Presque perdu

Presque perdu
Hervé Giraud – Illustrations d’Aurélie Castex
Seuil Jeunesse 2023

Sur la plage abandonnés

Par Michel Driol

Emile, le narrateur, est en vacances au bord de la mer avec ses parents, oncles, tantes, amis… Bref, cela fait un si grand nombre d’enfants que le lecteur s’y perd, et Emile aussi, qui souligne que ce n’est pas grave. Tant d’enfants que lorsque Tintin, un sympathique grand-père, en ramène un de plus à la maison, cela de choque personne, jusqu’à ce qu’une alerte enlèvement conduise quelques adultes au commissariat. De quoi gâcher un peu l’ambiance. Mais lorsque c’est Emile qui, un jour de pluie, est « oublié » en forêt, et que c’est la famille de l’enfant « enlevé » qui le retrouve, on se doute bien que tout finira bien !

Voilà un petit roman allègre, qui dit le monde à travers le regard d’un enfant qui va entrer au CM1. Ses joies, ses inquiétudes, son plaisir de vivre simplement au milieu de cette tribu un peu bohème, où tout est fait pour qu’on passe les plus merveilleuses vacances qui soient, sans souci, sans nuage d’aucune sorte. Pour autant, avec légèreté, le roman parle de la perte. Et c’est fou le nombre de choses qu’on peut perdre en quelques pages ! Perte d’enfants, oubliés, renvoyant à une espèce d’inconscience des parents, jamais dite, pourtant présente. Perte de la dent de lait d’Emile, à la plage, vraiment perdue au milieu du sable. Perte enfin de la femme de Tintin, le terme de perte euphémisant celui de mort, et conduisant Emile à quelques difficultés de compréhension jusqu’à la scène finale. Avec tendresse et poésie, le récit enchaine des scènes le plus souvent cocasses, car vues et racontées par Emile. Entre routines ordinaires et évènements extraordinaires, scènes de comédie et drames, c’est avec candeur qu’il fait la chronique de cet été, d’où il sortira grandi en ayant compris une certaine complexité du monde et des sentiments, fort bien énoncée dans la dernière phrase. Et c’est sûrement ça qui le (= Tintin) rend triste : c’est d’être heureux. L’écriture, pleine d’humour et de vivacité, nous fait entrer de plain-pied dans la tête d’Emile, éprouver sa naïveté, son bon sens enfantin et ses interrogations pour notre plus grand plaisir.

Comme tous les ouvrages de la collection Le Grand Bain, les illustrations sont importantes. D’abord la jaquette du livre, qui se déplie comme une affiche et qui montre le héros transi et grelottant sous la pluie, au milieu d’une forêt menaçante. Ce sont ensuite des illustrations pleines de mouvement, de vie et d’expressivité qui montrent bien ce monde à hauteur d’enfant.

Parler de la perte avec humour, voilà le tour de force que réalise ce roman-chronique de vacances (presque) comme les autres, qui fait alterner le rire et les larmes ! Réjouissant à tout point de vue !

Attention fragiles

Attention fragiles
Marie-Sabine Roger
Seuil 2023 (1ère édition 2000)

Exclusions…

Par Michel Driol

Il y a Laurence et Nono (Bruno) qui vivent dans un carton, près d’une gare, depuis que Laurence a fui un compagnon violent qui commençait à s’en prendre à son fils. Il y a Nel (Nelson), un adolescent aveugle guidé par son chien vers le lycée.  Ils se croiseront, brièvement, sur la passerelle qui enjambe les voies ferrées.

