Petite mer

Petite mer
Marie Colot Illustrations de Manuela Ferry
Editions du Pourquoi pas – Pourquoi pas la terre ? 2022

La  baleine (bleue) cherche de l’eau…

Par Michel Driol

C’est d’abord un face à face entre une petite fille et une baleine, de part et d’autre de la vitre d’un aquarium géant. L’enfant ressent l’ennui de la baleine qui lui raconte sa vie d’avant, sa liberté dans l’océan. Elle tient sa promesse de tout faire pour la libérer. Devenue mère à son tour, elle raconte cette histoire à sa fille, en espérant revoir la baleine dans l’océan.

Reprenant  un des  motifs fréquents en littérature pour la jeunesse, celui de l’amitié entre un enfant et un animal, voilà un album pour sensibiliser les plus jeunes à la question des animaux en cage, des poissons en aquarium, dressés pour faire des spectacles dans des delphinariums, dont la fin est programmée par une loi en France. Il s’agit bien sûr ici de plaider pour le respect des milieux naturels, et, au-delà des problématiques actuelles sur le bienêtre animal, de dire clairement que la place des animaux sauvages n’est ni dans un zoo, ni dans un cirque, ni dans un aquarium. Le récit joue sur l’opposition entre le grand et le minuscule : la baleine gigantesque dans l’aquarium trop petit pour elle, la baleine gigantesque face à la fillette, trop petite pour la sauver à elle seule. Il joue aussi sur le contraste entre l’univers de béton et de verre de l’aquarium et la beauté évoquée de l’océan de sa lumière et de ses couleurs particulières. Il joue enfin sur l’improbable : l’amitié entre une fillette et une baleine, montrant leur communication, n’hésitant pas à les faire, d’une certaine façon, dialoguer et échanger, façon de prêter des sentiments et des attitudes humaines à l’animal. Ce qui est mis en évidence, c’est la force de l’empathie de la fillette, à la fois sa naïveté et sa spontanéité dans ses réactions face à la baleine, mais aussi sa maturité dans sa capacité aussi à mobiliser autour d’elle, en parlant de cet animal, de façon à ce que la force du collectif puisse rendre à la baleine sa liberté. Les illustrations mettent surtout l’accent sur la baleine dans son milieu naturel, envahissant tout l’espace de sa grande taille, devenant pratiquement un univers à elle seule, dans un monde de couleurs et de joie.

Un album optimiste, qui n’est pas sans évoquer par certains aspects l’Œil du Loup, de Daniel Pennac, un album qui repose sur la transmission d’une baleine à une fillette, d’une mère à sa fille, pour dire qu’il faut savoir nager à contrecourant et respecter à tout prix le vivant, les animaux, ainsi que la liberté.

Mémégaphone

Mémégaphone
Gaëlle Mazars
Thierry Magnier –Petite poche – 2022

Quand Mamie vous emmène manifester

Par Michel Driol

Ferdinand voudrait plutôt qu’on l’oublie, et, quand sa grand-mère qui ne passe pas inaperçue vient le chercher à l’école dans une vieille voiture orange, c’est la honte. Pourtant, ce jour-là, la grand-mère l’emmène à sa première manif pour le climat… Il découvre sa grand-mère sous un autre angle, et, de plus, a une belle idée pour ne plus se faire maltraiter à la récré !

Traité avec humour, avec une écriture alerte, ce petit livre pose et oppose une grand-mère haute en couleurs, qui défend depuis sa tendre enfance les droits et les libertés, et son petit-fils, personnage attachant, à la limite victime de harcèlement scolaire, petit, timide et porteur de lunettes… Le narrateur est l’enfant, qui décrit sa première manif et s’étonne qu’à la télévision, on en parle si peu.

Un roman court, destiné à de jeunes lecteurs débutants, qui n’hésite pas à aborder des thèmes sociétaux et la liberté de manifester.

Ma grand-mère

Ma grand-mère
Maria Elina
Obriart, 2022

Grand-mère, une reine sans mémoire…

Par Michel Driol

 

Léon, le narrateur, va passer l’après-midi chez sa grand-mère. Il est prévenu : elle est devenue « bizarre ». Elle l’appelle Charlie, se promène pieds nus dans la terre, alors qu’elle ne supportait pas la saleté. Elle ramasse des insectes. Elle raconte qu’elle est une reine, qui vit dans un château de 120 chambres, peuplé de 120 chats dont elle a oublié les noms… C’est alors que Charles, le père de Léon, vient le chercher.

