Petit Somme

Petit Somme
Anne Brouillard

Seuil Jeunesse, 2025

Une petite cabane dans la forêt

Par Lidia Filippini

Dans une clairière au fond de la forêt, une grand-mère installe la poussette d’un nourrisson devant sa maisonnette de bois. Bien emmitouflé dans sa couverture, le bébé ne tarde pas à s’endormir. La grand-mère en profite pour préparer une bonne compote de pommes. Les animaux sortent alors du bois. Renard, blaireau, hérisson, écureuil s’approchent à pas de loup. Ils observent l’enfant et la vieille dame attendant sagement de recevoir leur part de goûter.
Anne Brouillard convoque ici l’univers du conte. Tout y est : la forêt, la grand-mère, la cabane perdue dans les bois. Il se dégage de cet album un sentiment de douceur, une nostalgie liée à la mise en scène d’un monde suranné qui évoque l’enfance. Un monde où des grand-mères, vêtues de robes et de châles, ne craignaient pas de lasser les bébés dehors pour qu’ils profitent de l’air pur de la campagne pendant leur sieste. Mais, comme souvent dans l’univers de l’autrice, on y rencontre aussi une forme d’inquiétude, cet Unheimliche qui jalonne ses albums (et qu’on retrouve par exemple dans Trois chats, son premier opus, ou dans Mystère).
L’inquiétante étrangeté tient ici au cadrage. L’illustration occupe toute la page. Elle fonctionne comme un zoom sur la scène. Le ciel, hors champ, est rarement visible. Le lecteur n’a d’autre choix que de plonger dans cet univers de conte. Ses yeux sont attirés vers l’image et l’absence de décor périphérique lui interdit toute distraction. Il en résulte un léger sentiment d’oppression qui contredit le récit banal d’une scène de vie familière.
La présence des animaux contribue également à cette inquiétude. Ils apparaissent quand l’enfant se trouve seul dehors. Ils s’approchent alors discrètement et leur figure animale ne se laisse pas facilement décrypter. En effet, contrairement à ce qu’on pourrait attendre dans un album comme celui-ci, destiné aux tout-petits, les animaux ne sont pas anthropomorphisés. Leur regard reste donc assez indéchiffrable. Sont-ils là pour dévorer le bébé ? Est-ce la raison pour laquelle ils semblent se cacher ? Et la vieille dame, finalement, est-elle une gentille grand-mère ou une vilaine sorcière qui laisse l’enfant devenir la proie des bêtes sauvages ? C’est à ce moment du livre, qu’Anne Brouillard donne une voix aux animaux. Ils se mettent à parler et on comprend qu’ils s’intéressent surtout à ce que cuisine la grand-mère : « Elle prépare quelque chose d’intéressant. », « Y en aura-t-il pour nous ? » Loin de chercher à lui faire du mal, Blaireau et les autres s’occupent de bébé. Debout sur leurs pattes avant, ils revêtent des attitudes humaines : se penchent vers le berceau, aident l’enfant – qui en retour les gratifie d’un sourire – à patienter jusqu’au retour de la grand-mère.
Un autre aspect intéressant de cet album est sa circularité, un trait fréquent dans l’œuvre d’Anne Brouillard. Le récit s’ouvre sur la cabane, en plein jour, avec ce texte : « Il fait bon dehors ». Il se clôt sur la même cabane vue sous un angle légèrement différent, de nuit cette fois, avec les mots : « Il fait sombre dehors ». Sur cette dernière illustration, les animaux, rendus à la vie sauvage, s’éloignent en direction de la forêt. On ferme le livre avec l’impression d’avoir vécu une rencontre un peu magique entre le monde des hommes et celui des animaux, peut-être grâce à la présence du bébé – ou du lecteur lui-même.

