A bas les bisous

A bas les bisous
Thomas Gornet – Illustrations Aurore Petit
Rouergue

Embrassez qui vous voulez ?

Par Michel Driol

abasKaï, du haut de ses 9 ans, décide que, pour passer du côté des grands, il ne veut plus de bisous. Il va serrer des mains. Ses parents tentent de discuter avec lui. Rien n’y fait. Jusqu’à la rencontre d’un nouvel élève, Pascal, endeuillé par le décès de son grand-père.

Ce roman rythmé – à la fois roman familial et roman de cour d’école – aborde le thème de l’amour, de l’affection et de leurs manifestations à partir de la position extrême de Kaï. Pour lui, les bisous, c’est mouillé, et c’est peut-être bon pour consoler les bébés, pas les grands. Il pense pouvoir s’en passer. Il n’en voit pas tous les aspects : consolateurs, marques d’affection, rassurants, tant qu’il n’est pas confronté à la douleur de Pascal, à ses pleurs, et à sa recherche d’un baiser désormais impossible de son grand-père. Cette fin évite le cliché un peu convenu du premier amour qui donnerait le gout des baisers, et met en lumière, au contraire, le rôle de la tendresse et de la fraternité, même si elles s’expriment de façon pudique et maladroite, sans qu’il soit besoin de mots – difficiles à trouver à cet âge. Le héros-narrateur, attachant, confronté à des sentiments complexes, va ainsi comprendre que grandir, ce n’est pas renoncer à ce qu’on était avant.

Les illustrations soulignent avec discrétion le texte sans en prendre la place.

Un roman qui, avec une grande simplicité, montre un personnage touchant, pris entre jeux de cour de récré marqués par la science-fiction de pacotille  (pelleteuse nucléaire et ondes à haute tension) et sentiments humains, trop humains…

 

 

 

 

L’invité surprise

L’invité surprise
Géraldine Barbe
Rouergue

Devine qui vient à ton anniversaire, maman !

Par Michel Driol

inviteEtre fils d’une famille « normale », avec une sœur gothique, et des parents profs, ce n’est pas le fun pour Louis, Certes, il y a de bons côtés, comme les vacances au ski. Mais la visite d’expos, l’écoute de chanteurs aussi ringards que Jo Dassin ou Benjamin Biolay, et la télévision parcimonieuse, c’est trop ! Surtout quand, dans la classe, d’autres sont nés au Vietnam, ou ont une mère brésilienne. Ce sont surtout les enfants de divorcés que Louis envie :  deux familles, de nouveaux frères et sœurs, une nouvelle vie, plus de libertés… Une seule solution : faire en sorte que ses parents divorcent. Et Louis va tout faire pour que ce plan diabolique s’exécute… jusqu’à inviter Benjamin Biolay, ex-camarade de classe de sa mère, pour son anniversaire !

Voilà un premier roman avec un angle original : d’habitude, le divorce en littérature jeunesse est surtout vu comme une épreuve, la famille unie restant le modèle. L’auteure montre un jeune garçon en passe de perdre ses repères en souhaitant que ses parents divorcent, tout en continuant de s’aimer : Qu’est-ce que s’aimer ? La routine est-elle à l’opposé de l’amour ? Où est le bonheur ? Avec humour, ce récit à la première personne – le narrateur est, bien sûr, Louis – montre les désarrois du héros, sa naïveté et sa bonne foi, sa rouerie dans l’invention d’un plan étonnant que ne renierait pas Marivaux pour faire en sorte que ses parents tombent amoureux chacun d’une autre personne. La morale – en grande partie énoncée par Benjamin Biolay, guest star de cet ouvrage – est une leçon de sagesse et permet au héros de grandir et de comprendre un peu de la complexité des sentiments et du monde des adultes.

Un roman léger et drôle, qui ne manquera pas de conduire ses lecteurs à se questionner…

 

 

Le Loup à la bonne odeur de chocolat

Le Loup à la bonne odeur de chocolat
Paule Battault / Maud Legrand
L’élan vert

Doukipudonktan

Par Michel Driol

Loup odeur chocolat-COV-GC2.inddLoulou, petit loup, sent bon le chocolat… mais tout le monde se moque de lui. Alors, pour effacer cette odeur, il se roule dans un ruisseau bien pollué, dans la boue et dans du cambouis. Ayant repris confiance en lui, il croque quelques animaux. Mais cette nouvelle odeur pestilentielle attire à nouveau les moqueries, et Loulou déprime jusqu’à ce qu’un oiseau lui révèle qu’il sent mauvais. Alors Loulou prend un bon bain et se décide à assumer son odeur de chocolat.

