Animal

Animal
Hélène Druvert
La Martinière jeunesse, 2025

Animal sen long et presque en large

Par Anne-Marie Mercier

Ce grand album documentaire mêle techniques classiques et modernes avec un projet sérieux : montrer aux jeunes lecteurs l’étendue et la variété de la faune. Tout d’abord quelques pages leur donnent des éléments afin de leur permettre de classer les animaux : vertébrés ou invertébrés, à plumes ou à poil… Puis chaque double page aborde un point particulier et les animaux sont présentés dans leurs mœurs : technique de séduction ou de chasse, naissance et métamorphoses, camouflages, habitat… chaque point est intéressant. Le sujet est si vaste qu’il est impossible de donner une vue d’ensemble de chacun.
Entre certaines pages, sont insérés des pages en rabats ; malheureusement on ne voit pas la logique et l’intérêt de cela : les pages devenues triples ne sont en fait que des pages doubles insérées dans une autre double page alors qu’elles auraient pu permettre de déplier un vaste ensemble : on a donc, dépliées, une page simple dans la continuité d’une page double, au lieu d’avoir une vaste image sur trois pages. On peut cependant signaler une superbe page avec des découpes au laser qui présente une toile d’araignée. Les images et les couleurs sont belles, la couverture est superbe, mais l’ensemble est un peu décevant.

La Sorcière aux yeux de lune

La Sorcière aux yeux de lune
Myriam Dahman et Nicolas Digard, ill. de Júlia Sarda
Gallimard jeunesse, 2025

La défaite d’un Monstre

Par Anne-Marie Mercier

Le conte reprend des ingrédients classiques : une sorcière solitaire, une jeune fille réduite en esclavage, un monstre marin qui la tient captive, un défi logique dans lequel le héros (en l’occurrence l’héroïne) se sort avec brio, trompant le trompeur. C’est le mélange réussi de tous ces éléments et la fluidité du récit qui font le charme de l’ensemble. Une économie du récit donnant un rythme parfait à la narration, des dialogues percutants et brefs, des silences plus frappants encore, quelques détails bien placés, tout vient à point.
Les illustrations et la mise en page sont intéressantes et belles : encadrés rappelant les contes russes, images insérant des formes issues de papiers découpés, saturation d’objets et de détails sur fond blanc à la manière d’Emmanuelle Houdart, variations typographiques discrètes et efficaces. L’aventure se déploie en teintes crépusculaires dans les airs et dans les mers, et les images servent très bien la narration.
Enfin, c’est une belle histoire de solitude rompue, de promesse tenue et d’amitié au féminin sur un fond de légendes anciennes.

 

 

 

 

Revenez, Amis Martiens !

Revenez, Amis Martiens !
Florence Thinard
Thierry Magnier, 2025

Complètement ouaf !

