Le Colimaçon maçon

Le Colimaçon maçon
Véronique Massenot, Christine Destours
L’élan vert (Pont des Arts), 2023

Une randonnée autour des petites bêtes entre poésie et architecture

Par Edith Pompidou-Séjournée

Avec le titre et l’illustration de la première de couverture, le ton est donné : balade dans la nature entre réalisme et imaginaire parsemée de jeux de mots. En effet, il ne s’agit pas d’un vulgaire escargot mais d’un colimaçon. Cette dénomination peu courante et soutenue, qui lui confère automatiquement sa profession de manière drôle et poétique, est reprise au fil des pages accompagnée d’un vocabulaire précis et recherché sur le monde des insectes mais avec une construction toute en légèreté. De même, les illustrations foisonnent de détails, elles sont faites avec une multitude de collages de papier aux couleurs vives et saturées et de petits objets de récupération dont la plupart sont issus de la nature.
C’est un album en randonnée sur la semaine, chaque jour le petit escargot bricoleur va construire une maison adaptée à l’un de ses amis et la structure se répète comme dans une ritournelle qui permettrait de mieux connaître les insectes rencontrés. Chaque maison aussi originale que luxuriante est surtout le reflet d’une œuvre architecturale singulière dont les détails sont explicités à la fin du livre. Le lundi, la maison « idéale » des abeilles se rapproche du Palais du Facteur Cheval ; le mardi, la demeure de la coccinelle ressemblera à La maison de celle qui peint de Danielle Jacqui ; le mercredi c’est un mélange du Cyclope de Jean Tinguely et de La tour aux figures de Jean Dubuffet qui constitue la tour fabriquée pour les fourmis ; le jeudi, il s’agira d’une caverne pour les gendarmes aussi peu rassurante que l’entrée du Musée Georges Tatin qu’il a lui-même conçue ; le vendredi pour que la chenille puisse se transformer en papillon, elle aura un pavillon en forme de cocon comme les structures éphémères nommées Plaisirs simples par Patrick Dougherty. Le samedi, le colimaçon rassemble tout ce qui lui reste pour construire une salle des fêtes à la façon de Pierre Avezard et son Manège, dans laquelle tous pourront s’amuser. Le dimanche ? Le petit maçon se repose évidemment, dans sa coquille qui lui sert de maison et se transforme à l’occasion en un gros édredon étoilé. Puis, il va au musée tout en chantant « Girouette, galipette »… La boucle est bouclée, l’illustration le montre dans un avion comme le petit homme de la chanson…
Ce magnifique album, aux références multiples, peut donc s’adresser à de nombreux lecteurs des plus petits aux plus grands entre promenade musicale de l’escargot dans un univers enfantin et découverte d’installations architecturales contemporaines françaises de l’Art Brut notamment, à travers le mode de vie de certains insectes.

Le Doudou des bois

Le Doudou des bois
Angélique Villeneuve – Amélie Vidélo
Sarbacane – 1ère édition 2016

Le doudou perdu

Par Michel Driol

Une forêt, dans les somptueuses couleurs de l’automne, où Georgette se promène avec son doudou lapin gris… doudou qu’elle installe au milieu des feuilles et qu’elle oublie. Le lendemain, elle repart chercher son doudou. Ne le retrouvant pas, elle décide de la remplacer…par quoi ? une feuille ? une châtaigne ?une flaque ? non, par un petit loup gris.

On est d’abord frappé par le chatoiement des couleurs de l’album : c’est un automne lumineux, où la nature explose dans des teintes chaudes, dans une profusion de feuillages, de plantes, mais aussi d’animaux plus ou moins cachés. Gouaches, papiers découpés occupent la totalité de l’espace de la page : on est vraiment au cœur de la nature, de la forêt, au point que la chambre elle-même de Georgette est comme située à l’intérieur d’un terrier, ou d’un tronc d’arbre.

Ces illustrations accompagnent un texte qui fait appel aux différents sens : la vue, avec l’évocation des couleurs, les odeurs si particulières de l’automne et de l’enfance, le toucher, avec ce qui est doux, piquant…  Revient de façon régulière le « ça », un pronom pour désigner la nature, mais aussi les choses et les animaux. Ça sentait, ça n’était pas assez doux… et à la fin, au lecteur de deviner quel est ce « ça » que Georgette a ramené chez elle… avant qu’il ne soit nommé. Ce jeu des pronoms, entre le « elle » de Georgette et le « ça » de la nature met en texte la confrontation  / fusion entre le personnage et son environnement,  au point d’oublier le « il » du doudou lapin.

