Fables d’aujourd’hui

Fables d’aujourd’hui
Yvan Pommaux
L’école des loisirs, 2019

Quand Pommaux rime et fabule

Par Anne-Marie Mercier

Ce sont bien des fables, qui proposent une morale de sagesse à tous, souvent à travers des personnages animaux anthropomorphisés  : à ceux qui se trouvent laids et désespèrent d’être aimés, ceux qui sont en proie à la jalousie, ceux qui hésitent entre deux amours, ou qui optent pour le repli égoïste, ceux qui sont harcelés par d’autres enfants, ceux qui ne veulent pas que des étrangers viennent chez eux, ne serait-ce qu’un petit moment, pour se reposer d’un long voyage.
On voit à travers certains de ces thèmes que ce sont bien des fables pour aujourd’hui ; elles  proposent aux jeunes lecteurs des réponses aux questions qui les tourmentent : comment se faire aimer, comment aimer, comment être protégé…

Et ce sont des fable d’Yvan Pommaux, autre point attirant : on retrouve son art de la ligne claire, et ses personnages animaux  évoquent d’autres, bien présents dans ses albums : beaucoup de chats, des souris, des oiseaux qui évoquent le monde de Corbelle et Corbillo, mais aussi des lapins, des taupes, des éléphants… on retrouve aussi son art du texte ; certes, il n’est pas connu comme un poète, mais il fait bien le travail, jonglant avec les mètres (alexandrins, octosyllabes, hexamètres…)  et ses vers ne manquent pas de charme et de rythme :
« Roger, gros comme un éléphant,
Et d’ailleurs c’en est un,

N’écoute pas les mots ressassés et lassants
De tous les importuns

 qui rient de son poids , sa lenteur, sa maladresse.
Il pourrait leur donner des leçons de vitesse,
Et des cours de légèreté !
Son énergie déborde.
Une tasse de thé,
Et hop sur son skateboard,
Il devient la libellule. »

Pas mal, non ? La fable se termine par une invitation à d’autres lectures :
« Oublions la morale,
Et laissons nous bercer,
Dans un lieu sidéral,
Le temps peut s’arrêter,
Là on n’explique rien,
On est cool, on est bien. »

Bon été!

(lire un extrait)

L’Herbier philosophe

L’Herbier philosophe
Agnès Domergue, Cécile Hudrisier
Grasset jeunesse, 2020

Méditations végétales

Par Anne-Marie Mercier

Allier science et philosophie, c’est possible. Les relier avec de la poésie, c’est plus rare. Cet herbier d’un nouveau genre réussit ce pari à travers un choix de plantes inspiré par le nom plutôt que par la chose : l’éphémère, l’arbre du voyageur, l’amour en  cage, l’immortelle et la pensée côtoient le souci et la misère, le cosmos et le perce-neige, et d’autres. C’est une jolie de façon de nous ressouvenir du sens premier de ces noms.
Chacun est accompagné de son nom latin et de deux représentations, l’une au crayon, petite et précise, l’autre en aquarelles colorées et encres. Un texte, souvent en forme d’interrogation, invite à la réflexion :
« Si je te demande de na penser à rien, à quoi penses-tu ? » (pensée)
« Se soucier de quelqu’un change-t-il son destin ? » (souci)
« Quand la passion prend racine dans ton cœur, peut-on l’arracher en douceur ? (passiflore)
Et parfois à la méditation poétique :
« Le diable est aux anges ce que la nuit est aux étoiles » (le diable dans le buisson et l’angélique).
Les aquarelles délicates et vives sur fond blanc sont très bien rendues ; l’album est parfaitement harmonieux.

Virelangues et trompe-Oreilles

Virelangues et trompe-Oreilles
Henri Galeron (images)
(Les Grandes Personnes), 2020

Méli-mélo dits et imaginés

Par Anne-Marie Mercier

« Que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ? »
Eh bien, on peut faire marcher sa langue, articuler des suites de mots difficiles à prononcer, souvent sans queue ni tête, et rêver sur leur sens possible avec les images proposées par Henri Galeron, toujours superbes, et bien reproduites dans ce joli petit album de format carré.

Voila l’archiduchesse séchant tête en bas avec ses chaussettes, les cyprès mis à toutes les sauces, comme les souris, ou les rats attirés par les tas de riz…  On trouve aussi des séries moins connues, comme celle de Natacha et son chat, le bébé qui boit dans son bain, les trois tortues tristes…. Dans la partie trompe oreilles, on trouve des enchainements tout aussi fantaisistes, parfois courts (« L’eusses-tu cru que ton père fut là peint ? », disent les lapins), parfois longs (« Pie niche haut… »).