 

 

Mots-clés :

L’Étoile de Mo

L’Étoile de Mo
Jeonju Chai
Traduit (coréen) par Elvire Beaule
hélium, 2025

Des Lumières

Par Anne-Marie Mercier

C’est d’abord un charmant petit livre, cartonné, à l’allure un peu ancienne, avec en couverture une image centrale qui reprend un peu tous les éléments de l’histoire, tout cela dans de jolies teintes pastels.
Mo est un chaton qui, un peu comme celui d’Ivan Pommaux, part seul dans la nuit. Il est en quête d’une lumière, du moins le croit-t-il. Il découvrira une nouvelle indépendance, mais aussi la force des amitiés, la richesse, des rencontres, le plaisir de l’exploration, le courage des épreuves surmontées.
Le sous-titre de l’histoire la désigne comme des « aventure forestières », et c’est bien dans ce contexte que tout se déroule : la nuit, l’automne, tout dort, sauf notre petit chaton. Réveillé, il voit par la fenêtre, une lumière « qui semble lui sourire. On dirait presque qu’elle l’appelle ». Après avoir laissé un mot à ses parents (lettres, bâton, formidable), et avoir pris son écharpe – tout cela est dans un contexte très anthropomorphique : les animaux de la forêt ont des maisons creusées dans les arbres, des bibelots et quelques vêtements ou accessoires (une touche de Beatrix Potter?) – il part à la recherche de cette « étoile souriante ».
Il rencontre le bienveillant grand-père hibou et fait des recherches dans sa bibliothèque. Celui-ci lui trouve Mo peu prévoyant. Il lui donne une carte de la Forêt Bleu-nuit et des provisions. A l’étape suivante, des mésanges, très organisées, comme le hibou, lui donnent des conseils et quelques provisions. Puis ce sera un écureuil en haut-de-forme qui lui donnera des rudiments de bonnes manières et des glands, un raton-laveur restaurateur, etc., jusqu’aux rennes du Père Noël, qui font la fête en attendant d’être trop pris par leur travail de la fin de l’année. Tous le mettent en garde contre l’ours qui vit au fond du bois, gigantesque et puant. Bien sûr, Mo rencontrera, l’ours et ce sera une belle surprise, on n’en dira pas plus.
C’est un petit conte parfait, une randonnée comportant beaucoup de variations, et une jolie réflexion sur les idées toutes faites, les mauvaises réputations, et la nécessité de l’entraide. Les illustrations sont une merveille de délicatesse et de drôlerie. Ce petit chat est très expressif et charmant. Le texte s’inscrit de manière très variée dans les pages : on trouve aussi bien des images en pleine page que des images séquentielles, des vignettes qui se promènent autour de  fragments de texte. Représentation du « réel » et vision du fantasme apparaissent souvent conjointement. Si le noir et blanc domine, mettant bien en valeur la fourrure du chat, il est rehaussé aussi de touches de couleurs pastels et l’ensemble est très joli et raffiné.
Magnifique !

 

 

Le Livre de Papy

Le Livre de Papy
Pascal Prévot
Rouergue, 2025

Le bain des histoires

Par Anne-Marie Mercier

Papy est fatigué. Mais il est heureux de voir ses petits enfants à qui il raconte beaucoup d’histoires, celles du temps où les mots avaient des ombres et où les baignoires servaient de portes pour passer d’un endroit à un autre : de la chambre Alexandre Dumas fils à celle de Dumas père dans un grand hôtel ou de l’île de Sainte-Hélène aux Amériques pour permettre l’évasion de Napoléon, entre autres. Les robinets servent de téléphone, et quand on n’est plus dans une baignoire mais dans une baleine (ce qui est à peu près la même chose) on trouve encore un autre moyen… Entre tout cela on aura suivi des agents secrets poursuivis, et assisté à la naissance du narrateur (dans la baignoire de Napoléon justement, miraculeusement conservée après une tentative d’évasion manquée).
Pascal Prévot suit les aventures en baignoire avec une belle constance, cette fois sans son héros Théo (Théo chasseur de baignoires en Laponie (2016), Théo et Elisa à la poursuite de la grande baignoire blanche (2018)… Ces aventures sont contées avec beaucoup de verve et d’allant, malgré le voile de tristesse amené par le mort du papy conteur. Mais, comme l’indique l’épilogue, les livres et les histoires ne meurent jamais…

Le Brasier

Le Brasier
Florence Hinckel
L’école des loisirs (Médium), 2025

Les Cygnes sauvages, la véritable histoire

Par Anne-Marie Mercier

« Mes histoires racontent le réel […]. Et le merveilleux, il existait » (Hilde, conteuse)

