La Case 144

La Case 144
Nadine Poirier – Illustrations de Geneviève Després
D’eux 2019

Le jeu de la Marelle / Va de la terre jusqu’au ciel

Par Michel Driol

Pour explorer la ville sans s’y perdre, Lia dessine sur les trottoirs une marelle géante, grâce à la boite de craies que sa mère lui a données. Mais lorsqu’il ne lui reste qu’un petit bout de craie, et qu’elle doit dessiner la case 144, le trottoir est occupé par un vieil homme couché sur un carton. Sans doute un personnage des Mille et une nuits, possédant un génie, capable de lui redonner une boite de craies neuve…

C’est donc l’histoire d’une rencontre à la fois probable et improbable que raconte cet album tendre et chaleureux. Celle de deux personnages, une fillette et un vieillard, un SDF épuisé et une fillette dont on devine qu’elle vit seule avec sa mère, qui n’a pas beaucoup d’argent. Celle d’une fillette pleine d’imagination et d’un vieillard dont on ne saura rien, si ce n’est que la vie n’a pas été douce avec lui jusqu’à ce qu’il rencontre Lia, qui saura le faire rire et lui offrir un peu de compagnie et de douceur. Le texte épouse le point de vue de Lia, donnant à comprendre sa façon de percevoir une réalité qui lui est étrangère au travers de ses lectures, de sa culture, de son imaginaire. Après l’avoir vu comme un obstacle l’empêchant de continuer de construire sa marelle, elle pense qu’il peut lui être utile grâce à ses pouvoirs magiques. C’est cette grille de lecture faussée – le SDF n’est pas un prince oriental – qui lui permet d’accepter progressivement l’autre tel qu’il est, au moment où elle prend conscient qu’aucun génie ne laisserait un homme dans cet état. Ce sera donc à elle de prendre soin de cet homme, et de lui offrir  ce qu’elle peut, une maison dessinée à la craie : quelque chose d’à la fois sublime et dérisoire. Les illustrations inscrivent l’histoire dans une ville canadienne vue comme un labyrinthe ou un formidable terrain de jeu pour Lia. Quelques pages centrales utilisent des calques, belle trouvaille graphique pour matérialiser l’imaginaire de Lia, qui fait obstacle à sa perception du réel. Les gros plans des personnages montrent des visages très expressifs : rires partagés, commisération, souffrance pleine de dignité du vieil homme.

Bien sûr, une fillette ne peut pas changer le monde et sa dureté. Mais l’album est une incitation à aller vers l’autre, et à prendre soin de lui, dans la mesure de ses moyens, et c’est déjà ça ! Un feel-good album lumineux, poignant et serein.

Amour bleu

Amour bleu
Raphaëlle Frier illustrations de Kam
Editions du Pourquoi pas 2022

Le bleu est-il une couleur chaude ?

Par Michel Driol

Ce premier roman graphique des Editions du Pourquoi pas est une belle réécriture contemporaine du célèbre conte de Perrault La Barbe bleue, façon de dire l’actualité de ce texte à une époque où les féminicides sont dénombrés et dénoncés (On en comptait 122 en France en 2021, soit 20% de plus qu’en 2020).

Du conte de Perrault, on conserve le cadre général : un homme richissime à la barbe bleue, toutefois non point inquiétante mais rassurante comme un ciel bleu sans nuages, la sœur Anne, l’amour qui unit les deux personnages, le départ de l’homme et l’interdiction d’utiliser la petite clef… Mais le récit est actualisé : tout se passe à notre époque.

On le voit, si Amour bleu conserve la trame générale du conte de Perrault, il l’actualise avec intelligence. D’abord dans sa forme, puisqu’on passe d’un conte traditionnel à un roman graphique qui associe avec subtilité différentes techniques pour raconter l’histoire. D’abord le récit à la première personne, dans une langue très contemporaine, façon de mieux pénétrer la sensibilité de l’héroïne, son attirance pour ce riche homme bien loin de son milieu d’origine. Ensuite les illustrations en double page, façon de ponctuer les temps forts de l’histoire, tantôt muettes, tantôt incluant des dialogues dans une langue aussi orale que vivante, caractérisant bien les personnages. Enfin les multiples vignettes, façon bande dessinée, façon de donner vie aux personnages et de jouer sur le rythme de la narration. Mais il est aussi actualisé dans son contenu même. D’abord en diversifiant les milieux sociaux. On a d’un côté le riche pervers, vivant dans un moulin, grand ordonnateur de fêtes, séducteur, esthète raffiné en apparence, mais menaçant quand nécessaire et surtout dangereux. De l’autre trois jeunes plus marginaux, les deux sœurs et leur colocataire, prêts à taper l’incruste chez Barbe bleue. Marie, l’héroïne, en particulier, vit sa nouvelle existence au Moulin comme une espèce de fête perpétuelle, bien loin de son quotidien d’employée ordinaire qu’elle n’hésite pas à abandonner… Cette dimension sociologique n’est pas innocente, on s’en doute ! Ensuite par le changement de perspective énonciative. Si le conte de Perrault est un récit à la troisième personne, celui-ci est un récit porté par la voix de l’héroïne. L’adoption de ce point de vue dit clairement la dimension féministe dans laquelle l’ouvrage s’inscrit, et force le lecteur à s’identifier à la jeune femme dans un mouvement plein d’empathie. Enfin, la chute diffère profondément du conte de Perrault puisqu’il n’y a pas intervention des deux frères de l’épouse, mais que c’est en fuyant que l’héroïne se sauve et dénonce le serial-killer… La femme est donc à la fois la victime potentielle mais aussi celle qui a la force de se sauver par elle-même du danger incarné ici par Barbe bleue et de dénoncer à la police ce personnage inhumain et déshumanisé au point que le récit ne donne même pas son nom.