Evoqué à hauteur d’enfant, sans pathos, sans misérabilisme, c’est la question de la perte de mémoire et de la confusion mentale qui atteint les personnes âgées qui est exposée ici. Léon accepte tout de sa grand-mère, sans se poser de questions. Elle l’entraine dans un nouvel univers, celui de ses souvenirs transformés, celui de ses nouvelles activités, celui de son discours fantasque. Léon ne perçoit pas cela comme un manque, une perte, mais plutôt l’occasion de trouver une nouvelle grand-mère. Comme elle est retournée en enfance, les deux univers, celui de la grand-mère, celui du petit fils, entrent dans une nouvelle complicité autour d’un rire communicatif. L’album évoque la capacité des enfants à accepter la dégradation de la santé mentale des adultes, à ne pas les voir comme un changement négatif, mais à pouvoir entrer dans un imaginaire plein de fantaisie et de poésie. Sans doute n’y décode-t-il pas tout. Voit-il dans les « assistants » évoqués par la reine, sa grand-mère, les infirmiers et autres aides à domicile dont elle ne peut plus se passer ? Sans doute non, mais qu’importe.  Qu’importe que la « vérité » qu’il prétend révéler sur sa grand-mère soit une fiction… Sa grand-mère le confond avec son père, qu’importe, l’essentiel est dans le temps passé ensemble, dans les activités partagées, dans l’amour familial qui unit. Léon n’a pas peur de sa « nouvelle » grand-mère, il l’accepte d’emblée telle qu’elle est. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont joliment abolies dans l’acceptation de l’autre tel qu’il est. Rien de triste donc dans cet album, dont les illustrations, aux tons pastels pleins de douceur, montrent deux personnages joviaux et souriants au milieu d’une nature omniprésente : plantes, insectes habitent les pages, comme une façon de dire que la vie est là. La grand-mère est souvent montrée dans des postures enfantines, assise par terre, chevauchant une chaise, coiffée d’un pot de fleurs.

Une histoire qui parle avec tendresse et émotion de la perte de mémoire et des confusions dont sont victimes nombre de personnes âgées et qui met en avant l’inébranlable complicité entre une grand-mère et son petit-fils.

Le Palais de Paul

Le Palais de Paul
Benjamin Muller – Mathieu Sapin
Castor Romans 2022

Fils de …

Par Michel Driol

Paul a 7 ans. Il est en CE1. Mais son papa n’exerce pas n’importe qu’elle fonction : il est président de la République française ! Paul se raconte. D’abord la soirée de l’élection, où tantes et cousins étaient là. Ensuite l’emménagement dans l’immense palais de L’Elysée. Puis sa relation privilégiée avec le chef cuisinier, son coup de cœur pour Maribel, la fille de la présidente espagnole, les gardes du corps qui le conduisent à l’école…

Comme tous les enfants de son âge, Paul aimerait bien jouer, il fait quelques bêtises, se perd dans un palais trop grand, s’étonne de ce qu’on appelle sa maman la première dame… On lui dit qu’il doit être raisonnable, mais il a surtout envie de s’amuser et de vivre sa vie au milieu du protocole qui régit le palais. Avec humour, en quelques scènes animées, ce petit roman évoque les lieux, la salle des fêtes, le bureau présidentiel – un vrai musée – les personnes, comme les gardes républicains, les événements comme les visites d’autres chefs d’état, et la vie de famille, qui continue malgré tout ! C’est, pour le jeune lecteur, l’occasion de se familiariser avec ce siège républicain du pouvoir exécutif, vu à hauteur d’un enfant qui ne souhaite rien d’autre qu’être semblable aux autres, dans l’école qu’il fréquente ! Le texte est enlevé, enjoué, vivant et vulgarise certaines notions sans aucun didactisme. Les illustrations de Mathieu Sapin, colorées et expressives, donnent un visage aux personnages sans chercher à représenter de façon réaliste les lieux.

En cette période d’élections présidentielles, un petit roman enjoué pour  évoquer certains aspects de la fonction du Président de la République avec les enfants.

 

 

Ma Matriochka

Ma Matriochka
Anne Herbauts
Casterman

Dans ma matriochka, il y a…

Par Michel Driol

Un album tout cartonné, qui a la forme d’une matriochka. En guise de pages, on soulève la tête ou la base, et on découvre un autre visage, ou d’autres pieds. Se succèdent ainsi un gros chat, une souris, un biscuit, un noyau d’abricot, un arbre. Puis les éléments se croisent, reviennent : le chat, la galette… De surprise en surprise, ce livre méli-mélo livre peu à peu les secrets de cette matriochka peu ordinaire.

