La Tête ailleurs, Petite Linotte

La Tête ailleurs
Gwendoline Soublin
Éditions espaces 34 (« théâtre jeunesse »), 2022

Petite Linotte
Charles Mauduit
Éditions espaces 34 (« théâtre jeunesse »), 2023

Par Anne-Marie Mercier

Pour qui aura la prudence de regarder d’abord la liste des personnages, l’énigme durera peu. Pour les autres, elle sera dense : une petite fille, croit-on, parle à « Papa », un papa amateur de baskets mâchouillées, couché sous la terre, enterré dans le jardin. Papa, c’est ainsi qu’elle appelait son chien, nommé Boris, le vrai papa ayant disparu très tôt de son horizon. Plus tard on la voit dialoguer avec sa mère, qu’elle appelle maman et qui la reprend en lui demandant de l’appeler Soledad. La fille s’appelle Voltairine, tout un programme. Aussi est-il question des luttes de la mère, des manifestations où elle emmène sa fille, et enfin de son activisme écologico-terroriste.
À travers ces dialogues on voit toute la vie de la fille (âgée alors de soixante-dix ans alors que sa mère en a éternellement trente), une vie difficile et pauvre, des relations tendues avec les autres enfants qui la trouvent trop différente, une belle rencontre avec un maitre qui sait la comprendre et partage les valeurs de l’imagination et du désir d’un monde meilleur pour tous, et surtout les relations avec sa mère, personnage courageux et, comme son nom l’indique, solitaire.
Ce sont de belles figures, des moments drôles (notamment les dialogues entre Voltairine et ses copines interloquées), et surtout un jeu subtil sur le langage et son pouvoir d’évocation, qui permet de parler avec les morts et de faire revivre à l’infini les moments importants de la vie.

Petite Linotte

La mère d’Assa laisse sa fille à sa mère, « pour se reposer ». C’est le cadre d’une rencontre entre deux générations, et même trois puisque la grand-mère superpose la relation avec sa petite-fille avec celle qu’elle avait avec sa propre fille, jusqu’au surnom qu’elle lui donnait, « linotte ». Assa rencontre aussi les enfants des environs, Yasmine qui devient son amie, Diego le garçon étrange dont elle a peur et qu’elle soupçonne de maltraiter les animaux. Tout cela se passe dans un village, puis dans la forêt. La nuit est pleine de mystères.
Assa a peur de ressembler à sa mère et d’être comme elle une linotte, un faible oiseau qui ne saura pas se débrouiller dans la vie. Elle rêve en monologues poétiques. Troubles de la personnalité, métamorphose, mensonges et découvertes…. La forêt et l’amitié permettent à Assa de « prendre son envol ». C’est une très belle fable, pleine de poésie et d’espoirs.

De pire en pire

De pire en pire
L’Atelier du Trio : Cathy Ytak, Thomas Scotto, Gilles Abier – Illustrations de Claire Czajkowski
Editions du pourquoi pas ? 2022

Comme une réécriture du petit Poucet

Ils sont trois enfants dans la famille, Cami, l’ainée, 11 ans, Gibus 10 ans et Tosh, 7 ans. Tout va bien dans leur vie, faite de bonheurs et de bêtises, parfois bien grosses, jusqu’au jour où ils entendent leurs parents dire « On en a 3 sur le dos, il faut en liquider un. Et on ne tarde pas ». Après une explication sémantique du terme liquider, qui n’a rien à voir avec l’eau, les 3 enfants discutent pour savoir lequel sacrifier… Argumentation serrée ! Jusqu’à l’explication finale avec les parents et le happy end inattendu !