Sur des sujets graves – estime de soi, regard des autres, différence, odeurs corporelles, hygiène et pollutions diverses de la nature, les auteures réalisent un album léger et plein d’humour. Humour du texte, Loulou passant pour un loup de Pâques, l’oiseau s’exclamant « Tu pues, toi »… Humour aussi du texte qui n’hésite pas à s’adresser au lecteur, avec le retour des « Oh non ! Que fait Loulou ? ». Humour des illustrations : même les lapins du papier peint de la chambre de Loulou s’éloignent de lui, Loulou est sans arrêt représenté entouré de carrés de chocolat ou de taches de couleur signifiant sa mauvaise odeur… Légèreté du personnage de Loulou, loup sympathique et naïf, cherchant à s’intégrer, ne comprenant pas ce qui lui arrive, comique malgré lui avec son arête de poisson mort sur la tête…

Un album qui invite tout simplement à s’accepter soi-même, et à accepter les autres, quels que soient leurs bruits et leurs odeurs…

 

Les affreusement sombres histoires de Sinistreville

Les affreusement sombres histoires de Sinistreville
Hubert très très méchant
Christopher William Hill
Flammarion

Fais aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse.

Par Michel Driol

sinistrevilleSinisitreville… rien que le nom fait frémir ! Sur le plan de la ville, à l’ouverture du roman, on relève l’Allée de l’Empoisonneur ou la maison de redressement pour enfants inadaptés… Hubert a la chance d’être admis à l’Institut tant convoité, dont les méthodes d’éducation semblent sorties d’un roman de Dickens… Alors qu’il est brillant élève, le directeur, par brimade, l’accuse de tricherie, lui interdit d’avoir le violon de prestige, et le renvoie. Du coup, toute la famille entre en dépression, car elle est chassée de son logis et de son emploi par le tout puissant Institut. Cela suffit pour déclencher une envie de vengeance chez Hubert, qui ligote un des professeurs… lequel sera retrouvé mort quelques jours plus tard. Puis Hubert décide de supprimer, par des méthodes de plus en plus sophistiquées, les autres professeurs, avant d’être capturé par la trahison de la seule fille sympathique…

Le décor décrit est particulièrement  sinistre : on y travaille dans des usines de colle pestilentielles,  Les officiers aimés par la gouvernante sont tous morts tragiquement,  on boit de la bière tiède…, et le cimetière est bien sûr un des hauts lieux du roman.  Hubert trouve du travail chez un volailler et y apprend à tuer les poulets… Bref, on assiste à un summum du sombre, du glauque et du gothique, dans la lignée de certains romans ou dessins animés qui peignent aussi un univers sans gaité. Mais le tout est raconté avec un humour particulier, noir et grinçant.

Certes, mais faire d’un enfant de douze ans un meurtrier  ingénieux, sans remords, cela pose problème. Les professeurs de l’Institut, à l’exception d’un qui se fait renvoyer, sont certes des notables tout puissants, usant de leur pouvoir pour terroriser et martyriser les enfants qui leur sont confiés. Mais est-ce suffisant pour justifier le désir de vengeance personnelle à travers des meurtres perpétrés de sang-froid, avec préméditation, et un certain sadisme ? La question morale mériterait au moins d’être posée. Le personnage féminin d’Isabella s’avoue à la fin tout aussi amoral que celui d’Hubert, pour avoir le violon en sa possession. Seul le professeur Lomm et, dans une moindre mesure, les parents d’Hubert apparaissent comme positifs.

L’imaginaire, la légèreté du ton, l’humour, permettent-ils de subvertir les valeurs ?

 

Princesse Lulu et monsieur Nonosse

Princesse Lulu et monsieur Nonosse
Piret Raud

Traduit (estonien) par Jean-Pascal Ollivry
Rouergue, 2014

Le secret de mon père

par François Quet

6049 Quel livre sympathique, inattendu et drôle ! Tout commence par la rencontre entre Lulu, la petite princesse d’un royaume ordinaire (comme il y en a des dizaines sans doute dans la littérature pour la jeunesse) et de M. Nonosse, un squelette habituellement installé dans le placard du roi, où il surveille scrupuleusement le coffret que lui a confié le souverain.

