Direction l’Antarctique. Le continent de glace qui bouillonne de vie

Direction l’Antarctique. Le continent de glace qui bouillonne de vie
Guillaume de Rémacle et Adrienne Barman

Helvetiq, 2026

 

Cap sur la banquise

Par Lidia Filippini

Tout commence dans une classe de primaire où Marc, guide d’expédition en Antarctique, vient présenter son travail. Devant l’enthousiasme des enfants, qui l’assaillent de questions, il décide de les emmener avec lui à la découverte du continent blanc. Les voilà partis en bateau, puis en zodiac, vers des aventures extraordinaires, celles de la nature à l’état pur. Ils vont rencontrer des manchots, des baleines, des phoques, des léopards des neiges, s’émerveiller devant leur beauté et en apprendre plus sur leur mode de vie. Ce voyage sera également l’occasion de découvrir Port Lockroy, une ancienne base scientifique devenue musée, où sont conservées les traces des travaux de ceux qui ont étudié le Pôle Sud entre 1944 et 1962.
Guillaume de Rémacle, l’auteur, est lui-même, depuis plusieurs années, guide d’expédition polaire. Mais il a aussi exercé des métiers encore plus farfelus, comme celui de facteur en Antarctique. À cette époque, il avait également reçu pour mission de compter les manchots d’une colonie pendant la période de la reproduction. Le jeune français explique avoir rencontré par hasard, lors d’un co-voiturage, une éditrice d’Helvetiq qui lui a donné envie de transcrire son expérience sur le papier. Il a choisi, dans ce documentaire, de centrer le regard sur la vie de la nature et non sur les activités humaines. « Ce livre, affirme-t-il, a pour but de montrer comment de la microalgue jusqu’à la baleine, tout le monde est connecté et a besoin les uns des autres pour vivre. » Si le sujet de l’homme est abordé, c’est pour alerter sur ses comportements néfastes : bruits des moteurs qui perturbent les communications des baleines, pêche intensive qui déstabilise les chaînes de prédation, etc. L’idée principale reste tout de même de mieux comprendre les animaux et leur écosystème car les comprendre, c’est les respecter.
Les informations scientifiques sont données en réponse aux personnages enfants qui posent des questions à leur accompagnateur. C’est donc une vision à hauteur d’enfants qui est proposée ici. Cela n’empêche pas le contenu d’être extrêmement riche – bien plus que celui de la plupart des (très) nombreux documentaires sur l’Antarctique qui paraissent chaque année.
Le lecteur désireux d’en apprendre davantage peut scanner un QR code permettant d’accéder à la page web du livre. On y trouve de nombreuses images et vidéos en lien avec l’Antarctique. L’adresse électronique de l’association Ocean youth academy apparaît également en fin d’ouvrage. Cette organisation à but non-lucratif se donne pour mission de « rendre l’éducation sur les océans accessible au plus grand nombre d’enfants possible » en fournissant « les récits et les outils pédagogiques nécessaires pour comprendre les merveilles de notre monde naturel et les protéger ».
Le choix de faire de ce documentaire une bande dessinée est intéressant. Cela crée une dynamique d’échanges entre Marc, le guide polaire (double de l’auteur), et les enfants de la classe (doubles du lecteur) qui explorent l’Antarctique. L’illustratrice suisse Adrienne Barman apporte sa touche colorée et son humour. Elle propose des personnages joyeux et pleins de vie qu’on a envie de suivre dans ce grand voyage. Enfin, comme toujours chez Helvetiq, le soin apporté à la mise en page, à la qualité du papier et de l’objet-livre en général rend cet ouvrage encore plus plaisant.

Les Aventures de Bouclette noire et de sa bande de chaussettes perdues

Les Aventures de Bouclette noire et de sa bande de chaussettes perdues
Justina Bednarek, Daniel de Latour (ill.)
Traduit (polonais) par Lydia Waleryszak
Hélium, 2025

Halte au recyclage, place à l’imagination !

