La Pierre contente

La Pierre contente
Bruno Gibert
Seuil jeunesse, 2025

Bonheur vivant

Par Anne-Marie Mercier

Il y a des gens qui ne sont jamais contents… et d’autres qui se réjouissent de tout. Cette pierre fait partie de ceux-ci. Bien installée dans une prairie d’alpage, elle profite de chaque heure du jour, des saisons, des va-et-vient des autres vivants, elle est une image du bonheur serein.
Mais, les gens heureux n’ayant pas d’histoire, il faut bien que le diable s’en mêle. Un peu comme celui du Livre de Job, le mauvais génie des montagnes qui n’aime « ni les gens heureux ni les choses tranquilles » attaque la pierre. Il la fait tomber en plaine, puis des années plus tard, la voyant toujours heureuse l’envoie dans le torrent, (« formidable ! » se dit la pierre), puis après bien des années, la propulse vers la mer (« quelle chance ! ») où elle devient galet. Enfin il la pulvérise en sable, et la pierre se réjouit des jeux d’enfants pendant quelques siècles avant de (re)devenir poussière et de s’envoler dans le ciel tout bleu.
Au passage, c’est aussi une jolie leçon sur l’érosion et le parcours de l’eau.Voilà une très jolie fable sur le principe du bonheur (savourer l’instant) et les joies du passage du temps : se transformer, découvrir de nouveaux paysages, s’ouvrir à la nouveauté, et enfin disparaitre dans le bleu du ciel.
Comme toujours, dans les livres de Bruno Gibert, la langue est belle, simple et précise, les mots sont autant de jolis galets à manipuler.

 

 

 

Le Livre de Papy

Le Livre de Papy
Pascal Prévot
Rouergue, 2025

Le bain des histoires

Par Anne-Marie Mercier

Papy est fatigué. Mais il est heureux de voir ses petits enfants à qui il raconte beaucoup d’histoires, celles du temps où les mots avaient des ombres et où les baignoires servaient de portes pour passer d’un endroit à un autre : de la chambre Alexandre Dumas fils à celle de Dumas père dans un grand hôtel ou de l’île de Sainte-Hélène aux Amériques pour permettre l’évasion de Napoléon, entre autres. Les robinets servent de téléphone, et quand on n’est plus dans une baignoire mais dans une baleine (ce qui est à peu près la même chose) on trouve encore un autre moyen… Entre tout cela on aura suivi des agents secrets poursuivis, et assisté à la naissance du narrateur (dans la baignoire de Napoléon justement, miraculeusement conservée après une tentative d’évasion manquée).
Pascal Prévot suit les aventures en baignoire avec une belle constance, cette fois sans son héros Théo (Théo chasseur de baignoires en Laponie (2016), Théo et Elisa à la poursuite de la grande baignoire blanche (2018)… Ces aventures sont contées avec beaucoup de verve et d’allant, malgré le voile de tristesse amené par le mort du papy conteur. Mais, comme l’indique l’épilogue, les livres et les histoires ne meurent jamais…

Mais où sont Yaya et Boo ? Sur la route !

