Le Pirate et l’Apothicaire

Le Pirate et l’Apothicaire
Robert Louis Stevenson

Illustré par Henning Wagenbreth
Traduit (anglais) par Marc Porée
(Les Grandes Personnes), 2013

Grande réussite

Par Matthieu Freyheit

pirateapothicaireOn connait le plus souvent de Robert Louis Stevenson ses romans les plus célèbres : L’Île au trésor, que l’on donne en pâture aux collégiens, mais également L’Étrange cas du docteur Jekyll et de Mister Hyde, ou encore Le Maître de Ballantrae. On sait moins que Stevenson est également l’auteur de poèmes sur l’enfance, ainsi que de contes moraux en vers. Le Pirate et l’Apothicaire est l’un d’entre eux. Le texte entier est minutieusement traduit par Marc Porée, qui parvient à en respecter du mieux possible non seulement la métrique mais également le système de rimes. L’histoire de Ben et Robin, deux inséparables amis, est alors parfaitement restituée dans les contrastes et les complémentarités qu’elle met en jeu. Le destin croisé de ces deux figures est traité avec l’humour que distille la langue stevensonienne : au pirate, honnête dans son crime, répond l’apothicaire, traître dans l’exercice de sa profession. La chute, brutale, respecte la tradition expéditive des contes moraux et des fables.

L’intérêt de cet album ne s’arrête pas là. L’illustrateur allemand Henning Wagenbreth, riche de bien des projets, met tout son talent au service de ce conte court. Explosif en couleurs et en formes, le style de Wagenbreth parvient à invoquer tout à la fois Keith Haring, Roy Lichtenstein ou David Hockney, tout en rappelant les couleurs de Kirchner ou, parfois, de Nolde. Une merveille graphique mise en valeur par le grand format proposé par les éditions des Grandes Personnes. Voilà un livre à lire et à voir, à relire et à revoir, et à revoir encore, comme on feuillette un livre d’art. D’autant que la qualité de la proposition artistique est largement soutenue par celle de la mise en œuvre. L’épaisseur du papier met en valeur l’exubérance des planches, faisant un album matériellement très réussi, fidèle à l’esthétique garantie par les éditions des Grandes Personnes. Superbe, superbe. Bravo.

Glow (Mission nouvelle terre, t. 1)

Glow (Mission nouvelle terre, t. 1)
Amy Kathleen Ryan
Traduit (Etats-Unis) par Alice Delarbre
Le Masque (Msk), 2012

Moissons intergalactiques

Par Anne-Marie Mercier

glowLes éditions du Masque proposent de belles surprises en littérature pour adolescents. La série de la Grande Ecole du mal et de la ruse de Mark Walden offrait déjà une alternative de qualité aux consternants volumes de la série Cherub. Cette nouvelle série, présentée comme destinée aux amateurs de Hunger games (et en fait sans rapport avec cette série), ne manque pas d’éléments originaux et même surprenants, tout en maniant avec habileté tous les ressorts du suspens.

Dès la première page, on se trouve confronté à un univers peu conventionnel, mêlant voyage intergalactique et moissons dans un champ de blé. La première surprise passée, on comprend qu’on est embarqué avec les héros pour un long voyage dans des astronefs géants qui reproduisent la vie sur terre, une vie essentiellement agricole, afin de maintenir un cadre de vie et de ressources naturelles qui puisse être transplanté sur une autre planète.

Le héros est beau, il est destiné à un bel avenir (pilote en chef après le pilote en chef du moment), l’héroïne est très convoitée mais est destinée au héros (jusqu’ici, rien que de très banal). La société semble parfaite et fraternelle. L’avenir est radieux, l’ancienne terre est devenue un enfer qu’on a fui.

Mais très vite cette belle utopie déraille : la question de la reproduction apparaît comme centrale et sur ce vaisseau comme sur celui qui les attaque, on cherche à faire en sorte que des enfants naissent le plus vite possible. Les attaquants de l’autre vaisseau tuent la plupart des adultes et enlèvent toutes les filles, les adultes survivants se lancent à leur poursuite. L’histoire se déroule en deux récits parallèles, avec les deux héros séparés comme narrateurs. Dans le premier vaisseau, Kieran affronte une guerre d’ados pire que celle qui hante Sa Majesté des mouches, tandis que Waverly se retrouve dans une communauté sectaire guidée par une femme pasteur hypocrite et sans scrupules…  Autant dire que cela va très mal jusqu’à ce chacun arrive à redresser un peu la situation et que les filles puissent rejoindre le vaisseau de leurs frères et amis. Mais Kieran est lui-même devenu un chef de secte très inquiétant, et son seul opposant est le diabolique Seth, prédestiné au mal par ses origines et son prénom.