De toutes les méchantes des contes, celle des « Cygnes sauvages » d’Andersen semble l’une des pires. Pourtant, Florence Hinckel n’a aucun mal à nous persuader que cela vient d’un malentendu.
Dans un premier temps, la narration épouse tantôt le point de vue de Brunehaut, future marâtre de l’histoire, pas encore sorcière ; c’est celui d’une jeune fille que le roi son père donne à un autre roi, vieux, violent et répugnant. Ce point de vue alterne avec celui de la fille de ce roi, Elisa (l’héroïne du conte d’Andersen) qui voyant arriver la belle Brunehaut, sa future belle-mère, l’admire et est prête à l’aimer. Quelques temps après, tandis qu’Elisa se désespère de voir son enfance s’enfuir, et avec elle la belle union qu’elle avait avec ses frères, Brunehaut mariée souffre. Le roman, sans être parfaitement explicite, montre l’angoisse d’une jeune femme violentée et maltraitée nuit après nuit. Sa rage développe des pouvoirs de sorcellerie qui lui permettront entre autres de métamorphoser des êtres vivants. Ainsi, la figure de la sorcière, incarnation de la rage des femmes révoltées, est ici parfaitement développée. On la voit menacée de toute parts, de plus en plus seule tandis que son pouvoir grandit.
Malgré cette rage, les raisons qui lui font transformer les princes en cygnes et qui la poussent à défigurer Elisa ne sont pas celles du conte mais sont des actes d’amour et de protection. En revanche, c’est la figure paternelle qui est abimée : le roi excite ses fils contre ses voisins pour les envoyer à la guerre et étendre son royaume. Il se peut aussi qu’il ait besoin de les éloigner pour un autre dessein : la beauté d’Elisa et la froideur de sa nouvelle épouse lui donnent des idées incestueuses. Grâce à la reine sorcière, l’histoire peut bifurquer et c’est par elle que l’inceste et les meurtres sont évités.
Mais Florence Hinckel sait bien qu’on ne peut pas trafiquer les histoires des autres si facilement, comme le font pourtant de nombreux « réécrivains » qui inventent d’autres fins, changent les motifs et les personnages et font que les contes, asphyxiés par de nombreuses versions, n’ont plus aucune vitalité ni crédibilité. Elle a eu l’idée géniale, dans la deuxième partie de son histoire, de revenir à la source : non plus le texte d’Andersen, mais l’histoire « vraie » qu’il aurait recueillie d’une conteuse, Hilde.
Au début, Hilde refuse de raconter au personnage nommé Hans (figure de l’auteur du conte donc) une histoire qu’elle déclare vraie, de peur qu’il la déforme :

« Vous allez tout ben retranscrire comme il faut ? Vraiment ? Vous allez parler de sexe et de cannibalisme ? […] Des viols et des massacres∞ […] Faut parler de la réalité, mon bon Monsieur. Même aux enfants faut leur dire, tout ça que j’ai dans la tête. »

Hans devient l’un des personnages du récit et prend lui aussi la parole. On découvre quelques épisodes de sa vie et surtout les moments où la reine sorcière vient le hanter pour l’obliger à écrire l’histoire comme il le faut et pour changer le destin de la reine, celui d’Elisa et celui de ses frères. Mais il résiste: son univers, ses lecteurs, la censure… Tout le bride et le pousse à écrire un texte conventionnel, celui que l’on connait.
Le désarroi de Brunehaut, les souffrances d’Elisa, les ambiguïtés du prince censé l’épouser à la fin, les naïvetés de l’ami de cœur de la princesse, les hésitations de Hans, tout cela forme une bigarrure qui prend forme à la fin pour construire un nouveau monde possible où les enfants et les femmes seraient respectés. C’est superbement écrit, et l’auteur manie les niveaux de réalités (ou plutôt de fiction) avec brio, tout en rendant ses personnages (y compris Hans Andersen) extrêmement attachants.
Magnifique!

Enquête sur Peter Pan

Enquête sur Peter Pan
Clémentine Beauvais
Sarbacane, 2025

Un crime résolu dans un conte, par anticipation ?