Par Anne-Marie Mercier

La même équipe avait créé Les Aventures farfelues de dix chaussettes perdues (quatre droites et six gauches), chez Hélium, en 2024. On découvrait comment, mystérieusement, des chaussettes par milliers (millions) se trouvaient « veuves », ou « orphelines », dépareillées donc, sans que jamais la deuxième ne refasse surface. Tout était en place pour que l’on suive ces chaussettes évadées, et que le récit qui se déroulait dans un cadre plus ou moins réaliste s’évade lui aussi vers d’autres genres.
Les auteurs s’en sont donné à cœur joie : les personnages sont à nouveau des chaussettes. Chacune a son allure, son caractère et son histoire, et même son destin. Bouclette noire, comme tout bon personnage héroïque, suit une quête : elle part à la recherche de sa sœur, égarée et prend la fuite au moment où elle risque de finir à la poubelle (l’heure est au recyclage, à la « seconde vie » des objets) : elle part « vers la gloire, l’estime, l’amour, une chance de vivre la plus folle des aventures ».
Embarquée par hasard sur un bateau pirate, elle s’enfuit sur une coquille de noix, libère des chaussettes enfermées dans un sinistre bureau des objets et promises au recyclage avec bien d’autres objets trouvés. Elle les enrôle dans sa bande, chacune avec son histoire et ses manies. Poursuivies, d’une part par un commando de gants blancs, d’autre part par Pinkerton (chaussette détective), toute la bande échoue sur une île habitée par des smartphones abandonnés, « gardiens du temps perdu et des occasions ratées », voyage d’île en île, dans les airs, au fond des mers…
Philosophie, mythologie (propulsées dans le ciel les chaussettes rencontrent Cassiopée qui leur raconte son histoire), biologie (dans un palais sous-marin on apprend le cycle du dioxyde de carbone), sociologie (quand il découvre que Bouclette noire est une chaussette pour femme son second voit le monde s’écrouler, tant il trouvait son capitaine viril…), chaque étape de ce tour du monde amène une réflexion ou une découverte cocasse. C’est de plus en plus farfelu et très aventureux, brassant tous les genres littéraires – Si Bouclette noire fait penser à Barbe noire, les chaussettes perdues ne font-elles pas écho aux garçons perdus de Peter Pan, lui aussi hanté par les histoires de pirates?
Les illustrations cadrent parfaitement avec le style, loufoque, caricatural et drôle.

