Framboise ou citron ? À toi de choisir !

Framboise ou citron ? À toi de choisir !
Denis Peiron, Hélène Druvert
Saltimbanque, 2023

Choisir : un apprentissage

Par Anne-Marie Mercier

Avec ce titre léger et cette présentation en album grand format cartonné, on pourrait croire être devant un ouvrage destiné aux plus jeunes ; la présence de découpes et de petites portes à ouvrir ici et là confirmerait cela. Mais le noir profond du fond de la couverture et le caractère sombre de nombreuses doubles pages, au milieu d’autres en couleurs franches, nous mettent en alerte. Il s’agit d’autre chose.
Il est question de choix à faire dans la vie. Trancher chez le marchand de glace entre framboise ou citron, certes, mais aussi décider de ce qu’on veut avoir, être, faire : « vivre c’est choisir ».
On y voit la difficulté de certains choix. On y trouve, pourquoi pas, parmi eux, le choix d’avoir moins, de sélectionner des trésors qui auront peu de valeur aux yeux des autres.
« Choisir c’est prendre des risques », phrase illustrée par la métaphore du sentier sauvage (superbes superposition de pages découpés). L’impression de ne pas avoir le choix est illustrée par une école, mais le message reste ici encore optimiste : la contrainte ouvre bien des possibles… On peut choisir de dire oui à quelqu’un. On peut choisir de dire non. On peut rester tout de même amis après avoir dit non, il ne faut pas avoir peur de perdre.
« Choisir qui tu veux être, qui tu seras plus tard. Devant toi tu as toute une vie pour apprendre à choisir » : le chemin de la vie est retracé en fin de volume sur un papier bien plié révélant une carte, proche de la « carte du tendre » : on y voit le moulin de la chance, les marécages du doute, la rivière du futur,  la vallée de la peur, l’île de la solitude, le phare de l’amitié… De quoi remplir toute une vie, de 7 à 177 ans, enfin peut-être pas !

 

 

 

Sol

Sol
Antonio Da Silva
Rouergue (épik), 2023

Sur terre, sur mer, dans les airs : l’humanité en questions

Par Anne-Marie Mercier

Sur ce qui reste, semble-t-il, de la terre, après une grande catastrophe nucléaire, il y a deux peuples, deux pays. L’un est celui d’Aqua, une jeune fille qui vit sur une île verte et riche de plantes et d‘eaux pures, l’autre est, sur le continent, celui des Karnis. Le peuple de l’île a la peau verte (Aqua est un peu différente) ; il se nourrit du rayonnement solaire (d’où le titre, « Sol ») et peut se déplacer très vite grâce à ses membres palmés, en s’appuyant sur l’air. Des éoliennes aident ce monde à garder un équilibre, mais elles sont menacées. Lorsque l’histoire commence, il n’y a plus de naissances sur l’île. Le pouvoir est partagé entre des forces opposées. L’une d’entre elle est dominée par des prêtres obscurantistes inquiétants et corrompus.
Les Karnis, c’est-à-dire, comme on l’apprendra plus tard, les héritiers des humains, vivent dans des souterrains et tentent d’échapper aux radiations, toujours actives. Ceux qui sont expulsés de ces zones protégées, les « rampants », vivent un cauchemar. Le soleil est masqué par les poussières d’un hiver nucléaire qui semble ne jamais pouvoir finir. Les réserves s’épuisent, incitant à multiplier les raids sur l’île, quitte à provoquer sa destruction. Les puissants de ce monde sont impitoyables et préfèrent une destruction totale des deux mondes à une perte de leur autorité.
La rencontre d’Aqua avec un Karnis devient le seul espoir des deux civilisations. Il est question d’une prophétie, d’un message laissé par les fondateurs de l’île qui permettrait de sauver ce qui reste du monde.
Des alliances, de belles figures de résistance, des trouvailles (magnifiques scènes avec les chiens auxiliaires militaires créés par un savant pervers), des engins de toute sorte, une exploration du désert des terres humaines, un robot humanoïde sympathique, efficace et fou de cinéma ancien (d’où de belles allusions à décrypter pour le lecteur), des poursuites, rien ne manque à ce beau roman inventif et sensible. Enfin, la résolution du mystère de la prophétie, au sommet de ce qui reste de la Tour Eiffel est un grand moment !