Que se passe-t-il ensuite ? D’abord (et surtout) un véritable roman d’aventure, avec des disparitions, des enlèvements et des séquestrations, une enquête policière, des quiproquo et des méprises qui pourraient être fatales, des masques et des travestis, des poursuites, des évasions et pour finir des arrestations. Bref, le lecteur est tenu en haleine pendant un peu plus de 200 pages et s’il a hâte de connaître la fin de l’histoire, il ne peut que la voir arriver avec tristesse. On n’a vraiment pas envie que le livre s’arrête. Ce n’est pas une mince qualité que de savoir raconter ainsi, pour de jeunes enfants, un récit aussi échevelé.

Mais comme le titre le suggère (et comme la couverture l’annonce également), les aventures de la Princesse Lulu et de son compère le squelette, si prenantes soient-elles, sont tout à fait extravagantes, c’est-à-dire qu’elles nous éloignent de notre univers raisonnable et nous invitent au contraire à divaguer dans un monde aussi improbable que farfelu. Un squelette n’est pas un fantôme, c’est un squelette, quoi de plus naturel ?.  Déguisé en femme, le visage ceint de bandelettes comme celles de l’homme invisible et les yeux cachés par une voilette, l’anomalie de sa présence en ville passerait presque inaperçue, si un chien amateur de tibia ne croisait son chemin, et les deux héros ne se sortiraient pas du piège dans lequel un clochard irascible les a fait tomber, si une arête de poisson, courageuse et obstinée, n’entrait pas en scène. On voit que j’ai du mal à rendre compte d’une intrigue assez peu cartésienne ! Il serait certainement plus facile de parler de l’univers très ordonné du palais royal où Lulu aurait pu continuer à exister sagement, normalement, avec Madame la reine, sa gouvernante Mlle Jacinthe, les gardes et les repas à heures fixes. Seulement voilà, il a suffi d’un tube de dentifrice à l’oignon pour qu’on sorte des cadres établis et qu’un vent de folie souffle sur le royaume.

Reste à parler du secret du roi, celui sur lequel veille M. Nonosse et que je ne trahirai pas ici. Tout au long de ma lecture, j’ai bien cru qu’il s’agissait d’un Mac Guffin, un de ces prétextes mobilisés par Hichcock pour inspirer des actions trépidantes, un prétexte dont tout le monde se moque, parce qu’au fond et au bout du compte, il n’a pas vraiment d’intérêt : seuls comptent les événements qu’il suscite et peu importe ce que contient la boite à secrets, perdue, recherchée, et retrouvée après de multiples rebondissements. Eh bien, non ! Le secret du roi est très important et le découvrir va changer la vie de Lulu, changer la vie du royaume, changer le regard des sujets sur leur roi, et changer le regard d’une enfant sur son père.

Bref, il y a trois bonnes raisons d’aimer ce livre : il est passionnant, il est plein de fantaisie, et très, très loin d’être gratuit ou innocent.

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Elliot, super- héros

Elliot, super- héros
Cécile Chartre
Rouergue

Le super-héros qui murmurait à l’oreille des cochons d’Inde

Par Michel Driol

eliottChouchou, fayot, bon élève, Elliot voit sa vie basculer le jour où, pour épater  Lisa, il lance maladroitement le ballon dans la fenêtre du directeur. Pendant la punition, le soir, avec deux autres garçons, un néon de la classe explose. Comme dans la série Broken arms… Et cela suffit à donner aux trois punis des superpouvoirs : Elliot parle aux chats, Gaspard rote à volonté, et Robin se téléporte ! C’est la naissance de la bande de super-héros, prêts à sauver le monde, Robin(e) and co, qui arrivent le lendemain matin en tenue de super-héros…  Mais qui sauver ? La femelle cochon d’Inde de Lisa, qui s’est enfuie de la caisse dans la classe ! Cet exploit permettra à Elliot de décider d’apprendre à parler humain, pour les beaux yeux de Lisa !