On retrouve des éléments de la colonisation de l’Amérique par les puritains, un rapport ambivalent à la ferveur religieuse, et une interrogation assez forte sur la possibilité de relations humaines fraternelles et solidaires : si le Bien semble triompher, c’est après avoir fortement vacillé et pour prendre ensuite à son tout un visage inquiétant… paranoïa garantie. A suivre, donc…

L’ABC des chiens

L’ABC des chiens
Julie Eugène
L’édune, 2013

 Des Chiens de partout, petits et grands

Par Anne-Marie Mercier

LABCdeschiensOn pourrait croire qu’il s’agit d’un simple  abécédaire de plus, qui tenterait de faire coïncider vaille que vaille son objet aux 26 lettres de l’alphabet, eh bien non, c’est bien plus. Tout d’abord, il réussit le tour de force qui consiste à trouver des noms pour toutes les lettres (avec quelques rares entorses comme « italian Grey Hound », ou « U Cursinu » (chien corse ; quant à la lettre « q », on vous laisse la surprise). Mais c’est aussi une encyclopédie charmante : chaque chien est donné avec son caractère, son histoire, son origine géographique et une mini carte et un drapeau pour l‘illustrer. Tout cela est accompagné de conseils d’éducation, d’alimentation (le Mâtin de Naples mange 700 g de viande par jour, c’est bon à savoir, parents qui voulez limiter les désirs de vos enfants) et d’un zeste d’humour.

Versailles

Versailles
illustré par Nina Cosford
Casterman, 2013

Pour les touristes

Par Anne-Marie Mercier

VersaillesMini pop up, ce petit parcours en format carré de Versailles déçoit un peu : le texte est  un honnête descriptif des lieux et des événements marquants, mais la mise en images apporte peu de choses et est de facture très classique, un peu plate, ce qui pour un pop up est regrettable. Un souvenir à rapporter de voyage, guère plus.

Yukonstyle

Yukonstyle
Sarah Berthiaume

Éditions Théâtrales, 2013

Larger than life

Par Matthieu Freyheit

yukonstyleIls sont nombreux que le Yukon fascine, avec sa devise sur démesure. Ils sont moins nombreux qui trouvent les mots pour le dire, le traduire, dans ses espaces et ses violences. Sarah Berthiaume est de ceux-là, qui avec Yukonstyle donne au média de l’espace qu’est le théâtre de se pencher sur ce personnage-espace qu’est le Yukon. Huis-clos élémental entre le ciel et la terre, Yukonstyle met en scène quatre personnages polarisés par les puissances d’un territoire immense où la vie suit le cours qu’elle peut. Ni plus, ni moins. Yuko, l’émigrée japonaise. Garin, dont la mère disparue est une indienne. Kate, venue de l’autre versant du Canada se perdre – ou perdre quelque chose d’elle – dans le Yukon. Dad’s, père de Garin, malade et porté sur la bouteille. Une pièce courte, aussi fulgurante qu’éphémère, où tout naît et s’achève « dans la nuit cassante du Yukon ».

Théâtre ? Sans doute. Roman ? Peut-être. Poésie ? Certainement ! Yukonstyle a bien des personnages. Des dialogues. Des scènes et des décors, et quelques didascalies. Mais c’est avant tout une belle litanie récitée en hommage au sol auquel l’auteure offre son titre. Théâtre d’images littéraires, la pièce porte en elle les récits de London et de Curwood, les poésies de Robert William Service, tout en trouvant sa propre langue. Anglais québéquicisé ou québécois anglicisé, le langage de Sarah Berthiaume est tout à la fois profond et drôle, tragique et futile et, surtout, surtout, terriblement et désespérément beau. Apte à traduire les colères muettes de Yuko. Les colères aveugles de Garin. Les colères sourdes de Kate. Les colères hallucinées de Dad’s. Apte à traduire les forces en présence, ancestrales : celles du vent et du froid, celles du ciel et de la terre, celles du mystère et du chamanisme.

Une belle manière enfin, pour les enseignants, d’aborder une culture canadienne trop souvent oubliée. Singularités linguistiques, diversités culturelles, richesse du sentiment géographique, fascinations historiques des grands mythes, tout figure en palimpseste dans cette courte pièce où les bisons ne passent pas, mais leurs sabots résonnent.