Le Colimaçon maçon

Le Colimaçon maçon
Véronique Massenot, Christine Destours
L’élan vert (Pont des Arts), 2023

Une randonnée autour des petites bêtes entre poésie et architecture

Par Edith Pompidou-Séjournée

Avec le titre et l’illustration de la première de couverture, le ton est donné : balade dans la nature entre réalisme et imaginaire parsemée de jeux de mots. En effet, il ne s’agit pas d’un vulgaire escargot mais d’un colimaçon. Cette dénomination peu courante et soutenue, qui lui confère automatiquement sa profession de manière drôle et poétique, est reprise au fil des pages accompagnée d’un vocabulaire précis et recherché sur le monde des insectes mais avec une construction toute en légèreté. De même, les illustrations foisonnent de détails, elles sont faites avec une multitude de collages de papier aux couleurs vives et saturées et de petits objets de récupération dont la plupart sont issus de la nature.
C’est un album en randonnée sur la semaine, chaque jour le petit escargot bricoleur va construire une maison adaptée à l’un de ses amis et la structure se répète comme dans une ritournelle qui permettrait de mieux connaître les insectes rencontrés. Chaque maison aussi originale que luxuriante est surtout le reflet d’une œuvre architecturale singulière dont les détails sont explicités à la fin du livre. Le lundi, la maison « idéale » des abeilles se rapproche du Palais du Facteur Cheval ; le mardi, la demeure de la coccinelle ressemblera à La maison de celle qui peint de Danielle Jacqui ; le mercredi c’est un mélange du Cyclope de Jean Tinguely et de La tour aux figures de Jean Dubuffet qui constitue la tour fabriquée pour les fourmis ; le jeudi, il s’agira d’une caverne pour les gendarmes aussi peu rassurante que l’entrée du Musée Georges Tatin qu’il a lui-même conçue ; le vendredi pour que la chenille puisse se transformer en papillon, elle aura un pavillon en forme de cocon comme les structures éphémères nommées Plaisirs simples par Patrick Dougherty. Le samedi, le colimaçon rassemble tout ce qui lui reste pour construire une salle des fêtes à la façon de Pierre Avezard et son Manège, dans laquelle tous pourront s’amuser. Le dimanche ? Le petit maçon se repose évidemment, dans sa coquille qui lui sert de maison et se transforme à l’occasion en un gros édredon étoilé. Puis, il va au musée tout en chantant « Girouette, galipette »… La boucle est bouclée, l’illustration le montre dans un avion comme le petit homme de la chanson…
Ce magnifique album, aux références multiples, peut donc s’adresser à de nombreux lecteurs des plus petits aux plus grands entre promenade musicale de l’escargot dans un univers enfantin et découverte d’installations architecturales contemporaines françaises de l’Art Brut notamment, à travers le mode de vie de certains insectes.

Mythiques. Icones de légende

Mythiques. Icônes de légende
Françoise Rachmühl, François Roca
Flammarion jeunesse, 2023

Comme des stars

Par Anne-Marie Mercier

 « Pourquoi consacrer un livre aux femmes de la mythologie ? ».
La préface de Françoise Rachmühl, qui a beaucoup adapté la mythologie pour la jeunesse, répond intelligemment à la question : elles sont en effet peu mises en avant dans les récits, mais ont un rôle « primordial », « maitresses ou servantes, de noble naissance ou d’origine servile ». La seule héroïne active qui tienne un rôle de premier plan pose problème : il s’agit de Médée, femme délaissée, meurtrière de ses propres enfants.

La vie de chaque héroïne est relatée en deux ou trois pages accompagnées d’un très beau portrait, une peinture subtile réalisée par François Roca qui leur donne à toutes une allure différente et une parenté : elles ont superbes. Hélène, Andromaque, Pénélope, Euryclée (représentée, comme Pénélope, dans sa belle jeunesse), Antigone, Ariane, Antiopé (l’amazone), Médée, Alceste, Electre, toutes ont une belle prestance, fière, douce, rêveuse, selon l’histoire racontée. Leurs vies sont bien résumées, y compris celle de Médée, qui révèle la finesse et l’intelligence de l’auteure qui parvient à tout dire sans édulcorer ni condamner.
C’est une belle « galerie » d’images attachantes pour s’initier à une partie de la mythologie.

Le Voyage de Shuna

Le Voyage de Shuna
Hayao Miyazaki
Sarbacane, 2023

Vers l’enfer du « pays des êtres divins »