Les très belles images précises dans leurs moindres détails donnent à ces visions souvent absurdes, parfois inquiétante, une saisissante vérité.

 

 

Roubaiyat de la mer

Roubaiyat de la mer
Sayed Hegab. Illustrations de Walid Taher
Le port a jauni 2019

Raconte moi la mer…

Par Michel Driol

Un rubaï est un poème à forme fixe de la tradition persane.  Les premiers sont attribués au poète perse Omar Khayyam (1048-1131). Un rubaï est un quatrain, dont les 1er, 2ème  et 4ème vers riment, ce que respecte la traduction française de Stéphanie Dujols. Sayed Hegab était un poète égyptien décédé en 2017.

L’ouvrage se présente sous la forme d’un double leporello, les illustrations aux dominantes jaune et bleu faisant comme une frise où l’on croise des éléments maritimes (poissons, étoiles de mer, phares..) et des humains, très stylisés. Les quatrains sont alors disséminés sur ces frises, à raison d’un par page, au maximum. Le livre est donc d’abord un magnifique objet graphique.

Mais c’est aussi un recueil de poèmes qui se présentent souvent comme des dialogues entre un je et la mer. Tantôt c’est l’un qui parle tantôt c’est l’autre, dans des tonalités bien différentes qui jouent tantôt de l’humour, tantôt de la métaphysique, comme une leçon de vie donnée par la mer à l’homme. Les interrogations sur le monde, sur les relations entre l’homme et la mer succèdent aux affirmations et aux exclamations, rendant les poèmes extrêmement vivants.  On est plus proche d’une longue méditation, écrite dans une langue simple, que du lyrisme. Rien de grandiloquent, mais des petites notations, saisies dans l’instant, évoquant la liberté, la destinée, l’amitié, la permanence du temps…

Une belle réalisation des éditions Le port a jauni, dans laquelle, comme à leur habitude, les  textes sont donnés en arabe et en français. Une façon d’approcher la poésie égyptienne contemporaine.

Cuisine au beurre noir

Cuisine au beurre noir
Michel Besnier, Henri Galeron
Møtus, 2019

Par Anne-Marie Mercier

Chauds les poèmes !

La cuisine, c’est beaucoup de gestes, avec le vocabulaire qui les désigne (ôter, faire revenir, ébouillanter, faire dégorger…), des objets (poêlons, marmite, soupière ;.., des ingrédients qui sentent bon « les mots ordinaires / pomme de terre, / persil, potiron / qui sent bon / le jardin le vert/les mots bien ronds/ ceux de ma mère. » On en a les papilles éveillés et, avec les crayons de Galeron, noirs sur gris,  les « yeux farcis de beauté ».

Mais il n’y a pas que de la douceur, loin de là : la cuisine peut se faire cruelle, sanglante, elle mérite alors bien son nom de noire : « Tuez/ Dépouillez / Videz / Coupez / Enflammez (…) Hachez menu / Faites sauter / Faites rôtir […] La cuisine c’est la guerre / Oui Chef ».

Rire amer, le titre est sans doute inspiré par celui du film de Gilles Grangier, « La cuisine au beurre », où Bourvil tenait le premier rôle. C’est fin, varié, un brin canaille, parfois un peu épicé.

 

 

Une poule Picoti picota

Une poule Picoti picota
Dedieu
Seuil (« bon pour les bébés »), 2019

Album géant pour mini comptine

Par Anne-Marie Mercier

La fameuse comptine « une poule sur un mur » est ici, selon le principe de la collection (« bon pour les bébés ») portée par Dedieu, énoncée sur un très grand album cartonné, illustré à l’encre de chine sur des doubles pages blanches.
Si le texte est un classique, comme la plupart des albums de la collection (Tas de riz, tas de rats / La Tirade du nez / Dans sa maison, un grand cerf / Le Théorème de Pythagore / Pinichô / Une souris verte / Le Corbeau et le Renard / Bon appétit !/ L’Empereur, sa femme et le p’tit prince/ La Météo marine / Le Petit Ver tout nu / La Table de deux / La Recette : Les crêpes), les illustrations qui l’accompagnent fidèlement, sont dynamisées par l’humour de l’artiste, fameux naturaliste par ailleurs avec sa collection des Tatsu Nagata.

Ce grand format et la simplicité du dessin en font des supports parfaits pour une lecture à voix haute.

