Japon. A pied sous les volcans

Japon. A pied sous les volcans
Nicolas Jolivot
Hong Fei, 2018

Pluie et flammes

Par Anne-Marie Mercier

Carnet de voyage, avec un journal et des croquis aquarellés, c’est une saisie d’instants, de silhouettes, de sensations, et bien sûr de paysages. Arrivé à Osaka, dont il décrit l’effervescence tranquille, le narrateur voyage vers les îles, à Aso, Sakurajima, Unzen. En train ou à pied, dormant sous la tente quand il le peut, sinon dans des auberges de jeunesse, ou d’autres lieux pour voyageurs, il rencontre peu de monde : on est hors saison et la pluie l’accompagne, souvent diluvienne.
Avec les traces du récent tremblement de terre à Aso (on est en 2016) et celle des éruptions volcaniques plus anciennes à Sakurajima et Unzen, le Japon apparait comme la terre des catastrophes, un pays fragile où le vieillissement de la population a des conséquences inquiétantes.
Mais c’est aussi le pays de l’art de vivre, de la simplicité de mets délicieux, de l’ordre et d’une certaine  volupté. Tout cela est vu à travers de multiples détails, des rencontres, des atmosphères. On touche au plus concret (comment se déplacer, où dormir, quoi manger ou boire), au quotidien, et aussi à l’esprit des lieux à travers les paysages, les brouillards, les éclats de soleil, les touches de couleur. Les dessins sont délicats, le texte n’est jamais prétentieux ni aigre (même si la pluie fait pester le voyageur). C’est une très belle plongée dans une aventure pleine de quotidien.

Diane danse

Diane danse
Luciano Lozano
Traduit (espagnol) par Sébastien Cordin
Les éditions des éléphants, 2018

La danse (et les maths) pour toutes!

Par Anne-Marie Mercier

Diane, petite fille boulotte à lunette (on pense à la copine de Fantômette), n’a pas le profil d’une danseuse, et pourtant… elle s’y lance à corps perdu, cela donne du sens à sa vie, et l’aide même à réussir à l’école car elle arrive enfin à mémoriser ses tables de multiplication les apprenant en mouvement.

L’album est en partie à destination des parents : les problèmes d’attention de Diane et sa difficulté à percevoir l’intérêt des apprentissages scolaires parleront à certains. C’est aussi un album à la gloire des psychologues perspicaces puisque c’est dans le cabinet de l’un d’eux que Diane découvre (et sa mère avec elle) sa passion et son talent.
Quant aux dessins, ils sont charmants, avec la bouille ronde et toutes les autres rondeurs de Diane, l’énergie des petits danseurs et ils semblent dire que la danse est pour tous et pas seulement pour les filles filiformes. Un album manifeste ?

 

Esther

Esther
Sharon E. McKay
Traduit (anglais, Canada) par Diane Ménard
L’école des loisirs (grand format), 2016

Histoire d’une fille déguisée en garçon

Par Anne-Marie Mercier

Le récit commence à Québec, en 1738. L’intendant de la ville interroge quelqu’un qu’on lui présente comme un jeune marin, tout juste débarqué, et apprend son histoire : ce jeune marin est une fille, Esther, née dans une famille juive de Bayonne. Comme Shéhérazade, Esther sait que son sort dépendra de son histoire. Cependant, elle raconte (du moins on le pense) toute la vérité. A la fin du roman, son sort semble scellé…
La vie d’Esther est un… roman, même si l’on apprend à la fin du livre qu’elle est tirée de faits vrais, du moins qu’une fille est bien arrivée à Québec à cette époque sous une identité de matelot. Mais tout ce qui a précipité cette jeune fille vouée à une vie tranquille est une succession d’événements inattendus, surprenants, parfois incroyables qui tiennent le lecteur en haleine.
Le caractère de l’héroïne est le principal moteur de l’aventure : elle est curieuse, refuse de se laisser enfermer, de se laisser marier, exploiter, prostituer, etc. Elle a aussi un grand cœur qui lui fait tenter de sauver d’autres qu’elle. Passant d’une vie d’enfant choyée à l’errance, d’un travail en cuisine fort rude à une existence dorée de future favorite royale (péripétie bien improbable et dont on pourrait se passer), elle est portée par de nombreuses fidélités : fidélités à sa famille, tout en s’en éloignant, à sa religion, malgré bien des difficultés , à son ami- amour qu’elle cherche dans le port et sur les mers.
Cela fait un assez joli roman historique, qui retrace avec beaucoup de détail la vie du quartier juif de Bayonne, l’animation des boutiques et du port, la vie ordinaire et extraordinaire de ces côtes.

Inukshuk

Inukshuk
Camillelvis
Dyozol, 2017

Pleins et vides

Par Anne-Marie Mercier

Album graphique, comique, conceptuel, écologique… Inukshuk, étrange objet, est d’abord très drôle. Un inuit rencontre un ours farceur ; cette première étape, sur fonds blanc et gris, est tout en dynamisme, travail sur les formes, le vide et le plein, le dedans et le dehors.
Dans la deuxième partie, plus sombre, une baleine noire a pris la place de l’ours, et elle ne plaisante pas : Inukshuk est happé, retrouve l’ours, et d’autres,  le noir envahit le monde.