Mais où sont Yaya et Boo ? Sur la route !
Andrew Knapp

Les Grandes Personnes, 2025

Chacun cherche son chien

Par Lidia Filippini

À la fois imagier et Cherche et Trouve, ce petit livre lumineux et coloré est un condensé de bonne humeur. Cartonné, avec des coins arrondis, il est parfait pour les petites mains des plus jeunes. Le format carré met en valeur l’aspect graphique du livre. Sur les pages de gauche la partie haute laisse apparaître deux portraits représentant Yaya d’un côté et Boo de l’autre. Les chiens sont photographiés d’en haut ce qui les rend comiques (on ne voit pas leurs pattes et ils semblent tout écrasés). Leurs yeux, plantés dans ceux du photographe, le sont du même coup dans ceux du lecteur qui se retrouve immédiatement attachés à eux et n’a qu’une envie, les chercher sur la page de droite ! La partie inférieure de la page est partagée en trois cases avec, dans chacune, la photographie d’un objet dissimulé lui aussi dans l’image de droite.
C’est à droite que l’on peut suivre les deux petits chiens sur la route. Cachés dans un avion, dans la cabine d’un camion de pompiers, sur le porte-bagage d’un vélo ou à bord d’une vieille jeep, les deux toutous semblent prêts tout pour embarquer clandestinement vers l’aventure.
Andrew Knapp, l’auteur canadien, est aussi designer et photographe. Dans la série Mais où est Momo ?, qui a connu un grand succès outre-Atlantique, il mettait en scène son border-collie aujourd’hui décédé. Ce sont désormais Yaya et Boo qui l’accompagnent dans ses voyages et qui sont devenus ses nouveaux héros. Après avoir fermé le livre, on peut prendre des nouvelles des deux chiens grâce au site Instagram de l’auteur qui est suivi par 596 000 personnes.
L’idée d’un imagier avec des détails à retrouver sur la page de droite n’est sans doute pas nouvelle mais cet exemple est particulièrement réussi. La composition est soignée et répétée tout au long du livre garantissant un sentiment de sécurité chez le lecteur enfant. Cette idée de répétition rassurante est également présente dans le motif de la couleur jaune qui fait le lien entre les photographies, apportant un côté joyeux à l’ensemble. Les photos sont faciles à lire pour les plus jeunes : les objets à retrouver sont représentés dans des cases distinctes, dans un décor simple sans rien d’autre autour. Enfin l’auteur réussit, avec seulement quelques images et quelques mots (les noms des chiens et des objets cachés) à faire passer une bonne dose d’humour.

 

 

 

 

 

 

 

Le Brasier

Le Brasier
Florence Hinckel
L’école des loisirs (Médium), 2025

Les Cygnes sauvages, la véritable histoire

Par Anne-Marie Mercier

« Mes histoires racontent le réel […]. Et le merveilleux, il existait » (Hilde, conteuse)

De toutes les méchantes des contes, celle des « Cygnes sauvages » d’Andersen semble l’une des pires. Pourtant, Florence Hinckel n’a aucun mal à nous persuader que cela vient d’un malentendu.
Dans un premier temps, la narration épouse tantôt le point de vue de Brunehaut, future marâtre de l’histoire, pas encore sorcière ; c’est celui d’une jeune fille que le roi son père donne à un autre roi, vieux, violent et répugnant. Ce point de vue alterne avec celui de lafille de ce roi, Elisa (l’héroïne du conte d’Andersen) qui voyant arriver la belle Brunehaut, sa future belle-mère, l’admire et est prête à l’aimer. Quelques temps après, tandis qu’Elisa se désespère de voir son enfance s’enfuir, et avec elle la belle union qu’elle avait avec ses frères, Brunehaut mariée soufre. Le roman, sans être parfaitement explicite, montre l’angoisse d’une jeune femme violentée et maltraitée nuit après nuit. Sa rage développe des pouvoirs de sorcellerie qui lui permettront entre autres de métamorphoser des êtres vivants. Ainsi, la figure de la sorcière, incarnation de la rage des femmes révoltée, est ici parfaitement développée. On la voit menacée de toute parts, de plus en plus seule tandis que son pouvoir grandit.
Malgré cette rage, les raisons qui lui font transformer les princes en cygnes et qui la poussent à défigurer Elisa ne sont pas celles du conte mais sont des actes d’amour et de protection. En revanche, c’est la figure paternelle qui est abimée : le roi excite ses fils contre ses voisins pour les envoyer à la guerre et étendre son royaume. Il se peut aussi qu’il ait besoin de les éloigner pour un autre dessein : la beauté d’Elisa et la froideur de sa nouvelle épouse lui donnent des idées incestueuses. Grâce à la reine sorcière, l’histoire peut bifurquer et c’est par elle que l’inceste et les meurtres sont évités.
Mais Florence Hinckel sait bien qu’on ne peut pas trafiquer les histoires des autres si facilement, comme le font pourtant de nombreux « réécrivains » qui inventent d’autres fins, changent les motifs et les personnages et font que les contes, asphyxiés par de nombreuses versions, n’ont plus aucune vitalité ni crédibilité. Elle a eu l’idée géniale, dans la deuxième partie de son histoire, de revenir à la source : non plus le texte d’Andersen, mais l’histoire « vraie » qu’il aurait recueillie d’une conteuse, Hilde.
Au début, Hilde refuse de raconter au personnage nommé Hans (figure de l’auteur du conte donc) une histoire qu’elle déclare vraie, de peur qu’il la déforme :