Par Anne-Marie Mercier

La postface de ce roman graphique, très intéressante, le présente en indiquant sa place précoce dans l’œuvre de Miyazaki, et ses liens avec Nausicaa de la vallée du vent et avec certains de ses films d’animation. Ce voyage est à la fois une matrice pour d’autres récits et une œuvre tout à fait singulière. Une note de l’auteur signale qu’il s’est inspiré d’un conte tibétain intitulé « Le prince qui fut changé en chien » et montre toutes les libertés prises avec le conte d’origine (son héros ne subit pas de métamorphoses, par exemple). Ici, conte, fantastique et Science-fiction se rejoignent dans un mélange très réussi.
Shuna est le fils du roi d’un pays misérable des montagnes, qui ressemble au Tibet, et l’héritier de la couronne. Un vieil homme, un étranger arrivé épuisé, meurt en lui confiant un secret : il y a une céréale qui donne beaucoup de nourriture, il faut aller chercher ses graines à l’ouest, « là où s’arrête la terre ». Shuna part sur son yakkuru (un genre de cerf). Il rencontre des débris de civilisations disparues, des villages dévastés ; il souffre de la faim et de la peur. Il lutte contre des femmes mangeuses d’hommes, puis contre des chasseurs d’hommes pour des marchands d’esclaves. Il délivre Thea et sa petite sœur, deux très jeunes filles, de l’un d’eux, puis les laisse partir vers le Nord sur son yakkuru, vers la sécurité, tandis qu’il poursuit son chemin jusqu’au bord du monde.
Il voit passer la « lune volante » (le lecteur y voit une soucoupe volante) qu’il avait déjà vue dans le ciel, il découvre la mer, le pays des dieux où règne l’abondance, et enfin l’horreur que dissimule cet apparent paradis. On pense au film Soleil vert : l’humanité du futur, affamée se nourrit, sans le savoir, d’autres humains.
La fin ouvre vers un possible futur heureux (Shuna revient vers Thea, épuisé, aphasique et amnésique… mais avec les fameuses graines), mais entretemps tout est bien noir. Bien que jeune, Shuna est un guerrier et il livre de nombreux combats sanglants contre des adversaires terrifiants. La fin de son voyage tient du cauchemar et offre des images saisissantes de la monstrueuse terre des « êtres divins ». Ce Miyazaki n’est donc pas pour les petits malgré la beauté des images et des paysages et le rythme soutenu du récit.

 

L’Héritage de Judith Blackwood

L’Héritage de Judith Blackwood
Nathalie Somers
Didier jeunesse, 2023

Échec et polar

Par Anne-Marie Mercier

Roman victorien inspiré de Jane Austen montrant la difficile situation des jeunes filles sans fortune ? Remake du Petit Lord, dans lequel un orphelin – ici une orpheline,, les temps changent –  arrive à se faire reconnaitre par un ancêtre bourru et riche qui avait déshérité ses parents ? Le roman est un peu tout cela dans un premier temps, peinant parfois à se démarquer de ses grands modèles, mais excellant dans la description d’architectures du temps.
Il s’en émancipe rapidement pour devenir un intéressant roman policier, parfois un thriller dans lequel le morts s’accumulent : qui a tué l’irascible grand-père de Judith ? qui cherche à la faire accuser ? qui tue successivement ceux qui vivent sous le même toit qu’elle ? Enfin, pourquoi hérite-t-elle d’un échiquier avec une partie en cours avec l’interdiction de déplacer les pièces ?

Les joueurs d’échec et les amateurs de stratégies se régaleront; ceux qui n’ont pas joué aux échecs depuis longtemps prendront une furieuse envie de s’y remettre…

Mon Beau Sapin de noël

Mon Beau Sapin de Noël
David A. Carter
Gallimard jeunesse, 2023

Sapins pop Up !

Par Anne-Marie Mercier

Quand l’un des maitres du Pop Up s’attache à un sujet aussi banal que le sapin de Noël, cela donne forcément du jeu aux conventions, et c’est heureux.
David A. Carter propose plusieurs types de sapins, des grands et des petits, des sobres (tout blancs) et des fantaisistes, des ébouriffés et des compacts, des surchargés de décorations et des sobres, des stables et des mouvants…
Tous sont superbes, avec une mention spéciale pour le dernier, que Carter a construit comme un mobile, domaine dans lequel il excelle, le sapin qui danse (NB : il faut travailler un peu pour le déplier délicatement et libérer les fils qui pourraient entraver son mouvement.).

Mieux qu’un calendrier de l’Avent : vous pouvez changer de sapin tous les jours !

 

 

 

Le Costume du Père Noël

Le Costume du Père Noël
Christelle Saquet et Eric Gasté
L’élan vert, 2023

Tout est-il seulement une question d’apparence ?

Par Edith Pompidou-Séjourné

Un album de Noël au début assez classique : c’est le soir de Noël, un traîneau rempli de cadeaux, tiré par des rennes, qui tournoie dans le ciel… Mais tout va trop vite et c’est l’accident ; rien de grave à priori, seule la manche du costume du Père Noël est arrachée. Pourtant, pour lui c’est une catastrophe : comment ne pas porter son costume pendant la nuit la plus importante de l’année ? Il espère que son lutin champion de couture pourra réparer son costume, mais le temps presse et c’est impossible. Le lutin lui propose alors à la place d’autres vêtements qu’il a créés.
Le lecteur assiste alors à un défilé de mode dont le Père Noël est le mannequin principal mais aucun autre costume ne lui correspond Les images viennent appuyer le texte pour démontrer les situations incongrues que provoquerait un changement de vêtements : du blanc trop salissant, un costume à carreaux qui lui donnerait un air de clown, un autre qui le transformerait en sapin clignotant et hilarant tellement drôle que les rennes ne s’arrêtent plus de rire, un costume paquet-cadeau ou pyjama, enfin un costume avec de belles cerises que les oiseaux veulent picorer !… Les situations sont de plus en plus cocasses mais le Père Noël finit « rouge de colère » C’est alors que son lutin lui propose son costume de l’année précédente et tout est arrangé !
Cet album peut paraître simple et drôle mais ne transmet-il pas aussi un message ? L’apparence du Père Noël semble déterminante et tous les enfants seront d’accord Pourtant, il n’a finalement pas besoin d’un nouveau costume… Y aurait-il une remise en question de la société de consommation et une volonté de faire comprendre aux enfants (et aux parents !) que réutiliser ou réparer plutôt que de changer est souvent la meilleure solution ?…