Ce petit roman désopilant et plein d’humour est raconté à la première personne par Elliot, dans une langue orale juste  et  savoureuse.  Tout y est affaire de langage et de mots : la parole du  narrateur et celle des  enfants ont le pouvoir de faire naitre les superpouvoirs qui n’existent que par le fait de les évoquer, de les raconter… et d’y croire.  La « leçon » faite par Elliott à la maman  cochon d’Inde est un petit bijou d’éloquence et un hymne naïf et fort à l’amour maternel. Cécile Chartre dresse avec délicatesse et tendresse le portrait d’un garçon de 10 ans, ordinaire et naïf, qu’on devine vivre dans sa famille avec sa mère et sa sœur, élève solitaire à l’école qui n’attend que de trouver le chemin des autres.

Un roman drôle et sensible, ce n’est pas incompatible…

Bravo !

Bravo !
Ole Könnecke
Ecole des loisirs

Ils ont des poids ronds ou carrés…

Par Michel Driol

bravoDeux enfants vont au cirque, prennent leur ticket à la caisse, et racontent le spectacle. Le directeur les accueille, puis se succèdent, au fil des doubles pages, les numéros du cirque traditionnel : les acrobates, l’homme le plus fort, le dresseur de chevaux, le dompteur, le plongeur, l’homme canon, les clowns. Soudain un incendie éclate. Les deux enfants l’éteignent, au grand soulagement de tout le monde.

Une histoire simple, dans laquelle les personnages sont tous des animaux : difficilement identifiables pour les deux enfants, oiseaux pour les acrobates, hippopotame pour le plongeur… Animaux humanisés, portant vêtements et costumes de cirque. La représentation à laquelle on assiste fait succéder des numéros tantôt réussis, tantôt ratés, souvent improbables : l’hippopotame saute dans un minuscule seau d’eau, le dompteur traverse le cerceau à la place du lion, et le cavalier porte son cheval.  Histoire en randonnée, chaque double page commence par voici… et se clôt sur le « BRAVO ! » des enfants, suivi du rituel « Et maintenant », avant le renversement final où tous les « artistes » saluent les enfants d’un « BRAVO ! ». (A noter la qualité du texte de la traduction, simple et efficace, dû à Florence Seyvos)

Un album humoristique, voire loufoque et burlesque, coloré et animé. Il reprend les techniques de la bande dessinée dont la fameuse ligne claire et les vignettes. Mais celles-ci ne sont pas encadrées, ce qui donne plus de liberté pour jouer avec l’espace graphique, animer les doubles pages, et donner l’illusion du mouvement et du rythme du numéro présenté.

Bravo ! donne envie de retrouver le plaisir que l’on a, enfant, d’aller dans le monde magique du cirque, et d’y retrouver naïvement la joie et le bonheur.

La Vraie Fausse Histoire du Minotaure

La Vraie Fausse Histoire du Minotaure
Frédéric Laurent
Rêves bleus

Thésée le taiseux

Par Michel Driol

Mise en page 1Tout le monde connait l’histoire de Thésée, du fil d’Ariane et du Minotaure. Frédéric Laurent la revisite avec humour. D’abord en faisant de Thésée un taiseux : ne parlant pas, on le prend pour un étranger, un fou, et on le chasse. A son arrivée en Crète, on lui propose de chasser le Minotaure, et il se tait. Heureusement, d’un seul regard, sans parler, Ariane et lui tombent amoureux, et la fille du roi lui donne une pelote de fil rouge et lui transmet un message écrit. Il rencontre enfin le Minotaure, qui se révèle un être amical, bavard. Il raconte son histoire : affublé d’une tête de taureau, il a été victime de quolibets, et a chargé la foule… De ce fait, on l’a condamné à vivre dans le labyrinthe. Thésée et lui reviennent  chez Minos. Lors du mariage, ils souhaitent que tout miroir soit interdit en Crète.

Voici donc la rencontre de deux antihéros, rejetés l’un comme l’autre par la société, l’un pour ne pas parler (il ne dit qu’un mot dans tout l’album), l’autre pour délit de sale gueule. Deux antihéros que tout semble opposer : le muet et le bavard, le chasseur et la proie, mais qui se révèlent tous deux prisonniers du même labyrinthe aux marges de la civilisation. Le Minotaure n’a plus rien de l’être cruel du mythe, il est devenu, par force, herbivore, et n’a dévoré aucun des prédécesseurs de Thésée. Frédéric Laurent inverse donc complètement la signification du mythe, ne gardant que l’amour et l’intelligence d’Ariane qui permet à Thésée de sortir du labyrinthe.