Cet album se présente comme une pièce illustrée à trois personnages, dans une écriture théâtrale très contemporaine qui mêle le dialogue entre les protagonistes et le récit par l’un ou l’autre d’événements hors champ. Huit tableaux pour raconter cette histoire reposant sur un quiproquo, qui n’en est un que pour les enfants, pas pour les lecteurs, qui ont bien compris ce dont parlent les parents. « On vit à crédit. On en a 3 sur le dos. Il faut en liquider un ».  Les lecteurs adultes, à tout le moins ! Il sera intéressant de voir la réception de ces quelques phrases par les enfants… L’action se situe donc dans une famille « ordinaire », plutôt aimante, avec trois enfants complices, enjoués, qui ont leur heure de gloire ou de détresse absolue lorsque les deux ainés racontent dans des tableaux monologues  leur dernière grosse bêtise (on laissera au lecteur le plaisir de les découvrir) : des bêtises qui risquent bien de leur couter la vie !  C’est que le mécanisme est celui de ces émissions de téléréalité où il s’agit d’éliminer quelqu’un. Après les bêtises qui pourraient être cause de « liquidation », on en vient à envisager ce que chacun apporte. à la famille, et ce qu’il lui coute aussi : et on passe en revue les achats de vêtements (aux vrais trous), d’ordinateurs hyper puissants, car le problème est bien économique, celui de la consommation à tout prix. Chacun fait la liste de ses atouts, c’est à dire de ce qu’il permet à la famille d’économiser par le fait de se nourrir de moins de viande et de plus de fruits, d’aller au collège en vélo ou de se promener en forêt au lieu d’aller s’inscrire dans un club de sport, ou même de manger jusqu’aux pépins de pommes !  Les enfants ont compris que la famille dépense trop, utilise trop de ressources, à l’image des terriens qui, le rappelle Gibus, ont déjà dépensé le 29 juillet tout ce que la Terre peut produire en une année. Avec beaucoup d’humour, on voit ici comment les trois auteurs instillent dans leur texte, l’air de rien, comme sans y toucher, une série de petits gestes pour sauver la planète ou faire des économies, pour concilier fin du mois et fin du monde. Et c’est bien ce qui fait la qualité littéraire de ce texte : tout en évoquant les changements possibles à l’échelle familiale des modes de consommation, il met au premier plan le désarroi de ces gamins, leur naïveté et leur bonne volonté, leur conscience économique et écologique, et surtout leur volonté farouche et irrésistible de ne laisser sacrifier aucun des trois et de s’entraider ! On comprend leur plaisir final lorsque la mère, parlant de voiture, dit qu’elle va se débarrasser de la sienne, et leur consternation lorsqu’elle annonce que c’est « pour en acheter une plus grosse ». Autre source de quiproquo potentiel vite élucidé !

Si, bien sûr, on souhaite qu’il soit monté sur un plateau, on prend néanmoins un grand plaisir à lire cet album dialogué plein de vie et d’émotion. Les illustrations de Claire Czajkowski y contribuent, qui, dans des teintes bleutées, donnent à voir les grands moments de l’histoire, de petits détails pleins de sens (les pantalons troués par de « vrais » trous par exemple) et surtout les bouilles impayables de ces trois enfants de plus en plus terrifiés, persuadés que tout va aller de pire en pire pour eux, et que leur dernière heure est arrivée.

Un texte vivant, drôle, autour de trois personnages sympathiques et bien dessinés dans leurs complémentarités et leurs complicités, qui sait évoquer des changements à faire dans nos modes de vie sans être moralisateur ou anxiogène, mais en étant tonique !