Par Anne-Marie Mercier

Après L’Affaire Petit Prince, dans lequel le texte de Saint-Exupéry était décortiqué par le détextive privé Pierre Bayard, voici le tour de Peter Pan. Comme toute enquête de « privé », celle-ci commence avec l’arrivée en émoi de la commanditaire : alors que son frère, soldat pendant la première guerre mondiale est mort en 1918, Sarrasine Cabochon vient de recevoir une lettre de lui, écrite peu avant sa mort. Cette lettre évoque un danger, un ennemi qui le menace. Comprendre ce qu’elle évoque pourrait permettre d’éclaircir le mystère lié à sa disparition… la solution se trouvera à travers une enquête sur Peter Pan et la réponse à la question : Pourquoi Peter haïssait-il autant Crochet ?
L’enquête mène le détextive et sa fidèle assistante Edith, accompagnés de la jeune Bas-de-casse à Londres dans une enquête sur un « désherbage » inquiétant de l’œuvre de J. M. Barrie, tandis que Minuit-Pile, devenu assistant informatique de Gudule, la directrice de la Bibliothèque nationale travaille à Paris sur l’effacement de JM Barrie des fichiers de la BN et s’attaque à un ordinateur fou qui semble prévoir l’avenir des livres… Avec ces distorsions folles, il y a aussi des moments hilarants, dans une maison hantée par le passé; on se trouve en compagnie de trois anciens combattants décatis qui revivent leurs souvenirs d’enfance, le temps où ils jouaient à Peter Pan avec Sarrasine et son frère, et où celle-ci était Wendy, leur petite maman…
Mais de l’innocence il ne reste que des bribes, la guerre et ses horreurs ont tout balayé. Les trois hommes promènent les héros et le lecteur entre bouffonnerie et horreur, tandis que les passages de lecture experte de Peter Pan offrent des instants de paix et de nostalgie.
Enfin, c’est impossible à résumer : c’est loufoque, plein de virtuosité, de finesse et de drôlerie. Lecteur distrait s’abstenir : l’attention flottante n’est pas de mise dans ce monde lettré. Pour ceux qui ne connaissent pas le critique Pierre Bayard, il est nécessaire de s’informer un peu sur ses œuvres afin de saisir tout le sens de l’entreprise (voir sur lietje ou dans une encyclopédie).

 

Eclair et Tonnerre

Eclair et Tonnerre ou l’histoire de deux petites fées intrépides
Kang HAN, Tae Ram JIN
Traduit (Corée) par Kyungran Choi et Pierre Bisiou
Grasset-Jeunesse, 2025

Boum ? flop !

Par Anne-Marie Mercier

On ne peut que s’interroger quand la prix Nobel coréenne de littérature 2024 se met à écrire pour les enfants, car son texte le plus célèbre, La Végétarienne, a fait frémir d’horreur bien des adultes. On sera ici rassuré – ou déçu : elle se contente pour les enfants d’écrire un conte étiologique qui ne bouleversera aucune convention. Celui-ci a été écrit et illustré en 2007. On peut supposer que les éditions Grasset ont souhaité présenter aux lecteurs français un aspect inconnu de cette nouvelle célébrité.
Dans le monde céleste, les pauvres fées travaillent d’arrache-pied pour produire sans fin des nuages. Deux petites fées trouvent ce travail ennuyeux. Elles veulent voir le vaste monde et quittent leurs longues robes ailées pour être plus à l’aise. Le voyage se fera les fesses à l’air donc. Mais ainsi elles ne peuvent plus voler et leur tentative échoue lamentablement (pas très futées, ces fofolles) échec et punition.
Nouvel épisode : une sage fée âgée les autorise à partir (après les avoir fait avoir beaucoup travailler pour le mériter) en les dotant de deux objets, une lance argentée et un tambour. On devine l’usage qu’elles en feront. Tonnerre et éclair forment une jolie musique et elles s’amuseront éternellement comme des petites folles qu’elles resteront (elles ne vieillissent pas, elles).
Le récit est faible et peu convaincant; je ne sais pas si cette histoire relève d’une tradition ou d’une invention. Les illustrations un peu fades ne le sauvent pas de cette tiédeur. Ainsi, un écrivain célébré, novateur quand il écrit pour les adultes, peut produire des œuvres conventionnelles quand il écrit pour les enfants. Ce n’est, hélas, pas un cas rare.