Jean-Kévin

Jean-Kévin
Cécile Roumiguière et Géraldine Alibeu
A pas de loups, 2018

Une étoile dans les bois

Par Anne-Marie Mercier

Jean-Kévin est un ours ; il vit dans la forêt avec sa mère qui le couve un peu trop. Un jour, il rencontre un oiseau qui s’appelle Pline (pourquoi pas ?) et qui l’émerveille par son chant. L’ours lui demande de lui apprendre à chanter, ce qu’il accepte ; il annonce à sa mère qu’il veut devenir chanteur, ce qu’elle accepte avec un peu plus de difficultés ; lorsqu’il a beaucoup progressé Pline accepte de l’envoyer à un autre professeur, un éléphant qui réside en ville, etc. A la fin, il est devenu un vrai chanteur dans un groupe qui swingue à la ville. Belle histoire…
Son intérêt réside dans l’idée que rien n’est impossible, si on en a le désir puissant, de bons professeurs, une famille aimante, et qu’on travaille d’arrache-pied pour réussir. Les images sont cocasses, aux couleurs contrastées ; elles swinguent elle-mêmes, ce qui dispenserait s’il le fallait de croire vraiment au talent de Jean-Kévin.

Calum ou le bonheur à portée de long nez

Calum ou le bonheur à portée de long nez
Rachel Corenblit, Julie Colombet
Sarbacane, 2018

Plaidoyer végétarien

Par Anne-Marie Mercier

Un tamanoir, ce n’est pas forcément noir depuis le poème de R. Desnos et ses tamablancs, tamableus, tamagris… Ici, ils sont bleus ou parme, et ils s’appellent Calum (prononcer Côlm), Ralum, Paluma Picassa (peintre célèbre), Krakum Luna (célèbre astronaute), Laluma, Baluma… tandis que les fourmis (noires, brunes, rouges…) s’appellent Louis, José, Marcello et Marcella, Sophie, Fofie et Sossie. Il y a parmi elles/eux, comme chez les tamanoirs, des explorateurs/trices, des surfeuses, des artistes… , et surtout il y a Dorothée, la préférée de Calum, le tamanoir ami des fourmis.
Pour cette raison, contrairement à tous les tamanoirs, Calum refuse de manger des fourmis ; sa mère a beau les lui préparer de toute les façons imaginables, sucrées, salées, cuites ou crues, c’est non. Transposant la situation des végétariens dans le monde animal, les auteures proposent une fin qui réconcilie toutes les générations avec une amitié entre espèces autrefois ennemies, scellée par un nouveau régime alimentaire : tartes aux pommes, muffins aux morilles, spaghettis au pesto, frites sans rien… un régime très enfantin et joyeux comme réponse à une question qui divise de nombreuses familles.

Tous cela est dit avec de larges images aux couleurs tendres et douces comme le bon Calum, et des gros plans drôles sur le peuple des fourmis. Calum, héros de rien contrairement à tous les membres de sa famille, est l’inventeur d’une nouvelle façon de vivre.

Big Bang Pop !

Big Bang Pop !
Claire Cantais
L’atelier du poisson soluble, 2018

… et le monde fut

Par Anne-Marie Mercier

Les papiers découpés de Claire Cantais, qui avaient fait merveille dans ses albums manifestes (On n’est pas des poupées, On n’est pas des super héros) sont tout aussi beaux ici, avec une autre visée. On retrouve leurs couleurs vives et contrastées, mais aussi de beaux noirs et gris lorsqu’il s’agit d’entrer dans le sujet : rien moins que la naissance du monde.
Une première partie relate donc toute l’histoire de la terre, depuis le big bang (et on devine les magnifiques effets d’explosions cosmiques) jusqu’à la conquête de la lune, en passant par les dinosaures (parés de couleurs extraordinaires sur fond de cieux jaunes ou roses), les premiers hominidés, les débuts de la civilisation, les inventions et découvertes, etc.
La deuxième partie montre une autre création, celle d’un enfant qui se développe dans le ventre de sa mère comme une planète, et émerge pour habiter cet univers que l’on vient de déplier.
Le texte est simple, une à trois lignes par double page, pas plus ; c’est l’image qui porte l’émerveillement et l’optimisme de toute cette belle histoire de l’humanité.