Fake

Fake
Claudine Galea
Éditions espaces 34, 2019

En chatant: Du sitcom à la tragédie

Par Anne-Marie Mercier

Dans cette pièce qui commence avec une situation banale, on a la parfaite illustration de ce que peut-être un coup de théâtre sans action, sans changement de décor (ou si peu), sans introduction d’un nouveau personnage, uniquement avec un retournement de situation.
Tout semble minimal avec deux personnages sur scène et deux chambres d’adolescentes pour seul décor. On est tantôt dans la chambre de LAM (pour l’amoureuse) tantôt dans celle de M.A. (sa meilleure amie). Le drame se noue sur les murs, avec le texte projeté qui reflète ce que LAM écrit via son ordinateur à son amoureux ou à son amie, ce que l’amoureux lui écrit (jusqu’au moment où il cesse d’écrire), et ce que son amie répond à LAM.
La passion exaltée de LAM, ses espoirs, ses projets pour rencontrer enfin ce garçon idéal, qu’elle ne connait que par écran interposé, toujours flou ou par conversations au téléphone, toujours brèves, grandit, explose, se transforme en souffrance atroce lorsqu’elle se devine abandonnée. L’amie se sent délaissée, se rappelle à quel point elles étaient proches malgré leurs différences (rendues très visibles par les deux décors). Son amitié souffrante révèle une autre passion, celle qu’elle éprouve pour son amie, qui l’ignore.
Petit à petit le spectateur commence à soupçonner quelque chose : ce garçon existe-t-il ? Si non, qui l’a inventé et pourquoi ?
La tension croit, le mystère s’épaissit, puis se dévoile pour révéler d’autres profondeurs, au sein des amitiés et des amours adolescentes et les dangers tapis dans les usages d’internet. Tantôt sobre, tantôt lyrique, le texte suit les émotions des deux amies et embarque le lecteur avec elles, passant du sitcom à la tragédie. C’est beau, c’est vrai, c’est passionnant.

Sur le site Artcena : « Claudine Galea écrit du théâtre, des romans, des textes pour la radio, des livres pour enfants. Lauréate du prix Radio SACD pour l’ensemble de son œuvre radiophonique, du Grand Prix de littérature dramatique pour Au Bord, du Prix Collidram pour Au Bois et du Prix des lycéens Ile de France pour son roman Le corps plein d’un rêve.
Elle est auteure associée au Théâtre national de Strasbourg dirigé par Stanislas Nordey. Il mettra en scène Au Bord, au TNS et au théâtre de la Colline, Paris, printemps 2021″.

Antigone sous le soleil de midi

Antigone sous le soleil de midi
Suzanne Lebeau
Editions théâtrales jeunesse – 2021

Qu’est-ce que gagner veut dire ?

Par Michel Driol

Antigone et sa famille ont-ils encore quelque chose à nous dire aujourd’hui ? C’est cette question, posée par le Coryphée, qui traverse ce texte de Suzanne Lebeau.

Trois personnages seulement pour raconter l’histoire d’Antigone : Antigone et Créon, bien sûr, ainsi que le Coryphée, façon de renouer avec l’essence même de la tragédie grecque. Dans une perspective très pédagogique (au bon sens du terme), ces personnages racontent l’histoire de la famille d’Antigone : celle de son père Œdipe, celle de ses frères, celle de Thèbes et de la peste qui la frappe. C’est comme terme à cette histoire que les « événements », comme dit le Coryphée, qui constituent le destin d’Antigone, se situent.

Cette réécriture du mythe toujours actuel par Suzanne Lebeau vaut, en particulier, par sa relecture des personnages, en particulier celui de Créon. Créon se réfère à la loi, mais la loi, c’est à lui, pour la première fois, de l’édicter, avec des doutes, et il a le sentiment de ne pouvoir l’abolir, faute d’y perdre sa crédibilité. Roi débutant, il ne sait pas comment faire, et a tout à apprendre. Antigone, dont Suzanne Lebeau explique ans la postface qu’elle voulait écrire, sans y parvenir, l’enfance, affiche sa calme détermination, entre souvenirs heureux de la vie de famille d’avant et le désastre du présent. On lit pourtant à travers le texte l’enfance heureuse d’Antigone dans une famille aimante, et ce qui l’a poussée à devenir ce qu’elle est.  On est dans un théâtre du récit plus que de l’affrontement : certes, la scène mythique de l’opposition entre les deux personnages existe bien, mais elle n’est pas centrale ici comme dans les autres versions de la tragédie. Elle s’inscrit dans le fil d’une histoire où il n’y a ni vainqueur, ni vaincu, mais des doutes et des questions.

