Nichonnées fantastiques

Nichonnées fantastiques
Marion Cocklico
Grasset jeunesse, 2025

Fiertés nichonnes

Par Anne-Marie Mercier

Voilà les siens mis à l’honneur. Exhibés fièrement, colorés, variés, on les trouve de tous âges et de toutes formes, mais bien sûr en illustrations non réalistes et non en photos. Faut-il classer cet album dans la catégorie « documentaires », ou bien en poésie, en humour, en philosophie ?

C’est un peu tout cela. L’ouvrage est composé comme une encyclopédie, chaque double page présentant sur un fond coloré un mot titre accompagnant une paire de seins stylisée (sauf à l’entrée « Amazone », bien sûr). Les titres déclinent des âges (« enfance », « bourgeons », « fleurir »… « croissance », « décroissance » et enfin « lignes de vie »), des états (« imperceptible », « constellations », « racines », sculpter »…), des fonctions (« nectar » »), des processus (« changer »), des bizarreries…

Avec des techniques graphiques variées (collages, insertion de matières et peinture) Marion Cocklico nous emmène dans un univers gai qui montre que chaque poitrine est différente et doit pouvoir vivre sa propre vie, loin des injonctions de la mode, comme une partie d’un corps vivant.

Une Année

Une Année
Bernadette Gervais
La Partie, 2025

Les choses de la vie

Par Anne-Marie Mercier

Parmi tous les albums qui évoquent la question du temps, et surtout de la durée (voir sur lietje Combien de temps ? de Carine Prache), celui-ci est original à plus d’un titre. Tout en étant un documentaire, il est sans paroles : c’est donc à l’enfant, sans doute guidé par un adulte, de construire son savoir. Il est guidé pas à pas pour comprendre ce que signifie l’espace d’une année, entre le gâteau d’anniversaire à trois bougies de la première page et celui qui porte une bougie en forme de quatre à la dernière.
Vingt-quatre doubles pages présentent ce défilement à travers un cadre unique, celui d’une fenêtre qui donne sur le même paysage de campagne borné par des collines et des montagnes. Devant la fenêtre, sur une table, on voit un chat, des dessins en cours d’élaboration, des fruits et des légumes pour le repas, des livres, des jouets d’enfants… Le paysage fixe varie cependant avec les saisons, comme les éléments du repas : crêpes, cerises, figues, puis mandarines. Dans le ciel, les migrateurs arrivent, puis repartent. Les arbres fleurissent, se couvrent de fruits, perdent leurs feuilles… Un parasol apparaît, un tracteur passe, un feu d’artifice éclaire le ciel nocturne, un renard passe, puis un cerf ; la brume fait place à la neige. Le chat toujours à l’intérieur fait toute sorte de mines, prend des poses, pour finir à moitié caché dans une boite au moment où Noël se prépare. Il ajoute une touche de noir et de blanc dans cet univers très coloré et une touche tantôt comique tantôt tendre à cet exposé des plaisirs et des jours.
C’est un bel album au format original, allongé comme un calendrier, qui s’appuie sur de multiples détails. Il permet de nombreux jeux de recherche et d’associations (trouver où est l’éléphant, par exemple). Avec l’adulte, l’enfant pourra nommer ce qui l’entoure à chaque étape de l’année, anticiper les moments ou se souvenir d’autres, parler en somme.

L’Incroyable maison de la forêt

L’Incroyable maison de la forêt
Elena Selena
Didier jeunesse (col. « Piou Piou »), 2025

