Réfugié n’est pas mon nom

Réfugié n’est pas mon nom
Kate Milner traduit par Olivier Adam
La Martinière jeunesse 2023

Expliquer l’exil…

Par Michel Driol

Les premiers mots de l’album fixent un cadre tout en douceur et simplicité. « On va devoir partir, m’a dit maman. C’est devenu trop dangereux ici. Tu veux que je t’explique comment ça va se passer ? » Puis c’est la voix de la maman que l’on entend, qui explique le départ, les conditions d’un voyage qui sera rude dans un confort sommaire, la longueur des marches qu’il faudra faire, l’ennui probable durant les longues attentes, la promiscuité… avant de pouvoir enfin défaire les bagages et commencer à comprendre les gens autour.

Voilà un album qui évoque la question des réfugiés à hauteur d’enfant, dans la relation émouvante entre une mère et son enfant. Le dispositif narratif, avec une grande efficacité, conduit le lecteur à s’identifier à l’enfant qui va partir, en l’invitant à répondre aussi à quelques questions. Quel est le truc le plus bizarre que tu aies mangé ? A quoi joueras-tu pour te distraire ? Questions qui prennent tout leur sens ici. Comment parler d’un voyage dangereux et long à un enfant ? Comment lui expliquer que, du jour au lendemain, il va devoir tout quitter pour un ailleurs incertain ? Se mêlent dans les propos de la mère les mises en garde, la volonté de s’assurer l’accord de son fils, et quelques petites choses positives à quoi se raccrocher…  les découvertes qu’on fera, les nouveaux plats, le plaisir de voir de nombreuses voitures et camions. Ces petits riens dérisoires apparaissent comme une maigre consolation face aux pénibles épreuves  évoquées par la mère. Si le texte au futur laisse à imaginer ce que sera le voyage, le parti pris de l’illustration est tout autre. Il s’agit de montrer la réalité de ce que vivent les migrants. De façon récurrente revient l’image de l’enfant, toujours en pied, passant par toutes sortes d’émotions et de sentiments, de la joie à la tristesse, de l’épuisement à l’étonnement, toujours accompagné de ses deux attributs : son sac à dos, pas trop lourd pour qu’il puisse le porter, et son doudou dont il ne se sépare pas. C’est aussi la réalité des autres, une possible grand-mère à qui on dit adieu, d’autres migrants, autres toujours montrés en grisé, jusqu’à l’arrivée, où les couleurs reviennent, symbolisant l’espoir d’une nouvelle vie. Ainsi au chat en grisé des premières pages succède un chat marron dans les dernières pages. C’est enfin un album qui évoque, par son titre qui est aussi sa dernière phrase, la question de l’identité et de la nomination. Réfugié n’est pas ton nom, belle façon de dire à cet enfant, et à tous les lecteurs, que derrière ce mot commode de « réfugié » se cachent des vies, des identités, des parcours, et ce qu’il a fallu de courage pour fuir un danger et en affronter d’autres.

Au travers de ce qu’on sent d’amour de cette mère pour son fils, c’est un album qui aborde sans faux-semblants la question de l’exil des enfants, avec une grande sensibilité et de façon très émouvante. Comment ne pas s’identifier à cet enfant ? Comment ne pas s’identifier aussi à cette mère qui doit préparer son enfant à vivre des choses qu’on ne souhaite à personne ?

 

La (presque) grande évasion

La (presque) grande évasion
Marine Carteron
Rouergue 2021

Trois ados sur un bateau

Par Michel Driol

Lorsqu’au début du confinement d’avril 2021 Bonnie découvre le mot de sa mère scotché sur le frigo, Je pars, elle décide de la retrouver en descendant le canal, jusqu’à une maison où elle pense qu’elle est. S’embarquent avec elle son chien, Melting-Pot, et ses deux seuls amis, Milo l’hypocondriaque et Jason le costaud… Mais c’était sans compter sur leur inexpérience à survivre dans ce milieu si hostile qu’est le canal de Roanne à Digoin, et les dealers qu’ils dérangent au cours d’une rave party… Bref, tout va de mal en pis !