« Vous allez tout ben retranscrire comme il faut ? Vraiment ? Vous allez parler de sexe et de cannibalisme ? […] Des viols et des massacres∞ […] Faut parler de la réalité, mon bon Monsieur. Même aux enfants faut leur dire, tout ça que j’ai dans la tête. »

Hans devient l’un des personnages du récit et prend lui aussi la parole. On découvre quelques épisodes de sa vie et surtout les moments où la reine sorcière vient le hanter pour l’obliger à écrire l’histoire comme il le faut et pour changer le destin de la reine, celui d’Elisa et celui de ses frères. Mais il résiste: son univers, ses lecteurs, la censure… Tout le bride et le pousse à écrire un texte conventionnel, celui que l’on connait.
Le désarroi de Brunehaut, les souffrances d’Elisa, les ambiguïtés du prince censé l’épouser à la fin, les naïvetés de l’ami de cœur de la princesse, les hésitations de Hans, tout cela forme une bigarrure qui prend forme à la fin pour construire un nouveau monde possible où les enfants et les femmes seraient respectés. C’est superbement écrit, et l’auteur manie les niveaux de réalités (ou plutôt de fiction) avec brio, tout en rendant ses personnages (y compris Hans Andersen) extrêmement attachants.
Magnifique!

La Sorcière et l’aigue-marine

La Sorcière et l’aigue-marine
Jean-François Chabas, Alexandra Huard
Kaléidoscope, 2025

 

Rose contre noir

Par Anne-Marie Mercier

Halloween arrive, faisons-nous peur… à condition de rester dans une zone de sécurité confortable, où tout finit bien et où les méchants sont neutralisés par des enfants.
La sorcière de l’album se moque de ses consœurs qui se cachent sous des apparences de vieilles mal vêtues et vivent dans de vilaines bicoques dans les bois, quand elles pourraient comme elle être immortelles, toujours belles, riches et puissantes. Depuis son château, elle terrorise tous ceux qu’elle rencontre, métamorphose les humains comme les animaux, les tue ou les rend difformes.
Le récit fait alterner une présentation de cette sorcière avec celle de l’enfant qui va la terrasser. Fils d’un marin mort en mer, il a hérité de lui une pierre qui protège des mauvais sorts – l’association du nom de la pierre à la mer est jolie. Grâce à elle, il inversera à la fin de l’histoire les pouvoirs de la sorcière qui, à chaque malédiction qu’elle lancera, réalisera les souhaits des personnes visées et embellira les choses qu’elle voulait détruire. Quant à elle, elle finira avec des cheveux roses, des ongles turquoise et des pompons à ses jupes, ça pourrait être pire, non ?
Les images sont tantôt très travaillées et superbes, tantôt un peu plates (quand le garçon et son monde sont représentés). On a l’impression que deux choix existaient, qui n’ont pas pu être départagés. C’est peut-être pour cette raison que l’album s’ouvre avec une citation tirée de Frankenstein de Mary Shelley ? (rappelons que vient de paraitre chez Monsieur Toussaint une belle traduction de Marie Darieussecq).

 

Frankenstein

Enquête sur Peter Pan

Enquête sur Peter Pan
Clémentine Beauvais
Sarbacane, 2025

Un crime résolu dans un conte, par anticipation ?

