Qui a peur de la peur ?

Qui a peur de la peur ?
Milada Rezkovà (texte), Lukàš Urbanek, Jakub Kaše (ill.)
Traduit (tchèque) par Eurydice Antolin
Helvetiq, 2021

Une émotion vue dans les grandes largeurs (et en détail)

Par Anne-Marie Mercier

On trouve de nombreux livres plus ou moins bien faits sur les émotions, mais rarement un projet aussi élaboré et aussi abouti. Il est fait autant pour l’enfant que pour les adultes qui cherchent à l’éduquer et le rassurer, contrairement à la plupart, qui sont des livres conçus comme des supports d’éducation ou d’enseignement, et non comme des objets de plaisir, de curiosité, de réflexion et de jeu.
Pas de pensée simplette  ici : la peur est montrée comme un phénomène normal, naturel, qui touche tout le monde, même les adultes et les animaux. On apprend comment elle fonctionne, en quoi elle est nécessaire pour la survie, comment elle évolue avec l’âge et les expériences, comment elle diffère selon les individus, quelles phobies diverses peuvent affecter certains…
Mais ce parcours n’a rien d’un livre encyclopédique ardu car il sollicite sans cesse son lecteur par le jeu, l’imagination, la création (plusieurs pages vierges sont proposées pour y dessiner ou écrire comment on se représente la peur, ce qu’on en a vécu comme expérience). La peur elle-même s’adresse au lecteur, consciente de son rôle et montrant qu’il ne faut pas la craindre, mais la comprendre. Elle introduit le lecteur à toutes ses nuances (appréhension, anxiété, nervosité…) ; le vocabulaire est d’une extrême richesse et la traduction (du tchèque) d’un grand naturel. La peur donne aussi des secrets et petits trucs pratiques pour  dompter ou  contourner ses peurs.
Les illustrations sont souvent cocasses, parfois belles, elles sont dues à deux graphistes pragois. De courtes bandes dessinées proposent des situations bien connues des enfants et adolescents (par exemple la crainte de faire un exposé en classe). Le choix de gros caractères et d’images en grand format rend l’ouvrage facile à lire à plusieurs.
C’est donc le livre parfait pour tout comprendre de la peur, chez soi ou à l’école, débattre sans crainte, grandir sans appréhension. Et que de choses on y apprend (tiens, saviez-vous que les requins ont peur des dauphins ?).
Une critique et des images à lire et voir sur mômes.net

 

 

Quand j’étais cagibi

Quand j’étais cagibi
Hélène Gaudy, Emilie Harel
Rouergue, Zig Zag, 2013

Le refuge

Par Caroline Scandale

quand j'étais cagibi

Personne ne veut m’écouter? Très bien! Vous ne m’entendrez plus! Je vais de ce pas m’enfermer dans le cagibi et plus rien ne m’en fera sortir!
Ainsi pourrait être résumée la pensée de la jeune Amy, qui face à une famille qui se désintéresse d’elle, décide de se créer un petit cocon de solitude… Dans le cagibi.

Avec toute la fougue qui caractérise les enfants, elle décrète dans un premier temps ne plus jamais vouloir en ressortir puisque ses parents et sa grande sœur la délaissent, empêtrés dans le quotidien et les problèmes « de grands »… A partir d’aujourd’hui plus question de l’appeler Amy, son nom est cagibi!

Cette petite fugue, connue de tous et au sein même de sa maison, lui permet d’abord de rassembler ses esprits, de pleurer puis de se ressaisir… Disparaître pour mieux exister! Plus encore, ce petit havre de paix, sombre mais débordant de vivres et d’objets joyeux (bateau gonflable, guirlande de Noël…) lui donne la possibilité d’écouter la maison respirer. Cette petite rébellion oblige la famille à se remettre en question et l’amour reprend le dessus. Le cagibi devient même le refuge de tous les membre du foyer et un lieu de discussion improvisé dès que le besoin s’en fait sentir…

Cette petite chronique familiale nous fait réfléchir à l’importance de l’écoute et du dialogue.  Ce petit roman illustré est une excellente surprise, une petite pépite poétique d’une grande douceur…

