Le sentier aux pas

Le sentier aux pas  
Carole Lepan, Marcellin (Ill)
Motus 2012,

  Le pouvoir de l’attention aux êtres  

Par Maryse Vuillermet

 

Dans cet album, la parole est aux arbres, plantés là et délaissés par les passants qui ne les voient pas, ne les sentent pas. Mais eux, les arbres, (ou les planches,  au début,  on ne sait pas encore que ce sont des arbres,  ce sont juste des planches) les regardent et s’intéressent aux passants. C’est une petite fille, qui, la première, s’est arrêtée, puis a joué avec eux. Elle leur a donné des noms, leur a mis des pancartes. A partir de là, les passants  les ont vus et s’y sont enfin intéressés et les arbres ont vécu intensément les rencontres et les saisons, «Désormais,  ils ne se demandaient plus pourquoi on les  avait plantés là. »

L’illustration de Marcellin,  poétique et drôle,  épouse les mystères de l’histoire qui dévoile peu à peu ses secrets. Cette parabole évoque la puissance de l’attention aux êtres, il suffit de les regarder de s’y intéresser pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. 

La nuit des Pantheras

La nuit des Pantheras
Nina Blazon
traduit de l’allemand par Nelly Lemaire
Seuil, 2011

Deviens qui tu es

Par Christine Moulin

9782021041521Voilà un roman qui traite le motif de la métamorphose en animal de façon à la fois complexe et originale.

Les pantheras sont des créatures proches des félins. Ils en ont la force, la grâce, les goûts (pour les déambulations nocturnes, pour la viande, pour le combat, par exemple), les sens aiguisés (l’odorat notamment), les mœurs (ils se délimitent un territoire et gare à ceux qui y pénètrent indûment!). Le problème, c’est que l’on ne naît pas panthera, on le devient. Certains acceptent cette métamorphose, d’autres, à l’image du narrateur, résistent, car les épisodes de transformation (les « black outs ») s’accompagnent d’une perte de conscience affolante et dangereuse. Certains basculent du côté obscur et traquent, semble-t-il, jusqu’à leurs semblables, d’autres, sans être des anges, essayent de préserver l’essentiel de leur humanité. Et ce n’est pas simple car la plupart des pantheras semblent avoir dégringolé l’échelle sociale…

Les divers personnages incarnent ces différentes options. Nous partageons les doutes du narrateur, Gil, tout en adoptant aussi le point de vue, dans des épisodes narrés à la troisième personne, d’une « novice », Zoé, affublée d’une mère irresponsable et d’un demi-frère craquant mais encombrant. Cela nous donne l’occasion de comprendre ce qui déclenche la métamorphose: le stress, la colère, les émotions fortes. Zoé est extraordinairement douée pour la course, et pour cause, et elle espère que ce don lui permettra de partir loin de chez elle. Gravitant autour du couple, il y a aussi Irvès, séduisant, insaisissable, dont le douloureux passé se révèle par petites touches, et Gizmo, un geek qui vit de la vente d’ordinateurs volés et dont on ne sait s’il faut ou non lui faire confiance.

Le récit se noue autour d’une épidémie de meurtres qui affolent la petite communauté des pantheras, d’autant que la loi, venue de la nuit des temps, est claire: « Nous ne tuons jamais ceux de notre espèce ». Le narrateur mène alors une sorte d’enquête, malgré puis grâce à un personnage mystérieux, au charisme de chef, Rubio, le maître Yoda du roman, qui le mène progressivement vers certaines révélations. Les pantheras semblent bien avoir toujours existé et il faudrait relire les mythologies sous cet angle…

La trame, quoique haletante, n’est, au fond, pas l’essentiel. Ce qui importe davantage, c’est de vivre dans la peau d’un panthera et c’est bien le questionnement éthique permanent qui donne à ce roman toute sa profondeur. Le héros est rongé par un immense sentiment de culpabilité (on comprendra pourquoi vers la fin), qui lui fait prendre des risques insensés pour protéger Zoé. La découverte qu’il fera nous indique bien l’enjeu du thème de la métamorphose : se transformer, c’est choisir, quelquefois, qui l’on veut devenir.

