Une maman si pressée

Une maman si pressée
Sara Lundberg
Seuil Jeunesse 2023

L’Etourdi, ou les contretemps…

Par Michel Driol

Noa n’a aucune envie d’aller à la fête d’anniversaire d’Alma, qui commence à 2 heures. Mais sa mère s’aperçoit qu’il n’a pas de cadeau à lui offrir. Vite, direction centre-ville. D’abord un magasin de vêtements, où Noa oublie son blouson. Retour au magasin de vêtements. Puis un magasin de jouets, où l’on achète un diadème, mais où Noa oublie sa casquette, ce dont on s’aperçoit une fois dans le bus. Retour au magasin de jouets, puis nouveau bus, et arrivée enfin devant la maison d’Alma… Mais où est passé le cadeau ? Peu importe, car on découvre alors que la fête d’anniversaire n’aura lieu que la semaine suivante. De retour à la maison, Noa et sa mère se préparent à un dimanche où on ne fera rien.

Dépêche-toi, on est en retard… Combien de fois un enfant a-t-il entendu des constats, qui marquent bien des perceptions différentes du temps ? C’est ce que montre cet album, jusqu’à la caricature, car la maman est en avance d’une semaine, et que le texte parle de ses gestes aussi saccadés que ceux d’un robot ! On assiste donc à une course effrénée contre la montre, une course absurde puisque Noa n’a aucune envie d’aller à l’anniversaire d’Alma, qu’il connait à peine. Le voilà donc trainé au centre-ville, trainé, c’est bien ce que montre l’illustration qui oppose la mère, penchée en avant, et l’enfant, tenu par la main, tout droit… En ville, c’est le règne du trop : trop de clients, trop de gens, trop de choix dans les magasins, trop de monde dans le bus, trop de chaleur, des produits trop chers, et trop peu de temps avant l’heure fatidique. Tout est vu à travers le point de vue de Noa, son désintérêt pour les achats, ses oublis réguliers, son émotion et ses larmes lorsqu’il perd sa casquette favorite. La mère est présente à travers ses actions, ses paroles, et son rôle moteur. Noa n’a qu’à se laisser faire… et ses actes manqués sont sans doute comme une façon de dire qu’il est là, lui-aussi. Les illustrations, en pleine page, donnent à voir non seulement la silhouette de la mère et celle, plus fluette, de l’enfant, mais aussi toute une galerie de personnages muets, tantôt simples passants sans tête, comme une façon de montrer la jungle des villes, tantôt dans des petites saynètes où les regards sont éloquents. La chute est pleine d’humour, qui montre Alma avec un diadème sur la tête… et, sous forme d’un récit imagé, les tribulations incroyables du diadème oublié dans le bus.

Un album plein de tendresse dans lequel se reconnaitront, sans méchanceté, nombre de parents et d’enfants, pour dire qu’il faut prendre le temps de vivre, chacun à son rythme et que nous avons tous le droit à la paresse, comme une façon de résister aux pressions du monde contemporain.

C’était juste un jeu

C’était juste un jeu
David Moitet
Didier Jeunesse 2023

Quand l’urbex vire au cauchemar…

Par Michel Driol

L’urbex, c’est l’exploration des ruines urbaines, des boites de nuit, des usines… Voilà à quoi se livrent quatre collégiens de 3ème, qui se sont donné des règles très strictes pour effectuer ces visites en toute sécurité. Mais lorsque Simon veut tester Zach, un nouveau, et lui donne rendez-vous seul dans une usine désaffectée, au mépris de toutes les règles, et que Zach ne vient pas en cours le lendemain, tout se complique et s’accélère…