Voilà un roman jubilatoire… D’abord par les multiples péripéties rocambolesques racontées à un rythme effréné par une narratrice, Bonnie, seule fille au milieu de deux garçons. Cette équipe de pieds-nickelés, de bras cassés, coche toutes les cases des oublis, maladresses, et autres bévues plus ou moins graves, pour le plus grand plaisir des lecteurs ! C’est drôle, enlevé, écrit dans une langue assez savoureuse pour reprendre quelques tics du langage des ados d’aujourd’hui. L’intrigue est construite sur un retour en arrière, à partir du point le plus dramatique de l’histoire, comme une façon de générer le suspense. C’est en fait un procédé d’écriture que l’on retrouve dans le roman, la révélation progressive. Ainsi on découvre petit à petit la particularité physique qui fait de Bonnie une fille un peu différente, et les secrets de sa famille. De fait, ces trois ados d’aujourd’hui sont élèves de collège (ce qui est assez commun, on en conviendra, en littérature ado) et  fils et filles de gendarmes (ce qui est une caractéristique bien plus rare !). Ils sont attachants parce que tous, à un moment ou l’autre de leur existence, se sont sentis exclus et, de ce fait, ont sympathisé. Trois ados en quête de liberté, d’amour, de vie tout simplement à une époque de cours à distance, de confinement et de distanciation, de démerdenciel.  Chacun avec ses fêlures, (physiques, psychologiques) ou ses obsessions. Tous trois pleins de vie, réunis malgré leurs différences, et capables de faire face au danger avec la bonne conscience, l’inconscience et les valeurs des fils et fille de gendarme qu’ils sont ! Se mêlent ainsi l’insouciance de la jeunesse  et son audace, un gout immodéré pour les bonbons Haribo qui rattache à l’enfance et les premiers émois amoureux, qui augurent une autre tranche de vie. Cette histoire d’amitié, de solidarité, d’envie d’évasion n’exclut pas un sens de la famille comme un cadre sécurisant. Mais ce n’est pas l’essentiel du roman, qui vaut d’abord par sa puissance narrative, sa drôlerie dans l’expression et les situations, son inventivité. Et cela fait du bien !

Paru en feuilleton durant le confinement, voici un boat-trip hilarant (presque) déconfiné,  avec ses héros (presque) aventuriers, son dénouement (presque) dramatique,  son rythme (totalement) déjanté, et son humour (absolument) contagieux !

Sucrer les fraises

Sucrer les fraises
Odile Hennebert
CotCotCot éditions 2023

Bribes de vie…

Par Michel Driol

Sur chaque double page, une illustration, avec, à chaque fois, une touche de rouge. Rouge de la vieille dame de la couverture, assise sur un banc,  qui regarde en arrière. Puis c’est un pied de fraisiers que l’on repique, et une fillette qui cueille et mange une fraise. D’autres images encore évoquent la confection des confitures ou des gâteaux, les tartines, les tables des anniversaires, sans personne autour. Les images de l’enfance sont omniprésentes, de la cueillette au jardin au biberon, des bodies qui sèchent à la main adulte qui tend les fraises à une main enfantine…  Des images qui, à l’exception de trois ou quatre d’entre elles, sont des « natures mortes », des représentations de fruits, d’objets, des images dont l’humain est étrangement absent. Ces images sont en total contraste avec les textes, courts, qui les accompagnent. Evocation des faits et gestes des résidents d’une maison de retraite, un EHPAD, sans que l’on sache s’il s’agit de la même personne, une grand-mère, ou plusieurs. Mais est-ce si important ?