Par Anne-Marie Mercier

La SF pour jeunes lecteurs est parfois très drôle (voir les délicieux Félicratie et Battelstar Botanica de H. Lenoir). Dans le secteur de la SF adulte, il y avait Invasion de Luke Rinehart  (2020), où les Martiens étaient des boules de poils qui ne pensaient qu’à s’amuser. Ici, la loufoquerie règne aussi. Portés par un rythme de narration soutenu et prenant, les enjeux présentés sont d’importance. Pensez donc : il s’agit d’une expédition martienne sur la terre qui vise à rapporter de l’eau sur Mars pour assurer la survie des Martiens (précision : ils ne sont pas verts mais roses, mous et baveux), et peut-être à coloniser la terre.
Du côté des humains, l’héroïne, Èva, veut sauver les animaux recueillis dans un refuge où elle travaille, tout en allant au collège. Elle y est constamment humiliée par une bande de filles à la mode et son nouvel ami, Armand, est lui aussi harcelé. Obnubilé par sa passion pour l’astronomie, il est très solitaire, plus ou moins abandonné par des parents riches qui font de longues missions à l’étranger. Enfin, le refuge est menacé par un projet de parc d’attraction.
L’histoire commence avec la présentation du jeune et fringant FWFX qui présente au conseil des sages (les GAGA, Grands Anciens Gardiens de l’Autorité suprême) un projet qui ne peut que réussir selon lui, contrairement aux dizaines de milliers d’expéditions précédentes. FWFX a étudié la psychologie humaine et a vu que certains animaux étaient non seulement épargnés, mais même choyés comme de petites divinités : les chats. Il se métamorphose donc pendant son long voyage en chat, comme son coéquipier, un vieux baroudeur un peu vulgaire et accro à l’azote, WDWC. C’est WDWC quii pilotera le vieux tacot spatial qui leur a été attribué et le réparera (on voit des ressemblances avec des personnages de la Guerre des étoiles). FWFX, qui a le sens de la hiérarchie, a fait en sorte de se métamorphoser en chat de race (persan ou birman, je ne sais plus) et de transformer son collègue un vulgaire matou.
Leur capsule (qui ressemble à un frigo), tombe dans l’Océan : péripéties multiples pour enfin attirer l’attention d’un bateau qui les prend à bord. La capsule est envoyée en déchetterie, et eux au refuge pour animaux abandonnés dont s’occupe d’Eva. Ils arrivent à communiquer avec elle par télépathie mais hélas le superbe FWFX est confié à l’adoption à la charcutière du village (FWFX est végétarien) qui compte « la » faire se reproduire (il s’est par erreur choisi femelle). Par erreur également, des chiens du refuge sont bombardés d’ondes martiennes télépathes, et voilà toute un société mi humaine mi animale qui se ligue pour s’évader, libérer leur camarade et récupérer la capsule spatiale pour réexpédier les martiens chez eux.
De multiples péripéties leur font frôler la catastrophe. WDWC découvre la devise de la République, « Liberté égalité, fraternité » et commence à songer à organiser une révolution. Par ailleurs, il découvre le foot ; sa passion les met dans de grands embarras. L’attirance d’Elsa pour Armand peine à trouver une issue tant celui-ci est handicapé du côté des sentiments et obnubilé par sa passion pour l’astronomie…
C’est surprenant, plein d’invention ; il y a aussi une vache (élément crucial pour la réussite de l’entreprise qui nécessite du méthane), la famille d’Elsa et de multiples protagonistes. On ne s’ennuie pas une seconde et on suit tous ces personnages attachants avec un grand plaisir. Le titre (envers du célèbre Martiens go home ! (1955) de Frederic Brown) est ainsi parfaitement justifié.
Quant à ce qui arrive à FWFX lorsqu’il revient devant les GAGA, c’est également très savoureux : qu’on se rassure : les Martiens ne sont pas près de revenir… à moins d’une révolution ?

Sur Radio France, une excellente chronique dont l’autrice s’est (comme moi) bien  amusée dans cette lecture qui peut intéresser des lecteur de tous âges : « Revenez, amis Martiens ! » : une mission spatiale complètement farfelue

 

 

 

Nichonnées fantastiques

Nichonnées fantastiques
Marion Cocklico
Grasset jeunesse, 2025

Fiertés nichonnes

Par Anne-Marie Mercier

Voilà les seins mis à l’honneur. Exhibés fièrement, colorés, variés, on les trouve de tous âges et de toutes formes, mais bien sûr en illustrations non réalistes et non en photos. Faut-il classer cet album dans la catégorie « documentaires », ou bien en poésie, en humour, en philosophie ?

C’est un peu tout cela. L’ouvrage est composé comme une encyclopédie, chaque double page présentant sur un fond coloré un mot titre accompagnant une paire de seins stylisée (sauf à l’entrée « Amazone », bien sûr). Les titres déclinent des âges (« enfance », « bourgeons », « fleurir »… « croissance », « décroissance » et enfin « lignes de vie »), des états (« imperceptible », « constellations », « racines », sculpter »…), des fonctions (« nectar » »), des processus (« changer »), des bizarreries…

Avec des techniques graphiques variées (collages, insertion de matières et peinture) Marion Cocklico nous emmène dans un univers gai qui montre que chaque poitrine est différente et doit pouvoir vivre sa propre vie, loin des injonctions de la mode, comme une partie d’un corps vivant.