David Moitet signe ici un polar urbain, avec disparition, enquête, suspense, un thriller qui réunit des personnages bien identifiés. Si les quatre personnages principaux sont amis et collégiens, leur arrière-plan familial est bien dessiné, familles de la classe moyenne, mais présentant toutes des fêlures : mère atteinte d’un cancer, mère décédée, parents trop occupés pour s’occuper de leur enfant. L’urbex leur apparait comme leur monde, une façon de se singulariser et de souder leur groupe, en cachette de leurs parents. C’est un roman mettant en scène des adolescents, leurs amours, leurs faiblesses aussi, comme ce mépris envers certains qu’affiche Simon, ce qui fait fortement réagir Zia. L’intrigue est bien construite, avec un premier chapitre en je, qui ouvre le suspense : qui est ce je en danger ? Puis on passe à un récit classique à la troisième personne, jusqu’à un chapitre reprenant mot pour mot le premier chapitre, en remplaçant le je par un il, révélant ainsi l’identité de la victime. Ensuite, on a une alternance entre chapitres en je, le point de vue de la victime, et des chapitres à la 3ème personne, l’enquête. C’est efficace et permet de ne pas rompre l’ordre chronologique, tout en diffractant les points de vue. Pour autant, l’enjeu du roman est peut-être ailleurs, dans la découverte d’une autre ville que font les héros : celle d’un quartier plus populaire, des barres d’immeubles gangrénées par les trafics de drogue, celle d’autres familles où l’on s’entraide sans parvenir à trouver le travail correspondant aux études faites. Le roman permet ainsi à deux mondes qui se côtoient pourtant dans la même classe de troisième de mieux se connaitre, et au petit groupe de 4 de s’ouvrir à d’autres. C’est l’exploration de la ville contemporaine, dans sa complexité, et non plus seulement celle des vestiges du passé.

Un récit haletant qui met en scène un groupe de jeunes aux prises avec de vrais délinquants, sans dénigrer le monde des adultes (parents et policiers).

Comment transformer une banane en vélo

Comment transformer une banane en vélo
Jerry Dougherty – Ravy Puth
Kata 2022

De la valeur et des échanges

Par Michel Driol

D’un côté, il y  a un couple, Michael et sa femme, vivant refermés sur eux-mêmes. De l’autre, il y a une bande d’enfants. Un jour, les enfants demandent une banane à Michael qui, tout en rechignant, la leur donne. Et quelle n’est pas leur surprise de voir les enfants revenir avec un tandem magnifique, dont ils affirment qu’il n’est autre que la banane. En effet, ils l’ont proposée au glacier qui en avait besoin contre un cornet de glace, proposé le cornet de glace au jardiner assoiffé contre une tondeuse à gazon hors d’état de marche, que la mécanicienne du dépotoir leur a échangée contre le vélo…

Voilà un album qui propose une petite leçon d’écologie et d’économie. La valeur des choses est fonction de nos besoins, et le troc une façon d’échanger des biens qui reçoivent ainsi une valeur ajoutée non négligeable. On passe ainsi d’une banane à un vélo, en échangeant, en recyclant dans son entourage. Il y a là de quoi s’interroger sur la notion de valeur, de propriété,  sur tout un système économique. La banane ne vaut un vélo que parce qu’elle a été échangée, ce qu’auraient été incapables de faire ses premiers propriétaires, présentés avec pittoresque comme « le vieux et grincheux monsieur Michael et son-épouse-pas-si-grincheuse-que-ça ». Elle ne prend de la valeur que parce qu’elle sort du domicile, que parce que ses premiers propriétaires acceptent de la donner, que parce que les enfants la font entrer dans un circuit économique. Chaque objet ne vaut qu’autant qu’il répond à un besoin particulier, et vaut moins que l’objet que l’on donne en échange. Cette leçon prend l’aspect d’une petite fable, bien écrite, avec des formules récurrentes, comme dans les histoires en randonnée. En quelques mots, les personnages et les situations sont posés, souvent dans des dialogues pleins d’expressivité. Les illustrations montrent des enfants très différents, souriants, dans un univers coloré et plein d’harmonie.

Une fable économique et écologique qui évoque avec humour la protection de l’environnement, la camaraderie, la débrouillardise et le partage, car les enfants, par honnêteté, rendent le vélo au propriétaire de la banane.

C’est où qu’on va ?

C’est où qu’on va ?
Cécile Chartre
Rouergue dacodac 2022

Une séparation

Par Michel Driol

Manuel, qui a 9 ans, ne quitte pas son doudou lapin rose, seul objet qu’il possédait lorsqu’il a été abandonné à la porte de l’orphelinat, à sa naissance. Depuis, il vit aux Sapins bleus, avec ses copains Marcus et Gabriel, avec lesquels il n’hésite pas à faire les 400 coups, comme cette bataille de polochons mémorable dans la chambre des filles. Il a aussi une amoureuse, Marga, mais elle est partie il y a 57 jours. Ce matin-là, la surveillante générale réveille Manuel avant les autres, accompagnée de deux adultes, un moustachu et une femme aux gros bras. Mais Manuel résiste et ne veut pas abandonner ce qu’il connait et ceux qu’il aime.