Bâtissons dans le bois

Par Anne-Marie Mercier

C’est Souris qui ouvre la série : elle s’affaire dans sa maison, une toute petite structure à une piècequi s’ouvre en pop-up. Elle dit à Hérisson qu’elle prépare « quelque chose de grand ». Hérisson la rejoint et, à la page suivante, la maison a gagné un étage. Avec l’arrivée d’Écureuil elle a deux nouvelles ailes ; celles-ci sont complétées, avec d’autres arrivées d’animaux, par des impostes, puis de nouveaux toits. La maison monte en hauteur, tandis que le paysage automnal se transforme en un hiver de plus en plus enneigé et que la nuit tombe peu à peu.
Toutes ces extensions dans le temps et l’espace se combinent avec subtilité autour de l’augmentation du groupe amical.
La maison dépliée laisse entrevoir à travers ses fenêtres un intérieur qui grandit peu à peu avec l’ajout de nouvelles pièces meublées et décorées (un salon, une cuisine, un grenier) tandis qu’on peut observer la progression de décors de Noël, jusqu’à la scène du sapin final dans le grenier qui nous fait entrer à l’intérieur du cadre, pour y retrouver tous les amis réunis.
C’est subtil, ingénieux et fort joli. Les pages cartonnées se succèdent en dépliant les maisonnettes qui deviennent de grandes datchas, blanches et bleues aux toits rouges, sur des paysages aux fonds de couleurs variées.

 

 

Bredouille

Bredouille
Agnès Domergue
Grasset jeunesse, 2025

Une maille à l’endroit, une maille à l’envers

Par Anne-Marie Mercier

L’album recense des tâtonnements, ceux son personnage qui bégaie, nommé justement Bredouille. Trouvant une pelote de laine rouge, il décide de la tricoter en chaussette (ce petit koala a des aiguilles à tricoter et connait la technique, on ne sait comment mais peu importe semble-t-il). La grenouille n’en veut pas. On recommence pour une libellule ; la couleur ne plait pas. L’écharpe sera trop serrée pour la chouette, pas assez douce pour les chatons, etc. Pour finir, la pelote se tricotera toute seule…
Les dessins sont charmants ; l’histoire, un peu emberlificotée (normal) et ténue, peine à démarrer et ne démarre pas vraiment.

Ararat

Ararat
Davide Cali, Claire Zaorski
Sarbacane, 2025

« Encore heureux qu’il ait fait beau… » : les aventuriers de l’Arche échouée

Par Anne-Marie Mercier

L’arche de Noé est une ressource courante dans la culture d’enfance, surtout à cause des animaux qu’elle a transportés : effet de liste pour s’endormir dans L’arche que Noé a bâtie de Henri Galeron (Les grandes personnes, 2022, chroniqué sur lietje)) , de surprise dans Les Étonnants Animaux que le fils de Noé a sauvés, de Alain Serres et Martin (Rue du Monde, 2001). Ici, c’est tout autre chose, l’histoire se passe à l’époque moderne, sans animaux (ou presque) et l’album vise un lectorat bien plus âgé.
1927, c’est l’année de l’exploit de Lindbergh. Davide Cali choisit de nous raconter un autre exploit de cette année, imaginaire celui-là, et présentant un échec. Un jeune géologue, nommé Charles-Antoine Lemoine, publie une annonce pour recruter des coéquipiers afin de chercher des traces de l’arche de Noé sur le mont Ararat, lieu sur lequel on a traditionnellement supposé qu’elle avait échoué. De nombreuses expéditions ont poursuivi le même but avec cette montagne comme lieu d’enquête et l’on trouve en ce moment sur le net (sans garantie de vérité scientifique…) le récit d’un projet du même type qui pourrait servir de trame à un récit fantaisiste.
Trois femmes répondent à l’annonce, à la grande surprise de Charles-Antoine : une libraire astronome amateur, une écrivaine qui ne se sépare jamais de son chat, et une institutrice, illustratrice, un peu naturaliste et championne de tir à l’arc ; le pauvre Charles-Antoine est un peu désarçonné…
Un peu à la manière de la chanson « La Marie-Josèphe » des Frères Jacques, les quatre coéquipiers s’embrouillent dans les préparatifs autour de questions de hiérarchie et de compétences avant de commencer leur expédition qui relève plutôt de la promenade et leur permet de découvrir tous les charmes et les désagréments du camping. La naïveté des protagoniste fait penser à celle de certains personnages de Jules Verne et l’humour règne à toutes les pages, y compris dans la résolution de l’histoire par abandon.
Les images sont bien servies par le grand format de l’album. Les couleurs douces, le style japonisant aussi bien qu’années 20. Les effets de superposition et l’insertion de dialogues lui donnent une allure très originale. Ce pastiche de récit d’exploration est très réussi. Drôle et poétique, il donne une belle place aux femmes et à la rêverie.