L’humour se manifeste tant dans le texte que dans l’illustration. Par exemple dans l’allitération qui ouvre l’album « Thésée était taiseux » ou dans le conseil prosaïque d’Ariane « Ne prends pas froid ». L’illustration joue des cadrages (tête de taureau chargeant pleine page) ou du pastiche (le repas de noces est une allusion explicite à la Cène).

Bien sûr à réserver à ceux qui connaissent la vraie ( ? )  histoire du Minotaure et qui pourront apprécier les décalages qu’introduit l’auteur !

Touït Touït

Touït Touït
Olivier Douzou
Editions du Rouergue

Le ver et l’oiseau

Par Michel Driol

touit_touit_mUn ver sort de terre, coiffé d’un haut de forme, et affublé d’un nez. Un oiseau arrive, menaçant,  gigantesque par rapport au ver, qui rentre dans son trou. Entre les deux commence un combat, ponctué de grr, de touït, de pfff… L’oiseau souffle dans le trou du ver, devenant de plus en plus gigantesque à mesure que ses poumons se gonflent. Mais il ne parvient qu’à gonfler encore plus le ver, comme un ballon de baudruche. Et, bien sûr, c’est le minuscule ver, devenu énorme, qui fera peur à l’oiseau et qui l’emportera.

Voici un nouvel album sans texte de la collection Flippe-books du Rouergue (voir Plouf Plouf, de José Parrondo), qui met en scène deux protagonistes qui ne tiennent pas à se dégonfler, au sens propre ici. On retrouve bien sûr, dans cette nouvelle version du combat de David contre Goliath, l’humour, l’absurde, les gags et la chute des comics et des films muets. L’illustration, traitée en bichromie orange et noir, accentue l’expressivité des deux personnages : surprise, colère, perplexité, résolution…

Un album, proche dans l’esprit de certaines fables de La Fontaine,  dont l’humour ne laissera pas indifférents petits et grands…

Cour des miracles

Cour des miracles
Henri Meunier (texte) – Jean-François Martin (Illustrations)
Rouergue

Freaks, ou Compère, qu’as-tu vu ?

Par Michel Driol

courmiraclesLe narrateur discute avec tous les personnages improbables qu’il rencontre Cour des Miracles. Deux angelots marron, un éléphant dans un magasin de porcelaine, l’âme sœur, le sage cyclope de Catalogne, l’ornithorynque, une cartomancienne… Ceux-ci lui donnent des leçons de vie ou de sagesse, sa devise : « Pourquoi pas ? », des incitations « Essaye ! Sois touche à tout ». A la fin, le narrateur se retrouve sur le grand boulevard, dont on ne voit pas le bout, et s’y lance, content et rassuré.

Cour des Miracles, bien sûr, on ne rencontre que des monstres et des éclopés : un personnage qui porte sa tête dans son bras, un ours, un éléphant ou un ornithorynque humanisés, un cyclope chauve. Le narrateur lui-même perd dans les dernières pages sa rigidité pour s’onduler, comme une figure de papier. On part donc à l’exploration d’un univers imaginaire  mythique et inquiétant : les illustrations, aux dominantes marron et noir, renforcent ce côté sombre par la présence de nombreux murs en brique  qui enferment les personnages. Les vêtements – chapeau melon,  costumes noirs évoquent les années 20 : le dadaïsme ou le surréalisme.

Qu’est ce qui est beau ? Qu’est ce qui est normal ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? Comme dans la monstrueuse parade de Tod Browning, les monstres révèlent leur humanité, leur drôlerie, leur sagesse, leur esthétique  ou leur philosophie.

Le texte, d’une façon très poétique, joue avec la langue « Passer, c’est leur gagne-pain béni, aux anges ! », l’étoile éteinte « m’a confié ses feux, tous intérieurs ». Et ce ne serait pas forcer le texte que d’y lire un art poétique.

A la croisée entre la leçon de sagesse et l’exploration des faces cachées de notre inconscient, l’album nous laisse sur une fin ouverte, à la fois rassurante et inquiétante car le personnage est devenu lui aussi quelque peu mou… et monstrueux, partant à la conquête de la vie.

Un bel album, qui nous interroge sur nos différences, sur nos apparences et qui nous invite à aller au-delà des préjugés et à voir la part d’humanité et de douceur présente en chacun de nous.