Le roman est écrit à la première personne et raconte le moment de l’adoption du point de vue de l’adopté.  Or le narrateur ne comprend pas ce qui lui arrive, alors que le lecteur, lui, l’aura peut-être compris, selon sa capacité à comprendre les implicites du texte.  La force du roman est d’utiliser une bonne dose d’humour, liée à un personnage sympathique, et assez haut en couleurs, pour mettre à distance une trop forte émotion qui affleure pourtant. Emotion liée au départ, émotion liée à ce temps fort, émotion liée à cette séparation d’avec tout ce qui a fait sa vie d’avant. Deux personnages d’adulte sont présentés. L’un, Diego, le surveillant préféré, plein de bienveillance. L’autre, Apolina, qui cache ses sentiments pour les enfants sous une forme de rudesse, mais dont Manuel raconte comment elle a connu un immense chagrin d’amour. Tout se passe entre le lever de Manuel et le départ de l’orphelinat avec une mère adoptive, mais, au cours de ce temps bref, par de nombreux retours en arrière, Manuel raconte toute sa vie depuis l’arrivée aux Sapins bleus. C’est une belle construction narrative, qui, dans un espace-temps restreint permet de revoir ce qu’était le quotidien, l’intimité du narrateur dans cet orphelinat qu’on imagine situé dans un pays d’Amérique latine. Pas de rebondissement dans cette histoire d’une grande force et d’une grande simplicité qui se termine sur un beau geste symbolique de Manuel, ouvrant la voie à une nouvelle vie, bien meilleure sans doute que tout ce qu’il a pu connaitre jusqu’alors.

Un roman plein d’empathie pour son héros, qui ose aborder un sujet original sans pathétique, sans misérabilisme, mais avec une grande humanité.

Si Rose était là

Si Rose était là
Jennifer Couëlle – Bérengère Delaporte
La courte échelle 2022

Ce qui nous reste de ceux qui sont partis…

Par Michel Driol

On est un matin d’hiver qu’on croirait semblable aux autres, et Toinette cherche comment s’habiller. Tout, le froid, l’odeur des tartes, la neige est l’occasion d’évoquer Rose, la grand-mère, qui, si elle était là, dirait ceci ou ferait cela. Puis on apprend que Rose est allée dans ce qu’on appellerait en France un Ehpad, et Toinette se souvient des promenades avec sa grand-mère, de sa relation particulière avec la nature, de la sensation de la mousse sous les pieds nus. Toinette se souvient aussi de sa dernière visite à Rose, contagieuse, où elle avait dû rester dehors et avait fait l’ange dans la neige. On n’est pas un matin d’hiver comme un autre, c’est celui où il faut choisir sa tenue pour aller enterrer Rose, sa grand-mère.

Voici un ouvrage venu du Québec, qui, par certains côtés très discrets, fleure bon le québécois de certaines expressions, « le sucre à glacer », ou le parler enfantin et édulcorant, comme « la maison pour personnes qui ne peuvent plus décider ». Voici un ouvrage dont les illustrations, vives, lumineuses et colorées, montrent l’amour et la complicité entre une petite fille rousse et une grand-mère aux cheveux blancs, partageant les mêmes activités. Voici enfin un ouvrage dont l’écriture, dans sa simplicité poétique, dit aussi bien l’absence que la présence par ce qui s’est transmis. C’est la simplicité évidente de la formule récurrente, « Si Rose était là » qui à la fois signale le manque, mais n’attend qu’à être complétée par les attitudes, propos, conseils bienveillants de Rose, toutes ces choses que Toinette garde en mémoire. D’une certaine façon, c’est Rose qui conseille la tenue à porter pour ce jour douloureux,  « elle me dirait d’enfiler ce que j’ai de plus réconfortant », et ce sera un pyjama dont les couleurs vives tranchent avec le gris du deuil de la dernière page, au cimetière. Douceur et tendresse sont là pour qualifier cette transmission, qui touche à des petits riens comme à l’essentiel : trouver belle la neige, douce la mousse, et garder des glands au fond de la poche pour oublier la grisaille des trottoirs. Il y a là comme une façon pleine de délicatesse de décrire cette relation intergénérationnelle si marquante, de faire comprendre sans rien expliciter en quoi elle est fondamentale, et de montrer en quoi la vie passe aussi par l’acceptation douloureuse de la mort de celles et ceux qui nous ont précédés. C’est aussi un bel album sur le temps qui passe. Trois indicateurs de temps le rythment, introduisant à trois modalités temporelles essentielles. Toujours, c’est la permanence de l’habitude, parfois, c’est l’exceptionnel, et un jour ce sont tous les futurs à venir. C’est dans ces variations autour du temps vécu et ressenti que se glisse le présent de l’adieu à la grand-mère et le présent de l’enfance.