Marie-Sabine Roger a fait le choix de la polyphonie pour raconter cette histoire d’exclusions. Parmi les principales voix narratives, il y a celle de Nel, un aveugle qui a du mal à trouver sa place coincé entre une mère protectrice, un père mutique et des copains maladroits. Il y a Laurence, qui tente de survivre avec son fils qu’elle cherche à tout prix à protéger, coincée entre la gare, le regard des autres, et les histoires qu’elle raconte à Nono pour le protéger. Il y a surtout celle de Nono, la plus touchante dans son univers enfantin, qui parle avec Baluchon, sa peluche doudou, avec ses erreurs de syntaxe et sa perception tronquée de la situation, coincé entre les souvenirs du passé (la maison, l’école) et le présent glacial. Deux autres voix se font aussi entendre, celle de Cécile, nouvelle élève, attirée par Nel en dépit de son handicap, coincée parce qu’elle ne se trouve pas belle. Celle aussi du gardien du square, le seul à être désigné par son patronyme, coincé par sa sciatique. Cette polyphonie permet de confronter les visions du monde des différents personnages, leurs propres histoires, leurs souffrances intimes. Elle dit aussi comment chacun est dans son monde, dans son univers, même s’ils en viennent à se croiser et, pour certains, à découvrir l’amour.

Le roman dresse un constat impitoyable de notre société : comment le chômage détruit les individus, les repères, les rend violents. Comment on peut, du jour au lendemain, se retrouver à la rue. Comment vivre et survivre est un combat de chaque instant. Pour autant, on a quelques figures positives : le serveur du café de la gare, qui donne un peu de nourriture à Laurence et Nono, Cécile qui offre à Nel un autre type de relation que celle de ses copains, un peu bourrins ! Mais la grande force du livre tient dans le personnage de Nono, émouvant, avec ses régressions, ses rêves de petit garçon, ses inquiétudes, sa vision du monde à hauteur d’enfant. Un seul exemple : le père Noël trouvera-t-il leur maison de carton s’il n’y a pas leur nom ? C’est d’abord par lui que l’autrice parvient à toucher les lecteurs. Un élément important du décor est la passerelle, qui relie un côté de la gare à l’autre, au pied de laquelle se trouve la maison de carton. C’est sur la passerelle que se font les rencontres entre Nono et Nel, rencontres éphémères, épisodiques, comme un pont jeté entre deux mondes qui se côtoient, et ne se voient pas (physiquement…). La passerelle, c’est aussi l’opposition entre le haut, le lieu de passage des voyageurs comme Nel, et le bas, le lieu de la survie de Laurence et Nono. Beau symbole pour dire ce qu’il faudrait de lien dans notre société.

Les Editions du Seuil ont vraiment eu une bonne idée en rééditant ce livre. Près d’un quart de siècle après son écriture, tout ce que dénonce ce roman est, hélas !, toujours là : femmes battues, conjoints violents, exclusion dans la rue, chômage, handicaps. On ne saurait qu’en conseiller la lecture pour s’approcher au plus près de ce que cela signifie, pour une femme en particulier, de survivre dans la rue, et pour un jeune aveugle de supporter le regard des autres. Un roman qui ne laissera personne indifférent par sa grande humanité, par ce qu’il montre de la fragilité, de la détresse de certains de ses personnages mais aussi de la délicatesse d’autres.

Le vieil Homme et les mouettes

Le vieil Homme et les mouettes
Rémi Courgeon – Rozenn Brécard
Seuil Jeunesse 2023

Martin, ou le souvenir d’enfance

Par Michel Driol

Enfant, le narrateur était fasciné par un pêcheur à pied, Martin Lenchanteur, suivi par une foule d’oiseaux de mer. Mais il n’osa jamais lui demander son secret. Devenu adulte, longtemps après la mort du mystérieux pêcheur, le narrateur rencontre son frère, qui lui explique tout.