C’est un album plein de la tendresse et des petits riens qui font l’enfance. Il y a d’abord ce qui se mange et qui se boit, des cerises et de la galette au chocolat chaud, comme un souvenir des gouters de l’enfance. Il y a aussi les animaux familiers, ceux des contes et des histoires plus que de la vraie vie, le chat et la souris, un chat gourmand et câlin, une souris aux bas gris, figure de la petite souris qui échange les dents contre de la monnaie ? Il y a enfin la nature, l’arbre, la lune… Tous ces éléments se conjuguent, à la fois à la manière d’un inventaire ou d’une recette du bonheur. La Matriochka, nom qui, en russe, étymologiquement, vient de mère, devient ainsi le symbole de cet amour maternel et la dédicace, aux mamans, sonne comme un hommage à leur inventivité, leur imaginaire,  leur tendresse.  L’album représente ainsi à la fois la clôture de l’univers maternel, et son ouverture vers le monde extérieur qu’il renferme, en un cercle infini. Dans la matriochka, il y a la lune et dans la lune, li y a la matriochka…

Un album plein d’originalité et de douceur pour lister les ingrédients d’une enfance simple et heureuse…

Pas chez nous !

Pas chez nous !
Yaël Hassan
Le Muscadier – Collection Rester vivant – 2022

Bienvenue à B* ?

Par Michel Driol

La préfecture décide d’ouvrir  à B*, bourgade du Var, un foyer pour accueillir une quinzaine de migrants, au grand dam de son maire, d’extrême droite. Plutôt que de résumer le roman, afin de laisser à chaque lectrice et lecteur le plaisir de suivre l’intrigue, on va en donner la liste des principaux personnages. D’abord l’héroïne, Amélie, fille du maire, qui rêve de liberté, et est tombée amoureuse d’Anton, un néofasciste violent. Sa principale amie, Clara, bien différente d’elle, fille du directeur du journal, élève sérieuse et ouverte, qui rêve de devenir journaliste. Issam, un jeune migrant dont toute la famille a péri en Syrie. Et, du côté des adultes, le père et la mère qu’Amélie, que tout oppose (l’un d’extrême droite, hostile aux migrants, l’autre de gauche, favorable), Crystel qui a monté une association pour le vivre ensemble, et la grand-mère d’Amélie, ancienne institutrice fortement opposée aux idées de son fils.

Ecrit en suivant au plus près le point de vue d’Amélie, le roman ne se refuse pas à une certaine polyphonie, en prenant en compte différents regards sur l’accueil des migrants et demandeurs d’asile, mettant en particulier en évidence, au-delà du refus idéologique de l’extrême droite, cette peur de l’inconnu qui disparait lorsque l’inconnu devient connu. Le roman s’inscrit dans un espace géographique bien délimité, le Var, pour une intrigue pleine – hélas- de réalisme, dans une petite communauté où tout le monde se connait. Dans ce quasi huis-clos en plein air, il montre surtout que les certitudes peuvent vaciller, et que tout le monde peut évoluer dans le bon sens, et prendre conscience, à son rythme, des dangers que représente l’extrême droite, dangers que le roman expose sans fard : tags sur les murs, certes, mais surtout haine des juifs et des étrangers, violence sans limite et incontrôlable. Les deux adolescentes, Amélie et Clara, sortent grandies et transformées des événements qu’elles traversent. A un certain moment, il faut savoir dire non, ce que font, petit à petit, tous les personnages que Yaël Hassan traite avec empathie – à l’exception des néonazis. Avec une mention spéciale pour le personnage du père d’Amélie, véritable caricature du politicien récupérant tout à son avantage, sans grande conviction au fond. Malgré son côté sombre, c’est un roman optimiste, dont l’auteur indique que le déroulement et le dénouement lui ont été inspirés par la réalité.

Un roman qui résonne avec l’actualité récente, comme de nombreux autres ouvrages de littérature jeunesse qui n’hésitent pas à s’engager au nom des valeurs d’hospitalité et d’ouverture aux autres, comme ces auteurs à laquelle la bibliothécaire jeunesse que rencontre Amélie rend hommage, comme un clin d’œil adressée par Yaël Hassan à celles et à ceux qui, comme elle, croient que la littérature pour la jeunesse peut ouvrir les yeux sur le monde contemporain et faire changer les représentations et préjugés.