Après la pandémie de COVID, comme évoquée en filigrane dans cet album, un album lumineux, sans pathos, pour accompagner avec finesse et sensibilité les enfants qui ont perdu leurs grands-parents, mais qui sauront conserver présents en eux leur souvenir et leurs leçons de vie.

La Peinture de Yulu

La Peinture de Yulu
Cao Wenxuan – Suzy Lee
Rue du monde 2022

Ode à la persévérance

Par Michel Driol

Yulu sera artiste-peintre, ainsi l’ont décidé ses parents. Jusqu’à 8 ans, c’est son père qui lui enseigne la peinture, puis ce sont les plus grands artistes. Lorsque le moment est venu de faire peindre à Yulu son premier autoportrait, on va acheter la toile de lin la plus parfaite, celle qui était promise à un très grand peintre décédé la veille. Yulu réalise son autoportrait, mais, le lendemain matin, le tableau est devenu informe. Et ce phénomène se reproduit 7 fois de suite, au point que la mère de Yulu se débarrasse de cette toile. Yulu la récupère et peint une nouvelle fois son autoportrait, jette sur lui un tissu, et l’oublie. « Mais un jour, enfin, le soleil du matin vient inonder la toile. On y voit une petite fille lumineuse qui, paisiblement, sourit. »

Peu connu en France, Cao Wenxuan est un auteur chinois pour la jeunesse renommé, lauréat du Prix Hans Christian Andersen en 2016, prix reçu en 2022 par Suzy Lee, illustratrice coréenne un peu plus connue en France. Rue du Monde a réuni ces deux excellents auteurs et c’est Alain Serres lui-même qui a traduit et adapté le texte. Et le résultat est de toute beauté.  Des illustrations pleine page, qui s’ouvrent petit à petit à la couleur. C’est le huis-clos d’un appartement, envahi de tissus et de tableaux encadrés, huis-clos enfermant, dont on ne sort que deux fois, lorsqu’on va acheter la toile, et lorsque Yulu va la chercher dans les buissons, dans des scènes nocturnes très expressionnistes par l’éclairage et l’atmosphère. Ces illustrations, par le choix des couleurs et du cadrage, offrent un point de vue sur l’évolution de Yulu. Le texte avec poésie reprend un motif fantastique, celui de la toile ou du portrait maudit. Tout se passe ici comme si la toile voulait se venger de ne pas avoir été servie à un célèbre peintre, mais à une fillette inconnue. Toile qui met à rude épreuve la persévérance de la fillette qui, huit fois sur le métier, remettra son ouvrage. Pas de découragement, mais une volonté farouche de vaincre la matière de la toile, cet espèce de mauvais génie qui contrarie les projets que l’on a pour Yulu. Car, au fond, qui est Yulu ? Une fillette sur laquelle son père projette ses rêves, comme c’est malheureusement souvent le cas dans certaines familles. Lui qui se voulait artiste est devenu marchand de tissus… Yulu doit se couler dans le moule, dans ce que ses parents ont décidé pour elle. Mais que veut-elle vraiment ? Qui est-elle vraiment ? Docilement, elle obéit, prend des leçons, fait l’admiration de tous, jusqu’au moment où l’improbable fantastique se produit, et où Yulu devra lutter à la fois contre la mauvaise volonté de la toile, mais aussi contre la décision de sa mère de jeter la toile maudite. Réussir à peindre le tableau, c’est bien pour Yulu une façon de s’inscrire dans un chemin tracé pour elle, mais le recouvrir et l’oublier, c’est une façon de sortir de ce chemin, non pas comme un renoncement, mais plutôt comme une façon de dire qu’on a fait sa part. On laissera bien sûr chaque lecteur libre d’interpréter la belle fin, cette figure de la petite fille lumineuse, apaisée après les tourments qu’elle a traversés, et qui sourit à la vie. Suivra-t-elle le chemin tracé pour elle ? En suivra-t-elle un autre ? Ne faut-il pas laisser du temps au temps pour grandir, à son rythme, et devenir soi, avec son propre destin et ses propres rêves ?