La force du texte de Suzanne Lebeau est sans doute de poser plus de questions que d’apporter des réponses, invitant le lecteur à s’interroger sur les significations actuelles de cette histoire du préambule à l’épilogue. La pièce expose que le mythe repose sur des secrets de famille, sur la façon dont les meilleurs intentions du monde – sauver un enfant – peuvent conduire aux plus grands drames. Ce sont bien des questions morales qui se posent, sur le lien que nous pouvons entretenir avec la parole : ce sont bien les questions essentielles du théâtre.

Un texte très actuel, qui vise à mettre à la portée de tous l’histoire d’Œdipe et d’Antigone, et aussi de faire réfléchir sur notre propre vision du monde.

 

 

Dino et la fin d’un monde

Dino et la fin d’un monde
Eric Pessan
Théâtre l’école des loisirs 2021

Un lanceur d’alerte à la fin du crétacé

Par Michel Driol

L’originalité de cette pièce est qu’elle met en scène des diplodocus. L’un d’eux, Dino, indique au troupeau que, durant la nuit, il y a eu une explosion, que la terre a tremblé, et qu’il fait plus sombre que d’habitude. Personne ne veut l’entendre, les enfants ont peur de ce qu’il dit. Puis il remarque d’autres choses anormales, les signale, et se fait bannir du troupeau. Accompagné de son amie Dina, il tente une dernière fois de convaincre le troupeau de partir au loin. Mais celui-ci est aveugle, jusqu’au moment où la catastrophe survient. Dino et Dina nagent dans l’espoir de trouver une ile où perpétuer leur espèce…

A travers cette fable grinçante, Eric Pessan évoque bien sûr les lanceurs d’alerte d’aujourd’hui, mais aussi la possible disparition des hommes sur la terre. Dino est un diplodocus quelque peu différent des autres : il entend se servir de son cerveau, réfléchir, et pas seulement se contenter de vivre comme on l’a toujours fait. Ce faisant, il se heurte au troupeau, et à son chef, élu pour ses trois qualités : être paisible, savoir trouver les bonnes forêts, et dormir…  Confiants dans leur taille, leur force, les diplodocus se croient invincibles, comme l’homme du XXIème siècle, persuadé que son intelligence le sauvera de tous les périls. Le lecteur, ou le spectateur, anticipe la fin de l’histoire dès le début, à travers le titre, mais aussi grâce à sa propre connaissance sur l’extinction des dinosaures. Cette supériorité qu’il a par rapport aux personnages lui permet dès lors de mieux percevoir dans les comportements des membres du troupeau ce qu’il y a d’inconscience, mais aussi de le rapporter à la situation de l’homme contemporain face aux menaces climatiques, aux lanceurs d’alerte qui ne sont pas crus jusqu’à ce que la catastrophe arrive. Ce dispositif dramatique montre alors toute sa pertinence pour faire prendre conscience de l’urgence qu’il y a à agir aujourd’hui. Le propos est tenu sans didactisme, avec des personnages bien caractérisés, même s’ils conservent l’apparence de dinosaures : Dino, l’inquiet insomniaque, sa compagne Dina, qui veut profiter de la vie, son ami Didi, et Docus, le chef incompétent du troupeau se détachent sur d’autres personnages : un enfant et sa mère, un vieillard un peu infirme… Le tout est rythmé, efficace, et entrecoupé de chansons pleines d’entrain. On apprécie aussi les remarques acides et drôles des diplodocus par rapport aux autres dinosaures, comme les T Rex, ou leur façon de se situer dans la chaine de l’évolution, ainsi que leurs interrogations sur ce qui restera d’eux…

Une farce tragique pour mieux comprendre l’urgence climatique.

