Espions

Espions
Meredith Costain
Traduit (anglais-Australie) par Valentine Palfrey
Gallimard jeunesse (discovery), 2011

 Une collection, des thèmes classiques et d’autres moins

Par Anne-Marie Mercier

Qu’est-ce qu’un espion ? les espions à travers l’histoire, les Rosenberg, Mata Hari… codes et messages chiffrés, KGB, M15, CIA… Mythes et réalités sont présentés avec une maquette efficace proche de la collection Gallimard – découvertes, de belles photos et de courts textes.

On peut s’interroger sur cette vogue du thème des espions (en fiction comme en documentaire), publié ici dans cette collection au même rang que les château forts, dinosaures et autres classiques du documentaire pour la jeunesse. L’homme de l’ombre serait-il le héros moderne, reléguant aux oubliettes les anciennes valeurs héroïques ?

Le Chapeau de Philibert

Le Chapeau de Philibert
Agnès de Lestrade, illustrations de David Merveille
Rouergue, 2011

La tête verte… ?

Par Malvina Lair et Laura Limousin master MESFC Saint-Etienne

Comme souvent, Agnès de Lestrade a imaginé, dans cet album, I’histoire d’une personnalité atypique. En effet, le héros est un petit homme habillé tout de vert, qui se prénomme Philibert. Un beau matin, il décide de jardiner, au grand étonnement des passants. Et pour cause… Philibert vit en plein centre-ville ! Notre héros est-il fou, rêveur ou simplement  utopiste? A vous de le découvrir!

Tout au long de I‘histoire, nous partageons la bonne humeur de ce personnage farfelu, qui va s’approprier toute sa rue en y créant son jardin personnel. Ceci est loin de plaire à son voisinage mais fait le bonheur des enfants et donc du lecteur ! Grâce aux illustrations riches en détails et très colorées, celui-ci découvre petit à petit  les dégâts causés par Philibert.

David Merveille, avec ses personnages tracés à grands traits, multiplie les références et les clins d’œil qui ne cesseront de nous faire sourire, en nous donnant envie de partir à la recherche du détail passé inaperçu !

Le texte et les images sont indissociables pour saisir toute la portée humoristique du livre et le décalage qui en découle amusera tout aussi bien les enfants que les adultes. C’est ainsi que le lecteur assistera à la scène délirante dans laquelle notre jardinier arrose la robe à fleurs d’une  passante.  Grâce à son fameux chapeau, Philibert va faire une rencontre, à travers laquelle il va transmettre sa vision du monde et ainsi faire découvrir la rnétamorphose du paysage urbain en fresque printanière.

Cet album avec sa couverture « vert-pomme », ses jeux sur les mots et son ton léger, fait vivre au jeune lecteur un moment poétique et humoristique.

Dragons de poussière

Dragons de poussière
Thierry Dedieu
Hongfei Cultures, 2012

Peint sur la terre et dans le ciel

par Anne-Marie Mercier

Thierry Dedieu renoue ici avec l’exploit accompli dans le Maître des estampes (Seuil, 2010), en le portant à un degré encore supérieur : les noirs des encres sont superbes et mis en valeur par les petits personnages colorés qui apparaissent encore plus insignifiants face à elles. La fable est belle et poétique ; elle appelle les artistes à la modestie par son esprit de renoncement et de réflexion sur l’art et l’éphémère. Des textes en forme de Haikus célèbrent les esprits des saisons. Tout cela est très « zen ».

Mais les dragons, fussent-ils de poussière, sont bien là pour attester de la grandeur de l’artiste : qui s’abaisse est relevé. Chapeau l’artiste !

Comme on respire

Comme on respire
Jeanne Benameur
Thierry Magnier, 2011

Sidération, obstination

Par Anne-Marie Mercier

« Vous, moi, nous sommes chacun à notre poste. Nous veillons.
En chacun de nous veille l’enfant à la langue tue »

Ecrit pour « Un livre, une rose », opération qui fête la San Jordi et la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur de l’Unesco, ce livre-poème fait l’éloge de l’écriture mais de plus que cela. Penchée sur des dessins d’enfants marqués par la guerre, Jeanne Benameur écrit la souffrance de l’innocence et surtout de celle de ceux qui sont sans mots. Elle dit ce que peut l’écriture, à la fois rien et tout, face au malheur et à la cruauté des hommes, ce qu’elle peut pour les autres et pour elle-même.

La fonction de l’écriture : veiller, éclairer, consoler, savoir, refuser, continuer : écrire comme on respire, mais pas sans espoirs ni inquiétudes.

Mademoiselle Lune


Mademoiselle Lune

Cendrine Genin, Nathalie Novi (ill.)
Gallimard Jeunesse, 2011

« Mes mots sont quelque part »

Par Christine Moulin

mademoiselle luneMême si la littérature de jeunesse s’est  affranchie de beaucoup de tabous, certains sujets restent malgré tout rarement traités : la folie (avec toutes les précautions oratoires que mériterait l’utilisation de ce terme, cela va sans dire), et notamment la folie d’un parent, est de ceux-là (même si l’on se souvient de bouleversantes réussites comme Follede Bernard Friot, Thierry Magnier, 2002).