Les rois mages

Les rois mages
Kochka
Thierry Magnier –Petite poche – 2022

Quand il faut raconter sa naissance

Par Michel Driol

Raconter le début de sa vie. Tel est le devoir que Melchior doit rendre le lendemain. Comment raconter cette histoire personnelle et intime quand on est enfant trouvé dans une boite où les mères abandonnent leurs bébés dans le mur d’un hôpital allemand ? Heureusement passait par là Gaspar, qui se décide de l’adopter. Est-ce une histoire triste ou une histoire merveilleuse ?

Avec beaucoup de pudeur et de tendresse, Kochka raconte cette histoire inhabituelle, celle d’une famille qui réunit un père adoptif, brisé par l’accident qu’il a causé au cours duquel une jeune fille est morte, et un enfant, qui redonne sens à sa vie. C’est donc une ode à la vie, qui se termine par les remerciements de Melchior à sa mère biologique et à son père adoptif, une façon de ne pas désespérer dans un monde pourtant bien sombre.

Un roman court, destiné à de jeunes lecteurs débutants, qui aborde la question de la vie et de la mort, qui pose la question de ce qu’est une famille et du rôle des enfants comme moteurs de vie.

Oh ! Qu’est-ce que c’est ?

Oh ! Qu’est-ce que c’est ?
Ramadier et Bourgeau
Ecole des loisirs 2021

La chose qui venait du ciel…

Par Michel Driol

Deux chiens, Jack et Georges, tranquillement assis à l’ombre d’un arbre. Et soudain l’arrivée d’une grosse boule tombée du ciel. Et les deux amis de s’interroger sur cet étrange objet, trop mou pour être un rocher, mais boule qui roule et les entraine vers un précipice, qui les sauve en se transformant en parachute, puis en radeau, en couverture, avant de repartir vers le ciel.

Absurde et rebondissement, comique de répétition, voilà un album qui n’engendre pas la mélancolie ! La question du titre, posée à de nombreuses reprises par Georges, attire à chaque fois la même réponse de Jack : Je ne sais pas… Peut-être un…  A la fin de l’album, après de nombreuses péripéties, et transformations de l’objet, on n’en sait pas plus qu’avant, et les deux amis, comme deux personnages de Beckett, dont les rôles sont bien définis, celui qui questionne, celui qui répond, n’auront pas de réponse et continueront d’attendre qu’il se passe quelque chose. Mais quoi ? Illustré sans doute à partir de papiers découpés, avec de grands aplats de couleurs vives et gaies, en doubles pages, l’album donne à voir un monde lumineux, dans lequel s’exprime la curiosité de ces deux amis qui se laissent entrainer par cette chose venue d’ailleurs dans un voyage qui les ramène à leur point de départ. Le plaisir est dans le voyage, dans l’aventure. On ne sait pas ce que c’est, concluent les deux amis, mais c’était merveilleux. N’y a-t-il pas là comme une leçon de vie, une façon de se laisser emporter par ce qui vient sans forcément chercher à le rationnaliser ?

Une histoire pleine d’originalité, de surprises, de péripéties, qui surprendra le lecteur qui s’amusera autant des rebondissements que de l’impassibilité et du flegme des deux chiens dans toutes les situations.

Moon

Moon
Agnès de Lestrade / Stéphane Kiehl
Sarbacane 2022

Sac de nœuds !

Par Michel Driol

Le héros, Moon, est présenté comme un petit sac de nœuds, avec des parents qui l’aiment tel qu’il est, tout emberlificoté. Mais les autres enfants ne l’acceptent pas, ne comprennent pas qu’il aime leur caresser les joues. Lorsque Moon prend le chemin de la forêt, un oiseau prend ses nœuds pour des vers, un chat pour une pelote de laine, mais lorsqu’il parvient, grâce à ses nœuds, à sauver de la noyade une petite fille, le voilà reconnu et aimé par tous, tel qu’il est.