Ce qui frappe d’abord dans l’écriture de cet album, c’est le ton de la confidence, peut-être autobiographique. Le narrateur, dont on découvre, en effet, à la fin, qu’il s’appelle Rémi, s’adresse à un lecteur pour partager avec lui le souvenir d’un homme qui l’a marqué enfant. Un original, solitaire, qui pêche et dont personne ne mange le fruit de la récolte. Un marginal, timide, vivant à l’écart, dont le nom sonne comme un paronyme de Merlin l’Enchanteur. Toute la première partie du récit le présente, épié par un gamin aux lunettes rouges, tantôt seul, tantôt au milieu d’une foule d’autres pêcheurs. C’est d’abord l’histoire d’un silence, d’une question non posée, de la fascination éprouvée par un enfant qui n’ose pas faire le premier pas et demander. Par crainte ? Par timidité ? Jusqu’à ce qu’il soit trop tard, et que l’homme meure. Sa longue silhouette s’est fondue dans les souvenirs flous d’une enfance qu’on croit avoir rêvée. Belle phrase que celle-ci, qui dit tout, avec poésie, avec simplicité,  du temps qui passe, de l’oubli, de la nostalgie de l’enfance. Cette phrase marque la fin de la première partie. Après une ellipse, on retrouve le narrateur adulte, confronté à un nouveau mystère. La cabane est ouverte, et habitée par un homme qui ressemble en tous points à Martin. Son frère, qui va, à son tour, raconter l’enfance de Martin et révéler la raison pour laquelle les mouettes le suivaient. Pourtant, lorsque le narrateur tente de faire la même chose, rien ne se passe, et il se trouve confronté au même mystère, au même secret, bien gardé par le Mont Saint Michel.

Sans doute cet album évoque-t-il deux enfances, celle du narrateur, puis celle de Martin. Pour autant, il évoque surtout le mystère de cette relation particulière aux oiseaux, relation dont on n’aura pas l’explication rationnelle car, en reproduisant les mêmes gestes, le narrateur n’arrive à rien.  C’est bien de là que provient la magie de l’album : il est des questions auxquelles on ne peut avoir de réponse. Cette magie, ce mystère sont renforcés par le décor féérique de la baie du Mont Saint Michel, magnifiquement représentée par Rozenn Brécard, dans des tons marron et bleu, laissant toute leur place au blanc et aux reflets. Ce qui frappe aussi dans cet album, c’est l’importance de la ligne horizontale qui sépare le ciel de la mer, ligne évoquée par la première phrase du texte, et presque toujours représentée dans les illustrations, comme une façon symbolique de séparer deux mondes, deux espaces que les oiseaux et Martin réunissent dans de superbes plans, comme une façon de montrer le statut à part de cet homme.

Un album plein de merveilleux pour évoquer le lien entre l’homme et les oiseaux, entre le naturel et le surnaturel, entre l’enfance et l’âge adulte,  en un lieu chargé d’histoire et de magie qu’est la baie du Mont Saint Michel, magnifiée ici tant par la poésie du texte que par la qualité des illustrations.

Le Jardin de Baba

Le Jardin de Baba
Jordan Scott  – Sydney Smith
Didier Jeunesse 2023

Une grand-mère polonaise au Canada

Par Michel Driol

Tous les matins, le père du narrateur le conduit chez sa grand-mère, où il prend son petit-déjeuner. Puis ils vont à l’école. Sur le chemin, la grand-mère ramasse des vers de terre que, le soir, à la sortie de l’école, elle met dans son jardin. Jusqu’au jour où à la place du cabanon de la grand-mère on construit un immeuble, jusqu’où jour où la grand-mère vient habiter chez le narrateur.