Sucrer les fraises… C’est bien sûr à la fois les saupoudrer de sucre, mais c’est aussi avoir les mains qui tremblent à cause de la vieillesse. Les illustrations et le texte engagent un étrange dialogue entre ces deux sens de l’expression-titre, entre le bonheur du printemps de l’enfance où l’on cueille les fraises et la détresse de la fin de vie. Ici on peut se raconter une vie. Ainsi commence ce beau recueil qui évoque le temps, le temps qui a passé, le temps des souvenirs, le temps que l’on n’a pas à accorder aux pensionnaires, le temps trop long à passer. A travers une série de notations, écrites dans une langue très épurée, c’est quelque chose de poignant et de bouleversant qui se dit de la fin de vie et des pertes qui l’accompagnent. Perte des repères temporels, mais aussi spatiaux, perte du sens de la conversation, devenue décousue, perte du contact avec les autres, perte de la communication aussi entre les jeunes infirmières et les vieilles résidentes qui n’ont plus de cultures et de références communes.  Que reste-t-il quand les mots ne sont plus là, quand A force de se souvenir des souvenirs, on les use ? Le silence et la solitude, des petits riens qui forment peut-être un grand tout, celui d’une existence anonyme, individuelle ou collective. Cette fragilité des êtres qui vont partir, dont le langage, la mémoire, les souvenirs sont déjà partis, est évoquée au travers de courtes notations,  comme saisies au vol : paroles, réflexions, discussions, gestes constituent une poésie du quotidien, proche finalement des poèmes-conversation d’Apollinaire. Une poésie qui suggère, qui laisse le lecteur remplir les blancs du texte, les laisser résonner sur la page au milieu des blancs de l’illustration, avec beaucoup de tendresse et d’empathie.

Impossible de lire ce recueil sans se souvenir d’une grand-mère, mais aussi sans penser qu’il évoque, comme en filigrane, la condition des femmes, à travers ce « elle » omniprésent. Femmes qui vivent plus longtemps que les hommes, femmes qui ont travaillé peut-être comme télégraphistes, femmes qui ont fait les confitures, lavé le linge et dont la vie s’achève ici dans la solitude, l’oubli, l’incompréhension. Femmes que l’autrice a rencontrées lorsqu’elle travaillait comme psychologue dans une maison de retraite.

Un premier album émouvant, plein de finesse, qui relie l’enfance et le grand âge, qui laisse entrevoir avec pudeur et respect les pensées, émotions, attentes et désespoirs des pensionnaires d’un EHPAD, un album qui parvient à éviter de parler de la mort pour dire, avec beaucoup de poésie, la fragilité de nos vies.

La Photo ou pourquoi il faut parfois désobéir

La Photo ou pourquoi il faut parfois désobéir
Innosanto Nagara
La partie 2022

Désobéissances civiles

Par Michel Driol

La photo, c’est celle d’un couple de jeunes mariés qui s’embrassent devant des policiers casqués et armés. Mais, avant de raconter l’histoire de cette photo, le narrateur – le marié – explique ce qu’est la désobéissance civile à partir de plusieurs exemples. Celui de Claudette Colvin qui, avant Rosa Parks, a refusé de s’asseoir au fond d’un bus. La lutte des Indiens contre l’Empire britannique, celle des U’was contre les compagnies pétrolières, des ouvriers agricoles d’Immokalee (Floride) contre les restaurants, l’action de Bree Newsomme décrochant le drapeau confédéré aux Etats Unis. Et enfin celle de ce jeune couple qui, au cœur de la guerre froide, s’est battu contre les armes nucléaires, et a manifesté avec ses amis le jour de leur mariage

Prenant la forme d’un discours adressé au lecteur, l’album explique, à partir d’exemples simples, des concepts tels qu’activistes, désobéissance civile, blocus, boycott, sit-in, occupation, grève, ou action directe. Le discours passe par des interpellations directes au lecteur, comme une façon de le concerner, de le forcer à s’interroger sur ses convictions, ses opinions. Les exemples sont choisis dans des domaines variés, depuis la ségrégation raciale aux Etats Unis jusqu’à la lutte pour l’indépendance ou la reconnaissance de la valeur du travail, choisis sur une période récente (la deuxième moitié du XXème siècle pour l’essentiel). Ils évoquent différentes formes d’actions que peut prendre la désobéissance civile, sans la théoriser, mais en montrant en quoi, chaque fois, il s’agit de lutter contre un ordre établi qui est ressenti comme injuste. On reprochera peut-être un aspect un peu didactique à cet ouvrage très documenté, qui s’adresse plus à la réflexion qu’à l’émotion, mais qui constitue une initiation rare et utile à tout ce pan de notre histoire collective et aux victoires obtenues par ces types d’actions en décrivant leurs méthodes de façon compréhensible par un enfant.