Un corps efflanqué, long, entouré de traits et de boucles jaunes, tel est Moon sur l’illustration, comme un enfant maladroit, incapable de maitriser ses gestes, sans cesse en mouvement. Moon est différent, incompris des autres qui ne l’acceptent pas, et il se sent exclu et inutile. C’est par la métaphore du sac de nœuds, de l’enfant emberlificoté dans ses problèmes que l’album évoque cette question de la différence, pour montrer finalement qu’elle n’est pas une faiblesse, mais peut devenir une force. La force de l’album est de partir dans l’imaginaire sans chercher à évoquer de façon précise un trouble précis du comportement. Cela lui donne une portée bien plus grande, car ce sont toutes les différences qui peuvent ainsi être imaginées par le lecteur. Imaginaire aussi dans la représentation de ce sac de nœuds sous la forme de traces jaunes qui envahissent l’espace, jusqu’à ce que, dans la dernière page, le jaune soit la couleur du fond de page, et que le rouge aux joues, symbole habituel de l’amour ou de l’affection, devienne aussi du jaune. Façon de montrer que c’est la différence qui enrichit si on la laisse s’exprimer. Imaginaire enfin par ce personnage complètement lunaire – d’où son nom – sautillant, bondissant, acrobate aérien auquel on s’attache, personnage en quête de sa propre identité dans la forêt. S’il n’est ni vers, ni pelote de laine, qui est-il ? Comment se libérer de ses problèmes, qui le nouent au propre comme au figuré, qui l’emprisonnent ?

Un bel album pour évoquer, par l’émotion, l’exclusion et l’inclusion, un album tout en finesse et suggestion construit autour d’un personnage touchant.

Qu’est-ce qu’il y a derrière la montagne ?

Qu’est-ce qu’il y a derrière la montagne ?
Ludivic Souliman – Zad
Utopique 2022

Vaincre ses peurs

Marilou a peur, du noir, ou qu’un dragon dévore ses parents… Derrière la forêt familière, il y a une montagne. Mais qu’est-ce qu’il y a derrière la montagne ? se demande la fillette. Lorsqu’elle pose la question aux adultes qui l’entourent, elle s’entend répondre qu’il ne faut jamais poser cette question. Pourtant, elle prend son courage à deux mains et va voir. Derrière la montagne, il y a un monstre, mais, lorsqu’on lui souffle dessus, il devient un minuscule vers de terre, qui lui affirme qu’il est sa peur.

Reprenant les codes et les structures du conte, cet album évoque avec poésie les peurs, non seulement les peurs enfantines, mais aussi celles des adultes, celles des choses dont on ne doit parler, peut-être les tabous qu’il faut taire, d’autant plus inquiétants qu’ils n’ont aucune justification. Tout est fait pour que le lecteur enfant s’identifie à cette petite fille dont il partage sans doute les rituels du soir, histoire, musique, paroles, veilleuse. Ses jeux et activités sont aussi ceux des enfants, du moins ceux qui vivent à la campagne : les cabanes dans les arbres, la cueillette des champignons avec le grand-père. Dès lors, l’enfant-lecteur ne peut que continuer son processus d’identification à la fillette dans sa quête d’un autre monde, un monde dont les adultes interdisent l’accès, symbolisé ici par cette montage qui ferme l’horizon. Qu’est-ce que grandir ? Sortir de la maison des parents pour aller voir le monde. Le monde que Marilou découvre seule est d’abord le monde de la nuit, celui des animaux nocturnes, celui du premier matin, nimbé d’une étrange poésie, un monde à contempler. Puis c’est l’ascension de la montagne, symbolique elle aussi des efforts à faire pour découvrir le monde, sans céder au découragement, au vent qui siffle « fuis ». Et c’est enfin, comme dans les contes, la confrontation avec le monstre qui symbolise le mal et les terreurs. Un adjuvant de taille pour aider Marilou, à la fois pour l’envoyer à l’aventure, mais aussi pour lui donner, à distance, les conseils essentiels : le grand-père, qui incarne la voix d’une sagesse à la fois populaire (dans la vie, il faut parfois aller voir) et pleine de bienveillance et d’imaginaire (souffle sur ta peur, elle partira en fumée). Le recours final au merveilleux, avec la métamorphose du dragon en vermisseau, est une belle image de la façon dont peuvent se dissiper les terreurs. Zad propose des illustrations qui jouent à la fois sur des pages pleines de couleur et des dessins au trait, qui mettent l’accent sur tel ou tel détail du texte. Il en ressort une atmosphère de tendresse, qui magnifie la nature, mais donne aussi à voir le monstre très mythologique qui terrifie Marylou. A noter aussi que l’album est accompagné d’un CD qui permet de l’entendre lu par l’auteur, mais aussi d’entendre la chanson qui le clôt.

Un récit d’apprentissage qui passe par la fiction, par l’imaginaire du conte, pour montrer que vaincre ses peurs fait grandir, à condition de sortir de sa zone de confort.