Sur un script universel fréquent en littérature de jeunesse, les deux auteurs signent ici une histoire touchante et douce. Touchante, parce qu’intime. Il s’agit de montrer l’amour d’une grand-mère pour son petit-fils, un amour qui ne passe pas par le langage (elle parle peu l’anglais, lui ne doit pas parler le polonais), mais par les gestes, les attentions, la complicité dans des rituels immuables qui se renversent à la fin, lorsque c’est le petit fils qui apporte le petit-déjeuner à sa grand-mère. Touchante ensuite par ce qu’elle inscrit cette histoire familiale dans une Histoire plus grande, celle de l’immigration de la Pologne au Canada, histoire suggérée plus que dite dans l’album. (Elle est explicitée dans la postface). Quelques photos en noir et blanc accrochées au mur, montrées par l’illustration qui représente aussi Baba, la grand-mère, coiffée d’un fichu, à la façon des babouchkas  des pays de l’Est de l’Europe. Un intérieur de cabanon où semble recréée une petite Pologne, avec ses conserves de cornichon et ses betteraves. C’est donc l’histoire d’un double exil, celui de Pologne d’abord, puis celui de la zone périurbaine où vit la grand-mère (un cabanon, derrière un terril de soufre, près de l’autoroute…) à l’appartement où elle perd ses repères. Elle que l’on voyait active dans toutes les illustrations est désormais montrée derrière une fenêtre ou dans son lit. Ce récit plein de pudeur est aussi un beau récit de transmission. Transmission de cet amour pour la nature (le narrateur plante des graines de tomates cerises et continue de ramasser des vers de terre). C’est un récit plein de douceur qui parle aussi de la perte de l’utopie de l’enfance, du temps où l’on croit que les choses sont immuables et vont durer éternellement.  Le présent d’habitude des premières pages, qui porte le récit des rites qui lient Baba et le narrateur, se termine brusquement par un imparfait, qui sonne comme un glas. C’était comme ça… Cette nostalgie, qui a peut-être ici quelque chose de slave, est l’un des charmes de cet album superbement illustré par les aquarelles lumineuses de Sydney Smith dont les cadrages savent saisir des instants particuliers, et magnifient une pluie qui semble assez omniprésente.

Un magnifique album, autobiographique, pour dire tout ce que l’auteur doit à sa grand-mère, et, de façon plus universelle, ce qui se transmet d’une génération à l’autre.

La Sentinelle

La Sentinelle
Claire Clément – Illustrations d’Alca
Editions du Pourquoi Pas ? 2023

Pour ne pas perdre  son âme

Par Michel Driol

Aïku et Tutti sont deux Amérindiens vivant dans un village loin de tout en Guyane. Après les années d’école viennent les années collège, à 2 heures de pirogue. Difficile de supporter la famille d’accueil, les contraintes de la grande ville quand on a vécu en pleine nature toute son enfance. Si difficile que Tutti fera une tentative de suicide.

La Sentinelle aborde des sujets graves, liés aux rapports que nous entretenons avec ces territoires lointains bien loin de Paris, liés à l’identité culturelle de ces villages du Haut Maroni. Aïku, le narrateur, relate à hauteur d’ado d’abord la vie dans le village avec son quasi jumeau, Tutti. Peu de jeux, mais l’apprentissage du tir à l’arc, les réels dangers des piranhas et des rapides vécus dans une certaine insouciance. Mais aussi l’école, avec cette curieuse phrase prononcée par le maitre, Nos ancêtres les Gaulois, maitre vite remplacé par un autre capable de raconter les légendes wayanas. On le voit, le récit met l’accent sur la liberté d’une éducation et d’une vie dans le respect des traditions. L’arrivée au collège, à Maripasoula, entraine de nombreux changements. Mais l’accent est surtout mis sur la solitude liée au sentiment d’y être un étranger : étranger aux lieux, aux habitudes, et à ce que cela induit comme souffrance. Les vacances offrent une pause avec le retour à la liberté du village, avec cette fois-ci les farces, et la chasse.

C’est bien de transmission et d’aliénation qu’il est question ici. Comment transmettre et préserver une culture ? Deux destins s’offrent aux deux amis, qui, devenus grands, exercent deux fonctions aussi indispensables l’une que l’autre. Sentinelle pour l’un, c’est-à-dire veilleur chargé de la prévention du suicide enfantin, médiateur culturel pour l’autre transmettant une langue et une culture. L’aliénation dont ils souffrent, c’est d’abord celle de leur propre terre, de leur fleuve, pollué par le mercure des chercheurs d’or, au point de rendre les poissons, principale source de nourriture, dangereux à consommer. C’est aussi celle d’une culture étrangère, française, qui veut imposer ses codes et ses normes. Le récit est conduit de façon à montrer le désarroi de ces enfants, devenant des étrangers dans leur propre pays, coupés de leurs racines, perdant leur propre identité. On les voit, élèves de sixième à Maripasoula, assis sur un banc, buvant de la bière et fumant des cigarettes : scène frappante pour montrer l’ennui, la dépendance aux drogues qu’ils peuvent trouver, de ces enfants parfaitement adaptés à la vie dans la jungle.