L’ouvrage pose aussi, de façon plus humoristique, la question de ce qui justifie la désobéissance civile. Ainsi, se cacher sous son lit pour ne pas aller au bain, est-ce un sit-in ? Refuser de manger son repas, est-ce du boycott ? La réponse de l’auteur est intéressante dans sa formulation : Peut-être (ou peut-être pas). C’est dire qu’il n’y a pas une vérité, mais des situations qui peuvent être différentes, et c’est aussi refuser de donner une interprétation, mais laisser chacun libre de réfléchir par lui-même à ce qui vaut la peine qu’on se batte pour (ou contre) et aux formes d’action à privilégier. Car la désobéissance civile va de pair avec une certaine forme de démocratie et surtout avec la force du collectif. Chaque récit montre en quoi c’est tout un groupe qui s’est mobilisé pour une cause, et non des individus isolés. C’est cette dimension collective qui est reprise dans l’épilogue.

L’illustration est particulièrement expressive et pleine d’énergie, à base de papiers découpés recouverts de peinture souvent striée, dans des dominantes jaune, orange, rouge : des couleurs chaudes. Les cadrages mettent en évidence des regards, des slogans, des groupes, ou des oppositions entre forces de l’ordre et activistes, à l’image de la photo initiale.

Une réflexion claire sur la désobéissance civile, par un auteur engagé dans les luttes pour l’activisme politique, les droits civiques, la justice sociale, environnementale, les droits LGBTQIA+, trop peu connu en France.

Le Citronnier

Le Citronnier
Ilia Castro – Barroux
D’eux 2023

Comme une ballade sud américaine

Par Michel Driol

Elle est née dans un pays où la guerre et la dictature font rage. Partout, dans la ville, on peut lire sur des banderoles : el silencio es salud, le silence, c’est la santé. Lorsque ses parents reçoivent des camarades et que, pour la protéger, sa mère l’éloigne de la maison, elle se réfugie en haut du citronnier du jardin. C’est de là-haut qu’elle entend le bruit terribles des bottes, puis celui de la fusillade, encore plus terrible.  Alors elle se met à pleurer, et ses larmes deviennent une rivière, accompagnée d’une nuée d’oiseaux blancs, qui coule vers la mer, où un citronnier pourra pousser.

Disons le tout de suite, ce n’est pas un album facile, un album qui édulcore ce que furent les dictatures qui, du Chili à l’Argentine, pays d’origine de l’autrice, ont semé la terreur durant des décennies. Barroux n’hésite pas à montrer des condamnés, yeux bandés, attachés à des poteaux d’exécution, ou à illustrer ce que dit le texte des corps qu’on lançait vivants du haut des hélicoptères. Sans doute faut-il cet ancrage dans le réel pour permettre au jeune lecteur d’entrer dans le côté plus poétique et fantastique de l’album qui passe aussi par l’illustration, comme ces deux ogres soldats prêts à dévorer la petite maison. Dans leur violence expressive, les illustrations de Barroux sont en parfaite harmonie avec la dure âpreté du texte. Deux parties bien distinctes se succèdent dans le récit. Une première très réaliste, qui dépeint la vie d’une famille d’opposants à la dictature, la clandestinité, le secret, les livres qu’on enterre dans le jardin. Vue par les yeux de  cette petite fille, c’est toute une vie cachée d’opposants qui est ici décrite, avec la distance de ce regard enfantin qui laisse le jeune lecteur de 2023 imaginer ce qu’a dû être cette vie quasi clandestine avec une fillette.  Puis une seconde partie qui bascule clairement du côté du merveilleux, avec ce torrent de larmes qui devient rivière emportant tout sur son passage. Ce qui réunit les deux parties, c’est la poésie du texte, une poésie de l’oralité (l’autrice est conteuse, et cela se sent dans l’écriture), une poésie sensible dès les premières lignes, avec ses anaphores, (silence pour la parole, mais pas vraiment pour les fusillades), ses répétitions, ses comparaisons, son travail sur le rythme.  Ce qui les réunit aussi, c’est la figure de l’enfant, anonyme, désignée simplement par Elle, dont le texte donne explicitement quelques caractéristiques (boule de feu, lucide et lumineuse) qui préparent le passage au fantastique. Le passage par le fantastique, la poésie, le conte donne un caractère universel à cette fable. S’y tissent avec subtilité plusieurs fils. D’un côté il y a l’opposition entre la parole et le silence ; parole interdite, dangereuse, possiblement subversive, pourtant magnifiquement incarnée ici dans cet album qui dit haut et fort ce que sont les dictatures et la possibilité d’un autre monde de paix. D’un autre côté, il y l’opposition entre ce régime dictatorial et le torrent de larmes qui peut le submerger. Larmes d’une petite fille, larmes du peuple, c’est ici la belle symbolique de l’eau qui purifie, qui revivifie, qui permettra de se reconstruire ailleurs. Ce passage par l’imaginaire, le symbolique suggère plus qu’il ne démontre que, comme dans les contes, les méchants seront vaincus, balayés par une force plus grande qu’eux, mais laisse le lecteur interpréter la nature de cette force, associée à l’eau et aux oiseaux blancs, une eau capable de nettoyer la guerre sale et obscure évoquée dans la première page.