Il faut bien sûr dire quelques mots de l’expressivité des illustrations. Celles-ci savent jouer à la fois des dominantes de couleur (le bleu, le noir quand il le faut), des cadrages (gros plans des visages, plans plus larges), mettre en évidence les obsessions de l’héroïne (comme ces clefs qui envahissent une page), ou enfin présenter le malfaisant au milieu d’une meute d’animaux féroces. Si le ciel sans nuage est bleu, symbole de bonheur et d’été, la peur aussi peut-être bleue, et l’amour laisser des bleus au cœur… C’est dire l’ambivalence de cette couleur froide, couleur de l’eau sur laquelle avance le bateau dans lequel habite l’héroïne dans les dernières pages, comme pour dire à la fois la volonté d’échapper à ce prédateur (habitant un moulin au bord de l’eau), et l’impossibilité d’y échapper tout à fait… même en cultivant des plantes vertes.

Une riche réécriture du célèbre conte de Perrault, qui sait parler à travers une fiction sans concession des réalités que représentent aujourd’hui les féminicides et qui permettra aux jeunes  lectrices et lecteurs d’ouvrir le dialogue sur les relations hommes femmes et de se questionner sur notre présent… et leur avenir.

 

 

Le Clown masqué

Le Clown masqué
Rozenn Desbordes
Editions courtes et longues 2022

Pour vivre heureux, vivons cachés ?

Par Michel Driol

Atteinte d’une rare maladie, Zélie voit son visage s’enlaidir de jour en jour, au point que sa propre famille l’a abandonnée, et que ses amies se détournent d’elle. Petite fille solitaire, rejetée et bannie de tous, elle découvre un jour dans une gare abandonnée une valise contenant un costume de clown, avec masque et perruque. Après l’avoir essayé, elle monte un premier numéro qu’elle va jouer à la gare voisine. Puis va animer la fête de l’école, et se rend de plus en plus souvent au parc où se retrouvent tous les enfants, ravis de jouer avec ce clown si inventif. Jusqu’au jour où le masque tombe par hasard, et où Zélie se retrouve encore plus ostracisée qu’avant. Heureusement, un petit cirque passait par là, dans lequel tous les artistes, qui ont une particularité physique, acceptent Zélie telle qu’elle est et lui promettent un bel avenir de clown.

Epousant au plus près le point de vue de Zélie, le roman plonge le lecteur dans les sentiments d’une petite fille de neuf ans que personne ne protège ou aime, mais qui aime tout le monde et n’a qu’un souhait, celui d’être acceptée par les autres. Le roman expose la cruauté ordinaire des adultes et des enfants, prompts à se détourner de ce qui est différent, ou leur fait peur. Cette violence est particulièrement bien montrée, avec ses répercutions psychologiques au travers du vécu d’un personnage attachant qui hésite, exprime son désarroi. SI le costume du clown masque celle qui le porte, il révèle aussi, comme un miroir, les réactions du public. Tout n’est-il qu’affaire d’apparence ? C’est ce que semble montrer le roman, qui met l’accent sur l’incapacité des habitants du village à s’intéresser aux sentiments, aux émotions, à la personnalité de Zélie pour ne s’en tenir qu’au rejet de la fillette et à l’acceptation du clown qui leur procure du plaisir dans sa maladresse, sa coquetterie, sa façon d’exagérer des traits de comportement. Si Zélie s’en tire, c’est grâce à son imagination, mais aussi à son amour des autres. Car il faut aimer les autres pour accepter de se mettre en danger, et de les faire rire. C’est ce que révèle à Zélie le clown du cirque qui l’accepte, dans une belle théorie du clown. Plus fondamentalement, le roman invite à s’interroger sur la place de Zélie : n’est-elle que parmi ceux qui vivent en marge, des circassiens tous différents, marginaux allant de ville en ville, ou dans la cité ? Jusqu’à quel point sommes-nous prêts à accepter ceux qui sont différents, et à nous enrichir de leurs différences ? Ce sont ces questions que le roman laisse à méditer au lecteur, sans y apporter de réponse.