Mais cela parle aussi, avec émotion, de perte, perte d’un doudou et de résilience. Georgette ne pleure pas sans fin son doudou, elle cherche assez vite à le remplacer. C’est bien de séparation et de réparation qu’il est question ici, dans cette quête d’une odeur complexe, odeur de dodo, mais aussi odeur de dehors. Il est important que tout soit ici senti au travers d’une odeur qui importe plus que l’objet recherché. Le loup gris représente à lui seul la synthèse de deux aspirations, celle du dedans, de la maison, du lit, et celle du dehors, de la nature. Comme l’union entre microcosme et macrocosme, intérieur et extérieur.  Un mot enfin sur Georgette, petite fille si indépendante et décidée qu’on la voit toujours seule, sans ses parents, en toutes circonstances.

Une histoire à laquelle de nombreux enfants s’identifieront – qui n’a jamais perdu son doudou ? qui refuse qu’on le lave pour qu’il ne perde pas son odeur ? et qui fera rêver, sourire, imaginer en nous faisant passer du doudou au loulou…

Le vieux qui aplatissait les enfants

Le vieux qui aplatissait les enfants
Thomas Grand
Askip 2023

A la croisée des chemins

Par Michel Driol

Au fin fond de la forêt, un vieil homme aplatit les enfants à l’aide d’une presse pour les conserver entre les pages de ses livres. Jusqu’au moment où une petite fille le confronte à la monstruosité de son acte, le conduit à réhydrater les enfants, et tout le monde joue ensemble.

Ce premier album d’un illustrateur et graphiste suisse frappe par son originalité. S’il reprend tous les codes de nombreux contes et albums : la petite fille qui sauve les enfants (Zeralda), le vieil homme ronchon et bourru dans une cabane au milieu des bois, la cruauté envers les enfants (Hansel et Gretel), c’est pour les mettre à distance avec brio. D’abord en faisant du vieil homme le personnage principal et le narrateur de  cette histoire qui se présente comme sa confession, avec, dès les premières lignes, un ton plein d’humour désabusé qui fait penser aux meilleurs polars. Cette « voix off » dans les premières pages accompagne des images qui disent autre chose : une forêt en pleine nuit, et une fillette qui avance, lampe torche à la main, et qui découvre la scène d’horreur de l’autre côté de la fenêtre de la cabane. Ensuite, en motivant les actions du vieil homme. Celui qu’on a pu d’abord prendre pour un monstre, un avatar d’ogre, figure du mal absolu, qui tient des propos contradictoires (ne dit-il pas aux enfants aplatis qu’ils sont désormais à l’abri tout en leur souhaitant de faire de beaux rêves effrayants et bien bizarres) est en fait une victime. Un être hypersensible, seul et effrayé dans la jungle des villes, qui a trouvé refuge au cœur de la forêt, et n’a que ce moyen de se faire des amis. C’est en cela qu’il est inquiétant, monstrueux et quelque peu psychopathe : Se faire des amis, se les attacher, est-ce les conserver comme des feuilles séchées sous le fallacieux prétexte de les mettre à l’abri du monde ? L’enfer n’est-il pas pavé des meilleures intentions ? C’est bien là toute l’ambiguïté de ce personnage et de cet album qui n’a rien de simpliste. Rencontrer la petite fille qui ose s’opposer à lui le conduit à se remettre en question, à redéfinir implicitement ce qu’est l’amitié et à éprouver enfin la joie de vivre.

Les illustrations – aquarelle et crayon de couleur – nous conduisent symboliquement de l’univers sombre de la nuit à la clarté du jour. Elles sonnent ici comme un hommage, dans leur facture, à Tomi Ungerer ou à Quentin Blake. On y cherchera avec soin un personnage muet et récurent, une sorte de pintade, cachée, montrée, qui à la fin s’observe dans le miroir comme la reine dans Blanche Neige, comme une façon de clore avec ironie et de façon décalée ce récit.

Cette histoire poétique et inquiétante d’une rencontre salvatrice parle de folie, de solitude, mais aussi d’espoir et d’amitié avec humour et tendresse.