A la fois très réaliste et très métaphorique, cet album sans concession ne laissera pas indifférents les lecteurs d’aujourd’hui qu’il touchera par sa poésie, ses symboles, et à qui il insufflera, sans aucun didactisme, la force de croire en une vie démocratique fondée sur la liberté de la parole, de l’expression, sur la liberté de lire ce que l’on veut et de vivre en paix.

Un million de points

Un million de points
Sven Völker
Helvetiq 2023

De double en double

Par Michel Driol

Au début, tout est simple. 1 point. Page suivante, 1+1, puis 2+2, puis 4+4… jusqu’à 524288+524288… Comme sur un livre à compter, au début on compte les points, puis, devant l’ampleur de la tâche, on fait confiance… Au début tout tient sur une page, puis il faut deux pages, mais, pour les deux derniers nombres, la page se déplie.

Graphiquement, c’est très beau. On explore ainsi un arbre, des fruits sur l’arbre, une coccinelle, un grille-pain, des confettis, des taches de rousseur, la pluie, un conteneur, des étoiles, des brins d’herbe, des grains de sable, les gouttes d’eau dans une piscine, des poils sur une petite souris, les particules dans la fumée d’une locomotive à vapeur, pour finir avec  le million de points dans la ville… atomes ? particules ? pixels ? Il s’agit moins ici d’un livre à compter, lesquels s’arrêtent en général sagement à 10, mais d’un livre destiné à donner une représentation d’un type de croissance mathématique, et de permettre de visualiser les grands nombres, là où les mathématiques touchent à la poésie en laissant entrevoir une image de l’infini. Et pourtant, la règle est simple. On double à chaque fois, mais, très vite, c’est à l’univers entier qu’on est confronté. Un univers représenté ici de façon à la fois colorée, réaliste et géométrique : des carrés, des rectangles, des bandes, des compositions symétriques, des alignements qui n’excluent pas la liberté formelle des courbes ou du désordre. Belle façon ludique et poétique d’illustrer les mathématiques comme une façon d’introduire un ordre dans le chaos du monde.

Un album qui a remporté le New York Times Best Illustrated Children’s Books en 2019, œuvre d’un graphiste berlinois dont c’est, à notre connaissance, le premier livre traduit en français, Un million de points tisse des liens utiles entre les mathématiques, l’art, la poésie… et l’imaginaire !

L’Arbre de nuit

L’Arbre de nuit
Isabelle Wlodarczyk – Xavière Broncard
L’Initiale 2022

Riches de nos différences

Par Michel Driol

Dans la jungle de Goa vit un arbre triste, sans fleurs. Mais, chaque nuit, un jeune indien vient le rejoindre, assiste à la floraison nocturne, ramasse les fleurs tombées, prépare une potion qu’il verse au pied de l’arbre, et repart, croisant les bûcherons en plein travail.