Un album très riche, tant par la qualité de son illustration que par les thèmes qu’il aborde : aussi bien l’emprise des rêves parentaux sur le destin des enfants que la création et la nécessaire liberté de créer.

Voir la chronique d’Anne-Marie Mercier : http://www.lietje.fr/2023/09/17/la-peinture-de-yulu-2/

Gamine

Gamine
Emmanuelle Rey
Didier Jeunesse 2022

Amour toxique

Par Michel Driol

Elle a 16 ans, il en a 32… La rencontre entre Judith et Colin, dans une boite de nuit marseillaise, débouche sur le premier grand amour pour elle.  Elle va le voir à Paris, puis en Normandie, à Tristeville, découvre qu’il a un fils. Petit à petit, la relation entre eux devient de plus en plus déséquilibrée et toxique : manipulations, chantage affectif, Colin a de plus en plus d’emprise sur Judith, qui se détache peu à peu des siens, de ses amies…

Gamines est un roman écrit à la première personne, qui décrit, avec une précision quasi clinique, les mécanismes par lesquels un homme plus âgé manipule une jeune fille qui tombe sous son emprise. Elle ne perçoit pas l’absurde de la situation, se retrouve sous le charme (au sens fort) de Colin qui empoisonne son existence, la surveille, veut tout savoir d’elle. Autant Judith apparait comme naïve et sincère, autant Colin est un personnage séduisant certes, mais habile manipulateur par la seule force de sa parole. Avec beaucoup de réalisme, la narratrice révèle comment elle a pu passer quelques années de sa vie à endurer une relation aussi malsaine que toxique pour elle. On n’est jamais dans le pathos, toujours dans la description, dans l’évocation des sentiments, de l’amour, de la passion, de la mauvaise conscience, des efforts vains pour s’en sortir, du malaise et du mal-être. Il faudra un vrai électrochoc, qu’on ne révélera pas ici, pour que Judith, avec l’aide de sa meilleure amie et de son frère, parvienne à en briser définitivement ce cercle vicieux.

Le récit est suffisamment clair et explicite pour être une mise en garde contre ces phénomènes qui semblent, hélas, de plus en plus fréquents. Mais l’autrice juge bon de clore avec la rencontre avec un psy et quelques pages qui, tout en restant dans le récit, apportent une analyse plus distanciée des mécanismes pervers à l’œuvre dans ce genre de relation sur lesquels elle met des mots.

Un roman fort qui présente une héroïne fragile, touchante, émouvante  afin de prévenir les ados contre les dangers que représentent les pervers narcissiques. Un roman qu’on pourra rapprocher de celui de Gwladys Constant Passionnément, à ma folie.

La Cabane au milieu de rien

La Cabane au milieu de rien
Angélique Villenueve – Anne-Lise Boutin
Sarbacane 2023

Ce qui nous lie…

Par Michel Driol

La Viok arrive dans une cabane isolée, la nettoie, et se met à écrire des histoires. Elle découvre alors que cette cabane est peuplée par de très nombreux enfants de taille minuscule, aussi bruyants que chahuteurs. La Viok tente de leur lire une de ses histoires, mais peine perdue. Seule une petite fille écoute, et veut montrer son univers à la Viok Mais cela ne l’intéresse pas, et elle chasse tous les enfants. Seule la petite fille revient écouter les histoires, de l’autre côté de la fenêtre, et découvre que ces histoires l’ont fait grandir. Elle trouve alors la Viok allongée par terre, demande l’aide de tous les autres enfants pour la relever. Après le partage de nourriture, la petite fille entreprend de raconter une histoire à la Viok, sur laquelle se sont assis tous les autres enfants.

