Rosie

Rosie
Gaëtan Dorémus
Rouergue, 2020

Où est ma maman ?

Par Anne-Marie Mercier

L’argument de ce très bel album pourrait sembler mince, puisqu’il tient à un fil : celui qu’une petite araignée cherche désespérément.
En fait il est lourd de sens, puisqu’au bout de ce fil, à la fin de l’album, on découvre la mère de Rosie qui s’exclame à l’avant dernière double page « Ma fille ! », en écho aux « où est mon fil ? » répétés de page en page par Rosie.  Ce jeu sur les mots rend la métaphore de la fil-iation bien claire pour tous et rattache cet album à tous ceux, bien connus, où l’on voit un petit chercher sa maman (et parfois son père), avec de l’originalité en plus : un insecte, et encore plus une araignée comme héroïne, ce n’est pas courant. Les arachnophobes n’ont rien à craindre d’ailleurs : Rosie est très mignonne ; c’est une petite boule rose aux grands yeux étonnés (où perle, à la fin, une larme) et aux pattes en bâtonnets qui la font ressembler à une boule hérissée d’épingles.
L’autre mérite de cet album tient à la dynamique des pages qui font rebondir la lecture de l’une à l’autre : en suivant un fil, un geste (l’épisode avec les moustaches du chat est superbe), une plante, on suit les aventures de Rosie, tantôt jubilatoires, tantôt effrayantes. Pour ajouter à ce continuum, chaque décor placé à droite des doubles pages pourrait se coller à celui qui s’inscrit à gauche dans la page suivante pour former un leporello continu. Les paysages étranges, tantôt tracés délicatement sur fond blanc, tantôt envahissant tout l’espace comme la forêt de champignons, les créatures géantes rencontrées (à l’échelle d’une toute petite araignée), tout cela propose un beau voyage en images et une histoire captivante et… attachante.

C’est le troisième album de G. Dorémus proposé aux tout-petits, après les jolis Quatre pattes et Tout doux, tous aux éditions du Rouergue.

 

Le Portrait du lapin

Le Portrait du lapin
Emmanuel Trédez, Delphine Jacquot
Didier Jeunesse, 2020

Du l’art ou du cochon?

Par Anne-Marie Mercier

La couverture fait entrevoir bien des merveilles : un lapin qui sort d’un beau cadre ovale, endimanché comme celui d’Alice, entouré de portraits d’animaux, tous très élégants, à l’exception d’un renard au vêtement tâché de couleurs dont on devine qu’il est peintre, et d’un paon qui sort un peu du lot, on comprendra vite qu’il est davantage un symbole (celui de la vanité) qu’un personnage.
En effet, l’histoire narrée est une réécriture d’un conte de Grimm, « Les Habits neufs du grand-duc ». Un noble et riche lapin veut envoyer son portrait à la belle qu’il courtise et, suivant le conseil de son ami Cochon, engage Renard, artiste à la mode. Celui-ci, fameux pour ses monochromes, l’engage à poser nu et remet un tableau tout blanc qui fait l’admiration de tous les amis du lapin, lequel se croit obliger de voir quelque chose là où il n’y a rien.
L’argument est un peu tordu ; d’abord l’idée du nu est peu crédible et n’est pas du meilleur goût, d’autant plus que les costumes victoriens des personnages ne correspondent pas à cette pente, et est une fausse piste par rapport au conte de départ. On peut être aussi gêné que l’accusation de supercherie semble s’adresser à l’art contemporain dans son ensemble et mettre les fameux monochromes au rang de blagues. Mais l’absurdité générale finit par gagner : toute cette hsitoire n’est une vaste blague.
Les images de Delphine Jacquot sont un régal et proposent une mini histoire de l’art, avec des images qui représentent de « vrais » tableaux (enfin des copies sommaires) et d’autres des scènes dignes d’Alice au pays de merveilles.

Matin Minet.  Les cailloux

Matin Minet.  Les cailloux
Anne Herbauts
Pastel , l’école des loisirs, 2020

Du cailloux à la montagne

Par Anne-Marie Mercier

Matin Minet (qui est un chat comme son nom l’indique) se lève tôt (comme son nom l’indique aussi) avec son ami Hadek, le charançon (comme son nom ne l’indique pas, enfin je crois).
Un beau matin… suit une découverte de beaux cailloux qu’ils transportent, transformant un petit sentier aride en chemin de flore et de faune, d’art et de rencontres.
Tout cela est très beau, raconté à travers des phrases simples et de grands traits d’aquarelle, des crayonnés fins, des pastels gras, toutes sortes de matériaux pour créer un petit univers charmant, nourri par le talent d’Anne Herbauts.