Fable, poésie, conte philosophique, il y a de tout cela dans ce bel album au format carré, un format qui incite à l’équilibre. Poésie d’un texte qui sait ne pas être trop bavard, un texte qui associe les notations d’une évocation très concrète de la nature à son humanisation (arbres qui parlent, ont des attentes), un texte dont les trouvailles verbales (un arbre en ciel, par exemple) vont de pair avec l’indicible, les mots secrets partagés entre l’arbre et le jeune indiens. Belle et judicieuse utilisation donc d’une langue poétique pour créer un univers à la fois lointain (Goa…) et proche (avec ces bûcherons qui détruisent), un univers que les illustrations de Xavière Broncard, à partir de papiers découpés, subliment pour donner à voir une jungle multicolore, traversée de nombreux animaux (toucans, éléphants… impossible de tous les citer), une jungle dont la vie et la luxuriance sont menacées par les hommes, pour ne laisser la place que d’un désert inanimé. Qui est cet arbre seul ? Un rescapé, un survivant d’une forêt primitive ? l’exemple prémonitoire de ce que vont devenir les autres arbres ? Si les hommes peuvent détruire la nature, ils peuvent aussi, à l’instar du jeune indien, la préserver, la sauvegarder, et peut-être la faire renaitre. Ce serait là un premier niveau de lecture, un texte parlant d’écologie et de destruction de la vie, de la biodiversité.

Mais ce serait passer à côté de ce conte philosophique qui aborde la question de la différence, ou des différences, tant par le texte que par les illustrations. Différences d’abord dans cette forêt entre les arbres, montrés tous différents par leurs couleurs, leurs formes, leurs tailles. Différences entre les arbres de jour, qui dorment la nuit, et cet arbre de nuit, qui se réveille la nuit. Différences et rapprochements entre les règnes végétal et animal. Les multiples animaux montrés vivent en symbiose avec les végétaux. Quid des hommes, montrés eux aussi dans leurs différences d’âge, de relation avec la nature ? Malgré leurs différences, le jeune indien et l’arbre seul partagent une relation, privilégiée, unique, échangent des mots, des secrets, et s’apportent mutuellement quelque chose que le texte n’explicite pas, laissant le soin au lecteur de l’imaginer. Il ne s’agit pas de réduire cette histoire à la sylvothérapie, mais bien de voir qu’il est question ici de guérir tant l’homme que la nature en dépassant nos différences par l’amitié, l’amour, la fraternité ou le respect… faute de quoi ne restera qu’une table rase et stérile. Mais à chaque lecteur de tirer ses propres conclusions à partir des propositions narratives et graphiques de l’album.

Un bel album, très métaphorique, très poétique, pour évoquer les relations entre l’homme et la nature et dire à quel point nos différences nous enrichissent, qu’il s’agisse de biodiversité ou de relations interpersonnelles. On saluera le travail des éditions L’initiale qui mettent à disposition, sur leur site, des fiches permettant de susciter de débats philosophiques à partir de leurs publications.

 

Monstres

Monstres
Texte de Stéphane Servant – Images de Nicolas Zouliamis
Thierry Magnier 2023

Freaks…

Par Michel Driol

Le narrateur habite dans un village perdu avec ses parents. Un peu différent, parce qu’un oiseau aurait échangé son cœur avec le sien dans le ventre de sa mère, il est victime de harcèlement. Un jour arrive un cirque, qui prétend présenter un monstre, survivant d’un peuple primitif… Sans corne ni queue, dit le texte,  tandis que l’image montre un enfant et fait découvrir alors le public, une belle collection de visages cornus, difformes, tous différents… Surmontant sa peur, le narrateur donne à manger au monstre qui se met à chanter une chanson qu’il ne comprend pas, mais l’illustration montre un enfant dans une famille ordinaire… Lorsque le monstre parvient à s’échapper, c’est dans le poulailler du narrateur qu’il trouve refuge, et tous deux font face aux autres enfants.