Une Année

Une Année
Bernadette Gervais
La Partie, 2025

Les choses de la vie

Par Anne-Marie Mercier

Parmi tous les albums qui évoquent la question du temps, et surtout de la durée (voir sur lietje Combien de temps ? de Carine Prache), celui-ci est original à plus d’un titre. Tout en étant un documentaire, il est sans paroles : c’est donc à l’enfant, sans doute guidé par un adulte, de construire son savoir. Il est guidé pas à pas pour comprendre ce que signifie l’espace d’une année, entre le gâteau d’anniversaire à trois bougies de la première page et celui qui porte une bougie en forme de quatre à la dernière.
Vingt-quatre doubles pages présentent ce défilement à travers un cadre unique, celui d’une fenêtre qui donne sur le même paysage de campagne borné par des collines et des montagnes. Devant la fenêtre, sur une table, on voit un chat, des dessins en cours d’élaboration, des fruits et des légumes pour le repas, des livres, des jouets d’enfants… Le paysage fixe varie cependant avec les saisons, comme les éléments du repas : crêpes, cerises, figues, puis mandarines. Dans le ciel, les migrateurs arrivent, puis repartent. Les arbres fleurissent, se couvrent de fruits, perdent leurs feuilles… Un parasol apparaît, un tracteur passe, un feu d’artifice éclaire le ciel nocturne, un renard passe, puis un cerf ; la brume fait place à la neige. Le chat toujours à l’intérieur fait toute sorte de mines, prend des poses, pour finir à moitié caché dans une boite au moment où Noël se prépare. Il ajoute une touche de noir et de blanc dans cet univers très coloré et une touche tantôt comique tantôt tendre à cet exposé des plaisirs et des jours.
C’est un bel album au format original, allongé comme un calendrier, qui s’appuie sur de multiples détails. Il permet de nombreux jeux de recherche et d’associations (trouver où est l’éléphant, par exemple). Avec l’adulte, l’enfant pourra nommer ce qui l’entoure à chaque étape de l’année, anticiper les moments ou se souvenir d’autres, parler en somme.

L’Incroyable maison de la forêt

L’Incroyable maison de la forêt
Elena Selena
Didier jeunesse (col. « Piou Piou »), 2025

Bâtissons dans le bois

Par Anne-Marie Mercier

C’est Souris qui ouvre la série : elle s’affaire dans sa maison, une toute petite structure à une piècequi s’ouvre en pop-up. Elle dit à Hérisson qu’elle prépare « quelque chose de grand ». Hérisson la rejoint et, à la page suivante, la maison a gagné un étage. Avec l’arrivée d’Écureuil elle a deux nouvelles ailes ; celles-ci sont complétées, avec d’autres arrivées d’animaux, par des impostes, puis de nouveaux toits. La maison monte en hauteur, tandis que le paysage automnal se transforme en un hiver de plus en plus enneigé et que la nuit tombe peu à peu.
Toutes ces extensions dans le temps et l’espace se combinent avec subtilité autour de l’augmentation du groupe amical.
La maison dépliée laisse entrevoir à travers ses fenêtres un intérieur qui grandit peu à peu avec l’ajout de nouvelles pièces meublées et décorées (un salon, une cuisine, un grenier) tandis qu’on peut observer la progression de décors de Noël, jusqu’à la scène du sapin final dans le grenier qui nous fait entrer à l’intérieur du cadre, pour y retrouver tous les amis réunis.
C’est subtil, ingénieux et fort joli. Les pages cartonnées se succèdent en dépliant les maisonnettes qui deviennent de grandes datchas, blanches et bleues aux toits rouges, sur des paysages aux fonds de couleurs variées.

 

 

Bredouille

Bredouille
Agnès Domergue
Grasset jeunesse, 2025

Une maille à l’endroit, une maille à l’envers

Par Anne-Marie Mercier

L’album recense des tâtonnements, ceux son personnage qui bégaie, nommé justement Bredouille. Trouvant une pelote de laine rouge, il décide de la tricoter en chaussette (ce petit koala a des aiguilles à tricoter et connait la technique, on ne sait comment mais peu importe semble-t-il). La grenouille n’en veut pas. On recommence pour une libellule ; la couleur ne plait pas. L’écharpe sera trop serrée pour la chouette, pas assez douce pour les chatons, etc. Pour finir, la pelote se tricotera toute seule…
Les dessins sont charmants ; l’histoire, un peu emberlificotée (normal) et ténue, peine à démarrer et ne démarre pas vraiment.