Bien sûr, le récit est situé en Guyane, mais il prend aussi une portée universelle. Il est question ici de tous les enfants qui se sentent en exil, étrangers à une culture qui veut s’imposer à eux et dans laquelle ils sombrent, perdant ainsi tous leurs repères. Si, comme le dit Tutti, Chacun est bon à quelque chose, il y a aussi la sagesse du père d’Aïku. Sois un guerrier, apprends à survivre là-bas, et reviens avec un diplôme… C’est la meilleure façon d’aider ton peuple. C’est dire la nécessité, parfois douloureuse, d’une éducation, d’un apprentissage des codes de l’autre pour se sauver soi-même. Riche problématique qui est celle dont ont souvent souffert tous les transfuges de classe rendue sensible aux plus jeunes par ce récit.

Alca propose de nombreuses illustrations très colorées, une vision personnelle de la Guyane qui fait la part belle à la nature sauvage dans laquelle les hommes semblent minuscules, sauf lorsqu’ils la mettent en danger.

Un livre qui met l’accent, à travers un récit situé aux confins de la Guyane et du Suriname, sur le suicide des enfants lié leur désarroi, et dont le titre invite chacun à le prévenir, où qu’il soit.

 

Lili Bumblebee et l’étrange SOS

Lili Bumblebee et l’étrange SOS
Lisa Zordan
Sarbacane 2023

Sauve qui peut !

Par Michel Driol

Lili Bumblebee est-elle atteinte du syndrome de Diogène ? toujours est-il que chez elle c’est une accumulation d’objets hétéroclites qui forment des montagnes. Montagnes protectrices sans doute, puisque Lili a bien trop peur de sortir de chez elle et ne regarde l’extérieur que par une unique fenêtre encore accessible. Mais lorsqu’elle aperçoit, sur la plage, un capharnaüm surmonté d’un message, SOS, elle se saisit de son parapluie, et sort à sa rencontre. D’abord l’agitation de la ville, puis le silence de la forêt, et, grâce à un coup de vent, la plage où elle commence à libérer celui qui est prisonnier de ce bric-à-brac d’objets divers apportés par la marée.

Enfermée dans sa maison-monde, Lili souffre de la peur du dehors mais rêve d’aventure et de voyage au-delà de ses murs. Telle est sa situation paradoxale, rendue sensible à la fois par le texte, et ses énumérations d’objets divers, mais aussi par les illustrations qui montrent l’empilement, le chaos au milieu duquel se trouve l’héroïne aux yeux rêveurs. La sortie, traversée de l’immense labyrinthe, prend un autre aspect grâce à l’illustration. Deux pages, l’une à dominante rose, l’autre à dominante verte, un champ et un contre champ montrent le passage dans une sorte de grotte… à l’image d’une naissance, comme la sortie d’un ventre maternel protecteur – rose – vers un univers froid et hostile – verdâtre. Et, juste avant la porte, de multiples miroirs renvoient l’image difractée de l’héroïne, comme une façon de montrer l’omniprésence du moi dont il faudra sortir pour aller vers les autres. Voici un album dans lequel les illustrations ne se contentent pas d’une redondance du texte, mais lui donnent une autre dimension. Qu’est-ce qui attire Lili au dehors et lui permet de naitre au monde ? A la fois quelque chose qui ressemble à son univers (un assemblage d’objets de natures différentes) et l’interpelle – au sens propre – par cet étrange SOS. C’est un jeu avec le même et l’autre qui permettra à Lili de se libérer, de ne plus être la victime de ses obsessions (belle image finale du petit caillou rond dans sa main, chose qu’elle abhorrait le plus dans la première partie). L’album plein de poésie débute dans la solitude et l’enfermement pour la jeune héroïne qui possède deux qualités, la générosité et l’altruisme. Il se termine avec un message écologique : le vent et la marée ont charrié des tas de détritus, emprisonnant un être vivant. C’est à un double mouvement de libération que le lecteur assiste : celui du petit animal prisonnier, mais aussi celui de Lili qui découvre d’autres petits bonheurs : l’odeur salée de la mer, la douceur du sable chaud. En sauvant l’autre, Lili se sauve elle-même.