La pièce a tourné en France au printemps 2013

 

Les Folles Aventures d’Eulalie de Potimaron, vol. 4

Les Folles Aventures d’Eulalie de Potimaron, vol. 4 : L’amazone de mademoiselle
Anne-Sophie Silvestre
Flammarion, 2013

Amour de l’Histoire – l’amour impossible des princes et princesses

Par Anne-Marie Mercier

Potimaron4L’amazone de mademoiselleRevoilà la charmante Eulalie, son lapin et son cheval. Mais cette concession faite aux plus jeunes lecteurs n’empêche pas l’héroïne de grandir, et ses soucis avec elle. Eulalie est en danger, se bat, se cache, Eulalie est amoureuse en secret. Autour d’elle, ses amis ne sont qu’innocence et fraîcheur. Le futur Régent, Philippe d’Orléans, est jeune et vertueux, l’abbé Dubois est un conseiller avisé, et le Dauphin n’est pas encore confit en dévotion… joli temps de l’enfance – ou de la fiction.

Mais toutes ces aventures, menées à un rythme soutenu mais sans précipitation, se déroulent dans un cadre historique qui n’est pas un pur prétexte comme c’est souvent le cas dans le roman historique pour les jeunes : Eulalie est au service de Marie Louise d’Orléans,  fille de Monsieur, le frère du roi. Marie Louise aime son cousin Louis, le Dauphin. Las ! tous deux sont destinés à faire des mariages politiques et le roman retrace leurs espoirs, échecs, et le sort peu enviable des princesses sous l’ancien régime, ventres à vendre et à échanger. De quoi faire méditer les adolescentes et adolescents qui rêveraient de grandeur…

51Dm8Sc912L._SY445_Le très beau roman de Chantal Thomas paru cette année également, L’Echange des princesses, évoque un autre échange franco-espagnol calamiteux, et d’autres jeunes cœurs brisés, la coïncidence est intéressante. On se demande comment Anne-Sophie Silvestre arrivera à se tirer de la suite, fort sombre, et peu adaptée au jeune public : mariée à 17 ans à Charles II d’Espagne, prince aimant mais disgracieux et taré, la pauvre Marie Louise connaîtra bien des malheurs. Mais dans la fiction Eulalie veille : saura-t-elle alléger les chagrins de l’infortunée princesse et échapper à ses propres ennemis ? La suite, parue récemment, nous le dira !

La Marque des anges, vol 2 : Revenante

La Marque des anges, vol 2 : Revenante
Laini Taylor
Traduit (états unis) par Anne Krief
Flammarion, 2013

Roméo au pays des monstres

Par Yann Leblanc

Lamarquedesanges2Le titre français de cette suite à Fille des Chimères (Daughter of smoke and bone) est comme le précédent un peu terne par rapport à l’original : « Days of blood and startlight ». On n’est pas du tout ici dans une histoire de fantômes mais au cœur de l’intrigue du précédent, dans la guerre entre anges et « démons », les premiers n’ayant de la nature « angélique » que la superbe apparence et les ailes, les seconds n’ayant de démoniaque que leur nature de chimères, c’est-à-dire leur corps hybride, mi humain-mi animal ou composé de différents animaux, ou fabriqué à partir de cadavres. La sauvagerie est partagée par les deux camps et le livre est sanglant.

Dans le monde d’Eretz où les combats se déroulent, les chimères sont proches de l’anéantissement, un peu à cause de l’héroïne, Karou, amoureuse d’un ange. Culpabilité, malentendus, terreur et souffrance l’accompagnent. Quant à l’ange, toujours décidé à tenter de faire régner la paix, il doit assister impuissant – et parfois participer – à de nombreux massacres. Cette ambiance morbide est contrebalancée par l’apparition inattendue de deux amis humains de Karou, issus de sa vie d’avant, qui mettent un peu de légèreté à l’ensemble. Mais ce n’est que très provisoirement car à la fin du livre, si tout semble encore possible, même l’amour, l’armée des anges arrive sur terre… pour le combat final du troisième volume qui paraitra bientôt (voir le blog de l’auteur).

Il est en fait difficile de résumer ce livre tant son charme réside dans de petites choses : ambiances (beaucoup de descriptions), sensations, émotions, inventivité, art du suspens, contrastes entre humanité et cruauté, horreur et éblouissement.