Les Moufles rouges

Les Moufles rouges
Illustrations de Chioki Okada – texte de Kirin Hayashi
Seuil Jeunesse 2013

Une séparation

Par Michel Driol

Les deux moufles d’une petite fille – Petite Puce – lui tiennent chaud lorsqu’elle fait un bonhomme de neige, et, pendant la nuit, elles sèchent devant le poêle. Mais lorsque Petite Puce perd Moufle Droite, un renard la trouve, et l’accroche à une branche. La tempête la fait tomber, et c’est un lapin qui la ramasse : elle devient couvre-théière, puis bonnet pour les lapereaux. Les cousins mulots sont envieux, et la récupèrent pour en faire un sac de couchage. Volée par une chouette, bien détricotée, elle devient le pull d’un écureuil qui la met à sécher sur un arbre. C’est là que les deux moufles se reconnaissent.

Cette histoire en randonnée est illustrée par Chioki Okada qui entraine le lecteur au cœur d’une lumineuse forêt enneigée, où le blanc bleuté de la neige contraste avec le gris marron des branches, et les taches rouges des moufles ou des baies. Forêt merveilleuse qu’on dirait de légende où vivent des animaux adorables.  Animaux anthropomorphisés, vivant dans une maison confortable comme les Lapins (on se croirait chez Beatrix Potter), un peu plus rustique chez les mulots. Animaux qui se dressent sur leurs pattes arrières comme le renard ou l’écureuil pour attraper la moufle. Des images pleines de vie, dans lesquelles les cadrages mettent en valeur la moufle rouge dans son périple.

Ces images accompagnent un texte dans lequel les deux moufles sont nommées, personnalisées et dotées de pensées et de sentiments. Elles s’unissent, prennent soin des mains de Petite Puce, Moufle Gauche se sent triste d’être séparée de l’autre moufle à laquelle elle pense. En revanche, on suit les tribulations picaresques de Moufle Droite, mais on ne sait rien de ses pensées et sentiments.  De sujet (comme Moufle Gauche), elle est devenue objet dans des phrases où agissent comme sujets les différents animaux. Ces non-dits laissent au lecteur le soin de les remplir, de s’interroger. Victime du sort, subit-elle sans se plaindre ? Ou se sent-elle utile dans une nouvelle vie qui la meurtrit, l’use petit à petit, mais où elle remplit un nouvel office au service des autres ? La fin affirme qu’elles sont aussi heureuses l’une que l’autre… C’est bien la question du bonheur et de l’acceptation du destin que pose cet album avec subtilité et délicatesse.

Un mot tout de même de la fillette, à qui sa maman tricote une nouvelle Moufle Droite, et qui semble avoir oublié la première. Elle n’était qu’un objet, perdu, qu’on a cherché, qu’on n’a pas trouvé…  Ingratitude des enfants tout à leurs activités? A la fin, elle ne voit pas l’ancienne Moufle Droite…

C’est bien d’une double séparation que parle l’album. Au niveau des Moufles, une vraie séparation, mais qui entraine l’acceptation du sort de chacun, et le plaisir de la rencontre éphémère. Au niveau de la fillette, oubli d’un objet vite remplacé. Double niveau de lecture donc dans ce bel album plein de douceur poétique.

La Maison sur la dune

La Maison sur la dune
Niels Thorez – Odile Santi
Editions courtes et longues 2023

Ce qui nous lie

Par Michel Driol

Comme toutes les années, Lou – la narratrice –  et ses parents rejoignent la maison sur la dune. Mais, cette année, c’est  après le décès de celle qui l’occupait, la grand-mère de Lou. La fillette observe  sa mère triste qui erre sur les dunes, dans la forêt, sur la plage. Elle joue un peu avec son père, sans enthousiasme, regarde de vieilles photos de sa mère enfant avec sa propre mère. Lou se décide alors à accompagner sa mère, refaire le geste qu’elle a vu sur les photos pour ôter le sable des bottes… avec la promesse de revenir l’année suivante.