 

Mon père est américain

Mon père est américain
Fred Paronuzzi
Editions Thierry Magnier, 2012

 A la recherche du père

Par  Maryse Vuillermet

 

Léo, adolescent vivant près de Grenoble,  est en plein désespoir. Il  croyait qu’il était le fruit d’un amour de passage entre sa mère et un Américain. Elle n’avait jamais répondu à ses questions, il n’avait de lui qu’ une photographie. Or, il découvre qu’elle lui envoie de l’argent tous les mois et qu’elle est en relation  avec lui. Léo se sent plus que trahi. Il ne va plus au lycée, ses amis craignent le pire. Enfin, grâce à eux, il rentre chez lui et sa mère lui raconte tout. Elle a retrouvé son père par hasard…dans le couloir de la mort aux USA. Et elle a décidé de l’aider.

Après une difficile réflexion, Léon décide de donner une seconde chance à ce père.  Il lui écrit et …son père lui répond, lui explique toutes ses erreurs. S’en suit une correspondance très belle entre le père et le fils qui tentent de se connaître. Entre temps,  pour les amis de Léo aussi, la vie s’accélère,  Ben tombe amoureux d’Andréas, un garçon et est enfin lui-même et Léo accepte   l’affection d’Esther   qui se transforme en un sentiment plus fort.

Ce roman m’a plu : la recherche du père avec ses souffrances et ses joies, la  découverte de la vie très libre des jeunes des années 70, la vision de l’intérieur  de la vie dans les prisons américaines, de l’horreur de la peine de mort, le ton  juste, certains clins d’œil à la vie du lycée ( l’auteur est enseignant)  en font un ensemble assez riche pas du tout manichéen, et qui se lit très agréablement.

Petite Fille dans le noir

Petite Fille dans le noir
Suzanne Lebeau

Théâtrales jeunesse

Vivre malgré la noirceur

Par Anne-Marie Mercier

A son ami Gabriel qui lui demande au téléphone après plusieurs rendez-vous manqués « je ne suis pas un ogre […] pourquoi tu veux te sauver, Marie ? » elle répond « parce que j’ai trop de souvenirs pour être une agréable compagnie ».

Le spectateur découvre petit à petit quels sont ces cauchemars qui empêchent Marie de vivre, en voyant tantôt la fillette de 8 ans, heureuse entre une mère aimante et un père très, trop aimant, la Marie de 15 ans qui tente de se rebeller contre le père-amant, et celle de 35 ans qui n’arrive pas à nouer une relation avec un homme.

Avec beaucoup de pudeur, un inceste est  évoqué sous toutes ses couleurs : amour tendre, dévorant, destructeur du père, incompréhension et terreur de la fille. La révélation se fait peu à peu et on est à la fois au côté de Marie et, lorsqu’elle est au téléphone, du côté de ses amis de bon conseil incapables de l’aider. Lumières et ombres alternent jusqu’à un happy end possible, mais incertain, quand Marie l’adulte parle à Marie adolescente de l’impossibilité d’oublier et de son désir de vivre malgré tout. L’écriture de Suzanne Lebeau est comme toujours, simple et bouleversante.

La cité : la lumière blanche

La cité : la lumière blanche
Karim Ressouni-Dumigneux
Rue du Monde, 2011

Dans la Cité, vous allez vous rencontrer

par Christine Moulin

« Rien ne vaut la recherche  lorsqu’on veut trouver  quelque chose », Bilbo    le Hobbit, J. R. R. Tolkien, cité  p. 221

citéLes romans pour adolescents qui font pénétrer dans l’univers des jeux video sont maintenant légion. Ceux dont le récit repose sur l’immersion dans un jeu grandeur nature aussi : il n’est que de penser au célèbre Hunger games. Le roman de Karim Ressouni-Dumigneux relève de ces deux genres : avec quel talent!