Un album porté par une écriture et une illustration qui jouent avec un imaginaire onirique pour nous parler de nous, de nos peurs d’aller vers les autres, de la nécessité de sortir de nos habitudes, pour nous épanouir et profiter des plaisirs simples que la nature peut offrir.

Le Petit Chaperon Rouge / Les Trois Petits Cochons

Le Petit Chaperon Rouge
Texte Charles Perrault illustré par Clémentine Sourdais
Les Trois Petits Cochons
Texte de Sophie Giraud illustré par Clémentine Sourdais
Hélium 2023

Pour jouer avec les ombres portées

Par Michel Driol

Deux contes republiés par les Editions hélium, deux leporellos à déplier, deux livres d’artiste avec des découpes pour lire le soir, et jouer avec les ombres.

Pour les Trois Petits Cochons, pour lesquels il n’existe pas de version française de référence, c’est Sophie Giroud qui propose une adaptation féministe, dans laquelle le troisième frère est une sœur, bien plus maligne et rusée que ses deux frères. Pour le Petit Chaperon Rouge, c’est la version de Perrault qui est retenue, moins consensuelle, dans le texte original, avec sa moralité.

C’est un vrai travail artistique que propose Clémentine Sourdais : des découpes pleines de finesse, pour isoler les personnages et des décors, des touches de couleur (rouge dans un cas, rose dans l’autre), des volutes, des lianes, des arbres…Les personnages sont souriants, heureux de vivre, à l’exception du loup ! Le tout s’inscrit dans un décor et avec des accessoires contemporains : les petits cochons ont vélo et voiture, et le Petit Chaperon rouge habite dans une ville aux nombreux immeubles. Tout ceci ne manque pas d’humour : voir par exemple les sous-vêtements très rétro du Petit Chaperon Rouge, ou la serviette autour du cou du loup ! Ces deux théâtres de papier sont pleins de trouvailles, et proposent des versions animées d’histoires connues, utilisant les techniques d’aujourd’hui (découpe laser) pour offrir un jeu avec les ombres projetées, mouvantes, et rendre le loup plus terrifiant encore…

 

Preuve, s’il en fallait encore, que les contes d’hier parlent encore aux artistes et aux enfants d’aujourd’hui.

La Nuit dort au fond de ma poche

La Nuit dort au fond de ma poche
Texte Véronique Borg – Interprétation Véronique Borg, Naton Goetz, Jean Lucas, Mathieu Pelletier
Editions Trois petits points 2023

La petite fille dans la forêt nocturne.

Par Michel Driol

Sur le chemin de l’exil, pour fuir son pays, la Petite traverse une forêt avec ses parents, en pleine nuit. Dans son sac, elle a un livre avec les noms des oiseaux et dans sa poche une noix offerte par sa grand-mère. Perchée sur un arbre, elle rencontre un merle. Pendant que ses parents dorment, elle plonge dans les profondeurs de la nuit à la suite du merle qui l’attend, rêve qu’elle est à l’intérieur de la noix, à l’abri. Attaqué par un renard, l’oiseau est blessé. Voulant le secourir, la Petite se réfugie dans une grotte où elle rencontre la Vieille et une Chouette chevêche qui l’aident à guérir le merle, malgré le danger représenté par l’Ogre. La Petite casse la noix et la Chouette guide alors la Petite vers ses parents, le rêve de trouver une nouvelle maison demain, et de retourner danser sur la terre natale.