Par Anne-Marie Mercier

Après L’Affaire Petit Prince, dans lequel le texte de Saint-Exupéry était décortiqué par le détextive privé Pierre Bayard, voici le tour de Peter Pan. Comme toute enquête de « privé », celle-ci commence avec l’arrivée en émoi de la commanditaire : alors que son frère, soldat pendant la première guerre mondiale est mort en 1918, Sarrasine Cabochon vient de recevoir une lettre de lui, écrite peu avant sa mort. Cette lettre évoque un danger, un ennemi qui le menace. Comprendre ce qu’elle évoque pourrait permettre d’éclaircir le mystère lié à sa disparition… la solution se trouvera à travers une enquête sur Peter Pan et la réponse à la question : Pourquoi Peter haïssait-il autant Crochet ?
L’enquête mène le détextive et sa fidèle assistante Edith, accompagnés de la jeune Bas-de-casse à Londres dans une enquête sur un « désherbage » inquiétant de l’œuvre de J. M. Barrie, tandis que Minuit-Pile, devenu assistant informatique de Gudule, la directrice de la Bibliothèque nationale travaille à Paris sur l’effacement de JM Barrie des fichiers de la BN et s’attaque à un ordinateur fou qui semble prévoir l’avenir des livres… Avec ces distorsions folles, il y a aussi des moments hilarants, dans une maison hantée par le passé; on se trouve en compagnie de trois anciens combattants décatis qui revivent leurs souvenirs d’enfance, le temps où ils jouaient à Peter Pan avec Sarrasine et son frère, et où celle-ci était Wendy, leur petite maman…
Mais de l’innocence il ne reste que des bribes, la guerre et ses horreurs ont tout balayé. Les trois hommes promènent les héros et le lecteur entre bouffonnerie et horreur, tandis que les passages de lecture experte de Peter Pan offrent des instants de paix et de nostalgie.
Enfin, c’est impossible à résumer : c’est loufoque, plein de virtuosité, de finesse et de drôlerie. Lecteur distrait s’abstenir : l’attention flottante n’est pas de mise dans ce monde lettré. Pour ceux qui ne connaissent pas le critique Pierre Bayard, il est nécessaire de s’informer un peu sur ses œuvres afin de saisir tout le sens de l’entreprise (voir sur lietje ou dans une encyclopédie).

 

Eclair et Tonnerre

Eclair et Tonnerre ou l’histoire de deux petites fées intrépides
Kang HAN, Tae Ram JIN
Traduit (Corée) par Kyungran Choi et Pierre Bisiou
Grasset-Jeunesse, 2025

Boum ? flop !

Par Anne-Marie Mercier

On ne peut que s’interroger quand la prix Nobel coréenne de littérature 2024 se met à écrire pour les enfants, car son texte le plus célèbre, La Végétarienne, a fait frémir d’horreur bien des adultes. On sera ici rassuré – ou déçu : elle se contente pour les enfants d’écrire un conte étiologique qui ne bouleversera aucune convention. Celui-ci a été écrit et illustré en 2007. On peut supposer que les éditions Grasset ont souhaité présenter aux lecteurs français un aspect inconnu de cette nouvelle célébrité.
Dans le monde céleste, les pauvres fées travaillent d’arrache-pied pour produire sans fin des nuages. Deux petites fées trouvent ce travail ennuyeux. Elles veulent voir le vaste monde et quittent leurs longues robes ailées pour être plus à l’aise. Le voyage se fera les fesses à l’air donc. Mais ainsi elles ne peuvent plus voler et leur tentative échoue lamentablement (pas très futées, ces fofolles) échec et punition.
Nouvel épisode : une sage fée âgée les autorise à partir (après les avoir fait avoir beaucoup travailler pour le mériter) en les dotant de deux objets, une lance argentée et un tambour. On devine l’usage qu’elles en feront. Tonnerre et éclair forment une jolie musique et elles s’amuseront éternellement comme des petites folles qu’elles resteront (elles ne vieillissent pas, elles).
Le récit est faible et peu convaincant; je ne sais pas si cette histoire relève d’une tradition ou d’une invention. Les illustrations un peu fades ne le sauvent pas de cette tiédeur. Ainsi, un écrivain célébré, novateur quand il écrit pour les adultes, peut produire des œuvres conventionnelles quand il écrit pour les enfants, ce n’est pas un cas rare, hélas.