La Revanche des Oiseaux

La Revanche des Oiseaux
Béatrice Fontanel Lil Sire
Sarbacane 2025

Qui vole un œuf…

Par Michel Driol

Apolline, qui mange des cerises sur un arbre, découvre une bague dans un nid de pie, et la vole. Mais le lendemain, elle se réveille en cage, gardée par des oiseaux géants qui la somment de rendre son larcin.  Ce qu’elle fait, mais elle découvre alors le nid plein d’œufs, et elle en vole un. Le lendemain, elle est à nouveau en cage, rend l’œuf, mais reprend la bague, qui glisse de son doigt par terre, la conduisant à découvrir la nature dans sa diversité.
Fait suffisamment rare en littérature pour le jeunesse contemporaine pour qu’on le signale, Apolline n’est pas gentille, et le texte le signale explicitement : Elle est un peu méchante, puis le texte évoque ses méfaits, dont les victimes sont les toiles d’araignées, mais aussi les autres enfants qu’elle fait pleurer à coups de grimaces. Une diablesse qui fait penser à certains personnages de la comtesse de Ségur…. Le récit prend les allures du conte fantastique pour ramener ce personnage dans le droit chemin et l’éduquer à plus de civilité. On retrouve donc  par deux fois le système transgression/punition, ainsi que l’inversion (de taille, de rôle) permettant aux oiseaux de prendre le pouvoir sur Apolline. Tout cela se passe la nuit. Implicitement, il s’agit de rêves, de cauchemars, manifestations de la mauvaise conscience de la fillette, mais le texte et les illustrations laissent le merveilleux  s’installer avec des oiseaux géants, une cage, des menaces… Le texte est particulièrement enlevé et  travaillé. On y note en particulier l’utilisation de mots rares (les utiles arthropodes pour parler des araignées…), les répétitions rituelles du conte oral (la bague glissait, glissait, glissait…), le mélange d’une réelle poésie (la larme qui glisse sur la toile d’araignée) avec des formules plus triviales (il faisait bigrement chaud).  Tout cela accompagne le point de vue de la fillette, donnant ainsi à percevoir son évolution, la naissance de son respect pour toutes les formes de vie dans la nature.
Réalisées à la gouache, les illustrations sont particulièrement expressives pour camper ce personnage d’Apolline et montrer sur son visage et dans ses postures son parcours de la malignité à la sérénité. Il faut aussi prendre le temps de regarder les détails de la nature, la précision de la représentation de la toile d’araignée, la métamorphose des pies en roi et soldats, ou encore les multiples jouets de la chambre.

Un récit d’apprentissage sous forme de conte, où l’héroïne apprend à admirer les beautés de la nature sans chercher à les voler, et à respecter toute vie.

Léocadia et l’enfant bleu

Léocadia et l’enfant bleu
Carole Trébor – Pierre-Emmanuel Lyet
Little Urban 2025

Triste royaume que celui dont le roi est en deuil…

Par Michel Driol

Petit à petit Léocadia, la meilleure couturière du royaume, perd la vue, mais elle continue malgré tout de coudre et d’aider les autres. Lorsque la reine et le prince périssent dans un naufrage, le roi élève seul sa fille.  Il se met à interdire tout ce qui est imprévu, inconnu. Quand il commande pour la princesse une robe de pierre comme costume d’anniversaire à Léocadia, celle-ci n’y parvenant pas livre au contraire un costume tout en légèreté, qui n’a pas l’heur de plaire à la princesse et au roi. Arrive alors chez Léocadia un enfant bleu, venu d’un pays aride, mais dont le séjour est interdit dans le royaume. Elle l’héberge pourtant, et il devient en quelque sorte ses yeux, jusqu’au jour où des gardes viennent l’arrêter. Léocadia demande audience à la princesse pour tenter de faire libérer l’enfant.

Little Urban propose ici un album qui renoue avec une certaine tradition, celle du long texte qui pourrait être autonome, du très grand format, et des illustrations très colorées en pleine page. Le texte prend la forme du conte, sans l’incipit « il était une fois », mais en en conservant tous les ingrédients : un roi et une princesse, une femme du peuple, et un personnage venu d’ailleurs. La langue est particulièrement inventive, se prêtant à l’oralisation par un jeu sur les rythmes. Elle touche aussi à la poésie par des formules particulièrement travaillées, associations de termes, métaphores, et même un poème associant le destin de la princesse à la robe de pierre.  Les illustrations se remarquent d’abord par leur côté faussement naïf et enfantin dans la représentation des personnages, dans la stylisation des gardes. Mais elles offrent aussi de splendides constructions géométriques  ou des éblouissantes compositions de formes pures, de mouvements, de gestes  ouvrant sur un imaginaire cosmique. Tout l’album fait penser à Kandinsky par l’utilisation des formes et des couleurs.