L’Arythmie des Papillons

L’Arythmie des Papillons
Sandrine Gaussein-Casanova
Risabela, 2025

Palpitant pulsant

Par Anne-Marie Mercier

Ce beau titre annonce bien la couleur du roman, énigmatique et poétique et surtout très rythmé. Le rythme tient autant au sujet qu’au style. D’entrée, on est saisi par des formules qui se répètent, et surtout par des onomatopées qui accompagnent la lecture. « Zip zzzzzip zip » est le bruit du boulier que tous les habitants de la Cité souterraine, bOuld’hOmmes et rOndelles, tiennent devant leurs yeux – le royaume est guidé par le calcul binaire et les probabilités. Finissant son travail de comptage, la jeune Antic lève son boulier (Clic), prend un tube de transport (Fiiiiii, … Ding ding, …Viou), sautille (tic tic) en rentrant chez elle, mais elle dévie de son chemin tout tracé en suivant un drôle de petit animal.
Comme Alice, elle tombe dans un lieu plus vivant que le sien, coloré, plein de danse et de musique, et surtout de papillons : les humains qui s’y trouvent leur sont mystérieusement liés et ce lien vital est une image de ce que Antic pressent en elle, elle qui cherche tout à coup à s’ouvrir. On retrouve l’idée présente dans la série de Philip Pullman, À la Croisée des mondes, dans laquelle chaque personnage est lié à un animal, et où des personnages cyniques cherchent à briser ce lien. Dans le monde d’Antic, c’est chose faite, les papillons ont disparu ; elle ignorait même qu’ils aient existé. Elle découvre ce qu’était le monde avant l’intervention du tyran : il a voulu anéantir le hasard et tout soumettre au calcul binaire. Elle apprendra aussi comment ses parents ont disparu en s’opposant à lui.
Sa grand-mère lui révèle toute l’histoire, celle de ses parents et celle du tyran qui, miné par un chagrin d’amour, voulut éliminer le rêve de tous les cœurs, y compris celui des enfants. « Le rythme du Papillon, dit-elle, c’est l’essence de la vie. La survie du Papillon, de notre puissance vitale, de notre poésie, c’est devenu leur combat. Tes parents se sont battus pour la Cité entière. Puis pour toi. » Le Papillon d’Antic la pousse à tenter de retrouver le lieu mystérieux de la fête et surtout de partir à la recherche de son mystérieux danseur pour lequel son cœur s’est mis à battre de manière désordonnée. Tout cela l’amènera à rejoindre la résistance alors qu’elle arrive à l’âge où l’on doit l’apparier à un garçon de manière aléatoire… je n’en dirai pas plus car on va de surprise en surprise, la plus belle étant l’énergie que ce livre dégage.
Il y a beaucoup d’originalité original dans ce roman: l’histoire, la typographie, l’utilisation du calcul binaire, la place de la poésie et de la danse et bien d’autres choses. Cependant, on retrouve aussi de nombreux thèmes classiques, comme la vision d’un monde futuriste opposant froide rationalité et énergie du vivant, la chute inopinée dans un monde autre, le secret d’un tyran, la quête de parents disparus, celle d’une fête étrange et d’un amour bizarre. Tout cela s’entremêle de bien belle façon.
Ce premier roman a été édité avec une cagnotte solidaire Ulule. Vous trouverez sur ce lien comment commander l’ouvrage, mais aussi un descriptif plus détaillé, une interview, un extrait, la bio étonnante de l’autrice, et bien d’autres choses intéressantes que je n’ai pas pu ou pas su développer.
Le nom de la maison d’édition, Risabela, est en rapport avec la technique d’impression utilisée, écologique et artisanale, la risographie.

 

 

Les Bidules chouettes (Gala, Amel, Edith)

Collection « Les Bidules chouettes » (Gala, la petite pomme rouge, Amel la canette, Edith la chaussette)
Julie Bullier
La Poule qui pond, 2025

Objets inanimés, super héros des enfants ?

Par Anne-Marie Mercier

Cette collection met en avant des objets du quotidien des enfants – ou de leur quotidien supposé par l’autrice, sociologiquement il y aurait de quoi travailler. Fonctionnant sur le mode de la série, avec une couverture cartonnée, de format carré, elle reprend des éléments du succès de celle des « Petites bêtes ».
C’est essentiellement, en dehors de la représentation de scènes somme toute assez banales, un festival de blagues : les chaussettes amoureuses « font la paire », à la fête foraine elles s’arrêtent au stand de barbe à papa chez Ginette et Moussa (seuls les adultes souriront au jeu de mot).
En revanche Gala, la petite pomme rouge rend visite à sa grand-mère, fonctionne bien avec des jeux de mots faciles à comprendre quand on est accompagné de la référence au conte : la petite pomme rouge, Gala, est trognon, sa grand-mère est Granny (Smith), elle rencontre un pot de conserve qui s’appelle Lou ;il y a un pépin…
Belle idée, parfois un peu décevante mais les enfants qui aiment l’animation d’objets du quotidien se régaleront et les dessins sont… trognons !
Et il y en a plein d’autres, fruits et légumes compris 

Chez les 3 ours

Chez les 3 ours
Claire Brun
Gallimard jeunesse, 2025

Mais où est Boucle d’or ?

Par Anne-Marie Mercier

Dans ce joli objet en carton souple, coloré, où des images stylisées évoquent une maison et, comme il se doit, trois personnages de tailles différentes, on parcourt l’espace en soulevant des rabats, des « flaps », en actionnant des tirettes.  On parcourt d’abord la forêt, puis la maison elle-même : fenêtres, cuisine, salon, escalier, chambres de grand et moyen ours et de petit ours…
Toute sorte d’objets qui meublent nos vies sont évoqués par le texte : on peut essayer de les nommer et de les retrouver à l’image, ou simplement savourer l’évocation de cet univers idéal, aux couleurs douces, bien organisé.
Mais à chaque étape se pose la question de savoir où est Boucle d’or : on la trouvera finalement, mais pas sous la forme qu’on croyait. Décidément, cette Boucle d’or est bien envahissante : chassez-la, elle reviendra… et remplira nos étagères encore et encore, pour notre grand plaisir.