Evoquons d’abord la forme de ce roman graphique, dont la couverture, à la fois noire et dorée, évoque les romans populaires de la fin du XXème siècle. Un enfant, dont on ne voit pas le visage, qui porte un sac à dos en forme de monstre, et s’avance dans une forêt inquiétante, et, autour, dans l’encadrement doré, les éléments du cirque, roulottes, chapiteaux, lumières… Ensuite, c’est une formidable conjonction du texte et de l’image qui fait avancer l’action. Jusqu’à la découverte du monstre, au cours de la représentation, rien, ni dans le texte, ni dans l’image, n’est montré quant à la réalité des habitants du village. Puis c’est la façon dont la chanson du « monstre », reprise par trois fois, est traitée seulement par les images, pour illustrer l’histoire somme toute banale d’une dispute des parents et d’une fugue. Belle réussite narrative donc, entre le crayonné noir du dessin donnant à voir un monde bien sombre et un texte donnant à entendre la voix d’un garçon sensible et différent !

C’est donc un roman qui parle de différence et pose la question du regard posé sur l’autre et de la monstruosité, dans un univers qui touche à l’univers du cirque. On est toujours le monstre de quelqu’un, de celui qui ne nous ressemble pas. Le narrateur est différent pas tant par son visage (celui d’un chat) que par son pacifisme, sa façon de contempler la nature dans un univers de brutes épaisses et sans cœur. Le monstre (qui partage avec le narrateur son nom, Otto) n’est qu’un enfant recueilli durant sa fugue par un Monsieur Loyal trop pressé d’en faire une bête de cirque, entre des sœurs siamoises et un homme à quatre jambes. On est très proche de l’univers de Tod Browning et bien loin de l’univers brillant et fascinant du cirque. C’est un roman qui parle d’amitié entre deux êtres différents et pourtant si semblables, qui parle d’entraide et de compréhension mutuelle, le narrateur aidant le monstre à regagner sa maison. C’est un roman qui parle de liberté et de fraternité, car les cages ne sont faites que pour être brisées.

Qu’est-ce qui est monstrueux dans ce roman ? Sans doute moins les personnages tels qu’ils sont représentés que les actes que certains commettent. Enlèvement d’un enfant qu’on exhibe, harcèlement d’un autre, chasse à l’enfant, peur de l’autre, voyeurisme au cirque, violences diverses… Amour et amitié sont magnifiquement illustrés par la première et dernière image : le nounours du narrateur de la première image est rejoint par l’homme de fer du monstre sur le rebord de la fenêtre. Beau symbole du dépassement des différences.

Un roman graphique situé dans un univers sombre et proche du fantastique, qui emploie les voies de l’imaginaire pour évoquer la question de la différence et de l’amitié. Monstrueusement humain.

Tonnerre de mammouth

Tonnerre de mammouth
Véronique Delamarre- Pascale Perrier – Illustrations de Bastien Quignon
Sarbacane 2023

Des mammouths et des hommes

Par Michel Driol

Moutt et Kanda sont deux jeunes mammouths, un garçon et une fille, au cours d’une période glaciaire qui n’en finit pas. Inséparables, ils font de nombreuses bêtises ensemble. Ils ont caché quelques baies dans une grotte, et, poussés par la faim, veulent aller les récupérer. Mais la grotte est occupée par de drôles de mammifères qui se déplacent sur deux pieds, sans poils, sans ailes. Branlebas de combat chez les mammouths, car la vieille Moumoutte révèle qu’il s’agit d’hommes et qu’ils mangent de la chair. N’obéissant qu’à leurs désirs, les deux jeunes mammouths entendent pourtant récupérer leurs friandises, mais se retrouvent prisonniers des humains, qui sont bien décidés à manger Kanda…