Œdipe schlac ! schlac ! + Carnet de théâtre

Œdipe schlac ! schlac ! + Carnet de théâtre
Sophie Dieuaide
Casterman Poche 2002 – 2020

Quand Œdipe remplace Godzillor…

Par Michel Driol

Ne voulant pas que, pour la pièce de fin d’année, les élèves jouent le retour de Godzillor, la maitresse leur propose de jouer Œdipe roi. Tandis qu’elle leur raconte la pièce, ils en improvisent les dialogues, dans une langue jeune et contemporaine assez éloignée de la langue de la tragédie grecque.  On suit donc le projet théâtral de sa conception à la représentation, en passant par la confection des costumes, des décors, des programmes.

Le petit roman de Sophie Dieuaide, dont le narrateur est un des enfants de la classe, ne manque pas d’humour. D’abord par la langue, vigoureuse, imagée. Ensuite par la vision qu’offrent les enfants de la tragédie, leur façon de représenter – et de représenter –  l’Antiquité en fonction de leurs connaissances du monde actuel. Les anachronismes se multiplient donc, pour le plus grand plaisir du lecteur. Enfin parce que cette classe est un microcosme du monde du théâtre, avec ses codes, ses relations, ses métiers, le tout vu à hauteur d’enfant capable aussi d’avoir un trou de mémoire, et le trac !

Cette édition est enrichie d’un carnet de théâtre, véritable guide pour jouer la pièce. On retrouve le même narrateur que dans le roman, et on a une série de fiches pratiques pour les costumes, les décors, les accessoires en plus du texte complet de la pièce. On a en plus quelques trucs anti trac… Ce carnet, tout en permettant la mise en scène du texte,  est aussi plein d’humour et repose sur une adresse du personnage aux lecteurs, comme autant de suggestions, de conseils pour aller au bout de l’entreprise.

Un texte drôle pour évoquer l’un de nos mythes fondateurs les plus tragiques.

La foule, elle rit

La foule, elle rit
Jean Pierre Cannet
Théâtre Ecole des loisirs 2010

Clown sans frontière

Par Michel Driol

Neuf tableaux pour évoquer le destin de Zou et de ses deux frères. Dernier d’une fratrie de trois, Zou part aussi tenter sa chance en Europe.  Neuf tableaux dans lequel ses frères lui racontent leur mort, l’un sur un bateau, l’autre dans le tunnel sous la Manche, neuf tableaux où on voit sa mère lui tricoter son costume de clown, car à quoi bon être invisible pour passer les frontières ? Neuf tableaux qui culminent à la mort de la mère, tandis que Zou remet son nez rouge…

On sait bien qu’au théâtre la mort rôde toujours entre les pendrillons. Ici, le théâtre est un moyen de mettre en relation les vivants et les morts, l’ici et l’au-delà. Voilà une façon sensible et originale de parler des migrants, sans pathos, à travers les récits d’une famille détruite par l’exil. Le personnage du clown fait rire, là où il voudrait pleurer. La foule rit tandis que le drame se déroule, et le clown lui-même est condamné à rire. Façon de parler de la société du spectacle, du pouvoir aussi de la parole, car Zou répète sans cesse que c’est le dernier qui parle qui a raison. Et c’est lui qui a le dernier mot : comme une invitation à espérer et à vivre, en portant en soi le souvenir de la tendresse de tous ceux qui sont morts.

Un pièce sensible et originale sur un thème actuel.

Va te changer !

Va te changer !
L’Atelier du Trio : Cathy Ytak, Thomas Scotto, Gilles Abier
Editions du Pourquoi pas ? 2019

La journée de la jupe

Par Michel Driol

Le jour où Maïa présente les parents de son petit ami à sa famille, son frère, Robin, scolarisé dans le lycée où elle est surveillante, descend habillé d’une jupe qu’il a achetée à Londres. Et le lendemain, c’est en jupe qu’il se rend au lycée. Cet événement, le déclencheur d’une série de réactions diverses, va l’entrainer, ainsi que Jade, sa petite amie, et Selim, son meilleur copain, dans une spirale de haine et de violence qui ne les laissera pas indemnes… Chacun est-il libre de s’habiller comme il l’entend ? L’habit fait-il le moine ? Porter une jupe pour un garçon, cela fait jaser. Et les commentaires homophobes vont bon train au lycée.