Combien de temps ?

Combien de temps ?
Carine Prache
Seuil jeunesse, 2025

Initiation à la relativité

Par Anne-Marie Mercier

Bien que l’album s’ouvre sur une vision du cosmos, ce qui pourrait être une figure imparfaite de l’éternité, il nous dit que tout change et que tout passe (comme les planètes et les galaxies elles-mêmes) : la lune ne reste pleine qu’une nuit, un nuage change en quelques minutes, un éclair luit en une fraction de seconde, alors que les montagnes s’érodent lentement.
La durée de vie des plantes et des animaux, que l’on a vue dans un grand album récent intitulé Une si longue vie, de Giulia Vetri (La Partie), varie : la praire d’Islande et le ginkgo durent des centaines d’années, d’autres ont une vie éphémère. Le temps se mesure aussi avec celui qu’il faut pour construire un nid, pour naitre, ou pour apprendre à marcher, avec de grandes variations selon les espèces (une heure et demi pour un poulain). Le livre se clôt sur les petits instants essentiels à la vie, le temps d’un souffle ou d’un battement de cœur.
Les illustrations faites aux crayons de couleur donnent de l’épaisseur à cette durée : le temps de remplir la page, pour ne pas laisser de blanc entre ces teintes chaudes et éclatantes et pour donner de l’épaisseur aux formes. On voyage dans le temps et dans l’espace, de prairie en forêt, de lac en montagne, et la vie est partout, chaleureuse et douce.

 

Une si longue vie

Les Deux Oursons

Les Deux Oursons
Jean-Louis Le Craver, Chloé Malard
Didier jeunesse (col. « à petits petons »), 2025

Encore un rusé renard

Par Anne-Marie Mercier

Deux oursons quittent leur mère pour courir le monde. Elle leur donne à chacun un baluchon contenant les mêmes choses pour leur premier repas.
Pour le second repas, ils tombent providentiellement sur un fromage tout rond, tombé sur la route et commencent à se disputer pour savoir comment faire deux parts égales. Renard survient… vous devinez la suite.
Ces oursons sont bien mignons. Ils sont très expressifs, le renard aussi.
Voilà un conte de plus où le rusé renard mange et les autres pas, quand ce n’est pas lui qui mange son interlocuteur (comme dans Roule Galette).

Compte sur moi

Compte sur moi
Miguel Tanco
Grasset jeunesse, 2025

Folle des maths

Par Anne-Marie Mercier

Une petite fille cherche sa vocation : elle voit les membres de sa famille passionnés, l’un par la peinture, l’autre par l’entomologie, un autre par la musique, et ses camarades de classe qui vont avec enthousiasme d’une « activité » à l’autre, mais elle ne se sent attirée par rien, sauf… les maths.
Elle les voit dans les structures de jeux du square, dans les ricochets sur l’eau, en faisant la cuisine, en visitant un musée de peinture… Elle nous montre que les maths sont partout. Les illustrations montrant cette fillette dans un décor simple et des activités quotidiennes rendront sans doute ces maths plus accessibles et désirables. L’album est avant tout pédagogique, mais a un certain charme grâce à elles.
Les pages finales récapitulent, dessins à l’appui, ce que sont les fractales dans la nature, les polygones dans les objets du quotidien, les formes, les trajectoires, les ensembles…
Et, bonus, il y a un QR code qui permet d’accéder à des propositions d’activités !

C’est l’occasion de rappeler le projet Myth et maths qui propose d’ »Explorer les maths autrement : ressentir, imaginer et partager pour mieux comprendre », notamment en s’aidant des contes.

Miguel Tanco avait publié chez le même éditeur un ouvrage intitulé « L’ Étincelle en moi » présentant la physique avec le même principe.