Thomas, le narrateur, vit seul avec son père: sa mère est morte à sa naissance et son père ne s’est jamais vraiment remis de la mort de son épouse. Pour autant, il n’est pas un adolescent triste et solitaire : il a deux amis très proches, Jonathan, son double, en quelque sorte (comme le prouve le choix du même prénom pour leur avatar respectif, « Harry ») et Nadia, un peu « intello », féministe engagée. Il adore la magie, passion qu’il partage avec son oncle Louis, jumeau de sa mère, qui l’emmène voir tout ce qui concerne cet art.

La vie de Thomas va basculer quand pour son anniversaire, son grand-père lui offre une inscription au jeu en ligne la Cité, dont l’un des slogans publicitaires est : « Dans la Cité, vous allez vous rencontrer ». Ce jeu est révolutionnaire : on y est immergé comme dans la vie réelle mais, selon les concepteurs, c’est mieux que Second Life ou World of Warcraft. Autant dire que c’est du lourd! Les règles en sont très strictes : on n’a pas le droit de faire communiquer vie extérieure et vie dans la Cité, sous peine de subir une légère douleur, semblable à celle d’une décharge électrique, celle provoquée par la Lumière Blanche qui donne son nom au premier tome (« De fait, nous entrions dans la Cité en passant par cette lumière blanche, elle nous  bloquait et nous heurtait si nous transgressions les règles ») mais qui est aussi le pendant inversé de la lumière noire utilisée dans les tours de magie. Surtout, on ne sait pas quel est le but du jeu si bien que le  but du jeu, c’est de trouver le but du jeu (oui, on vous l’avait dit, cela ressemble étrangement à la vie). Cette quête va, bien sûr, se révéler bien plus dangereuse qu’il n’y paraît, même, si pour l’instant, au terme du tome 1, la mort dans la Cité ne paraît pas « déborder » sur la vie réelle. Mais il y a danger et danger, Thomas va l’apprendre à ses dépens: la fin de cette première partie est terrible, apportant à la fois révélations et suspens. C’est que, comme dans les bons romans, dans la Cité, « tout est possible, mais tout a des conséquences ».

Ce qui est fascinant, c’est le jeu de miroirs dans lequel ce roman nous entraîne, rendant plus manifeste le pouvoir de la littérature, sans l’analyser de façon désincarnée ni intellectuelle. Il y a d’ailleurs beaucoup de miroirs dans ce livre : ceux qu’utilise Little King, un magicien que Thomas et son grand-père sont allés voir en Bretagne, mais aussi ceux que l’on trouve dans la Cité et dans lesquels Thomas et son ami Arthur peuvent découvrir les agissements passés de leurs amis, à l’instar de Frodon découvrant, dans le Seigneur des anneaux, le passé de Galadriel. Ce sont les miroirs qui sont le thème de la thèse de la mère de Thomas: « Les jeux de miroir dans A la recherche du temps perdu ».
On ne compte plus les mises en abyme: les évènements, dans la Cité, sont souvent modelés par d’autres univers de fiction,  concrétisant ainsi ce que d’aucuns ont appelé l’intertextualité. Ainsi, si Harry-Thomas rencontre Arthur et Lisa, c’est grâce à une passion commune pour Tolkien. Harry et Lisa peuvent se métamorphoser, ou plus exactement, rajeunir ou vieillir à volonté : ces changements se font par l’intermédiaire de poèmes écrits au passé (Verlaine), au présent (Nerval) ou au futur (Victor Hugo).
Mais il faudrait aussi citer les commentaires que les joueurs écrivent sur la Toile dans la vie réelle: ils servent à faire monter le suspens mais rappellent aussi ceux que nous produisons sur nos lectures (à commencer par cette présente chronique!!). Il faudrait citer les allusions à de nombreux films (Psychose, Edward aux mains d’argent, Batman, Black Swan), sans oublier ces ordinateurs qui enregistrent la mémoire de la Cité et qu’une bande de joueurs malfaisants a détruits: à jamais ? Que deviendra, dans ce cas, la « recherche du temps perdu »? Nombreux, en effet, sont les jeux sur le temps car pendant que les joueurs vivent dans la vie réelle, ils sont exposés et continuent à agir dans la Cité.
Enfin, last but not least, si vous tapez l’adresse indiquée dans le roman comme étant celle du module « La Cité » (« search the lost time » !) eh bien, … essayez !