Ecrit à six mains pour une lecture théâtralisée, le texte se divise en 10 tableaux, précédés d’un prologue et suivis d’un épilogue. Comme dans le théâtre classique, les trois unités sont quasiment respectées : une ville, une journée, une action. Ceci confère de la densité au texte, qui procède à la fois du récit, du dialogue, et du monologue intérieur. Quelques personnages se détachent : deux professeurs, dont l’un s’avère être un modèle positif de tolérance et de bienveillance. Jade, l’amoureuse, qui accepte la tenue de Robin, et dont les réflexions montrent un esprit curieux ouvert sur les problématiques du monde actuel. Nolan, le bad boy de la bande, homophobe, qui s’oppose à Selim, le bon copain. Robin, enfin, personnage principal qui prend en charge les monologues du prologue et de l’épilogue. L’une des forces de ce texte, c’est d’être dans l’action et de ne pas révéler, avant l’épilogue, les motivations de Robin. Dès lors le lecteur ne peut que s’interroger sur ce qu’il cherche. À transgresser des normes ? À provoquer ? À faire rire ? Le sait-il lui-même ? Il est embarqué dans une histoire qui le dépasse, mais qui met en jeu, au-delà du regard des autres, l’identité qu’il recherche et que cherche avec lui le lecteur. Ce n’est pas pour rien que l’épilogue reprend, vers sa fin, l’intégralité du prologue, qui tourne autour des verbes connaitre et reconnaitre. Peut-on connaitre quelqu’un si on ne le reconnait pas parce qu’il a changé d’habit ? Notre identité se réduit-elle à notre apparence ? Qui sommes-nous réellement ?

Un texte remarquablement écrit, touchant et juste, qui interroge le droit de chacun de vivre sa vie comme il l’entend et propre à ouvrir le débat sur les stéréotypes de genre et les préjugés.

Babïl


Babïl

Sarah Carré
Editions théatrales Jeunesse 2019

Parler ensemble ?

Par Michel Driol

Deux personnages, Tohu et Bohu. Le premier, confiant, est à l’aise avec la parole. Le second hésite, commet des lapsus, des inversions. Tous deux entreprennent de raconter une histoire : pour ne plus rester seuls,  les habitants du pays du Lointain décident  de bâtir une tour, Belba, une tour qui les rassemblera. Mais les choses s’enveniment tant à Belba, où l’on ne veut pas écouter la petite voix sage de Sanaë,  qu’entre Tohu et Bohu qui en viennent à se séparer. Mais une fin heureuse réconcilie tout le monde, tant à Belba que sur le plateau du théâtre.

En Hébreu, tohu signifie le désert, et bohu vide. Ensemble, les deux mots renvoient à l’état du monde au moment de la création. En français, bien sûr, l’expression signifie agitation confuse.  Le titre renvoie aussi bien au langage enfantin, le babil, qu’à la séparation des langues à Babel. Voilà une pièce qui parle des origines et qui revisite certains mythes bibliques, celui du commencement – la Genèse-, celui de Babel, mais pour en faire une joyeuse histoire sur la parole. A l’image de Tohu et Bohu, nous sommes fondamentalement inégaux devant la parole : pour de raisons sociologiques, psychologiques. Ce qui peut être traumatisant dans l’enfance. Or, prendre la parole, c’est prendre le pouvoir. Mais parler, c’est prendre un risque, celui d’être jugé par l’autre. Discuter, c’est accepter de partager la parole, de faire place à toutes les voix, fussent-elles dissonantes, malhabiles, fluettes. C’est cette problématique qu’illustrent  Tohu et Bohu, dans une joyeuse parodie biblique de la Genèse :  la pièce de théâtre qui se fait devant nous étant acte de parole. Le monde est théâtre et le théâtre est monde, monde de parole, n’existant que par la parole qui fait exister, dans le récit, des personnages secondaires, Sanaë, Maël le puissant, Pourchi…  Ne pas écouter l’autre, se moquer de lui, de ses défauts d’élocution, c’est aller à la rupture, et c’est ce que fait Tohu. Mais séparés, isolés, les deux personnages éprouvent le manque de l’autre, le silence et la solitude qui les contraignent à s’accepter tels quels au nom de leur amitié.