ABC. Une petite leçon d’anglais

ABC. Une petite leçon d’anglais
Bruno Munari
(Les Grandes Personnes), 2018

L’abc des langues

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce drôle d’abécédaire, publié pour la première fois en 1960, bilingue (où l’anglais est premier), à partir de la lettre F une petite mouche (« Flye ») se promène. Elle est parfois à sa place (à la lettre V pour « voyage »), ou s’immisce à bon escient (ZZZZ pour la lettre Z), parfois c’est une intruse qui se croit tout permis et n’a pas besoin de prétexte alphabétique pour apparaitre.
Sur le fond blanc des pages se font de belles rencontres, proche de la poésie : un navire et une pierre (Ship et Stone), un marteau et un chapeau (…et une mouche !), un éléphant et un œuf…
Et quelles couleurs : le bleu-vert de l’œuf, les gris sombres de l’éléphant, le jaune brillant de la poire, le rose granuleux de la pastèque… on a envie de toucher ces objets, de les croquer et de savourer la saveur de leur nom, en anglais comme en français.
La précision du lexique et de l’ordre alphabétique n’exclut pas la fantaisie comme celle du sac de jute tout simple rempli de neige et d’étoiles pour le Père Noël  (« A Sack of Stars and Snow for Santa Claus ») ou des parapluies volants.
Une belle façon de jouer avec les mots dans les deux langues et surtout de se régaler des beaux effets d’aquarelle et de la mise en page pleine de légèreté

La Fille cachée du roi des Belges

La Fille cachée du roi des Belges
Brigitte Smadja, illustrations de Juliette Bailly
L’école des loisirs (neuf), 2018

Mystère à l’école

Par Anne-Marie Mercier

Lorsqu’une nouvelle élève, nommée Bérangère, arrive dans la classe de CM2 de Noisy-Le-Sec, c’est la révolution : certains garçons, dont Mehdi, le narrateur, tombent sous son charme et perdent tous leurs moyens; ils en oublient leurs autres ami.es et leurs comportements habituels. Certaines filles sont entre désir d’imiter et détestation. Tous finissent par vouloir son départ tant elle aura troublé les habitudes de la classe.
Le fait qu’on ne sache pas d’où elle vient, pourquoi elle est autorisée à arriver en retard tous les matins, pourquoi elle mange à l’école mais pas à la cantine, et pourquoi elle est accompagnée par un homme en costume qui a une allure de chauffeur dans une voiture de luxe, tout cela reste mystérieux et le restera jusqu’à la fin malgré les hypothèses intéressantes émises par Mehdi et ses ami.es.
Si le personnage du narrateur est touchant et timide, et d’autres de ses amis et amies bien campés (des jumeaux, une copine énergique qui fait du skate, etc.), l’intérêt du livre tient surtout à la situation dans laquelle se trouve Bérangère : elle déchaine sans le vouloir une agressivité qui dégénère en violence, le maitre perd son autorité, tout menace de virer au drame.
La réponse à la question « qui est Bérangère ? » n’est sans doute pas qu’elle est la fille cachée du roi des belges; elle est peut-être proche des hypothèses faites par Mehdi et ses ami.es à la fin du volume, l’auteur ne conclut pas, ce n’est pas le plus important. Ce qui est important, c’est le mécanisme de la rumeur, des comportements grégaires, de la curiosité excessive. Cet engrenage est ici mis en évidence mais la gravité du propos n’interdit pas l’humour et les situations cocasses ne manquent pas non plus.

Anton X 3

Anton et les filles
Anton est-il le plus fort ?
Anton et les rabat-joie

Ole Könnecke

Traduit (allemand) par Florence Seyvos
L’école des loisirs, 2015 [2005], 2014, 2016

Des enfants et des jeux

Par Anne-Marie Mercier

La série des Anton est un régal permanent dont on ne se lasse pas. Son héros, toujours vêtu de blanc et rouge et portant un chapeau rouge, se confronte aux enfants de son âge, garçons et filles, ce qui met en lumière des comportements caractéristiques, souvent genrés, mais pas toujours, dans les jeux et les conflits.
Dans Anton et les filles, la question est de savoir comment s’introduire dans le jeu des autres, être accepté dans un groupe. Faut-il faire étalage de ses qualités, de ses possessions, de ses talents ? Faire « l’intéressant » ? Rien de tout cela, surtout, semble nous dire l’auteur, lorsque l’autre est une fille ou un groupe de filles. La réponse est en apparence simple, mais en fait assez retorse…
Anton est-il le plus fort ? met en scène deux garçons, Anton et Luckas qui se placent en compétition sur cette question cruciale et font assaut d’exagération et de comparaison, montrant qu’un assaut verbal est possible et efficace. Les propositions imaginaires sont inscrites en traits de crayons de couleur, rouge pour Luckas (qui est vêtu de bleu) et bleu pour Anton (toujours en rouge). La chute est comique et met les deux enfants à égalité, tandis que la fin montre que tout cela n’était que des mots, qu’un jeu…
Anton et les rabat-joie est sans doute le plus subtil. On est ici très proche de la psychologie enfantine, où le désastre de ne pas être accepté équivaut à la mort, où la mort est fantasmée (c’est quoi, être mort ? on ne bouge pas, on ne joue pas…) : Anton, refusé dans un jeu par ses amis habituels (Luckas, Greta et Nina), décide qu’il est mort et se couche. Luckas le rejoint bientôt, fâché avec les filles à qui il a emprunté une pelle (pour enterrer Anton, bien sûr) ; puis vient le tour de Nina, fâchée et enfin de Greta qui n’a plus personne avec qui jouer puisqu’ils sont tous morts. Les quatre enfants, couchés ne bougent plus… mais la pluie, mais les fourmis… Au calme succède l’explosion finale et les rires. Le récit se referme sur lui-même et sur le gouter proposé par Anton à ses amis.