Cet album est, bien sûr, au service d’une morale et d’un projet qui n’a rien de manichéen. Si le roi se referme sur lui-même, et enferme ses sujets dans une tyrannie de plus en plus pesante, c’est à cause de la mort de sa femme et de son fils, et d’un deuil impossible à faire. Il n’est donc pas, par essence, mauvais. La princesse, quant à elle, souffre de ce carcan, et la robe de légèreté lui permet quelque peu d’y échapper, et c’est, on s’en doute, d’elle que viendra la libération du royaume et le retour à la liberté. Léocadia est couturière, tendant de remailler tout ce qui peut l’être du monde, de le recoudre, de le réparer, de renouer les fils.  Non situé dans le temps et l’espace, – c’est le propre du conte – cet album parle d’un monde très contemporain, un monde dans lequel l’autre est mal vu, rejeté, un monde où chacun se referme sur lui-même, un monde dans lequel le sens de l’hospitalité se réduit. C’est aussi un monde où l’on a peur, et cette thématique de la peur court tout au long de l’album : peur de ce qui peut arriver pour le roi, peur des autres éprouvée par l’enfant bleu, peur matérialisée que Léocadia emprisonne et rejette dans une belle image, peur surmontée à la fin par le courage de Léocadia et la volonté de la princesse.

Un album émouvant, un conte universel qui s’inscrit parfaitement dans la tradition du conte à fin heureuse, dont les personnages attachants se font les héros d’une ode à la liberté et à l’hospitalité.

Le Lapin, la pluie et le sac à goûter

Le Lapin, la pluie et le sac à goûter
Nicola O’Byrne
Traduit (anglais) par Rose-Marie-Vassallo
Flammarion, Père Castor, 2025

Le monde est à tous, et la pluie n’est à personne

Par Anne-Marie Mercier

Quel joli titre ! Surprenant, et parfait puisqu’il introduit d’emblée les acteurs principaux du début de l’histoire : un lapin part à la pêche (bizarre, les lapins ne mangent pas de poisson, sauf dans les albums, voir Tom qui pêche dans Loulou de Solotareff…) et est contrarié par un petit nuage amenant une pluie qui va gâcher sa journée : il l’attrape (avec sa canne à pêche, indispensable à l’action, ouf) et le met dans son sac à goûter (dans lequel il y a des carottes, ouf).
Arrive un canard, qui lui explique que c’est MAL : d’autres comme lui aiment la pluie, la terre en a besoin (les carottes aussi), etc. Lapin est vite saoulé par touts ces propos et a pour seul argument que s’amuser est important aussi. Il finit par accepter de relâcher le petit nuage avec la promesse qu’il va voir quelque chose de magique. C’est un arc-en-ciel qui se déploie sur la page suivante. En prime, il y aura les flaques, on peut donc s’amuser aussi.
L’argument est tiré d’un conte traditionnel. Mis en images avec humour avec un personnage attachant comme cet entêté de lapin, il sera peut-être encore plus convaincant. Tout en amusant, il donne des leçons sur la nécessité de considérer tous les effets de ses actions avant d’agir ou sur l’idée que l’univers du vivant est un équilibre fragile qui ne doit pas être menacé par les caprices d’individus.

Nicola O’Byrne avait illustré auparavant un livre écrit par Nick Bromley, voir sur lietje :  Attention ! Ouvrir doucement. Ce livre a des dents ! 

Oskar et le comte

Oskar et le comte
Jean-Baptiste Drouot
Les Fourmis rouge, 2025

Par Anne-Marie Mercier

Dracula chez les chats

L’album commence dans une ambiance crépusculaire : le petit village de Klopek est soumis à une malédiction lancée par un mystérieux comte qui vit sur la colline au-dessus du village : il y pleut sans cesse. Le sort sera levé quand un villageois arrivera à le battre. Chaque année ils choisissent un nouveau champion… le plus fort, le plus malin, le plus beau ont été envoyés, en vain…

Par tirage au sort, du moins c’est ce qu’ils prétendent, c’est un nouveau venu, Oskar, marchand de fromage, qui est choisi. Il découvre que le comte est une comtesse, et que c’est une souris, mais une souris puissante, une espèce de Circé : elle pétrifie ceux qui lui résistent. Les souris aiment le fromage, c’est connu, mais les chats aiment les souris… Qui sortira vivant de l’idylle ?

Les illustrations sont à la hauteur de ce beau pastiche, mêlant horreur et grotesque.