Compte sur moi

Compte sur moi
Miguel Tanco
Grasset jeunesse, 2025

Folle des maths

Par Anne-Marie Mercier

Une petite fille cherche sa vocation : elle voit les membres de sa famille passionnés, l’un par la peinture, l’autre par l’entomologie, un autre par la musique, et ses camarades de classe qui vont avec enthousiasme d’une « activité » à l’autre, mais elle ne se sent attirée par rien, sauf… les maths.
Elle les voit dans les structures de jeux du square, dans les ricochets sur l’eau, en faisant la cuisine, en visitant un musée de peinture… Elle nous montre que les maths sont partout. Les illustrations montrant cette fillette dans un décor simple et des activités quotidiennes rendront sans doute ces maths plus accessibles et désirables. L’album est avant tout pédagogique, mais a un certain charme grâce à elles.
Les pages finales récapitulent, dessins à l’appui, ce que sont les fractales dans la nature, les polygones dans les objets du quotidien, les formes, les trajectoires, les ensembles…
Et, bonus, il y a un QR code qui permet d’accéder à des propositions d’activités !

C’est l’occasion de rappeler le projet Myth et maths qui propose d’ »Explorer les maths autrement : ressentir, imaginer et partager pour mieux comprendre », notamment en s’aidant des contes.

Miguel Tanco avait publié chez le même éditeur un ouvrage intitulé « L’ Étincelle en moi » présentant la physique avec le même principe.

Le Monde t’appartient

Le Monde t’appartient
Ricardo Bozzi, Olimpia Zagnoli
Texte français de Christian Demilly
Grasset jeunesse (2014), 2020

Bravo… et encore bravo !

Par Anne-Marie Mercier

Comme les bonnes nouvelles se font rares, on n’hésite pas à reparler des annonces qui font du bien, d’autant plus que le message de cet album est intemporel et universel. Publié en 2013 à Londres, repris en français avec un beau texte / traduction de Christian Demilly en 2014 chez Grasset jeunesse, il a été republié chez le même éditeur en 2020.
Chaque propos cherche un équilibre entre la réassurance, l’affirmation du pouvoir de l’enfant sur le monde et la présentation des limites de ce pouvoir :
« Le monde t’appartient et tu appartiens au monde »
« Tu es libre. C’est une chance.  Tu es libre. Même s’il y a parfois des limites »
« Tu es libre de croire en ce que tu veux. Ton ami est libre aussi de croire en ce qu’il veut, ou de ne croire en rien ».
« Tu es libre d’aimer qui tu veux.  Et tu es libre de ne plus aimer. Si tu y arrives. Tu es libre d’être aimé. Ou pas. » […]
« Tu es libre d’être heureux. Mais ce n’est pas toujours facile ».
« Tu es libre d’être malheureux, aussi. Ce qui est beaucoup plus facile. Même si ça parait bizarre, ce n’est pas inutile d’être malheureux. Bien au contraire ».
Chaque double page est construite avec un jeu graphique simple et signifiant malgré son abstraction : rond vert sur fond blanc, rond blanc sur rouge fond rouge, petites formes colorées en désordre ou bien alignées, un fantôme pour la croyance, forme blanche sur fond vert, un ballon qui s’envole pour l’amour, une fenêtre fermée pour le désamour, une feuille de ginkgo dorée pour le malheur un parapluie rouge sous la pluie pour l’utilité du malheur…
Tout est subtil et intelligent, tout fait penser.
Le livre est à l’image d’une littérature pour la jeunesse qui fait confiance à son lecteur. Dans l’image, aucune forme, aucune couleur n’est gratuite; c’est un appel à déchiffrer le sens au-delà des mots. Cette littérature ne cache rien, ni difficulté, ni limites, mais affirme cependant la possibilité du bonheur et les ressources de la liberté.

Sous le pommier en fleurs

Sous le pommier en fleurs
Henri Meunier, Olivier Latyk
Grasset jeunesse, 2025

Mon ami l’hippopotame

Par Anne-Marie Mercier

Monsieur Bérard est un homme qui aime l’ordre. Sa vie est réglée comme une pendule. Il est comptable dans une banque, donc l’imprévu est exclu de sa pensée comme de sa vie, jusqu’au jour où son oncle Claude meurt en lui léguant son animal de compagnie, Arthur, un hippopotame.
Pris par le sens du devoir, Monsieur Bérard tente de faire face, et héberge l’animal dans son jardin, le nourrir. Mais bien vite, il constate que cela ne suffit pas : l’animal a besoin de davantage de soins, et surtout d’affection, de compagnie et de distractions.
Peu à peu la vie de Monsieur Bérard se transforme et l’on assiste à de nombreux épisodes cocasses : les deux amis faisant du ski à la montagne, le trajet de Monsieur Bérard vers son travail en centre-ville, à dos d’hippopotame, les promenades au parc où Arthur fait des blagues en imitant les chiens…
C’est toute une vie d’amitié, et enfin une ouverture à l’amour et à la naissance d’enfants. Mais, hélas, les hippopotames vivant moins longtemps que les humains, seule demeure la tombe de l’animal à la fin de l’album, une tombe sur laquelle un pommier a été planté en souvenir des jours de neige : Arthur adorait l’hiver alors que son ami préférait le printemps. Les pétales tombés du pommier en fleurs réunissent les deux saisons.
Les illustrations épousent le ton du texte : entre sérieux et humour, naïveté et poésie, elles nous font vivre la vie de ces amis et souhaiter d’avoir un oncle Claude  qui force à sortir du cadre étroit que l’on s’est donné.