L’Écrivain

L’Écrivain
Davide Cali, Monica Barengo
Passe partout, 2020

Cœurs solitaires: un chien et son maitre

Par Anne-Marie Mercier

Un chien s’inquiète pour son maitre, qui passe son temps à écrire. Il doit veiller à tout à sa place. Et puis, il trouve qu’il lui faudrait une compagne pour rompre sa solitude. Mais lorsque l’écrivain trouve sans lui l’âme sœur, le chien s’inquiète cette fois pour lui-même : cette compagne a un chien (ou une chienne ?) et cela ne va pas du tout.

Les illustrations sont très cocasses, montrant un chien extrêmement sérieux et plein de l’importance de son rôle. Tout est vu de son point de vue, souvent à ras du sol, et la chute est jolie : un peu de douceur, enfin.

Les Royaumes de feu, vol. 11 : Le continent perdu

Les Royaumes de feu, vol. 11 : Le continent perdu
Tui T. Sutherland
Gallimard jeunesse, 2020

Dragons mous

Par Anne-Marie Mercier

J’étais curieuse de voir ce que donnait l’incursion dans le domaine des dragons de Tui T. Sutherland, auteure de la série La Guerre des clans, que j’avais trouvée assez bien faite à l’époque du premier volume. Je ne dirai rien de l’intrigue de ce volume, sinon qu’il cherche à renouveler un peu en proposant un autre espace, tout en reprenant les thèmes de la série, ni de l’univers, bien connus des amateurs, qui reprend un peu les ficelles de La Guerre des Clans.
Le livre m’est tombé des mains, tant le style et la narration sont plats. L’auteure ne nous épargne aucun détail sur les sentiments, les émotions, les intentions, les hésitations de ses personnages. Le lecteur n’a rien à deviner ni anticiper. Il faut dire que je débarquais directement dans le tome 11, et que cela ne m’a sans doute pas aidée. Mais tout cela manque de souffle et est marqué par une puérilité excessive qui ne fait pas confiance au lecteur.

Le Noël du père Noël

Le Noël du père Noël
Camille von Rosenschild, Alice Gravier
De la Martinière jeunesse, 2020

Tuer le père (Noël) ?

Par Anne-Marie Mercier

Les illustrations réalistes d’ Alice Gravier ont un petit côté vintage, proche des images de Noël d’autrefois et sont réalisées dans un style « ligne claire », proche de la BD, et joliment colorées. Elles fournissent beaucoup de détails : on n’ignore rien des bretelles et des caleçons du Père Noël, de son intérieur où une mère Noël d’allure jeune lit au coin du feu. La nuit étoilée et la neige sont rendues avec poésie.
Le personnage du Père Noël est bien abimé dans cette histoire : il est représenté comme un gamin insupportable avec tous les mauvais côtés du cliché : capricieux, impatient, impossible à raisonner etc. Il y a de quoi s’inquiéter : pourra-t-on « sauver Noël » ? Heureusement, la mère Noël est là. Ca fera sans doute rire les enfants, mais on peut s’interroger sur l’intérêt qu’il y a à détrôner cette dernière figure masculine respectée : après les loups ridicules, les vampires gentils, les princes mous, que restera-t-il?
La plus grande originalité de cet album  réside dans sa forme : la couverture et les pages suivent une découpe qui imite la forme d’un paquet cadeau surmonté d’un gros ruban rouge.

Pour rappel : On peut aussi relire ou offrir le merveilleux Boréal express de Chris Van Allsburg, qui ne tourne pas le dos au mythe du père Noël tout en le revisitant, ou bien chercher une image moderne et drôle de celui-ci dans l’album récent de Nadja, Le Fils du Père Noël, où celui qui fait l’enfant est l’enfant, et non le père.

Le Pousseur de bois

Le Pousseur de bois
Frédéric Marais
HongFei, 2020

Le goût du jeu d’échecs

Par Anne-Marie Mercier

L’histoire est simple et belle : un jeune mendiant indien est initié aux échecs par un vieil homme. Il devient un champion de ce jeu. Devenu vieux, de retour dans son pays, il offre à son tour son trésor à un enfant, une petite fille cette fois. Cette histoire a en plus le mérite d’être en partie vraie : elle est tirée de celle de Mir Malik Sultan Khan (1905-1966). Mais les choses ne sont pas si simples ; l’enfant commence par refuser le cadeau pour lui sans valeur de ces pièces de bois, et ce n’est que lorsque le vieil homme se met à raconter des histoires tout en jouant que le monde des échecs et sa passion s’ouvrent à lui.  C’est donc une belle histoire de transmission d’une passion et d’écoute.

L’album est simple et beau, avec son grand format, son beau papier et ses illustrations en trois couleurs, ses formes simples qui lui donnent une puissance saisissante.
Voir sur le blog de HongFei.