Un roman juste et touchant, drôle et plein de sérieux, pour dire à hauteur d’enfant le poids du jugement des autres et de l’apparence, et inciter à accepter l’autre dans ses multiples différences..

Papa partout

Papa partout
Emilie Chazerand illustrations de Sébastien Pelon
L’élan vert 2022

L’absence, la voilà…

Par Michel Driol

Dès le début, la mort du père est là, à peine euphémisée : Maman dit qu’il est au ciel désormais, puis énoncée directement, en une phrase non verbale qui sonne comme un couperet : Mort. Au début, pour le narrateur, il n’y a que le vide et le chagrin, le souvenir des choses qu’ils ne feront plus. Puis c’est la découverte de la présence du père dans tous les objets, vêtements, même ces objets intangibles que sont l’ombre sur la plage et le reflet des yeux dans le miroir.

Voilà un bel album bouleversant, plein de simplicité, pour dire différentes phases du deuil vues à hauteur d’enfant, de la colère et du sentiment de l’injustice profonde jusqu’au retour du sourire et de la paix intérieure, ce que l’on nomme résilience. L’album sait éviter l’écueil du pathos par une écriture qui sait être à la fois métaphorique et enfantine pour exprimer ce que traverse l’enfant. Il est question de l’oreiller salé au réveil et du cœur haché menu, par exemple. Les anaphores disent la répétition des marques de l’absence, mais surtout celles des signes de présence avec la série des groupes nominaux qui commencent par « Dans… », façon de rendre concrète l’universalité de cette présence mystérieuse de l’absent. L’illustrateur a su jouer aussi de la simplicité et de l’expressivité, semblant prendre au pied de la lettre certaines expressions comme « il est au ciel », ou donnant à voir une vision du jeu de Puissance 4 comme une sorte de prison derrière laquelle est caché l’enfant, dont seul l’œil cherche à voir au delà du jeu. Quant aux aplats de couleurs, ils se réchauffent progressivement, allant jusqu’au jaune éclatant de la plage et de la maison finale. A noter que les pages de garde reprennent aussi ce code de couleurs.

Un bel album, mélange de tendresse, de fragilité et de force, pour évoquer les étapes du deuil lié au décès le plus éprouvant qui puisse affecter un enfant.

Ma petite maison ronde

Ma petite maison ronde
Bolormaa Baasansuren
Rue du monde 2013

Avoir un an en Mongolie

Par Michel Driol

Entre documentaire et fiction, cet album raconte la première année de la vie de Jilu, fils de nomades mongols. Porté par la voix de Jilu lui-même, de façon naïve et enfantine,  le récit évoque la naissance,  le premier jouet, la rencontre avec le grand père, les quatre  campements, au fil des saisons, et l’enfant qui grandit.

A la façon de Jilu, le jeune lecteur occidental découvre, à travers le texte et les illustrations, ce mode de vie rude et tellement éloigné du nôtre. L’album se tient sur une ligne de crête entre la poésie du texte (qui reprend souvent le symbole du cercle protecteur et le lien avec la nature environnante) et une dimension ethnographique réaliste, portée en particulier par les illustrations qui, tout en s’inspirant fortement de l’art populaire, donnent à voir de nombreux détails de la vie quotidienne (objets, rites, coutumes, vêtements).

Une belle façon de faire découvrir d’autres façons de vivre et l’amour familial, la bienveillance comme valeurs universelles.

Ma cabane

Ma cabane
Guillaume Guéraud illustrations Alfred
La Martinière jeunesse 2022

Comme un écho au Baron perché…

Par Michel Driol

Dans le jardin de ses grands-parents, Youri et Olga, le narrateur s’est construit une cabane dans les arbres. Faite de bric et de broc, elle devient pour l’enfant un refuge que son imagination transforme en navire, en hélicoptère, en palais ou en igloo, perdus au milieu de la savane, d’un cimetière ou d’un territoire jamais exploré…