Tel est donc le thème de cet album, dont la splendeur graphique contraste avec la gravité du propos. Nathalie Novi, avec les couleurs chaudes dont elle a le secret (le rose Novi devrait exister, au même tire que le bleu Klein) a fait œuvre de peintre, proposant ses tableaux sur la « belle page », la bien nommée, en face du texte qui occupe celle de gauche, faisant de cet album plus un livre illustré qu’un album au sens strict.

La narration se fait sous la forme d’un monologue adressé à sa mère par Lune, ou Luna (pourquoi cette hésitation sur le nom?), le jour de son anniversaire, pour conjurer l’absence, l’écriture venant remplacer la parole, devenue impossible (« Parce qu’en vrai, je ne parle plus. On m’a dit d’arrêter de me faire du mal, alors j’ai arrêté de parler »). On apprend ainsi, à travers un récit rétrospectif mais mené au présent, le temps des blessures toujours vives, qu’un assistant social est venu arracher Luna à sa mère, que la douleur qui ronge celle-ci est de la sale espèce sinistrement nommée bi-polaire (« toi qui rigoles et pleures »), que Luna a été placée chez une vieille dame, Jeannine, dont la maisonnette ressemble à celle d’un conte de fées et que malgré les efforts de cette même pas sorcière, Luna s’enferme dans un mutisme désespéré. Puis, soudain, au moment où (seule exception à l’alternance faussement sage entre texte et illustration) l’image, tel un appel vers la liberté, se déploie sur une double page, tout en restant, il est vrai, écrasée par le texte qui la surplombe,  la maman de Luna vient la chercher: est-ce vrai? La petite fille semble en douter. Pourtant, elle écrit: « Pour me punir, sûrement, celui  qui m’a enlevée ne m’a pas ramenée chez Jeannine ». La fugue a bien eu lieu, générant une culpabilité d’autant plus compréhensible que la relation mère-fille est visiblement fusionnelle. Fusion mortifère car Luna s’enfonce dans ce qu’elle nomme sa « bulle ». Placée dans une autre famille, elle s’en sort, grâce à un « docteur qui fait dessiner ». Mais elle continue d’attendre…

L’analyse des sentiments, dans leur complexité, est esquissée sans pesanteur. L’écriture est belle, fragmentée par le silence, traversée par des fulgurances (« Non, je ne suis pas chagrin, maman »). On regrette d’autant plus, dans un texte qui a su donner une idée de l’ambivalence des sentiments de Luna à l’égard de sa mère, quelques banalités didactiques qui sont comme des corps étrangers, : « Les enfants ont droit qu’on leur explique. parce que, peut-être que, quand on sait, on souffre moins ». Justement, si ce livre émeut, c’est parce qu’il n’explique pas trop.

Partie de pêche

Partie de pêche
Béatrice Rodriguez
Autrement jeunesse (Histoires sans paroles), 2011

Sans paroles, tout est dit

par Anne-Marie Mercier

Suite du Voleur de poule et de La Revanche du coq, cet album nous présente le renard et la poule (couple formé dans le premier volume) couvant leur premier œuf… Le frigo étant vide, c’est madame qui part à la pêche, confiant l’œuf au renard. On frémit… on a presque raison ! mais chut.

La partie de pêche de la poule se déroule comme les autres épisodes des merveilleuses histoires sans paroles : parcours « homérique », par monts, vaux et océans, enchainements, répétitions, accumulation, exagérations, humour, et retour à la maison, avec une surprise (des deux côtés).

Les Fruits de Lili

Les Fruits de Lili
Lucie Albon
L’élan vert, 2012

Des fruits… de saison

Par Caroline Reynaud master MESFC Saint-Etienne,

Comme avec les légumes de son potager, accompagnée de son ami Henri, Lili nous présente les fruits de saison au fil des mois. « Nous allons cueillir des fruits pour faire de délicieuses confitures. »

Les fruits de Lili est un album coloré et joyeux, pour les jeunes enfants (à partir de deux ans) dans lequel, à I’image de ses albums de la collection Du bout des doigts, Lucie Albon propose des illustrations claires et minimalistes réalisées avec les empreintes de ses doigts et de ses mains. Les couleurs vives de cet album donnent une atmosphère légère et sucrée.

Les enfants peuvent s’identifier aisément à Henri et Lili, petites souris sympathiques et taquines qu’ils suivent dans leur aventure fruitée. Lucie Albon, dans un but éducatif, met en valeur la forme, la couleur, l’écriture du fruit et son usage à travers les saisons.

L’auteure révèle en fin d’album la technique qu’elle utilise pour représenter ses fruits. La marche à suivre est expliquée clairement et les enfants peuvent facilement se mettre au travail. Les fruits de Lili est un album intéressant qui permet aux jeunes enfants d’identifier avec plaisir les différents fruits que l’on peut cueillir et déguster au fil des saisons.