 

 

 

 

 

 

La vague

La Vague
Suzy Lee
Kaléidoscope (l’école des loisirs)

Vague heureuse

Par Anne-Marie Mercier

Livre d’artiste ? Livre-jeu ? album pour enfants ? La vague est un peu tout cela.
Voilà un livre idéal pour oublier la « deuxième vague » qui nous submerge en ce moment : celle de Suzy Lee est toute de couleur, d’énergie, de gaieté, et face à elle la petite fille est tour à tour méfiante, défiante, hardie, submergée et trempée, joueuse et heureuse.

Le travail sur la double page est magistral : celle de gauche présente une image crayonnée sur fond blanc, esquissant la silhouette et l’expression de la fillette, la plage, des oiseaux ; la mère n’apparait que tout à la fin, partiellement, puis complètement, présence rassurante. Sur la page de droite, c’est le domaine de la mer, de la couleur bleue qui couvre parfois le trait fin de l’horizon, le blanc de l’écume recouvrant parfois le bleu. Au milieu de l’album, la fillette qui jusqu’ici a joué à avancer et reculer avec la vague en restant de son côté de la pliure, à gauche, passe du côté droit, revient, y retourne, et finit par se faire recouvrir par la couleur qui a débordé sur tout l’espace des deux pages, avant de se retirer, laissant cependant du bleu partout. Avec la couleur, c’est un bonheur plus calme, un jeu tranquille dans un horizon immense.

Toutes ces images sont d’une grande fraicheur; elles sont belles et font du bien : nous voilà rincés et régénérés par la vague de Suzy Lee.
Sous son apparente simplicité, cet album est très riche et dit beaucoup, sans mots. Voir la conversation avec Suzy Lee, sur le site de l’éditeur.

 

Le Jardin d’Abdul Gasazi

Le Jardin d’Abdul Gasazi
Chris Van Allsburg
Traduit (anglais) par Christiane Duchesne
D’Eux, 2016

Retour au Jardin d’Abdul

Par Anne-Marie Mercier

Premier ouvrage de Chris Van Allsburg, superbe auteur-illustrateur, l’un des meilleurs de la fin du XXe siècle, Le Jardin d’Abdul Gasazi a obtenu la médaille Caldecott d’honneur en 1980. C’était une première étape vers la reconnaissance qui suivit, avec la médaille Caldecott pour deux autres albums, Jumanji (1981) et Boreal express (1986). Mais presque tous ses albums auraient mérité des prix, tant ils sont originaux et beaux.

On retrouve dans cette première œuvre un travail du noir et blanc très particulier, proche de celui de Jumanji, des Mystères de Harris Burdick, de Zathura, etc. Le fantastique, plus encore que dans ses autres albums, est discret : le lecteur, se fiant à la couverture, s’attend à quelque chose de plus spectaculaire et son attente sera trompée, quoique… L’incertitude qui plane sur la réalité de la magie est prégnante. L’errance du jeune héros parti à la poursuite d’un chien, dans ce jardin mystérieux dont l’entrée est justement interdite aux chiens, est nimbée de mystère et pleine de suspens : le propriétaire, Abdul Gasazi, a inscrit sur sa porte, avec son nom, la mention « magicien à la retraite », et cette inscription joue pour le jeune Alan le rôle que la couverture a joué pour le lecteur. Quant à la chute, nul ne peut avoir la certitude qu’elle exclut ou non l’étrangeté. Comme dans L’Épave du zéphyr ou dans Boréal Express un indice, dans la dernière page laisse l’élucidation en suspens.
Feuilleter sur le site de l’éditeur.

C’est un beau cadeau que nous offrent les éditions D’Eux, basées au Canada : cet album, publié en 1982 par L’école des loisirs était épuisé. Il nous revient dans une belle édition, avec des lettres dorées sur la couverture et un ruban, de même couleur, qui permet de refermer ces mystères.

 

 

Va et vient

Va et vient
Gerda Dendooven
Rouergue, 2020

Correspondances croisées

Par Anne-Marie Mercier

C’est un bonheur de retrouver Gerda Dendooven, que l’on avait découvert grâce aux éditions Être, avec Ma maman à nous (2003) et Où est maman ?, réécriture drolatique du Petit Chaperon rouge (2006). Dans cet album on retrouve aussi son style sobre et des personnages colorés qui s’agitent sur un fond blanc dans un décor à peine esquissé.
Elle propose une lecture double : dans un premier temps, on voit un homme qui peine à écrire une lettre (sans doute d’amour), puis sort la poster.  La lettre s’envole et elle est rattrapée par divers personnages (policière, touriste, père Noël, cow boy, oiseau, chien…), jusqu’à son arrivée dans une maison où une femme écrit une lettre, qui sera prise par un oiseau et portée jusqu’à une maison où un homme écrit, puis va poster sa lettre sans voir l’oiseau à la fenêtre… On doit donc lire l’album à l’envers en observant cette fois la lettre rose qui vole de page en page, au-dessus du parcours de la jaune.
C’est ingénieux, drôle, dynamique, surprenant, avec l’énergie électrique de l’amour.