Ararat

Ararat
Davide Cali, Claire Zaorski
Sarbacane, 2025

« Encore heureux qu’il ait fait beau… » : les aventuriers de l’Arche échouée

Par Anne-Marie Mercier

L’arche de Noé est une ressource courante dans la culture d’enfance, surtout à cause des animaux qu’elle a transportés : effet de liste pour s’endormir dans L’arche que Noé a bâtie de Henri Galeron (Les grandes personnes, 2022, chroniqué sur lietje)) , de surprise dans Les Étonnants Animaux que le fils de Noé a sauvés, de Alain Serres et Martin (Rue du Monde, 2001). Ici, c’est tout autre chose, l’histoire se passe à l’époque moderne, sans animaux (ou presque) et l’album vise un lectorat bien plus âgé.
1927, c’est l’année de l’exploit de Lindbergh. Davide Cali choisit de nous raconter un autre exploit de cette année, imaginaire celui-là, et présentant un échec. Un jeune géologue, nommé Charles-Antoine Lemoine, publie une annonce pour recruter des coéquipiers afin de chercher des traces de l’arche de Noé sur le mont Ararat, lieu sur lequel on a traditionnellement supposé qu’elle avait échoué. De nombreuses expéditions ont poursuivi le même but avec cette montagne comme lieu d’enquête et l’on trouve en ce moment sur le net (sans garantie de vérité scientifique…) le récit d’un projet du même type qui pourrait servir de trame à un récit fantaisiste.
Trois femmes répondent à l’annonce, à la grande surprise de Charles-Antoine : une libraire astronome amateur, une écrivaine qui ne se sépare jamais de son chat, et une institutrice, illustratrice, un peu naturaliste et championne de tir à l’arc ; le pauvre Charles-Antoine est un peu désarçonné…
Un peu à la manière de la chanson « La Marie-Josèphe » des Frères Jacques, les quatre coéquipiers s’embrouillent dans les préparatifs autour de questions de hiérarchie et de compétences avant de commencer leur expédition qui relève plutôt de la promenade et leur permet de découvrir tous les charmes et les désagréments du camping. La naïveté des protagoniste fait penser à celle de certains personnages de Jules Verne et l’humour règne à toutes les pages, y compris dans la résolution de l’histoire par abandon.
Les images sont bien servies par le grand format de l’album. Les couleurs douces, le style japonisant aussi bien qu’années 20. Les effets de superposition et l’insertion de dialogues lui donnent une allure très originale. Ce pastiche de récit d’exploration est très réussi. Drôle et poétique, il donne une belle place aux femmes et à la rêverie.

Combien de temps ?

Combien de temps ?
Carine Prache
Seuil jeunesse, 2025

Initiation à la relativité

Par Anne-Marie Mercier

Bien que l’album s’ouvre sur une vision du cosmos, ce qui pourrait être une figure imparfaite de l’éternité, il nous dit que tout change et que tout passe (comme les planètes et les galaxies elles-mêmes) : la lune ne reste pleine qu’une nuit, un nuage change en quelques minutes, un éclair luit en une fraction de seconde, alors que les montagnes s’érodent lentement.
La durée de vie des plantes et des animaux, que l’on a vue dans un grand album récent intitulé Une si longue vie, de Giulia Vetri (La Partie), varie : la praire d’Islande et le ginkgo durent des centaines d’années, d’autres ont une vie éphémère. Le temps se mesure aussi avec celui qu’il faut pour construire un nid, pour naitre, ou pour apprendre à marcher, avec de grandes variations selon les espèces (une heure et demi pour un poulain). Le livre se clôt sur les petits instants essentiels à la vie, le temps d’un souffle ou d’un battement de cœur.
Les illustrations faites aux crayons de couleur donnent de l’épaisseur à cette durée : le temps de remplir la page, pour ne pas laisser de blanc entre ces teintes chaudes et éclatantes et pour donner de l’épaisseur aux formes. On voyage dans le temps et dans l’espace, de prairie en forêt, de lac en montagne, et la vie est partout, chaleureuse et douce.

 

Une si longue vie

Les Deux Oursons

Les Deux Oursons
Jean-Louis Le Craver, Chloé Malard
Didier jeunesse (col. « à petits petons »), 2025

Encore un rusé renard

Par Anne-Marie Mercier

Deux oursons quittent leur mère pour courir le monde. Elle leur donne à chacun un baluchon contenant les mêmes choses pour leur premier repas.
Pour le second repas, ils tombent providentiellement sur un fromage tout rond, tombé sur la route et commencent à se disputer pour savoir comment faire deux parts égales. Renard survient… vous devinez la suite.
Ces oursons sont bien mignons. Ils sont très expressifs, le renard aussi.
Voilà un conte de plus où le rusé renard mange et les autres pas, quand ce n’est pas lui qui mange son interlocuteur (comme dans Roule Galette).