Précisons tout d’abord que le narrateur n’est autre que Moutt et que son récit ne manque pas de saveur. D’abord dans la relation qu’il entretient avec Kanda, la fille du chef, bien plus entreprenante et audacieuse que lui, qui se verrait bien poète (ne s’exprime-t-il pas parfois en vers, parfois en slam ?) ou artiste (n’est-ce pas lui qui a dessiné des animaux sur les parois de la grotte, faisant croire aux hommes que ce sont des messages des esprits ?). Le récit de leurs aventures est assez désopilant, tant dans les mésaventures qui leur arrivent que la façon de les raconter. Plaies, bosses, chutes sur le coccyx… on a un large panorama de petits et grands bobos qui affectent le corps de héros sans affecter leur moral ou le sens de l’humour du narrateur ! Mais le récit vaut peut-être autant par son côté roman d’aventures cocasses que par ce qu’il dit de nos propres rapports avec l’histoire et les animaux. La préhistoire vue par Moutt, ce sont un peu nos Lettres persanes…  D’abord, ces mammouths ont toutes les caractéristiques des hommes : des noms, un langage, des activités, ils vivent en groupe, ont un chef (qui subit une vraie carnavalisation réjouissante dans ce récit !), se transmettent des savoirs, élèvent leurs enfants en leur interdisant de manger trop de sucreries, par exemple… Ensuite parce qu’ils ont un regard qu’ils croient justifié sur les humains : petits, chétifs, nus, ils ne pourront pas survivre. Cruels, attachant des animaux, les tuant pour en faire des vêtements, ils sont à l’opposé des pacifiques mammouths herbivores.  Pour Kanda, les choses sont sûres : dans de nombreuses générations, quand les hommes auront disparu et que des mammouths viendront visiter leur grotte, ils salueront en Moutt un grand artiste… L’histoire de l’humanité est là pour lui donner tort… Mais ne sommes-nous pas, nous, hommes du XXIème siècle, dans la même position que Kanda ? Nous nous croyons invincibles, maitres du monde, espèce éternelle sur terre. C’est sans doute là un des messages de ce roman, d’attirer notre attention sur ce que nous faisons subir aux animaux, et de nous dire que, comme les mammouths qui se croyaient invincibles, nous ne le sommes peut-être pas… Mais retrouvons un peu d’humour et de légèreté avec les illustrations, pleines de vie, de Bastien Quignon, qui donne vie à ces personnages attachants (et attachés), respectant à la fois leurs caractéristiques de mammouths, mais les humanisant par le regard (et une fleur dans la toison !).

Un roman enlevé, drôle, dynamique, plus proche de Silex and the city que de la Guerre du feu, mais dont le fond est peut-être bien plus sérieux qu’il n’en a l’air…

Moi aussi j’ai faim !

Moi aussi j’ai faim !
Coralie Saudo
Amaterra 2023

Dis moi qui te mange…

Par Michel Driol

C’est d’abord le plancton mangé par la crevette, à son tour mangée par le petit poisson, à son tour mangé par le gros poisson, mangé par le phoque, mangé par l’ourse blanche…

Cette histoire de chaine alimentaire est traitée sur le monde de la répétition et de la surprise. Dans une première double page, on a la formule récurrente « Oh là là, qu’est ce que j’ai faim moi », et la découpe d’une bouche ouverte, sur la page de droite, laissant apercevoir la couleur de l’animal suivant. Sur la double page suivante l’animal prédateur, qui se régale « Miam, du bon plancton, ou une belle crevette, dit… ». Et ainsi de suite, avec une logique qui fait passer du plus petit au plus gros dans cette histoire en randonnée qui respecte les chaines proie/prédateur… A chaque fois que l’on tourne une page, c’est une nouvelle surprise pour le lecteur, avec une dimension ludique dans les propos tenus, et la représentation stylisée des animaux (l’œil tourné vers l’arrière de la proie qui se méfie, l’œil tourné vers l’avant du prédateur qui va se régaler…). Le texte, simple et amusant, sait aller à l’essentiel, tout en dédramatisant, grâce au comique de répétition, cette chaine infernale dans laquelle chacun finit dans l’estomac de l’autre. Toute structure répétitive implique une chute qui clôt la série. Ici, c’est l’ourson, figure enfantine, qui s’adresse à l’ourse blanche, dans un « maman, moi aussi j’ai faim », illustré par un face à face touchant et plein d’amour d’une mère et de son petit… renvoyant le jeune lecteur à ses propres besoins et à la relation qu’il entretient avec sa propre mère capable de les satisfaire.

Un album qui joue sur la simplicité et la surprise pour évoquer joyeusement le besoin fondamental de tout être vivant, manger !