Alba Blabla & Moi

Alba Blabla & Moi
Alex Cousseau, Anne-Lise Boutin
Rouergue, 2011

Et eux ?

par Anne-Marie Mercier

« Un jour, ma bouche en a assez d’être ma bouche. Ca ne lui plait plus d’habiter mon visage. Elle a envie d’aller voir ailleurs, de trouver peut-être une autre voix, une autre langue, un endroit avec des mots qui ne se bousculent pas. Alors ma bouche emporte mes sourires et mes grimaces, et elle disparaît sans rien dire. »

Le personnage, dans un décor pâle et sombre, erre, ne disant rien, ne souhaitant rien. Parfois, il rencontre sa voisine qui elle parle sans cesse et introduit la couleur rouge dans son monde. Il finit par en avoir assez d’être sans voix et retrouve sa bouche… dans celle d’Alba (forcément, avec deux bouches, on parle pour deux !).

Cette fable, qui évoque la perte d’une bouche pour dire l’enferment d’un garçon dans le silence, sera-t-elle comprise par de jeunes lecteurs ? et comment ? Autant dire que le public idéal est à chercher dans une tranche d’âge plus élevée, celle des adolescents taciturnes, justement. Mais gouteront-ils les belles illustrations d’Anne-Lise Boutin, simples et franches ?

Presque ado

Presque ado
Charlotte Moundlic
Thierry Magnier, Collection Petite poche,  2011

 Mon  corps  se transforme, où me cacher ?

                                                                                                       Par Maryse Vuillermet

Raphaëlle  commence mal sa journée car la boulangère la prend pour un garçon. Et puis, deux petites boules et des poils affreux apparaissent sur son corps, elle ne sait plus où se cacher.  Pour son entrainement de handball, elle met un maillot de bain très serré qui comprime ses petits boules et un  survêtement très large qui cache tout. Mais elle ne peut dissimuler sa colère qui  jaillit  en larmes. Sa mère et son père la comprennent mais ne peuvent pas la consoler. Son entraîneur Marjorie lui parle, sa mère lui achète de belles baskets et une brassière et elle gagne son match, la  journée se termine mieux qu’elle n’a commencé, la vie n’est pas si horrible.
Un petit livre sur un sujet peu abordé qui doit parler aux fillettes.

Me voici

Me voici
Friedrich Karl Waechter
MéMo,  2010

Et le matou revient…le jour suivant…

Par Christine Planchette master MESFC Saint-Etienne

La première de couverture est une aquarelle représentant un chat qui appuie sur un bouton, ce qui met en scène le titre de I’ouvrage, « me voici ». La quatrième de couverture montre ce même chat en train de dormir dans un lit.

Puis trois mots : un drame

                         une renaissance

                         une rencontre

Il n’y a alors pas beaucoup d’indices sur le contenu de cet album, mais la tendresse des aquarelles et la puissance évocatrice de ces mots donnent envie d’aller plus loin. La couleur apparaît : trois queues de chats différentes et un texte minimaliste : « nous étions trois. » Puis sur double page, une aquarelle : une famille de chats photographiée sur la plage. Ils sont « arrivés en août. » Ils venaient s’ajouter aux « quatre » arrivés en mai. La famille est trop nombreuse….

Que faire lorsqu’une famille de chats est trop nombreuse ? On en élimine quelques-uns et souvent par noyade ! Ces chats, qui nous sont montrés comme des gosses, sont fourrés dans un sac par des pêcheurs et jetés au large des côtes.

Arrivé mortelle d’un requin-chat. Un seul chaton survit et finit dans le garde-manger du requin. Changement de décor et mise en scène théâtrale. Tuer le tueur et se nourrir de sa chair pour devenir plus fort.  Sauvé, il arrive sur une plage et prend un ticket de train. Fin du voyage ! Il descend et erre dans les rues. « …j’arrive devant une maison, j’appuie sur le bon bouton, tu m’ouvres. Quel bonheur. Me voici. » Cet album nous raconte de manière bouleversante et dérangeante I’histoire de cet enfant-chat qui se bat pour la vie.

Le « tu » de la narration s’adresse à la famille retrouvée, mais aussi à nous lecteurs, qui ouvrons notre porte, en ouvrant le livre, à ce petit chat humain que nous voudrions prendre dans nos bras. Les aquarelles de cet album sont extraordinaires, tant par les regards très expressifs que par les postures des personnages, qui en disent long.

C’est un album hors norme, une énigme. Un texte minimaliste, où tout ce qui est suggéré rend l’histoire encore plus forte. Elle nous transporte dans le voyage de la vie à travers le parcours de cet enfant-chat qui se battra et se débattra pour survivre à l’abandon, à la mort, et retrouver le chemin qui mène à un être aimant.

C’est un album marquant, qu’on n’oubliera pas de sitôt, l’histoire d’un chat humain, trop humain, enfant, trop enfant…