuses, qui rapprochent cet ouvrage d’un roman graphique.

Archibald et ses chatons

Archibald et ses chatons
Gaëlle Duhazé
HongFei, 2023

Libération d’un gardien

Par  Anne-Marie Mercier

Archiblad McToutou est un chien de garde , très fier de lui, de ses ancêtres (tous chiens de garde) et de son éducation (de chien de garde). Affecté à la surveillance d’une usine désaffectée, il fait le job avec conscience, jusqu’au jour où il trouve trois chatons, qu’il commence par chasser de son terrain, puis, attendri, qu’il décide de sauver.
Mais comment faire quand on n’a que de la nourriture pour chien à donner, et pas de lait ? Quand le cœur est ici et le devoir là-bas, et que des devoirs d’ordre différents s’affrontent ?
L’histoire d’Archibald est pleine de rebondissements, très drôle, et les dessins de Gaëlle Duhazé accentuent cette veine comique par les postures et les expressions des animaux (Archibald est très concentré) et des cadrages originaux.
Enfin, ce joli morceau comique est aussi édifiant. L’histoire s’achève par l’affirmation que « on n’est pas toujours destiné à ce qu’on croit et c’est parfois un plus petit que soi qui nous le révèle », et, moins explicitement, que la musique est source d’harmonie générale.

Capitaine Maman et le musée d’archéologie

Capitaine Maman et le musée d’archéologie
Magali Arnal
L’école des loisirs, 2022

Archéologie sans frontières

Par Anne-Marie Mercier

Le troisième volume de cette série met en scène une matriarchie : Capitaine Maman est une chatte, elle est accompagnée de Quartier-Maitre Mémé et de Chaton 1, Chaton 2 et Chaton 3, et d’un chiot surdimensionné par rapport aux autres personnages. Tous arrivent cependant à se caser dans un mini van qui les conduit vers l’aventure, dans les sables.
La découverte fortuite d’une tombe  antique accompagnée d’un trésor lance de nombreuses péripéties après que la capitaine a essayé en vain de travailler tranquille (belle occasion de montrer aux jeunes lecteurs comment s’organise un chantier de fouilles). Des pouvoirs de différentes régions concurrentes, les « autorités locales », viennent revendiquer la trouvaille, avec des soldats à cheval, des tanks, des hélicoptères, et des menaces.
Ruses, persuasion… tout finit bien grâce à l’organisation parfaite de Capitaine Maman qui est douée dans le maintien de la paix… et à son sous-marin. Un musée sortira de terre, co-administré par les anciens ennemis…
Les images lumineuses de Magali Arnal nous entrainent dans un monde de fantaisie drolatique qui égratigne gentiment la société de pouvoir, tout en regardant avec tendresse les morts des temps anciens et en traitant leurs restes avec douceur et respect.

 

Tapeti  Tapeta

Tapeti  Tapeta
Corinne Dreyfuss
Seuil Jeunesse, 2023

Jouer ensemble tout en étant différents?

Par Anne-Marie Mercier

Trois tortues sont nées dans un jardin… On ne sait pas d’où elles viennent et qui sont leurs parents ; les autres animaux n’ont jamais vu d’animaux comme ça : sans ailes (s’étonne l’oiseau), sans moustache (s’étonne le chat), etc. Ils se demandent comment ils vont pouvoir jouer avec elles, et à quoi : elles ne courent pas, ne volent pas…
La réponse est dans le titre, une tortue ça marche à tout petits pas, ça ira « toujours au pas », comme le dit la comptine (La famille tortue). Et c’est un jeu comme un autre, auquel elles convient les autres animaux, ravis. Belle fable : s’adapter aux capacités d’autrui en inventant de nouveaux jeux, c’est une belle proposition.
Ce très joli album avec ses animaux stylisés et ses tortues aux carapaces brillantes décline avec humour toutes les hypothèses des animaux. Le texte, en randonnée, très simple et rythmé, avec un refrain (tapeti tapeta) est lui-même proche de la comptine.
Note : cette formule (tapeti tapeta) pourrait évoquent la liaison entre « marchent » et « à petits pas », ce qui serait une belle reprise de langage enfantin.

La Forêt, l’ours et l’épée

La Forêt, l’ours et l’épée
Davide Calì, Regina Lukk-Toompere
Traduit (italien) par Roger Salomon
Rue du monde, 2022

Qui a vécu par l’épée, survivra par la bêche (fable écologique)

Par Anne-Marie Mercier

Un ours très fier de son épée (on songe aux ours en armure de Philip Pullman) s’en sert à tort et à travers. Un jour il coupe même une forêt. Peu après, l’eau inonde son habitation. Il part pour couper en deux celui qui est responsable de cette catastrophe, mais qui est-ce ?
Sont-ce les gardiens du barrage ? le sanglier qui a attaqué les gardiens ? Le renard qui a blessé le sanglier ? les oiseaux qui ont provoqué la maladresse du renard ? Ou bien serait-ce l’ours, qui a détruit la forêt des oiseaux ?
À la manière d’Œdipe, cherchant un coupable qui n’est autre que lui-même, l’ours comprend tardivement son erreur. Mais heureusement (on n’est pas dans une tragédie) tout est réparable : il protègera les autres animaux et, en replantant des arbres, il rendra aux oiseaux leur forêt, à la condition qu’ils soient un peu patients. La morale de la fable n’est pas difficile à saisir et on est ici dans un plaidoyer pour la protection de la nature facile à comprendre. Le lecteur peut en déduire (sans que cela soit dit explicitement) que détruire ce milieu revient à détruire sa propre maison.
Couleurs éclatantes sur fond blanc, bruns profonds, aquarelles légères, des images belles et expressives accompagnent cette fable bien rythmée. Les animaux sont un peu humanisés par quelques vêtements, mais pas trop ; ils sont présentés en pleine action ou dans des postures bien choisies et l’ours est très expressif. Ici l’écologie n’est pas une triste leçon.