Voilà un album qui aborde, avec une langue assez familière et marquée de traces d’oralité, avec des illustrations pleines de vie, des problématiques complexes.  C’est d’abord la question du lien intergénérationnel, entre ce personnage que l’image ne montre pas si vieille que cela mais que le texte appelle la Viok et des enfants qui sont restés minuscules, et qui vivent dans une espèce d’autarcie heureuse. Comment créer ce lien ? La première tentative de la Viok est un échec, faute d’avoir pris en compte la réalité des enfants et de vouloir leur imposer, à tous, le même traitement. Mais ce sont les enfants qui sauvent la Viok, en unissant leurs forces. La chute de l’album montre le renversement qu’opèrent les enfants, en inversant les rôles. C’est ensuite la question du pouvoir des histoires et des mots, traités avec la métaphore puissante des histoires dont l’écoute fait grandir, au sens propre. La Viok est autrice, illustrant le stéréotype de l’écrivain qui s’isole et recherche la tranquillité pour écrire loin de tous. Pour autant, ses récits qui abordent des thèmes conventionnels (la lune, les étoiles, les batailles et les amoureux : on se croirait dans les romans qu’apporte la vieille fille au couvent où est scolarisée Emma dans Emma Bovary) ont le pouvoir de faire sortir les enfants de leur état initial pour leur faire découvrir autre chose. Rappelons l’étymologie d’enfant : infans, celui qui ne parle pas, celui qui n’a pas accès au langage du récit, dit cet album. En prenant le pouvoir des mots, la fillette permet d’instaurer un ordre nouveau en réécrivant l’histoire. En effet, le récit de la fillette à la dernière page reprend le texte même de la première page, sauf que le mot « cabane » est remplacé par le mot « enfants », la vie bruyante et agitée prenant la place du décor isolé. C’est enfin la question du lien intertextuel entre cet album et la littérature populaire, en particulier celle des contes. On retrouve des personnages minuscules, enfants, lutins, Petit Poucet, incarnations du désordre et de la vie, et une vielle femme peu accorte, figure de la sorcière ou du géant, incarnation de l’ordre. On retrouve le rôle du récit, comme dans les Contes des mille et une nuit, l’enjeu étant toujours celui du vivre ensemble autour des récits qui unissent, fascinent, captivent.

Un album vivant qui reprend certains aspects du conte (la cabane isolée, la vieille femme, les enfants) pour dire la nécessité du récit, pour dire aussi, dans sa construction circulaire, que rien n’est écrit d’avance, que tout peut être réécrit.

Esther, Tapio, Labiwa et les autres

Esther, Tapio, Labiwa et les autres
Cathy Ytak, Thierry Cazals, Thomas Scotto, Anne Maussion, Julia Billet, Christine Beigel, Marie Colot, Jo Hoestlandt, Marie Zimmer, Nathalie et Yves Marie Clément
Editions du Pourquoi pas ? 2023

Que sont-ils devenus ?

Par Michel Driol

Pour fêter leurs 10 ans, les Editions du Pourquoi pas ? ont eu la bonne idée de demander à onze de leurs auteurs de reprendre un personnage d’un de leurs livres précédents, ce qui donne ce recueil collectif dans lequel on trouve dix nouvelles bien caractéristiques de leurs autrices et auteurs.