Superbement illustré de tableaux en pleine page par Odile Santi, Niels Thorez propose ici un album tout en retenue et en douceur sur le temps du deuil. Tout ici y semble à la fois réaliste et symbolique. Le lieu, un lieu frontière entre la terre et la mer, la dune, qui grandit, grandit, grain de sable après grain de sable, comme l’inverse du sable qui s’écoule dans le sablier. Lou fait l’expérience de la découverte que tout est à la fois semblable et différent : les mêmes objets, les mêmes odeurs, mais l’absence de la grand-mère change tout. Au « comme toujours » récurrent du texte s’oppose le récit des premiers jours, dans lesquels la fillette, silencieuse, observe sa mère  – jours qui semblent s’étirer tandis que l’illustration montre soit un décor sans personne, soit des personnages disjoints avec des échelles de plan bien différentes les isolant chacun dans leur monde. La vie revient à partir de la découverte des photos, magnifiquement montrées en noir et blanc. A partir de là, les illustrations présentent la mère et la fille unies, voire sous le regard protecteur de la grand-mère dans un cadre au-dessus d’elles. Au-delà d’être un album sur le deuil, sur la mort, c’est avant tout un album sur la transmission : transmission d’une maison, transmission de gestes, passage d’une génération à une autre dans une sorte de complicité, d’intimité féminine gardienne de secrets ou de rites à préserver.

Cet album  prend le parti de la lenteur. Lenteur du rythme qui isole de courts fragments de texte – donc de récit –  sur des pages qui se donnent à contempler, pages sur lesquelles on voit souvent un personnage contempler la mer, voire la mer seule. L’album sait magnifier l’instant qui passe, et comme le figer, pour toujours, pour l’éternité.

Un album plein de tendresse, sans aucun pathos, qui raconte avec sobriété une histoire simple, pour aborder des questions profondes : ce que c’est que faire famille, ce que c’est que transmettre ou hériter, ce que c’est de perdre un être cher, ce qui lie les générations.

Le Costume du Père Noël

Le Costume du Père Noël
Christelle Saquet et Eric Gasté
L’élan vert, 2023

Tout est-il seulement une question d’apparence ?

Par Edith Pompidou-Séjourné

Un album de Noël au début assez classique : c’est le soir de Noël, un traîneau rempli de cadeaux, tiré par des rennes, qui tournoie dans le ciel… Mais tout va trop vite et c’est l’accident ; rien de grave à priori, seule la manche du costume du Père Noël est arrachée. Pourtant, pour lui c’est une catastrophe : comment ne pas porter son costume pendant la nuit la plus importante de l’année ? Il espère que son lutin champion de couture pourra réparer son costume, mais le temps presse et c’est impossible. Le lutin lui propose alors à la place d’autres vêtements qu’il a créés.
Le lecteur assiste alors à un défilé de mode dont le Père Noël est le mannequin principal mais aucun autre costume ne lui correspond Les images viennent appuyer le texte pour démontrer les situations incongrues que provoquerait un changement de vêtements : du blanc trop salissant, un costume à carreaux qui lui donnerait un air de clown, un autre qui le transformerait en sapin clignotant et hilarant tellement drôle que les rennes ne s’arrêtent plus de rire, un costume paquet-cadeau ou pyjama, enfin un costume avec de belles cerises que les oiseaux veulent picorer !… Les situations sont de plus en plus cocasses mais le Père Noël finit « rouge de colère » C’est alors que son lutin lui propose son costume de l’année précédente et tout est arrangé !
Cet album peut paraître simple et drôle mais ne transmet-il pas aussi un message ? L’apparence du Père Noël semble déterminante et tous les enfants seront d’accord Pourtant, il n’a finalement pas besoin d’un nouveau costume… Y aurait-il une remise en question de la société de consommation et une volonté de faire comprendre aux enfants (et aux parents !) que réutiliser ou réparer plutôt que de changer est souvent la meilleure solution ?…

 

L’Étrange Boutique de Viktor Kopek

L’Étrange Boutique de Viktor Kopek
Anne-Claire Lévêque, Nicolas Zouliamis
Saltimbanque éditions, 2023