Bref, Karim Ressouni-Dumigneux a utilisé tous les poncifs du genre (la confusion vie réelle/vie jouée, les avatars, les métamorphoses, les superpouvoirs, etc.) pour leur donner une portée symbolique nouvelle, sans pour autant leur faire perdre leur pouvoir narratif. Le roman est haletant mais on se rend compte aussi qu’il faudrait le relire pour savoir vers quelle découverte nous mènent ses savants méandres. D’ailleurs, Lisa ne nous a-t-elle pas montré le chemin quand elle dit de Bilbo le Hobbit : « Je le connaissais déjà, mais, oui, du coup, je le relis, je me dis que cela doit signifier quelque chose » ou Thomas, quand il essaye de reconstituer un puzzle d’un tableau peint à la manière de Matisse? Tout se fait écho (on aurait pu parler du thème de la gémellité, autre piste intéressante à suivre, du jeu sur les prénoms car Thomas s’appelle Tom, Harry mais aussi Mandrake ou Man, du rôle de la lettre « H », etc.), rien ne semble gratuit: un épisode apparemment tout simple en appelle un autre, nous entraînant dans un passionnant labyrinthe (celui-là même dans lequel un des joueurs est enfermé) et dans une recherche de sens longtemps renouvelée (la Boucle Infinie de la dernière scène…). Cela s’appelle la Littérature, je crois.

La page Facebook du livre : http://www.facebook.com/pages/LA-CIT%C3%89-le-livre/291350254226162

 

Émile veut une chauve-souris

Émile veut une chauve-souris
Vincent Cuvellier, illustré par Ronan Badel
Gallimard Jeunesse (Giboulées), 2012

Les folies d’Émile

Par Catherine Rivat & Justine Vergély master MESFC Saint-Étienne

Émile, petit garçon capricieux, s’est mis en tête d’acquérir comme animal de compagnie… une chauve-souris ! Quelle drôle d’idée ! C’est dans cette tonalité comique que l’auteur nous transporte dans l’univers d’Émile, un univers où réalité et onirisme cohabitent. Le jeune garçon imagine les différentes postures et attitudes qu’il pourrait adopter avec son animal, que l’on retrouve dans la disposition des illustrations. Apparaissent alors en filigrane, les codes de la bande dessinée, tel que la bulle qui symbolise le monde du rêve.

La figuration des parents est absente. Néanmoins, la figure de la mère se manifeste par la représentation d’objets stéréotypés ainsi que par ses arguments sous la forme du discours rapporté. Le désir transgressif de l’enfant tout-puissant est sans cesse ramené à la réalité par la mère. Émile, par sa volonté grandissante, nous dévoile une philosophie de la naissance du désir et de son renouvellement. Il ne cessera de clamer son désir tout au long de l’histoire, jusqu’à ce que le lecteur découvre la chute, à la fois drôle et surprenante. Une histoire qui s’adresse aux touts petits et qui amène facilement l’identification, au même titre que le premier album de la série, Émile est invisible.

Emile est invisible

Emile est invisible
Vincent Cuvellier,  Ronan Badel
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2012

Il suffit d’y croire…

Par Lisa Badard et Floriane Damien master MESFC Saint-Etienne

Qui aime les endives ? Certainement pas Emile. Mais il a trouvé la solution : devenir invisible. Cette prétendue invisibilité va multiplier les situations cocasses, particulièrement avec sa maman.

Grâce à la narration omnisciente, le lecteur ne perd pas une miette des pensées comiques d’Emile et de son imagination débordante.

Cet album au texte court et simple, destiné à un très jeune public, est étayé par des illustrations épurées. En effet, très peu de parties sont coloriées pour mettre en valeur les éléments importants du texte : Emile, sa copine, les endives, la mousse au chocolat… Le dessin autour est peu à peu estompé, ce qui souligne l’invisibilité du personnage.