Ainsi, Cathy Ytak imagine que son personnage de l’Enfant du matin accueille une nouvelle élève qui a fui une guerre et se souvient de sa propre arrivée, et de la façon dont le don d’un livre a changé sa vie. Thierry Cazals reprend le personnage de Tom, de la Bouche en papier. Il s’échappe du cirque où il se produisait, rencontre des enfants à qui il adresse leurs poèmes, puis se retrouve confronté à sa propre oreille en pierre qui ne supporte plus d’entendre tous ces cris de haine. Pour Thomas Scotto, c’est Esther, la fillette terrifiée par le théâtre dans Comme un sourire qui flotte, qui écrit à Anissa qu’elle va monter sur scène pour lire des textes, et rendre ainsi hommage à tous ceux qui l’ont ouverte à l’art et aux livres. Anne Maussion raconte comment la fille de son personnage de Mamie voyage trie ses affaires après le décès de sa mère, et découvre qu’elle n’a pas cessé de penser à elle et de lui écrire. Julia Billet reprend le personnage de Monsieur Kassar, celui qui apprenait à lire et à écrire à Mo, dans le texte éponyme, pour le conduire à révéler son secret, celui de son réel prénom qu’il a dû franciser, ayant ainsi eu le sentiment honteux de trahir sa propre histoire. En écho à L’Autre, Christine Beigel propose Ombre, belle allégorie dans laquelle le programme des ombres s’oppose à celui de MOI, autocrate, jusqu’au jour où ombre prend conscience que MOI a aussi une ombre. Marie Colot reprend Théo, son personnage de la Danse des signes, atteint de surdité. Son amie Emma et lui sont devenus danseurs professionnels et accompagnent le flow d’un rappeur. Jo Hoestland envoie une lettre à la Petite du récit éponyme, et imagine ce que cette fillette du voyage est devenue, comment elle a vécu, a eu une fille. Pour Marie Zimmer, Nino, le héros  de Maisons de papier, est devenu architecte, et soutient son projet de fin d’étude, réhabilitation d’une fiche ferroviaire, où les rails deviennent passerelles pour relier les habitants dans un éco quartier conçu comme habitat d’urgence. Enfin Nathalie et Yves Marie Clément racontent la rencontre et le dialogue entre la lionne Labiwa de la Lionne, le vieil homme et la petite fille, et d’Oscar, le vieil homme des Amoureux du Houri-Houri, de retour dans le pays de leur origine.

Qu’on se rassure d’abord. Il n’est pas nécessaire de connaitre les récits initiaux pour comprendre et apprécier ces textes, qui ont des dynamiques narratives propres.  Bien sûr, si on les a lus, on éprouve le plaisir de la série, qui est de retrouver des personnages sur un temps long. Cette entreprise originale a bien des attraits. D’abord, celle de faire connaitre (pour celles et ceux qui seraient passés à côté d’eux) et de réunir dans un même recueil quelques-uns des auteurs contemporains les plus remarquables en littérature jeunesse. Tous partagent une même vision de l’utilité de cette littérature, des valeurs qu’elle transmet, mais sont d’accord sur la nécessité d’un pas de côté, de passer par l’imaginaire, voire la poésie pour toucher les lectrices et les lecteurs. Sans doute ont-ils tous des techniques d’écriture différentes, et c’est aussi ce qui fait la richesse du recueil. Phrases très courtes ou phrases très longues et enveloppantes, écriture poétique et métaphorique ou recherche d’un réalisme précis, tentation du fantastique, de l’allégorie ou quête d’un ancrage solide dans le réel. Plusieurs de ces textes parlent d’écriture, de lecture, qu’il s’agisse d’y intégrer superbement des haïkus écrits par des enfants en atelier d’écriture, d’évoquer l’imaginaire lié aux lettres (ce O qui enferme, mais qui est aussi la bouche d’où sort le souffle), le théâtre, la musique ou la danse, comme une façon de souligner l’importance vitale des arts et de la culture dans le monde contemporain. Plusieurs évoquent la question de la transmission, de l’amour, de l’apprentissage. Cela se voit en particulier à travers la forme de la lettre que de nombreux auteurs et autrices choisissent pour leurs récits. Les thématiques de l’identité, de l’immigration, du voyage ne sont pas loin, avec toujours ce souci de parler d’accueil et de dignité. Si ce recueil parle de notre monde actuel, il n’est pas pessimiste. Il montre des personnages en mouvement, qui sont en train de réaliser les rêves qu’ils pouvaient avoir dans le premier récit où ils sont apparus. C’est cet optimisme qui transparait dans la conclusion du dernier récit, lorsqu’Oscar explique à la lionne que les hommes ont changé, que l’Afrique reverdit, qu’on ne capture plus les animaux… On aimerait le croire sur parole. Cet optimisme est néanmoins nuancé, en particulier dans la belle lettre un peu mélancolique de Jo à la Petite, mettant en évidence l’écart entre les valeurs de notre pays, celles que promeut ce recueil, et la réalité vécue par les gens du voyage.