Un nécessaire pour la vie

Par Anne-Marie Mercier

Dès le titre, on est attiré par une ambiance qui évoque les légendes des pays de l’Europe de l’est. Dans ce grand format, l’image, teintée de kitsch, nous plonge dans une ville nocturne sous la neige, puis dans une boutique où la narratrice perdue est attirée par une odeur de gâteau aux pommes à la cannelle (un strudel ?) et un chat noir. La pièce est remplie de valises ; les murs sont couverts de portraits photographiques en pied sur lesquels chaque personne porte une valise. Arrive le propriétaire du magasin, photographe et fournisseur en « panoplies » : la jeune fille est priée de choisir une valise parmi celles qu’il lui propose. L’une d’elle aurait la « panoplie » idéale pour l’aider à affronter la vie, d’après celui qui est décrit comme un « magicouturier » : « vêtements inspirés ou accessoires futés […] pour s’adapter parfaitement aux circonstances, parfois étranges, parfois délicates, de la vie ». Comme un couturier, il prend les mesures de la jeune fille, mais comme c’est un « magicouturier », cela se fait de manière fantastique, à l’aide d’un piano et d’un mètre-ruban immense et animé. Quelle sera l’issue de ce qui ressemble à un pacte, mais ne demande aucune contrepartie ? On songe à la boutique d’antiquaire de La Peau de chagrin de Balzac, au Livre sans fin de Ende…
À l’issue de cette exploration de sa personnalité et de son corps, cinq valises lui sont proposées : panoplie de curieuse invétérée, de plus-que-parfaite, d’insatiable, d’effrontée, de princesse ? Le choix sera lui aussi imaginatif, comme tout l’album.
Les images, cadrées comme dans un film expressionniste, tantôt à fond perdu pour mieux nous absorber, tantôt sur fond blanc comme dans un catalogue d’objets bizarres, surréaliste, sont superbes, pleines de détails curieux, hors du temps.

Nicolas Zouliamis, scénariste et auteur de BD, s’est fait une spécialité de l’étrange et on voit ici qu’il l’illustre superbement (voir La maison en thé, paru au Seuil en 2019).

 

Rose Valland, l’Espionne du musée

Rose Valland, l’Espionne du musée
Emmanuelle Polack – Emmanuel Cerisier
Gulf Stream Editions – Louvre éditions 2023

Sauver le patrimoine artistique

Par Michel Driol

Les éditions Gulf Stream ont la bonne idée de rééditer cet album paru en 2009, en le modernisant. Pour celles et ceux qui ne connaitraient pas son nom, Rose Valland est cette attachée de conservation au Musée du Jeu de Paume dans lequel les nazis stockent les œuvres d’art spoliées avant de les envoyer en Allemagne. Résolue à sauvegarder la trace de ces œuvres, Rose Valland prend le risque de faire la liste clandestine de tout ce qui transite par ce lieu, parvient à alerter la Résistance pour que le train qui devait, lors de la débâcle, les évacuer en Allemagne ne soit pas bombardé. Puis, engagée dans différentes troupes, elle se rend en Allemagne  sur la trace de ces trésors, avec l’objectif de les retrouver pour les restituer à leurs propriétaires.

De facture très classique, illustrations souvent en double page très réalistes, texte documentaire historique précis retraçant les diverses situations dans lesquelles Rose Valland s’est retrouvée, cet album rend un hommage à cette forme de résistance civile au service d’un patrimoine de l’’humanité. Les jeunes lecteurs découvriront ainsi une façon de s’engager au service d’une cause, au péril de sa vie, et un personnage à la fois d’une grande simplicité (fille d’un maréchal-ferrant isérois) et d’un grand courage dans sa détermination à servir la cause de l’art, sous toutes ses formes. L’album aborde aussi l’idéologie nazie, ses théories de l’art dégénéré, ses autodafés, comme une façon d’ouvrir l’esprit de son jeune lectorat à l’acceptation de toutes les styles, de toutes les écoles artistiques.

Tout est fait pour permettre au jeune lecteur d’entrer dans cette époque désormais lointaine : galerie des portraits des protagonistes de l’histoire au début, cahier documentaire illustré de photos d’époque à la fin, sans oublier, au cours du récit, les multiples détails relatifs aux dures conditions de vie des français durant l’Occupation.

Un ouvrage important pour rendre hommage à une femme, à une Résistante, qui a consacré sa vie à l’art et à la réparation des spoliations commises par les nazis, mais aussi pour dire l’importance qu’il y a aujourd’hui comme autrefois, à se battre et à se mobiliser pour sauvegarder toutes les formes d’art et de culture.

Amis-amis

Amis-amis
Gaëtan Dorémus
Rouergue, 2023

« Un ami qui me ressemble » (Ami-Ami, Rascal) ?