Une pièce optimiste, divisée en six ou sept séquences, sur l’émergence et le partage de la parole, le parler-ensemble, écrite dans une langue vive et évocatrice et qui invite à lutter contre le tohu-bohu du monde.

Anissa / Fragments

Anissa / Fragments
Céline Bernard
Editions Théâtrales jeunesse 2019

Fini la docilité

Par Michel Driol

Une classe de lycée, d’où se dégagent quelques individualités : Sandrine qui vit chez sa grand-mère, faute d’argent pour payer l’internat, Léa qui découvre l’amour et son identité sexuelle, Anissa, mineure isolée sans papier, qui, à la suite d’un test osseux, est menacée de devoir quitter le territoire. Que faire face à ce cas ? Ne pas s’en mêler ? Lui venir en aide ? A l’heure où l’on doit faire des vœux sur une fiche d’orientation, engager sa vie, s’engager tout simplement.

Céline Bernard propose un texte fort, issu d’une commande d’écriture pour un groupe d’adolescents dans un atelier théâtre. Elle réunit ainsi un chœur d’ados, qui peut aussi jouer tous les autres personnages (la prof principale, des parents, une éducatrice, un médecin, des policiers…). Le texte fait alterner des scènes chorales (chœur à géométrie variable, laissant grande latitude pour la distribution) et des scènes plus dialoguées de façon classique. Les scènes chorales sont écrites dans une langue poétique et métaphorique particulièrement travaillée : rythme, longueur des « répliques », faisant alterner doutes, certitudes, inquiétudes et injonctions diverses dans la scène d’ouverture construite autour des réactions face à la fiche d’orientation et ce qu’elle engage de futur et d’interrogations. Les scènes dialoguées plongent dans des univers extrêmement variés : scène de petit déjeuner familial, interrogatoire d’Anissa par la police ou le médecin… Mais, même dans ces scènes, le chœur d’ados n’est jamais loin.

Le texte est découpé en quatre mouvements porteurs de la dynamique de la pièce : disparaitre, subir, désobéir, s’enflammer, construisant ainsi comme la naissance d’une prise de conscience et d’un être différent au monde que l’on voudrait changer et dans lequel des solidarités nouvelles sont possibles.

Fragments, cela renvoie à la technique dramatique parfaitement maitrisée : des scènes courtes et des histoires individuelles déconstruites, apparaissant en lambeaux et laissant au spectateur et au chœur le loisir d’établir les liens dans ce qui apparait quelque part comme une enquête à partir de la disparition d’Anissa dont on découvre quelques épisodes de la vie : la mort de la grand-mère, qu’elle va enterrer seule, le voyage – cheveux rasés pour se faire passer pour un garçon – les hôtels, et, pour finir, la brutalité et la violence des interrogatoires médicaux et policiers.

Rien de manichéen dans ce texte : les ados ne sont pas unanimes quant à la nécessité de la solidarité envers Anissa, les adultes sont positifs, comme la prof principale, dépassés comme l’éducatrice, protecteurs comme les parents, trop zélés et sûrs d’eux comme le médecin.

Un superbe texte très contemporain dans sa forme et dans sa langue, mais aussi quant à ce qu’il dit de notre époque, pour évoquer une problématique très actuelle, avec beaucoup d’humanité, un texte finalement optimiste et plein d’espoir dans la jeunesse et sa capacité à se mobiliser et à faire preuve de maturité et d’enthousiasme.