Les Ours sont là !

Les Ours sont là !
Soo Kyung Cho

Traduit (coréen) par Lim Yeong-hee
Kilowatt, 2025

Des ours pas si mal léchés 

Par Lidia Filippini

Ce très bel album de la Coréenne Soo Kyung Cho aborde avec justesse les questions liées à l’immigration. Dans une ville paisible, arrivent un jour des ours. Vêtus de leur seule fourrure, certains sortent de la forêt sur deux pattes, comme pour imiter les hommes. Ces derniers, inquiets, commencent par les regarder avec méfiance. Mais les plantigrades sont bien décidés à s’intégrer. On les voit peu à peu s’anthropomorphiser, jusqu’à les retrouver dans une salle de classe, portant des vêtements et travaillant paisiblement avec les enfants humains. Les ours sont partout dans la ville, à la boulangerie, dans le bus, au restaurant. Ils font leurs courses, travaillent, évoluent en parfaite harmonie avec les humains.

Un jour pourtant, sans raison précise, tout dérape. Les hommes et les femmes ont l’impression que les ours « leur volent quelque chose ». Les voilà chassés, réexpédiés vers la forêt. Mais les animaux, habitués à la ville, ne savent plus comment survivre dans les bois. Ils n’ont qu’une solution : se révolter pour tenter de regagner leur place.

On voit bien ici que l’intégration est un processus fragile. Les ours ont fait l’effort de modifier leur mode de vie pour se calquer sur celui des hommes. Ceux-ci, de leur côté, ont accepté, au fil du temps, de leur donner une place dans leur ville. Pourtant, il suffit d’un rien – peut-être ici le manque de miel dû aux achats compulsifs des ours – pour que la haine renaisse. Les ours sont alors tenus responsables de tous les maux de la société. L’autrice note avec délicatesse que, dans le conflit qui s’ensuit « tous, humains comme animaux sont devenus des monstres ». Elle ne prend pas ouvertement parti – donnant à voir les craintes des humains et la férocité des ours lorsqu’ils se sentent attaqués, mais les enfants lecteurs, eux, pencheront certainement pour les ours, injustement rejetés, malgré leur volonté de s’intégrer.

Les illustrations, foisonnantes de détails, s’articulent autour de tons mats et doux. Le fossé qui se creusent entre les hommes et les ours se matérialise sur la page par une réelle séparation : alors qu’au début de l’album, humains et bêtes se partagent l’illustration, lorsque le conflit éclate, les hommes n’apparaissent plus que sur les pages de gauche, tandis que les ours se concentrent sur les pages de droite. Il faut attendre la fin pour entr’apercevoir une lueur d’espoir dans une page partagée avec tout de même ce constat amer : « Fallait-il en arriver là pour que tous puissent vivre ensemble ? »

Cette fin invite à repenser les mécanismes d’intégration mais aussi à s’interroger sur ce qui fait de nous des humains. Car qui sont les plus humains ? Les ours, qui cherchent à vivre heureux dans la ville en adoptant les comportements des premiers habitants, ou les hommes qui les rejettent ? L’attitude des hommes, paradoxalement, fait d’eux des bêtes, alors-même qu’ils souhaiteraient renvoyer les ours à la vie sauvage estimant qu’ils ne méritent pas une vie humaine…

Un album soigné, délicat et riche, en un mot, utile, à une époque où les flux migratoires et l’accueil des migrants sont des sujets d’actualité centraux dans une grande partie du monde.

La Fée bleue

La Fée bleue
Marie Détrée
Rouergue 2025

L’Amour d’Aimé

Par Anne-Marie Mercier

Cet album a été chroniqué de façon très complète par Michel Driol le mois dernier. Je n’ajouterai donc que quelques éléments.
Marie Detrée est, depuis 2010, Peintre Officiel de la Marine (POM) ; à ce titre, le monde des eaux et des nuages lui est familier. Quant à celui de la littérature de jeunesse elle l’a abordé magistralement avec L’Invention des dimanches et elle le poursuit d’une façon tout aussi originale à travers cette fée insaisissable. Historiquement, on connait la fée Bleue de Pinocchio, figure maternelle et incarnation de la Loi. Ici, cette fée est plus évanescente ; on court après elle, comme Pinocchio.
Aimé est « dompteur (il en a l’allure) de nuages ». Muni d’un fouet, il les traque partout, dans des paysages variés, exotiques, où le bleu et le vert (et donc le jaune) dominent. Les couleurs, feutre ou aquarelle, sont superbes et se chevauchent parfois, comme dans les estampes anciennes. Le trait, à l’encre, est net et délicat, traçant de belles arabesques et construisant des feuillages luxuriants où se cache la belle.
L’album, poétique, est aussi un « cherche et trouve », à la manière des assiettes anciennes où il fallait trouver un personnage caché dans le dessin. C’est un beau voyage que celui-ci, amoureux et curieux.