Cette diversité des écritures trouve un écho dans la diversité des techniques d’illustration choisies par les 12 artistes (Inès Guerrero, Aurélia Budin, Juliette Torre, Violette Mesnier, Marie-Cécile Grand, Joséphine Loiseau, Charlotte André, Emma Escat, Tom Bellanger, Maëlle Labbé, Bérangère Thominet, Matthieu Dina). Qu’il s’agisse du choix des couleurs, ou du noir et blanc, de remplir la page ou de laisser une respiration avec beaucoup de blanc, d’être dans une épure assez abstraite ou, au contraire, dans la volonté d’être au plus près du portrait, ces illustrateurs apportent des contre-points graphiques à ces textes.

Beau cadeau d’anniversaire que les Editions du Pourquoi Pas ? font à leurs lecteurs, un cadeau riche de la diversité des auteurs, des imaginaires, des écritures, des tranches de vie, au service d’un projet fédérateur qui lui donne sens, faire humanité.

Ours d’hiver

Ours d’hiver
Irène Schoch
Editions des éléphants 2023

V’là l’Hiver et ses dur’tés / V’là l’ moment de n’ pus s’ mettre à poils

Par Michel Driol

Aldo, comme chaque année à la fin d’un automne un peu plus long et chaud que d’habitude, découvre qu’il y a un parking à la place de sa tanière. Le voilà obligé d’affronter l’hiver, de trouver un abri, des vêtements chauds, des petits boulots. Dans ce monde dur, quelques coutumes l’étonnent, comme Noël , la galette des rois ou le carnaval. Il découvre enfin la solidarité de toutes celles et ceux qui l’aident à attendre l’été.

Il n’est pas simple d’aborder la question des sans-abris, du monde de la rue, avec des enfants. Irène Schoch le fait ici avec beaucoup de sensibilité. En choisissant d’abord d’inscrire son récit, par les illustrations, dans un univers composite où cohabitent des animaux très différents – mais anthropomorphisés – et des humains. Si l’on est bien dans un univers urbain, celui-ci est en quelque sorte étrangisé  par la diversité de ses habitants. Ensuite en choisissant de faire d’Aldo un narrateur toujours positif, content de ce qui lui arrive, satisfait de son sort. Cette solution narrative plonge le lecteur au plus près de ses émotions, réactions, inquiétudes et surprises devant cet univers de l’hiver qu’il découvre pour la première fois. Se mêlent ainsi, mises sur le même plan par le récit,  la dure découverte du monde de la précarité et celle, plus légère, de l’hiver et de ses coutumes par un animal étranger à cette saison. Le choix de l’ours n’est pas anecdotique* : c’était, au moyen âge, l’animal considéré comme étant le plus proche de l’homme (par sa stature, sa capacité à marcher sur deux pattes), il est aussi, en version jouet, le nounours dont chacun sait l’importance qu’il occupe dans l’imaginaire enfantin. C’est enfin par la façon de montrer le refus de l’exclusion et la solidarité active de toutes et tous que l’album illustre des valeurs d’entraide et de partage bien nécessaires aujourd’hui.  Pas de pathos, mais beaucoup de tendresse donc dans ce récit qui se situe par ailleurs dans un monde très contemporain : celui d’un changement climatique avec des automnes plus longs, celui d’une disparition de la nature sauvage pour faire place à une urbanisation de plus en plus poussée. Pas d’angélisme non plus : les premiers temps d’Aldo dans l’hiver sont difficiles. Pudiquement, il avoue n’être « pas toujours le bienvenu ». On appréciera la délicatesse de la litote. Les illustrations, pleines de couleur et de vie, sont très complémentaires du texte. Elles montrent des personnages le plus souvent souriants, complices.

Faire découvrir à des enfants l’hiver du point de vue des sans-abris, voilà le défi que relève avec justesse cet album porteur d’un bel espoir dans l’humanité !

* On rapprochera ce choix de celui de Franck Tashlin dans Mais je suis un ours moi !, dans les années 1970.