 

 

 

Je t’emmène en voyage

Je t’emmène en voyage
Carl Norac, etc.
À pas de loups,

Un voyage rêvé, à lire, écrire, illustrer… seul ou en famille

Par Anne-Marie Mercier

Le rêve de voyage de Carl Norac – rêvons avec lui puisque nous ne pouvons plus voyager ailleurs que « autour de chez nous » – est un voyage de poète :

« Je t’emmène en voyage. L’horizon sera notre bagage.
Nous aurons seulement avec nous un ou deux mots qui volent, pour saluer les gens, pur amuser la mer. Où irons-nous ? »

« Oublier le sol » et partir en avion en carton, s’embarquer dans un conte, dans une pensée fugitive ou secrète, dans un roman de Jack London, se dire que « regarder un oiseau c’est déjà un envol »…
Chaque page propose une surprise, une interrogation, et ouvre sur un nouvel univers graphique : comme dans un album précédent publié lui aussi aux éditions À pas de loups, sur le loup, de Germano Zullo, chaque page est illustrée par un artiste différent : Anne Herbauts, Katy Couprie, Béatrice Alemagna, Rascal, Laurent Corvaisier pour ne citer que les derniers, auxquels on peut ajouter les noms de Guillopé, Crowther, Novi, Concejo, Calleja, Albertine, Bachelet… On a ici la crème de l’illustration actuelle.

Un livre à parcourir ensemble, pour choisir son voyage préféré, ou à illustrer chacun à sa manière, à compléter… De quoi se réunir en poésie.

En le commandant si possible à votre libraire habituel, et non sur une plate forme anonyme et purement mercantile, bien sûr ! (aidons les libraires qui vont être en difficulté avec la fermeture des librairies).

Le Gâteau tout seul

Le Gâteau tout seul
Isalbelle Damotte / Cathy Gagnaire
Soc et Foc 2017

Le gout des choses, le gout des mots

Par Michel Driol

Un recueil de poèmes aux titres alléchants, évocateurs  des dimanches en famille ou des gouters d’enfants : la tarte aux pommes, le flan Ancel, le riz au lait, la régionale tarte aux blettes ou l’improbable gâteau de fromage de vache et salsifis confits aux oranges sanguines. Le premier texte donne le ton : nostalgie d’un temps perdu, souvenirs émus d’une Mamie Pomme disparue, fée perdue en chemin, laissant orphelins les petits enfants, avec le poids de l’absence, à la fois si léger et si lourd : manquait le poids de trois fois rien… Mais on peut refaire les gestes appris, devenus familiers, trancher les pommes, les assembler en rosace et retrouver les émotions du passé. Le recueil dit cet entre-deux, entre transmission et absence, à partir de sensations simples, de rituels, de complicité. Le recueil dit aussi le temps qui passe, les deuils, les enfants qui grandissent et partent, la perte aussi avec ces souvenirs des gâteaux de l’enfance que l’on n’a jamais réussi à refaire, à l’identique.

Si le recueil dit l’absence et le manque, il dit aussi le désir et la gourmandise. Désir enfantin de profiter des pignons sur la tarte, ou de la cerise sur le gâteau. Le recueil parle de plaisirs partagés, plaisirs simples d’une pâtisserie familiale qui se transmet de mère en fille. Tout se joue autour de quelques pronoms : elle et tu, parfois je et vous. Elle, c’est surtout la fée grand-mère, la mère. Je et tu incarnent plutôt des figures féminines et enfantines, comme en écho, écho de l’auteur, écho du lecteur, figures de l’enfance éternelle. D’autres figures de l’attente et du public s’inscrivent aussi dans le texte : celle des grands, pour qui l’on prépare du pain perdu, au cas où ils passeraient pour le diner, grands pour qui l’on dépose sur la table les serviettes qu’ils ont d’abord noué autour de leur cou avant de les mettre sur leurs genoux. Vous enfin figure du public, réclamant pour la fin quelque chose de gai, mais hors de la portée d’une pâtissière experte en mots…

Plaisirs simples de l’enfance, situations de la vie quotidienne, parfois  plus ascétiques, comme le pain et les pâtes de fruit du pensionnat, décrits dans une langue simple, joueuse et accessible à tous : le recueil invite à profiter avec gourmandise des mystères magiques de l’instant et à se plonger dans les souvenirs. Les illustrations colorées de Cathy Gagnaire,  avec une technique mixte, prolongent en douceur cette évocation.