 

 

Paysageux. Une image peut en cacher une autre

Paysageux. Une image peut en cacher une autre
Henri Galeron
(Les Grandes personnes), 2012

Jeux intemporels

Par Anne-Marie Mercier

paysageuxCe grand album cartonné ne comporte que sept doubles pages mais demande une lecture longue et attentive. Il est construit sur le principe des objets cachés dans l’image (à la manière de certaines assiettes anciennes), du jeu des sept erreurs, ou des perspectives impossibles à la Escher.

Les images, dans le pur style Galeron, c’est-à-dire belles, précises, aux couleurs délicates, sont un enchantement par elles-mêmes. Quant à la recherche, elle est très graduée : certaines éléments sont faciles à trouver, tandis que d’autres demanderont au lecteur un long temps d’observation : c’est une école du regard en soi, qui prouve que si on y met le temps, on voit ce qu’on ne pouvait voir… En cas de difficulté,  on peut  prendre conseil dans la dernière page – j’avoue y avoir eu recours pour la dernière image : le chasseur est coton à trouver !

Le principe de l’album sans texte (ou presque) associé à une recherche le rend accessible et intéressant pour tous les âges tandis que sa solidité le destine à être un objet que l’on lit et relit, que l’on transmet, qui fait le lien entre les générations… Un cadeau idéal  ?

Henri Galeron a publié récemment aux grandes personnes d’autres grands albums d’images surprenantes : Le Chacheur (46 cmx11 de haut… texte de Bernard Azimuth), Monsieur (pour les amateurs de chats) texte de Marie-Ange Guillaume) et Chacun son tour (le monde à l’envers, texte de Gilbert Lafaille), et chez Motus Les bêtes curieuses (texte de François David), tous magnifiques et inépuisables.

Voir pour plus de détails un article sur le Blog de LU Cie & Co

 

 

 

demanderl’impossible.com

demanderl’impossible.com
Irène Cohen-Janca

Rouergue, 2012

Révolutions muettes

Par Matthieu Freyheit

demanderl’impossible.comMuettes, comme les nombreux silences qui tissent ce roman nourri de non-dits et de dialogues en creux. Voilà un livre plutôt subtil qui mérite de s’y arrêter et de passer un premier malaise : car c’est bien un malaise, et non de l’ennui. Mais cela, il faut le découvrir, comme on découvre peu à peu tout ce qui, dans la vie d’Antonin, va de travers.

Antonin a quelque chose du loser : c’est en ces termes en tout cas qu’il se présente au lecteur. Loser, il n’a cependant que le sentiment de l’être. En réalité, c’est un adolescent comme les autres, et c’est peut-être ce qui pose problème. Car Antonin se réfère parfois malgré lui aux idées de son oncle Max, celles de mai 68. Là, ça y est, vous avez compris le titre. Mai 68 ? Il était temps, c’est vrai, qu’on roman intelligent y revienne. Car mai 68, il y a ceux qui l’ont vécu, et il y a les autres. Entre les deux, un fossé, un on-ne-sait-quoi d’inexplicable. Et pourtant, c’est bien mai 68 qui, de ses relents libertaires, gangrène l’existence d’Antonin et celle de sa famille. Ce qui ne va pas ? Mai 68, qui fait penser à Antonin qu’il n’est peut-être pas à la hauteur. Et la grande révolution étudiante de donner naissance à de muettes révolutions familiales, et personnelles.

Au départ, rien que de très normal. Antonin va au lycée. Il sort avec Léa. Se sépare de Léa. Sa sœur, parfaite (ou presque), est la première à introduire le bouleversement dans la famille. Sa mère, parfaite (ou presque, bis), nie le réel jusqu’à ce qu’il s’impose violemment à elle. Son père… RAS. Et sur le trottoir en face de la maison, ce sans abri qui s’est installé et qui intrigue tant Antonin. Antonin qui, dans une belle sensibilité, comprend et nous fait comprendre les maux et les silences, et qui devant l’écran de son ordinateur jouit d’autres formes de révolutions : sur le web, l’existence fait jour, le rêve se poursuit, et le réel des sentiments s’impose bien plus que dans un quotidien désespérément tacite. Il faut en passer par là pour que les mots surgissent, et que la vie reprenne ses droits. Pour que l’anorexie de sa sœur soit enfin chose dite, et que la tristesse de sa mère soit chose du passé. Pour balayer l’ombre de mai 68, et bâtir des rêves nouveaux.