La Ligue des Passibon

La Prestigieuse Ligue des Passibon
Edith Nesbit
Traduit (anglais) par Amélie Sarn
Novel, 2025

Des idées pour s’occuper pendant les vacances ?

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une nouvelle pépite dénichée par Novel dans l’œuvre d’Edith Nesbit. Publiée en 1901, l’histoire des Wouldbegoods (quel beau titre, dommage que ce soit difficile à traduire) reprend la fratrie des Bastable (voir Les Mésaventures de l’illustre famille Bastable, chroniqué par Michel Driol), cette fois libérée de soucis financiers. Cloitrés à la campagne pour des vacances d’été, chez l’oncle de leur voisin Albert découvert dans le volume précédent, les enfants inventent des bêtises spectaculaires, innocentes quant à l’intention, mais qui génèrent des catastrophes.
Mortifiés d’avoir été punis pour une énième bêtise et obligés de cohabiter avec deux autres enfants, eux très placides, Ils décident de créer une ligue qui les aide à devenir sages. Ils inventent des règles, rédigent un procès-verbal de réunion (en vers…). Bref, ils sont pleins de bonne volonté. Mais, pour lutter contre l’ennui de vacances campagnardes, ils inventent toute sorte de jeux, et ça se passe toujours mal. Ils créent des décors composés d’éléments pris dans la maison, le jardin ou la ferme (dont une jungle, un cirque…) et font de grands saccages, du moins du point de vue des adultes. Ils partent aussi plus loin, pour découvrir les sources du Nil par exemple (le Nil étant la petite rivière qui coule dans les environs), ou pour jouer aux Pèlerins de Canterbury. Il leur arrive de se perdre, d’être attaqués, de frôler la mort ou l’accident grave et de créer de vraies catastrophes (incendie, inondation…) qui mettent en émoi la région.
On ne peut qu’admirer l’inventivité de l’autrice quant aux trouvailles des enfants et à la variété des situations. L’humour, l’innocence (relative pour certains) de ces terreurs, leurs disputes et leurs bonnes intentions, les enchainements rapides d’événements, tout cela est très drôle et les enfants narrateurs ont une distance réjouissante quant à leur style et à celui des autres:

« L’ombre de la fin des vacances s’étendait sur nous. Comme le disait l’oncle d’Albert : « l’école va bientôt fondre sur ses proies. » Dans très peu de temps à présent, nous devrions […] laisser les amusements de l’été faner comme les dernières fleurs du jardin. Bref, pour parler normalement, les vacances étaient bientôt finies. »

 

 

Allo le loup !

Allo le loup !
Pauline Martin
La Partie, 2025

Même pas peur ! … et au lit

Par Anne-Marie Mercier

A la fois récit rassurant pour ceux qui ont peur du loup (ou aiment en avoir peur) et rituel d’endormissement, voilà un « deux-un-un » bien calibré.
Pour le premier aspect, l’album s’ouvre sur une forêt noire de sapins stylisés sur fond de ciel nocturne dans lequel se découpe une bulle où se lit le hurlement du loup. Celui-ci apparait à la page suivante, silhouette noire sortant du bois… On retrouvera le même dispositif nocturne toutes les deux doubles pages, avec différentes situations (à bord d’un voilier, en vélo…) : le loup se rapproche peu à peu, jusqu’à sonner à la porte de la maison puis tenter d’y entrer par la cheminée…
Ce récit alterne avec l’autre série de doubles pages, très colorées, montrant le petit Léon chez lui, à table, dans son bain, sur son pot, avec sa maman ou son papa, puis couché avec ses doudous et expliquant chaque fois au loup, au téléphone, pourquoi celui-ci ne peut pas venir le voir à ce moment, tant il est occupé. L’album se clôt avec une image, toujours nocturne, du loup dans son lit, puis une double page reprenant la première et substituant aux hurlements du début les ronflements du loup endormi.
Que le téléphone avec fil représenté sur la couverture ait l’air assez vieillot d’aspect colle parfaitement à l’histoire :  il ressemble à un jouet plutôt qu’à un vrai téléphone, comme celui de la fin plus proche cette fois du portable ; c’est donc bien un jeu. Tout l’ensemble est très mignon et doux, même le loup qui semble perpétuellement sourire, et a l’œil tout rond d’un étonné.