Pot d’âne

Pot d’âne, recette en verre
Sophie Tiers
CMDE (« Dans le ventre de la baleine »), 2016

Ingrédients : une princesse, un âne, un roi, un prince

Par Anne-Marie Mercier

Cette réécriture d’un conte de Perrault est un peu différente dans son principe de celle du Petit Poucet et des autres contes publiés au CMDE, réécrits par Marien Tilet (voir Chronique précédente). Autant qu’une variation sur le conte célèbre de « Peau d’âne », il s’agit ici d’un exercice de style, assez réussi, qui consiste à raconter (plus ou moins) la même histoire en n’utilisant que des mots pris  dans un livre de cuisine.
Il y a de la virtuosité, de l’humour, de la poésie même dans ces télescopages de mots et de sens. Ainsi la princesse s’adresse-t-elle à son père : « Mon roi./ Je te prends l’animal/ Te dénude de thon or/ Ce coffre cette nuit/ M’entoure de son pelage/ Tas bête se transforme et s’adapte/ À mets chairs/ À mets côtes/ Amont sors/ […] Je te laisse sans chemise,/ Parée de matière grise/ avant que tu m’écosse me rendre grosse ».
Elle attend le prince et prépare le fameux gâteau : « Dans ce palais Je ne suis plus reine/ De Saba je passe aux abats/ Et fond au rang le plus bas./ […] Les vapeurs culinaires/ Font marcher droit verre ailes / Les pas de l’étranger ».
Éloge de la forêt et des herbes, de la fuite et de l’errance, tout autant que louange  aux arômes et saveurs lourdes d’une cuisine d’autrefois, c’est un livre qui se savoure, et qui donne faim.

Les illustrations fragmentaires et délicates, allusives autant que le texte, composent un puzzle dont les morceaux, réunis dans la dernière page, complètent l’image de cette femme animale et invitent à refaire le chemin pour mieux le saisir : à repasser les plats, donc ?

Pour écouter ce livre et voir des images de la performance à laquelle il a donné lieu voir ici (patienter un peu, le départ est un peu lent)

Ogre

Ogre
Marien Tilet, Mac McGill
CMDE (« Dans le ventre de la baleine »), 2019

Un ogre en pleurs dans la forêt des contes

Par Anne-Marie Mercier

Étendu dans la neige, les orteils mis à nus par le Petit Poucet qui a profité de son sommeil pour lui voler ses bottes, l’ogre parle. Il se remémore toute l’histoire à travers un ultime chant de deuil dont voici le prologue :

 

«  Me voici, à l’orée de ma fin étendu
La neige en bon linceul a recouvert mes pieds
Eux qui toujours de cuir ont été revêtus
Et franchissaient sept lieues d’un pas décidé […]

Si la fin m’enveloppe, c’est vers mes filles que file
La somme de mes pensées qui cruelles et habiles
resteront jusqu’au bout à me tenir la main
Me rappeler encore quel geste fut le mien ».

Il déroule toute l’histoire, depuis l’arrivée des sept frères à la maison de l’ogre, l’apitoiement de sa femme grâce à l’éloquence du Poucet (« disant que, même ogresse, ma femme possédait l’âtre / caché au cœur de chaque enfanteuse de ce monde / qui se rallume d’un rien quand un tout petit tombe »), le meurtre de ses filles, la poursuite, l’assoupissement au cours duquel les bottes de sept lieues sont dérobées, et son attente de la mort, couché dans la neige. Tout cela est raconté en beaux alexandrins, où chaque mot a son poids, ses sons et son sens en harmonie avec l’histoire contée.
Le seul ajout à la tradition de ce conte est la prophétie en forme de supplication délivrée par les filles de l’ogre à leur père, à la veille du drame, et l’ivresse de l’ogre qui lui fait oublier sa promesse et ne pas reconnaitre ses enfants. Ogre moderne, tendre mais sauvage quand il a bu, et mourant de remord ensuite, c’est un ogre en pleurs que celui-là, bien noir, comme les illustrations qui marient l’encre de chine en à plats ou en volutes tourmentées (avec la technique entre autres, de la carte à gratter) et le blanc des stries et de l’espace, faisant de l’apparition de la neige, à la fin, une délivrance.
Parmi les œuvres qui revisitent les contes en prenant le point de vue du « méchant » (Le Géant de Zéralda, etc.) celle-ci est une belle réussite, qui ne s’adresse pas aux très jeunes lecteurs, mais aux lecteurs confirmés amateurs de contes, de réécritures ou de poésie.
Voir plus, sur le site du CMDE.
Ogre fait partie de la « trilogie de la forêt » publiée par Marien Tillet  au CMDE (collectif des métiers de l’édition)  lietje a rendu compte des deux ouvrages prprécédents :  rouge Chaperon Petit Le., Et Gretel .
Mediapart en parle : « L’infanticide ou la tradégie du conte de fée » Cédric Lépine.

Demain, on parlera de Pot d’âne de Sophie Tiers, paru également au CMDE.