 

L’Étrange Boutique de Viktor Kopek

L’Étrange Boutique de Viktor Kopek
Anne-Claire Lévêque, Nicolas Zouliamis
Saltimbanque éditions, 2023

Un nécessaire pour la vie

Par Anne-Marie Mercier

Dès le titre, on est attiré par une ambiance qui évoque les légendes des pays de l’Europe de l’est. Dans ce grand format, l’image, teintée de kitsch, nous plonge dans une ville nocturne sous la neige, puis dans une boutique où la narratrice perdue est attirée par une odeur de gâteau aux pommes à la cannelle (un strudel ?) et un chat noir. La pièce est remplie de valises ; les murs sont couverts de portraits photographiques en pied sur lesquels chaque personne porte une valise. Arrive le propriétaire du magasin, photographe et fournisseur en « panoplies » : la jeune fille est priée de choisir une valise parmi celles qu’il lui propose. L’une d’elle aurait la « panoplie » idéale pour l’aider à affronter la vie, d’après celui qui est décrit comme un « magicouturier » : « vêtements inspirés ou accessoires futés […] pour s’adapter parfaitement aux circonstances, parfois étranges, parfois délicates, de la vie ». Comme un couturier, il prend les mesures de la jeune fille, mais comme c’est un « magicouturier », cela se fait de manière fantastique, à l’aide d’un piano et d’un mètre-ruban immense et animé. Quelle sera l’issue de ce qui ressemble à un pacte, mais ne demande aucune contrepartie ? On songe à la boutique d’antiquaire de La Peau de chagrin de Balzac, au Livre sans fin de Ende…
À l’issue de cette exploration de sa personnalité et de son corps, cinq valises lui sont proposées : panoplie de curieuse invétérée, de plus-que-parfaite, d’insatiable, d’effrontée, de princesse ? Le choix sera lui aussi imaginatif, comme tout l’album.
Les images, cadrées comme dans un film expressionniste, tantôt à fond perdu pour mieux nous absorber, tantôt sur fond blanc comme dans un catalogue d’objets bizarres, surréaliste, sont superbes, pleines de détails curieux, hors du temps.

Nicolas Zouliamis, scénariste et auteur de BD, s’est fait une spécialité de l’étrange et on voit ici qu’il l’illustre superbement (voir La maison en thé, paru au Seuil en 2019).

 

Amis-amis

Amis-amis
Gaëtan Dorémus
Rouergue, 2023

« Un ami qui me ressemble » (Ami-Ami, Rascal) ?

Par Anne-Marie Mercier

Comment se faire des amis ? C’est la question que se posent tous les enfants arrivant dans un nouvel environnement, et pas seulement les enfants d’ailleurs, même si cela est affiché moins directement par les adultes. Ce petit album carré à l’allure  simple trace bien des chemins.
Une petite hérissonne part avec cette question ; elle rencontre des porcs-épics, pas trop différents d’elle. Elle leur emprunte leurs longues piques. Avec cette allure, rencontrant d’autres petits animaux avec des moustaches tombantes et presque sans poils, la voilà glabre avec les mêmes moustaches. Puis devant des chiens à poils longs, des poils lui poussent, devant un cheval, un flamand rose… à chacun elle emprunte quelque chose… Mais elle ne correspond jamais au prochain qu’elle rencontre et finit par ne plus ressembler à rien ni à personne et désespère jusqu’à ce que, miracle ! tous les animaux viennent l’appeler pour être ses amis, malgré (ou à cause de ) son allure bizarre et composite.
Quelle leçon donne cet album ? Il décrit d’abord le processus du désir d’ami : l’envie être comme lui/ elle/eux. Puis la difficulté du « comme eux » qui exclut aussi bien le « je » que le « nous » et tous les autres… La conclusion qui semble dire que du composite nait le succès est un peu discutable, tant cette petite hérissonne à l’air de s’être perdue, mais cela reste un point de vue intéressant, dédramatisé par la fantaisie du trait et le comique des situations.