 

Frankenstein

Frankenstein
Mary Shelley
Traduit (anglais) par Marie Darrieussecq
Monsieur Toussaint Louverture, 2025

Renaissance d’un classique

Par Anne-Marie Mercier

Halloween approche. Que diriez-vous de lire une histoire horrifique : « Une histoire qui renverrait aux peurs mystérieuses de notre nature et éveillerait une horreur exaltante – une histoire qui ferait craindre au lecteur de regarder autour de lui, qui glacerait le sang, et accélèrerait les battements du cœur » ?
C’est ainsi que la présente son auteure dans l’introduction au roman. Elle y raconte les circonstances de l’invention de cette histoire qui a marqué les esprits et initié un genre littéraire articulant spéculations sur la science, crainte des mutants et terreurs liées à l’abolition des frontières entre morts et vivants. Défi lancé par des amis (les poètes Shelley, Byron, Polidori et elle-même, âgée de 18 ans), ce roman devenu mythe est aussi né d’un rêve dans lequel les personnages et un paysage se sont imposés.
Magnifique roman, il commence dans les glaces au nord de la Russie, avec le récit du sauvetage d’un homme presque mort de froid alors qu’il poursuivait un autre homme, qu’il appelle le « démon ». Il raconte sa vie à celui qui l’a sauvé : enfance heureuse, vocation scientifique, affections… le tableau est idyllique, mais très vite le drame se noue, avec la création de son monstre, la fuite de celui-ci, la découverte de sa dangerosité avec l’assassinat d’un enfant.
Le monstre du roman retrouve son créateur bien plus tard, à Chamonix. Tout sauvage qu’il est, il est éloquent lorsqu’il et prend la parole à son tour et lui demande de l’aide : « la détresse a fait de moi un démon ». Sa confession occupe les chapitres centraux. Il lui raconte son nouvel éveil à la vie, tel un enfant sauvage qui découvre tout (héritage du XVIIIe siècle), ses progrès, sa découverte du langage humain, puis ses lectures (Les Ruines, Werther, Le Parardis perdu…), sa solitude, ses tentatives pour trouver de l’affection. Il explique enfin son meurtre et lui fait une demande pour éviter de recommencer : que Frankenstein crée une femme à son image pour qu’il puisse avoir une compagne qui l’accepte tel qu’il est… Ceux qui ont lu le roman se souviennent peut-être de la suite et de l’histoire d’Elisabeth, fiancée de Frankenstein. Les autres la découvriront avec effroi et délices.
La traduction de Marie Darrieussecq a le mérite de garder le ton un peu cérémonieux de certains monologues et de traduire d’autres propos dans un langage plus ordinaire, notamment les paroles du monstre. La lecture du texte en est belle et variée, très rythmée, avec un suspens quasi permanent. Cela reste aussi un roman gothique avec toute sa charge de pathétique. Voyages, rencontres, récits alternés, évocation de paysages sublimes, émotions portées au paroxysme, infinie tristesse, tout ce qui a fait la célébrité de ce texte reste bien vivant. La belle présentation des éditions de Monsieur Toussaint Louverture, couverture cartonnée et toilée, illustration aux teintes sombres mettant en valeur la blancheur des chairs.