Arthur et les quatre voleurs

Arthur et les quatre voleurs
Guilherme Karsten
Seuil jeunesse, 2025

Ocean 5

Par Anne-Marie Mercier

Comme dans un film comique où des gangsters maladroits échouent dans une attaque de banque, ces quatre voleurs, trois hommes et une femme, sont parfaitement ridicules dans toutes leurs opérations : déguisement, planification, parcours des égouts… Ils ont voulu donner un rôle à leur neveu, trop distrait dit-on pour être voleur mais aimant dessiner : c’est lui qui fait les plans devant les guider dans les égouts.
De belles pages sombres les montrent parcourant les souterrains, un peu comme ce qu’on voit dans les albums montrant les habitas des animaux sous la terre, et aboutissant là où il ne faut pas (cage d’un lion, eau infestée de requins, prison, et salle des coffres enfin…).
Ses oncles coffrés, Arthur devient un artiste célèbre. On ne voit pas bien le rapport, mais cela donne de belles pages colorées après tout ce gris. Joli, amusant, mais un peu gratuit.

Écoute les animaux de la jungle

Écoute les animaux de la jungle
Alexandra Huard (ill)
Didier jeunesse, 2025

Cui, cui, grrr

Par Anne-Marie Mercier

Ce nouveau volume de la collection « mon petit livre sonore » mérite d’être signalé pour la qualité de ses illustrations : jaguar, toucan, colibri, paresseux, etc., dont on peut entendre le cri en appuyant sur une pastille facile à repérer, sont montrés avec des cadrages et des points de vue variés, dans différentes situations, avec de vives couleurs et des arrière-plans de paysages magnifiques, tout cela en utilisant des techniques très variées. La grenouille dendrobate est d’un bleu lumineux, tandis que les feuillages et fleurs sont délicatement représentés.

La Soupe au lait

La Soupe au lait
Emilie Leduc
Monsieur ED, 2025

5 fruits et légumes pour tous!

Par Anne-Marie Mercier

Etrange histoire que celle de Monsieur Cécil, qui vit dans une maisonnette cachée au fond des bois… non ce n’est pas un sorcier mais un… squelette. Sa seule sortie consiste à acheter du lait au village, en quantité : il ne mange que de la soupe au lait, et toujours seul. Jusqu’au jour où un petit oiseau raconteur d’histoires vient troubler sa tranquillité et mettre du désordre dans sa vie bien rangée.
Couleurs, personnages et bons plats variés pleins de légumes entrent alors dans sa vie.

Drôle d’album, histoire jolie, pour ne plus frémir à Halloween.

Chasser le chat

Chasser le chat
Alice de Nussy, Jean-François Martin
Grasset jeunesse, 2025

Au pied de la lettre

Par Anne-Marie Mercier

Tout un album autour d’une expression figée (ici, « avoir un chat dans la gorge ») ou d’un jeu langagier, ce ne serait pas le premier exemple en littérature de jeunesse (voir les chaussettes de l’archiduchesse, etc.). Mais ici l’expression prise au pied de la lettre prend toute son importance, imitant le processus d’apprentissage de la langue lors duquel on prend les mots de ces expressions au sens propre, dans un premier temps.
Le chat en question, tout petit d’abord contre la gorge de la fillette enrhumée, devient énorme après chacune de ses tentatives pour s’en débarrasser.
C’est bien pratique aussi : on recense toutes les techniques pour tenter de venir à bout de l’animal : raclements de gorge, verre d’eau, pastille au miel, rugissements… jusqu’au verre de lait final qui règle la question.
Les illustrations très sobres de Jean-François Martin donnent une allure de mode d’emploi à cette quête, avant de passer par le fantastique puis revenir au début, fort calme.

Du calme, grand monstre rouge !

Du calme, grand monstre rouge !
Ed Emberley
Traduit (anglais, USA) par Judith Capitaine
Kaléidoscope, 2025

Pour les colériques: un, deux, trois, respire !

Par Anne-Marie Mercier

Image de la colère, ce nouveau monstre d’Ed Emberley qui s’est fait connaitre avec Va-t-en, grand monstre vert ! ne disparait pas comme le précédent avec une simple décision du lecteur. En effet celui-ci, page après page, chassait le visage du monstre, élément après élément (dents, cheveux, etc.). Ici, c’est le monstre lui-même qui, aidé par le lecteur, se dégonfle : celui-ci lui propose de fermer les yeux, respirer profondément avec lui, compter jusqu’à cinq, pour perdre peu à peu les éléments de la colère (couleur rouge, fumée, cheveux en pétard, bouche crispée… et finir avec un beau sourire.
On pourrait y voir un énième album sur la « gestion » des émotions et surtout de celle qui dérange le plus l’entourage, mais ce qui prime ici est l’utilisation des couleurs et des formes simples, le bonheur de la transformation, ou le fait de tourner les pages, encore une fois, agit sur le réel.