La nuit, c’est à la fois le temps du repos et celui de tous les dangers. Surtout lorsqu’elle se conjugue avec la forêt. Dans une langue poétique et musicale, ce conte chante à la fois l’exil, avec la nostalgie du pays perdu, de la maison perdue, des douceurs perdues et l’aventure merveilleuse, celle qu’on ne peut trouver que dans le rêve où l’on rencontre des personnages archétypaux, des animaux dotés de la parole. On y entend en particulier un savoureux dialogue avec une chouette chevêche de souche, dialogue saturé de jeux de mots. Cette histoire, qui était d’abord un spectacle vivant,  associe des voix tantôt chuchotées, tantôt parlées,  des chansons et de la musique qui crée une atmosphère expressive. On remarque en particulier le jeu des guitares saturées pour signifier les dangers, mais aussi la douceur de l’hélicon et de l’accordéon.

Le récit se termine par une évocation très métaphorique de la nuit. Chacun sa nuit, chacun sa façon de la craindre ou d’en gouter les émotions. Un livre audio poétique, qui crée un univers sonore riche et poétique pour évoquer une Petite, exilée ayant perdu ses racines, conservant comme objet transitionnel une noix, mais en communion avec la nature tout entière.

C’est quoi la sagesse, grand-père ?

C’est quoi la sagesse, grand-père ?
Jean Marie Robillard – Fabien Doulut
Utopique 2023

Légende d’automne

Par Michel Driol

Grand-Aigle et Petit Castor ont l’habitude de descendre ensemble en canoé la rivière, et de discuter. A la question de son petit-fils, c’est quoi la sagesse ?, le grand-père montre un chêne qui, après avoir été l’arbre le plus majestueux de la forêt, se contente d’abriter les écureuils. Le voyage continue jusqu’aux rives du lac Massawippi où le grand-père raconte la création des hommes par le Grand-Esprit. Source-Claire, Flamme-Pure, Douce-Brise, Rouge-Terre qui vont rencontrer quatre femmes, Fleur-qui-Sommeille, Cheveux-au-Vent, Fleur-de-Matin et Perle-de-Rosée. Des ancêtres pour qui tout est sacré, la terre, l’eau, le souffle du vent ou le battement de l’aile d’un papillon. Quatre fils du Grand-Esprit dont on se transmet l’histoire, de génération en génération.

A la question philosophique du titre, l’album répond avec poésie, de façon indirecte, par la métaphore et la légende au cours d’un voyage initiatique. Le Grand-Père parle par images, des images que Petit-Castor, représentant du lecteur, ne comprend pas forcément, ce que souligne le texte. « Je t’apprendrai à plonger tes racines d’homme au creux du ventre chaud de notre Terre-Mère et à y puiser la force qui te portera ». D’une certaine façon, tout est dit dans cette promesse du lien qui doit unir les hommes et la terre, de la façon dont la Terre est mère nourricière. La métaphore du vieux chêne vient donner une première approche de cette philosophie, que l’iconographie rend encore plus sensible. Un chêne grandiose, dont les branches déclinent les quatre saisons, dont les racines s’enfoncent profondément dans la terre, et qui protège les deux personnages. A la fois figure des racines nécessaires et de l’acceptation du temps qui passe, de l’automne à l’été. Métaphore que le petit fils explicite : Tu es un peu comme cet arbre. Vient ensuite le récit des origines, que le grand-père transmet à son petit-fils là où son propre grand père le lui a transmis, comme une façon d’enraciner son petit-fils dans une histoire qui les dépasse. Un récit des origines poétique, qui associe l’homme aux quatre éléments, le feu, l’air, l’eau et la terre, qui souligne l’importance de l’amour, et évoque le mythe d’une nature où vivaient en harmonie les hommes et les animaux. Au-delà de cette façon de célébrer l’union de l’homme et de la nature, voire du cosmos, d’un plaidoyer pour une écologie respectueuse du vivant, c’est la dimension de la transmission qui retient particulièrement notre attention. Transmission entre un grand-père et son petit-fils, c’est un lieu commun en littérature de jeunesse. Mais ici cette transmission trouve sa source dans les générations précédentes, et vise à faire de chacun le maillon d’une grande chaine qui commence à la création du monde. Cette transmission est aussi celle qui nous met, nous, occidentaux, à l’écoute des cultures et des sagesses amérindiennes, pour faire passer une sagesse venue du fond des temps à l’heure où les dérèglements climatiques et le culte de la vitesse, du nouveau, du moderne nous entrainent dans une course effrénée. Voilà un album qui nous dit de prendre le détour de la poésie, de la contemplation pour tenter de refaire un tout avec la nature qui, d’une certaine façon, fait corps avec celles et ceux qui nous ont précédés. Ce qui coule dans les arbres, ce n’est pas que de la sève, c’est le sang de nos ancêtres.