Le Monde t’appartient

Le Monde t’appartient
Ricardo Bozzi, Olimpia Zagnoli
Texte français de Christian Demilly
Grasset jeunesse (2014), 2020

Bravo… et encore bravo !

Par Anne-Marie Mercier

Comme les bonnes nouvelles se font rares, on n’hésite pas à reparler des annonces qui font du bien, d’autant plus que le message de cet album est intemporel et universel. Publié en 2013 à Londres, repris en français avec un beau texte / traduction de Christian Demilly en 2014 chez Grasset jeunesse, il a été republié chez le même éditeur en 2020.
Chaque propos cherche un équilibre entre la réassurance, l’affirmation du pouvoir de l’enfant sur le monde et la présentation des limites de ce pouvoir :
« Le monde t’appartient et tu appartiens au monde »
« Tu es libre. C’est une chance.  Tu es libre. Même s’il y a parfois des limites »
« Tu es libre de croire en ce que tu veux. Ton ami est libre aussi de croire en ce qu’il veut, ou de ne croire en rien ».
« Tu es libre d’aimer qui tu veux.  Et tu es libre de ne plus aimer. Si tu y arrives. Tu es libre d’être aimé. Ou pas. » […]
« Tu es libre d’être heureux. Mais ce n’est pas toujours facile ».
« Tu es libre d’être malheureux, aussi. Ce qui est beaucoup plus facile. Même si ça parait bizarre, ce n’est pas inutile d’être malheureux. Bien au contraire ».
Chaque double page est construite avec un jeu graphique simple et signifiant malgré son abstraction : rond vert sur fond blanc, rond blanc sur rouge fond rouge, petites formes colorées en désordre ou bien alignées, un fantôme pour la croyance, forme blanche sur fond vert, un ballon qui s’envole pour l’amour, une fenêtre fermée pour le désamour, une feuille de ginkgo dorée pour le malheur un parapluie rouge sous la pluie pour l’utilité du malheur…
Tout est subtil et intelligent, tout fait penser.
Le livre est à l’image d’une littérature pour la jeunesse qui fait confiance à son lecteur. Dans l’image, aucune forme, aucune couleur n’est gratuite; c’est un appel à déchiffrer le sens au-delà des mots. Cette littérature ne cache rien, ni difficulté, ni limites, mais affirme cependant la possibilité du bonheur et les ressources de la liberté.

Sous le pommier en fleurs

Sous le pommier en fleurs
Henri Meunier, Olivier Latyk
Grasset jeunesse, 2025

Mon ami l’hippopotame

Par Anne-Marie Mercier

Monsieur Bérard est un homme qui aime l’ordre. Sa vie est réglée comme une pendule. Il est comptable dans une banque, donc l’imprévu est exclu de sa pensée comme de sa vie, jusqu’au jour où son oncle Claude meurt en lui léguant son animal de compagnie, Arthur, un hippopotame.
Pris par le sens du devoir, Monsieur Bérard tente de faire face, et héberge l’animal dans son jardin, le nourrir. Mais bien vite, il constate que cela ne suffit pas : l’animal a besoin de davantage de soins, et surtout d’affection, de compagnie et de distractions.
Peu à peu la vie de Monsieur Bérard se transforme et l’on assiste à de nombreux épisodes cocasses : les deux amis faisant du ski à la montagne, le trajet de Monsieur Bérard vers son travail en centre-ville, à dos d’hippopotame, les promenades au parc où Arthur fait des blagues en imitant les chiens…
C’est toute une vie d’amitié, et enfin une ouverture à l’amour et à la naissance d’enfants. Mais, hélas, les hippopotames vivant moins longtemps que les humains, seule demeure la tombe de l’animal à la fin de l’album, une tombe sur laquelle un pommier a été planté en souvenir des jours de neige : Arthur adorait l’hiver alors que son ami préférait le printemps. Les pétales tombés du pommier en fleurs réunissent les deux saisons.
Les illustrations épousent le ton du texte : entre sérieux et humour, naïveté et poésie, elles nous font vivre la vie de ces amis et souhaiter d’avoir un oncle Claude  qui force à sortir du cadre étroit que l’on s’est donné.