 

Félix et le voleur de vœux

Félix et le voleur de vœux
Rachel Chivers Khoo

Traduit (anglais) par Aurélien d’Almeida
Didier Jeunesse, 2025

Toujours croire en ses rêves !

Par Pauline Barge

Félix habite à Whittlestone, une ville dans laquelle tout le monde vit heureux. Un comble pour le jeune garçon qui n’a plus vraiment le moral ces derniers temps… Il se sent seul et inutile, sans compter que sa grande sœur, Rebecca, s’éloigne de plus en plus de lui. Il décide de jeter une pièce dans la fontaine de la place pour faire un vœu, espérant que les choses s’arrangent. C’est alors qu’il aperçoit un drôle de bonhomme, à l’allure surprenante et singulière… Il se présente comme Rufus Bigorneille, un Exauceur de vœux ! Il lui apprend qu’à Whittlestone, tous les vœux se réalisent. Cependant, il a besoin de Félix, car une cruelle créature fait disparaître les vœux, et le jeune garçon est le seul à pouvoir l’aider…

Après Ma Voisine la magicienne, Rachel Chivers Khoo nous plonge aux côtés de personnages attachants dans un nouveau monde merveilleux et original. La lecture est agréable, bien équilibrée entre l’univers magique, le suspense et l’émotion que dégage l’histoire. Si Félix vit une aventure surprenante et pleine de rebondissements, le roman est profond et arrive à faire ressentir de forts sentiments en quelques centaines de pages. Sans être moralisateur, le récit est touchant dans sa réflexion autour de la solitude et de l’espoir, et apportera sans doute du réconfort aux jeunes lecteurs qui manquent de confiance en eux-mêmes.

La mise en page aérée et les nombreuses illustrations font de Félix et le voleur de vœux un roman facile à lire et très accessible. L’histoire est peut-être un peu rapide, avec un rythme soutenu qui ne s’attarde pas sur le détail superflu, mais elle reste vivante et agréable. C’est donc une lecture qui plaira aux plus jeunes par son caractère magique et ses pointes d’humour, tout en étant percutante par sa douceur et sa simplicité à parler de sujets plus difficiles. Les jo

lies illustrations de Rachel Sanson apportent une dimension plus forte à l’histoire. La lecture est ponctuée de détails bienvenus et d’une transcription de l’imaginaire de l’autrice très fidèle dans les dessins.

L’évasion

L’évasion
Vincent Broquaire
(les grandes personnes), 2026

Ah!

Par Anne-Marie Mercier

Pour cette échappée, il fallait bien un format exceptionnel comme celui de cet album, souple et blanc. Sur les pages blanches, on ne verra que les silhouettes de tout petits personnages habillés de noir, hommes et femmes. On les voit sauter, courir, se propulser de toutes les manières possibles pour tenter de s’évader, croit-on – mais c’est bien ce qu’indique le titre – du monde blanc de la page.
Des découpes et des trompe-l’œil donnent à cette page l’allure d’un rideau de théâtre qui se gonfle se rétracte, se déplie. Les personnages s’aident d’un fil qui traverse la page du haut en bas pour tenter d’ouvrir ce rideau, par le côté, par le haut, par le bas, en y grimpant…, tout cela en vain. D’autres s’aident d’une perche, autre mince trait noir remplaçant la corde souple, pour se propulser. D’autres d’un canon qui les envoie vers les hauteurs. Une grande échelle, un balai, tout est bon.
Les tentatives s’achèvent par un succès, la page/planche se repliant pour découvrir un ciel noir étoilé. En fait, c’est encore un autre rideau de scène, constellés de petites ampoules. Les acteurs sont peut-être des machinistes. Ils ont terminé leur travail et décrochent les ampoules avant de quitter la scène. Mais alors, où se trouve le réel, la vie ? Ici même
Ce qu’on imaginait comme une évasion est un renversement de décor, un basculement de l’espace plan et blanc de la page vers un espace en trois dimensions. Le lecteur a été plongé dans une illusion et c’est lui-même qui s’évade et se déplace en changeant en permanence de perspective.
Superbe travail graphique utilisant intelligemment les ressources des découpes et des (faux) pliages, il éblouira les amateurs et permettra aux jeunes lecteurs de mettre en œuvre tout un vocabulaire pour nommer les mouvements et s’extasier sur la magie des retournements.
D’après le communiqué de presse,  « A travers cet ouvrage singulier et plein d’humour, l’auteur nous pousse à repenser ce qu’est un livre, et ce qu’il contient réellement « , à méditer ! Le logo de la maison d’édition modifié sur la couverture indique bien le propos : il dynamite les cadres.

Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit du coréen par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.
On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.
Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »
Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

 

 

La Cité des lettres

La Cité des lettres
Jonas Tjädeer, Maja Knochenhauer
Traduit (suédois) par Catherine Renaud
Rue du monde, 2025

Habiter les lettres

Par Anne-Marie Mercier

Les éditions Rue du monde méritent bien leur nom, ici c’est à plus d’un titre.
Quelle bonne idée tout d’abord, d’avoir traduit du suédois ce bel album ! C’est aussi un abécédaire qui ne se contente pas de lister les lettres accompagnées de noms d’animaux commençant par chacune d’elles (Ara, Baleine, Eléphant, etc.). Il ouvre sur une véritable «cité»: chaque lettre, présentée en grand sur la page, a la forme d’un bâtiment et prend le nom de celui-ci : A comme atelier, B comme bibliothèque, C comme château, D comme dépôt-vente, E comme Électrique (centrale), F comme Ferme… On s’éloigne donc de la liste préconçue et éloignée du quotidien des enfants pour rejoindre le réel et l’élargir (la centrale électrique ne fait pas partie de l’horizon de tous, et pourtant…).
L’intérieur de la lettre-bâtiment est présenté en coupe, comme une maison de poupée. L’atelier est un espace lumineux sous un toit pointu comme un A, les rayonnages s’empilent dans les différentes branches du B de la bibliothèque, un escalier monumental épouse la courbe du C château… Ces espaces sont peuplés de petits personnages en accord avec le lieu.
La tradition est pourtant respectée, comme un clin d’œil : on trouve aussi des animaux parfois incongrus dans le lieu, comme le flamant rose dans la ferme – on devine pourquoi : ils reprennent ainsi la tradition de l’abécédaire et un autre jeu consiste à cherche l’animal insolite et à vérifier la correspondance de son nom avec la lettre du lieu.
L’ensemble est fin et délicat, extrêmement élégant.

Le Presque Dernier Dinosaure

Le Presque Dernier Dinosaure
Barroux
Seuil jeunesse, 2025

L’ancêtre d’Elmer

Par Anne-Marie Mercier

L’album de Barroux présente ce qui pourrait être les derniers jours du dernier des dinosaures. On le voit se promener dans les feuillages, discuter avec des oiseaux, se faire rincer par la pluie, grelotter de froid… Sa solitude n’a rien de triste.
Le corps du dinosaure, juste tracé et répété à l’identique de page en page, varie : rayé par la pluie, entouré de brouillard ou de nuit, incliné… Ce corps apparait aussi comme ce qui enveloppe un squelette. Il peut aussi devenir bleu de froid, rouge à pois (à cause des piqures de moustiques), rayé les jours de fête… Il ressemble un peu à l’éléphant Elmer avec ses couleurs variables. Ainsi, l’album est autant un jeu graphique qu’une histoire pour les  petits (c’est un album cartonné).
Finalement, on voit Dino se dédoubler, avec l’apparition d’un autre lui-même : même silhouette, même taille, couleur différente. Dino 1 et 2 se multiplient ensuite, avec des petites silhouettes identiques mais réduites, fondant une famille très nombreuse. Voilà que les dinos pullulent alors, faisant mentir l’extinction annoncée. Ainsi, l’art reconstruit ce qui s’effondre et la vie demeure quand elle s’efface dans le réel. Belle leçon, merci Barroux !