Ecoute battre mon coeur

Écoute battre mon cœur
Nathalie Le Gendre
Flammarion, Émotions, 2012

Nouvelle Star

Par Caroline Scandale

écouteDe plus en plus, la littérature jeunesse puise ses influences dans la musique. On pense notamment aux romans de l’excellente collection Exprim’. Comme elle, mais en moins radicale, la collection Émotions s’approprie quelques uns des codes actuels en matière de romans pour jeunes adultes. Le dernier opus littéraire de cette collection, Écoute battre mon cœur, débute par une playlist que les lecteurs peuvent facilement se constituer sur Deezer, service d’écoute de musique à la demande (en « streaming »). Cette bande son est censée refléter la rythmique et l’ambiance du roman. Elle donne une dimension supplémentaire à l’histoire, en entremêlant réalité et fiction…

Lula l’héroïne de ce roman et son grand frère Phil vibrent et respirent musique, comme leur papa professeur de musique. Comme lui, ils sont muselés par une mère angoissée et tyrannique. Phil déjà majeur, est le premier à se libérer de ses chaînes et à partir vivre de sa passion, le rock, à Paris… Reste Lula, 17 ans, lycéenne brillante et musicienne virtuose, obéissante mais aussi pleine de fougue et d’envies… Depuis le départ brutal de ce frère aîné quelques années plus tôt, sa mère s’oppose plus que jamais à ce que sa fille, pourtant si douée, devienne artiste…

Heureusement, la vie est bien faite… Elle autorise enfin Lula à partir seule chez sa meilleure amie, à Paris, lors de vacances scolaires. A cette occasion, elle découvre avec enchantement la vie d’artiste « underground » grâce à son grand frère et elle fait la connaissance de Mathias, jeune violoncelliste virtuose et passionné comme elle… Goûter à la liberté et à l’amour provoque un tsunami dans la vie de la trop sage Lula… Le retour au bercail n’en est que plus douloureux.

Ce roman devrait beaucoup plaire aux ados pour qui la musique est un refuge car l’auteure ne cesse de convoquer au fil des pages, des morceaux ou des artistes reconnus. Elle s’est d’ailleurs très certainement inspirée d’Izia, fille de Jacques Higelin, jeune et géniale rockeuse, pour créer son héroïne.

L’écriture est fluide et rythmée. La psychologie des personnages est intéressante, notamment celle de la mère. Même si sa personnalité extrême dérange, elle reflète avec justesse l’attitude mortifère de certaines mères névrosées. Petit bémol tout de même autour d’un paradoxe majeur… La raison est incarnée par une maman qui déraisonne et la passion par une ado trop sage. En effet, Lula est à mon goût (de trentenaire fan de Virginie Despentes et D’Antoine Dole… ) un peu trop raisonnable et soumise et le « happy end » final un peu inattendu, mais n’est-ce pas ce qu’on attend d’un gentil roman de littérature jeunesse?

Neuf couleurs de peur

Neuf couleurs de peur
Annie Agopian et Marc Daniau

Édition de l’Edune, 2011

 Par Justine Vincenot (MESFC Lyon 1)

« C’est vrai qu’il y a une peur pour tout ». Dans cet ouvrage, chaque peur a sa couleur. La peur bleue, bien sûr, mais aussi la peur grise, la plus sournoise, ou celle de Violette, qui a peur d’attraper des arcs-en-ciel… Annie Agopian et Marc Daniau nous racontent neuf histoires. Neuf histoires différentes, qui montrent, chacune à leur manière, que la peur a de multiples facettes et peut tous nous attraper.

Le jeu subtil des illustrations, dans lesquelles les différentes tonalités des couleurs et les sens que portent celles-ci sont mis en écho, évoque avec profondeur les nuances de cette émotion. La variété du graphisme et des textes renforce l’expression de ce phénomène protéiforme. Pas de recette miracle dans cet ouvrage, mais peut-être une invitation à nous déculpabiliser face à nos peurs.