Manquer la joie, c’est manquer tout, écrit Stevenson. C’est le fond du discours délicatement mené par Irène Cohen-Janca, qui derrière quelques lieux communs parvient à tisser une trame d’une belle finesse. Et de rappeler que si l’on nous parle sans cesse de révolutions technologiques, notre temps connaît aussi des révolutions de sensibilité, plus discrètes mais peut-être plus profondes.

La Nuit du Nécromancien

La Nuit du NécromancienUn Livre dont vous êtes le héros
Steve Jackson et Ian Livingstone

Traduit (anglais) par C. Degolf
Gallimard Jeunesse (Défis fantastiques), 2012 [1982]

Petit dictionnaire (lassant) des synonymes

Par Matthieu Freyheit

LaNuitduNecromancienLa Nuit du Nécromancien (tout un programme) a l’originalité de vous faire mourir très vite. Non, je ne viens pas de ruiner le suspens, puisque l’un des ressorts de ce volume concerne la possibilité de regagner votre enveloppe charnelle. En attendant, profitez de vos heures comme spectre pour voler dans les airs ou prendre possession du corps d’un autre. Petit topo : après avoir gagné une bataille contre les seigneurs des ténèbres (ils sont de tous les mauvais coups), vous rentrez en votre pays, fier de votre victoire sur les loups-garous et autres vierges des sépulcres (???). Votre joie est de courte durée puisque, sur le point d’arriver, une embuscade vous fait affronter un sinistre Disciple de la mort (dans les LDVEH, on ne lésine pas sur le champ lexical de la mort et de la démonologie). Résultat : vous voilà spectre. Et l’aventure commence.

C’est vrai : les Livres dont vous êtes le héros ne manquent pas de clichés. Allons plus loin : ils les accumulent, de manière parfois malheureuse. La Nuit du Nécromancien va peut-être trop loin dans l’usage des créatures ténébreuses et des adjectifs perpétuellement adjoints à toutes choses. Jusqu’à votre épée (magique, bien sûr) qui porte le doux nom de Fléau de la Nuit. FLÉAU DE LA NUIT. Rien que ça. À la multiplication des qualificatifs, le livre ajoute une multiplication des combats. Pour les habitués des jeux vidéos qui ont hurlé de se trouver projetés dans une arène de combat tous les trois pas, la sensation est ici un peu la même. Araignées de la mort, roi des ombres, faucheurs d’âmes, goule putride, chevaliers de la terreur, ‘putrescent’ (oui, simplement ‘putrescent’) et j’en passe, tout y est, de manière un peu lassante. Une curiosité quand même au détour de votre route : une apparition toute gandalfienne qui, bâton à la main, empêche l’accès d’un pont et vous assène fièrement : « Aucun spectre ne peut passer ici ». Ça vous rappelle quelque chose ?

Vous l’aurez compris, il s’agit bien pour une fois de mettre en avant les limites d’un genre basé sur l’incomplétude et sur une esthétique sans doute trop assumée et donc limitée pour être pérenne. L’incomplétude du personnage demeure sans doute l’une des plus fondamentales. Le plaisir d’entrer dans la peau d’un chevalier ou d’un mage n’est pas remis en question, mais peut être empêché en grande partie par l’absence d’investissement de ces figures. La lecture du LDVEH en appelle à une mémoire concrète matérialisée par notre feuille de route. Elle évacue, en revanche, la mémoire affective qui permettrait une adhésion plus profonde au système mis en place. Il n’est pas étonnant à ce titre que ces livres n’aient pas dépassé la fin des années 1980, balayés par les jeux vidéos qui ont peu à peu permis, précisément, d’offrir à la fois l’espace du choix et celui de l’affect (les fans gardent à l’esprit l’exemple de Final Fantasy VII). Art sans mémoire parce que privé de sentiments (et souvent – cela est évidemment lié – de style), le LDVEH se lit et s’oublie comme s’oublient le nom de leurs auteurs, hormis aujourd’hui dans un cercle d’internautes nostalgiques qui font de ces livres des objets de collection. Formulons à nouveau le vœu exprimé dans une notice déjà consacrée au LDVEH : il serait heureux qu’un auteur doué d’imagination et de style s’empare des richesses techniques offertes par ce genre, et fasse ainsi la démonstration de sa valeur critique. Même si, il faut bien l’avouer, la nostalgie a ses délices.