L’ouvrage appartenant au registre comique renvoie à quelques thèmes classiques tels que les enfants qui n’aiment pas les endives ou encore un héros qui se crée un monde imaginaire.  Enfin, l’intérêt principal de l’album réside dans la chute finale burlesque qui provoquera à tous les coups des rires, quel que soit l’âge.

Département 19

Département 19
Will Hill

Traduit (anglais) par Frédérique Fraisse
Seuil, 2011

Gore rose

Par Anne-Marie Mercier

Will Hill a réalisé un croisement a priori monstrueux, donc intéressant entre deux genres fort éloignés : le roman d’espionnage et le roman frénétique hanté par les vampires, loups garous et autres créatures. Il a ajouté au passage des personnages tirés de romans classiques, Frankenstein et Dracula. Des chapitres alternés racontent soit les aventures modernes du jeune Jamie, soit celles de son ancêtre, valet du héros du roman de Bram Stoker. Il y a donc une certaine ambition littéraire dans le projet. Des vers de Robert Frost mis en exergue fondent des espoirs de lecture, hélas en partie déçus.

Si le mélange est vraiment intéressant (l’ambiance James Bond – le héros ne s’appelle-t-il pas James ?– est pimentée par la terreur face aux créatures maléfiques) de nombreux passages laissent perplexe, tant on insiste souvent et lourdement sur les blessures infligées par les vampires, les tortures et démembrements. Il y a une jouissance du sang qui donne la nausée à ceux qui ne la goûtent pas et qui leur fait s’interroger sur ceux qui la goûtent. En outre, le roman manque de rythme et s’attarde sur des descriptions précises et gratuites qui donnent l’impression d’être davantage face à un synopsis de cinéma qu’à une fiction qui laisserait au lecteur un peu d’initiative (on sait jusqu’à la marque et la couleur des chaussures de Jamie).

Enfin l’intrigue est timide sur bien d’autres points : le père de Jamie n’est pas le traître que l’on croyait, la belle jeune vampire dont Jamie est amoureux n’est pas le monstre assassin qu’elle feignait d’être. Et ce héros qui gémit « maman ! » toutes les dix pages (oui, sa mère a été enlevée et il va la délivrer et sauver la réputation de son père…) est une tête à claque qui croit –malheureusement avec raison – rester maître de son destin quand tout s’y oppose.

Amateurs de vraie noirceur, allez vers celle de Patrick Ness (voir plus bas, chronique précédente) ou du chilien Roberto Bolano, lisez 2666 qui illustre la déclaration de son auteur :

« Qu’est-ce qui fait une écriture de qualité ? Savoir s’immerger dans la noirceur, savoir sauter dans le vide et comprendre que la littérature constitue un appel fondamentalement dangereux ». (discours d’acceptation du Prix Romlo Gallegos, 1999)

Quelques minutes après minuit

Quelques minutes après minuit
Patrick Ness

Traduit (anglais) par Bruno Krebs
Illustrations de Jim Kay
Gallimard jeunesse, 2012

Lumière noire

Par Anne-Marie Mercier

Siobhan Dowd, dont L’étonnante disparition de mon cousin Salim vient de sortir en poche, n’a pas eu le temps d’écrire cette histoire dont elle avait eu l’idée et que Patrick Ness a écrite en lui rendant hommage. Elle est décédée prématurément d’un cancer et ce livre pourrait être un vade mecum laissé à un enfant qui aurait vécu la maladie de sa mère sans supporter le regard des autres ni sa propre culpabilité, son impatience et sa colère. Mais Patrick Ness ne traite pas cette histoire comme une leçon ou un récit de vie mais en fait une œuvre véritable, superbe, très noire et poétique.