Si les contenus philosophiques sont peut-être un peu complexes pour des enfants, la poésie de l’album, la qualité de ses illustrations, avec ses dominantes de marron et d’ocre rendront sensible au plus grand nombre la question de notre rapport avec la nature : en sommes-nous une partie ou nous est-elle étrangère ? Comment peut-elle nous donner des leçons de sagesse et nous apprendre à mieux vivre ?

L’Ami du grenier

L’Ami du grenier
Mamiko Shiotani
La partie 2023

Le fantôme et la fillette

Par Michel Driol

Un petit fantôme, capable de changer de taille, un peu effrayé par le monde extérieur, vit tranquillement dans un grenier. Lorsque la petite fille de la maison vient explorer le grenier, il veut l’effrayer pour la faire partir. Sans résultat. Il décide alors de se glisser dans la chambre de la fillette, en pleine nuit. Mais la fillette, pas effrayée pour deux sous, lui propose de venir jouer avec elle le lendemain.

Belle histoire d’amitié entre deux personnages que tout oppose : un fantôme et une vivante, l’un peureux et l’autre intrépide, un garçon (à en croire les déterminants) et une fillette. C’est d’abord un album à regarder pour la magie de ses illustrations au fusain, dans des dominantes sombres, une ambiance de grenier mystérieux et un fantôme tantôt blanc, tantôt transparent. C’est tout l’univers du grenier qui est dessiné, grains de poussière et rais de lumière, avec ses objets abandonnés, des valises, un cheval de bois… abandonnés comme ce fantôme qui se trouve bien parmi eux, qui ne rencontre de couleurs qu’à l’extérieur, les couleurs bleu sombre de la nuit étoilée. Lorsque parait la fillette arrivent d’autres couleurs, couleurs de ses différents vêtements, au fil des pages, au fil des jours. Du bleu, du jaune, du rouge. Rien que ce procédé graphique illustre à merveille la façon dont l’univers du fantôme est perturbé. Ajoutons à cela la représentation de ce fantôme qui en fait un personnage sympathique, tout en rondeurs et en courbes, comme l’avatar d’un Barbapapa dont le rose aurait disparu. Du fantôme on retiendra d’abord les deux grands yeux blancs ouverts sur le monde, comme disant l’attente de quelque chose, d’un ou d’une autre. Ces grands yeux sont aussi ceux de la fillette, et, de prime abord, on se dit que ces deux là sont faits pour s’entendre. C’est aussi la variété des cadrages qui contribue à donner vie à cette histoire : plongées, contreplongées, gros plans, ou encore la façon dont le fantôme s’inscrit dans un autre rond, celui du hublot de son grenier, comme un ventre protecteur ?

Cette histoire d’amitié est aussi une histoire de territoires. Le grenier et la chambre, deux espaces sentis comme privés qui sont envahis par l’autre. Ce que le fantôme ressent comme une intrusion, ce que la fillette ressent comme un atout. D’où l’étrange négociation finale : la fillette renonce à aller au grenier si le fantôme vient jouer dans sa chambre. Ce serait plus drôle de jouer à cachecache au grenier, pense finalement le fantôme, qui serait alors prêt à accepter l’étrangère chez lui.

Le texte, traduit du japonais par Alice Hureau, épouse le point de vue du fantôme, ses pensées, ses sentiments, dans une langue simple qui fait la part belle au monologue intérieur du fantôme… comme une façon de suggérer qu’il n’a personne avec qui parler.

Cet album qui s’inscrit dans les récits de fantômes japonais, n’a rien de sombre ou de terrifiant. Lumineux, il raconte la rencontre et l’amitié naissante dans une maison représentée avec une foule de détails pittoresques.