Par Anne-Marie Mercier

Comment se faire des amis ? C’est la question que se posent tous les enfants arrivant dans un nouvel environnement, et pas seulement les enfants d’ailleurs, même si cela est affiché moins directement par les adultes. Ce petit album carré à l’allure  simple trace bien des chemins.
Une petite hérissonne part avec cette question ; elle rencontre des porcs-épics, pas trop différents d’elle. Elle leur emprunte leurs longues piques. Avec cette allure, rencontrant d’autres petits animaux avec des moustaches tombantes et presque sans poils, la voilà glabre avec les mêmes moustaches. Puis devant des chiens à poils longs, des poils lui poussent, devant un cheval, un flamand rose… à chacun elle emprunte quelque chose… Mais elle ne correspond jamais au prochain qu’elle rencontre et finit par ne plus ressembler à rien ni à personne et désespère jusqu’à ce que, miracle ! tous les animaux viennent l’appeler pour être ses amis, malgré (ou à cause de ) son allure bizarre et composite.
Quelle leçon donne cet album ? Il décrit d’abord le processus du désir d’ami : l’envie être comme lui/ elle/eux. Puis la difficulté du « comme eux » qui exclut aussi bien le « je » que le « nous » et tous les autres… La conclusion qui semble dire que du composite nait le succès est un peu discutable, tant cette petite hérissonne à l’air de s’être perdue, mais cela reste un point de vue intéressant, dédramatisé par la fantaisie du trait et le comique des situations.

Mes maisons archi zinzins

Mes maisons archi zinzins
Arthur Dreyfus – Raphaël Journaux
Editions Courtes et Longues 2023

Un carnet d’architecte…

Par Michel Driol

Un grand-père architecte lègue à sa petite fille son carnet qui renferme les projets les plus cocasses, les plus originaux qu’on lui ait commandés. Page après page, on découvrira alors une maison à l’envers,  une maison château fort, une maison invisible, ou une maison ouverte à tous les bruits… avant de découvrir que la maison la plus belle, c’est toujours celle où s’invite l’amour.

Dis moi où tu habites, je te dirai qui tu es… Le grand père architecte inverse la maxime, dis moi qui tu es, je te ferai une maison à ton image. On parcourt ainsi les professions, chanteur à succès, écrivain, couturier, acrobate… on parcourt aussi les passions et les folies : se prendre pour un dauphin, adorer faire la guerre aux voisins, avoir peur du silence, retomber en enfance… On se confronte à l’espace, manquant, ou si limité qu’on veut partir, espace aussi trop restreint de la feuille du carnet qui induit un projet architectural audacieux. On croise aussi notre réalité, comme dans un miroir grossissant, la difficulté à vivre en famille, ou la peur de la montée des eaux, notre attente de l’amour ou la façon dont l’amour transforme notre environnement.  Avec humour et poésie, cet album parle de nous, de nos folies, de nos sagesses. L’imaginaire, libéré de toute contrainte, nous conduit dans un univers plein de fantaisie, où les murs sont épais ou transparents, où les lois de la résistance des matériaux ne sont plus un problème, mais aussi où les bonheurs et les traumatismes de l’enfance ressurgissent, inoubliables sous forme de jeux de construction ou d’omniprésence de la lumière pour combattre la peur du noir. Si la maison de l’exploratrice est un microcosme du monde, cet album est aussi un microcosme dans lequel nous nous retrouvons. Si le métier d’architecte c’est de transformer de belles histoires en belles maisons, n’a-t-il pas quelque chose à voir avec le métier d’auteur, qui crée des univers et des personnages à partir de ce qu’il a pu voir, entendre, constater ?

Les illustrations, ligne claire autant que dessin d’archi coloré, sont remplies de détails pittoresques. L’improbable y rencontre le réel, la folie douce des propriétaire y croise aussi la folie aliénante des maisons, toutes pareilles, le long de rues en damiers… Quant aux textes, il continuent la dédicace du carnet par le grand-père à sa petite fille, assurant comme une transmission douce et tendre qui va au delà de la note d’intention de l’architecte.

Hommage à l’imagination, à la créativité, ce livre d’architecture, encadré par la lettre du grand-père à sa petite fille, montre que tout est possible, qu’il faut repousser les limites. Dans cette perspective, il offre une dernière page vierge pour  créer la maison de nos rêves. Mais il nous invite aussi à nous interroger sur les fonctions d’une maison, sur les liens que nous entretenons avec la nôtre… Pas si zinzin que cela, au bout du compte, ce livre, ou alors éloge très érasmien de la folie !