Le jour, Conor subit les brimades de brutes  de son collège, il enrage de ne plus exister véritablement aux yeux des autres, de ne voir son père, divorcé qu’à la sauvette, de cohabiter avec sa grand-mère venue s’installer à demeure pour soigner sa fille. La nuit, le jeune garçon fait un cauchemar récurrent : l’if qui fait face à sa fenêtre s’anime sous une forme monstrueuse et s’adresse à lui, pénètre dans sa chambre, le tourmente, cherche à lui arracher son secret. Une nuit, il lui annonce qu’il va lui raconter trois histoires en le prévenant :
– Les histoires sont les choses les plus sauvages de toutes, les histoires chassent et griffent et mordent.
– ça, c’est ce que les profs racontent. Mais personne ne les croit non plus.
– et quand j’aurai terminé mes trois histoires, tu m’en raconteras une troisième. […] et ce sera la vérité. Ta vérité […] celle que tu te caches, Conor O’Maley, est la chose que tu crains le plus ».
– Et si je ne le fais pas ?
– Alors, je te dévorerai vivant.
Chaque histoire pousse un peu plus Conor dans ses retranchements. L’if entre dans la vie diurne et accomplit des actes de plus en plus violents dont Conor réalise après coup que c’est lui-même qui en est l’auteur, sombrant dans des épisodes de folie tandis que sa mère agonise. Pas de happy end, sinon celui d’un retour à la présence à autrui : la grand-mère dure et meurtrie, l’amie stupéfaite et incomprise sont merveilleusement traitées. Conor avance jusqu’à la crise finale vers l’acceptation de ses émotions et de ses sentiments. Il se libère en disant enfin ce qui est resté enfoui en lui. Dire la vérité, se regarder soi même en face, pouvoir raconter sa propre histoire et faire face, telle est la leçon de l’arbre noir.

Les encres de Jim Kay, superbes, sobres et noires, accompagnent ce récit hanté et ancré dans le réel. Sans en faire un traité ni une leçon, P. Ness montre toutes les formes de la souffrance à travers son personnage et pose la question de la part de responsabilité de chacun dans son malheur. Il dit des choses très justes sur la solitude de ceux qui souffrent.

Au moment où tant de romans montrent des enfants face à la maladie de proches sans jamais entrer dans le cœur de la noirceur, celle de l’intériorité des êtres, Patrick Ness réussit le tour de force de proposer une fable fantastique plus vraie que tout ce qu’on peut lire. On retrouve sa capacité à utiliser les genres comme le fantastique et la science fiction (voir son magnifique cycle du Chaos en marche) pour toucher au cœur des émotions et de la vérité humaine. Ce livre qui tient en haleine, beau et juste, va au bout de la noirceur et il en sort une lumière qui ne doit rien à l’artifice et à la facilité : quel changement ! (voir chronique suivante)

Le grand trou américain

Le grand trou américain
Michel Galvin
Rouergue, 2012

 Vertige et admiration

Par Maryse Vuillermet

Quel enfant  n’a pas rêvé des Américains, leurs fusées, leurs grandes voitures, leurs grandes maisons, leurs grands westerns,  leur grand tout… ?

Cet album est fondé sur cette admiration et ce rêve américain mais en même temps qu’il l’exalte, il le détruit. En effet, les Américains « qui inventent toujours des choses extraordinaires », (comme l’auteur) ont inventé   un grand trou et ils l’ont placé sur une immense place. Mais ce trou est dangereux. Il ne faut pas s’en approcher. Une femme  qui poursuit son chien y tombe  avec  lui et elle est multipliée avec lui.  Qu’à cela ne tienne, on invente une machine pour la/les ressortir et  on lui/leur construit une maison,  chacune avec une voiture américaine, et  une niche…

Y tombent ensuite successivement des boulettes de viande,  du coca et même un bandit. Là c’est plus embêtant s’il se trouve multiplié, on y a donc envoyé des agents secrets,  multipliés eux aussi…

Le dessin est en noir et blanc avec  des traces de couleurs, comme les vieux films colorisés, ou la télévision à ses débuts, souvenirs ou rêves ? Nous sommes donc plongés dans un univers loufoque de la toute puissance et de la démultiplication.  Le rêve américain avec tous ses mythes, agents secrets, bandits, maisons, machines,  usines, progrès…  est convoqué mais aussi le cauchemar américain de la démesure, de l’uniformité, de la course  en avant, de l’abondance  infinie et envahissante.

Imaginaire  délirant mais critique angoissante, magnifique travail de représentation d’un rêve qui,  poussé jusqu’au bout de sa logique,  vire au cauchemar.