Qui n’a jamais rêvé d’avoir une cabane dans les arbres ? Lieu protecteur, extraordinaire, il est le reflet de celui qui l’a construit de ses mains. C’est bien cet imaginaire-là, celui de Robinson perdu sur son ile, celui de l’arbre maison de Claude Ponti, que convoquent Guillaume Guéraud et Alfred. Car il est difficile de dissocier dans cet album l’auteur de l’illustrateur. Avec fluidité, le texte fait passer de la description de la cabane aux rêves, avec une formule récurrente : Parfois je me dis… Et le narrateur d’entrainer le lecteur dans des univers pleins d’aventure, de risque, de dangers, bien loin de la tranquillité du lieu où prennent source ces rêves. La cabane devient alors un extraordinaire terrain de jeu pour cet enfant que l’on voit toujours seul, et qui se réfugie dans son imagination durant tout un été passé avec ses grands-parents. Se conjuguent alors l’expérience intérieure de l’enfant et le vaste monde, bien au-delà des limites du jardin familial. Très colorées, les illustrations évoquent la luxuriance de la nature, et jouent sur les perspectives. Souvent vue en contre plongée, la cabane se détache du ciel et prend des dimensions variées, minuscule ou géante, avant de s’envoler dans le ciel, portée par un nuage. Suspendue entre ciel et terre, la cabane est à la fois une base solide et fragile, comme un tremplin pour l’imaginaire, mais aussi un tremplin vers le futur, tout en portant les traces du passé incarné ici par les grands parents ( le grand père qui a appris à faire les nœuds, et le parasol de la grand père). C’est cette série d’entre-deux que cet album illustre magnifiquement.

Avec finesse, avec une pointe d’humour, avec réalisme mais aussi avec  poésie, cet album est une belle ode à l’imagination.

Rue de la peur

Rue de la peur
Gilles Baum –  Illustrations d’Amandine Piu
Amaterra 2021

Freaks !

Par Michel Driol

Une petite fille sort de chez elle, et, pour aller à la maison de son grand-père, doit longer la rue de la peur. Dans chacune de ces maisons habite un monstre redoutable, que l’on aperçoit si l’on ouvre la porte ou les fenêtres. Un cerbère, un cyclope, une pieuvre… et enfin le grand père, dont on découvre avec surprise les trois yeux, et qui serre sa petite fille dans ses bras, avant de lui montrer l’arrière du décor. Et l’on apprend alors que le yeti adore les légumes surgelés, que les fantômes aiment défiler… et que la petite fille a aussi trois yeux, pour mieux voir le monde ?

C’est d’abord un beau livre objet, en forme de maison, qui se déplie comme un leporello, donnant à voir la totalité de la rue de la peur, tandis que l’autre côté montre les monstres dans leur intimité, pas effrayante du tout ! Voilà une belle façon de jouer avec les peurs enfantines, représentées ici par la petite fille pas très rassurée tout au long de son parcours, courant, marchant sur la pointe des pieds, ou sifflotant, l’air dégagé… Chaque maison, plus inquiétante que la précédente, renvoie aux imaginaires des cauchemars et des personnages inquiétants, pour le plus grand plaisir du lecteur. La seconde partie du voyage, la visite guidée que propose le grand-père, est d’une autre facture. Il s’agit d’un réel apprentissage, apprentissage de la diversité, de la tolérance, et découverte des autres dans ce qu’ils ont de positif au-delà de leur apparence repoussante. Ainsi chaque personnage devient sympathique et quelque part, a son grain de folie, mais peut aussi être la victime de sa propre monstruosité, comme une infirmité. Toutes les angoisses éprouvées par la fillette se renversent alors en sympathie pour les personnages dont le grand-père donne à voir la vérité profonde au-delà de l’apparence. Si tous les archétypes de la peur sont bien présents, c’est pour être mieux déconstruits dans la seconde partie par l’adulte bienveillant. Après tout, tout n’est qu’affaire de regard et de point de vue. Ainsi nous lecteurs avons nous été bernés par la représentation de profil de la fillette, et ne découvrons qu’à la fin qu’elle fait aussi partie des monstres. Peu de textes dans cet album, mais fortement encadrés par deux expressions qui en disent toute la philosophie : Parfois l’enfer mène au paradis, et Merci Papy tu m’as ouvert les yeux !

Un beau livre objet pour jouer à se faire peur, mais, au-delà de ce jeu, un album qui aborde le thème de la différence avec un humour indéfectible !

Sombre

Sombre
Patrice Favaro
Le calicot 2022

Ce qui reste de l’enfance

Par Michel Driol

Le narrateur vit avec ses grands-parents dans une ville du sud de la France. Il prend des cours d’orthographe avec une jeune étudiante. Un jour, il est la cible d’un pédophile au scooter jaune. Apeuré, pour se défendre, il récupère le révolver de ses grands-parents, en parle à un de ses copains qui l’incite à aller, avec lui, attaquer quelques homosexuels. Puis le copain, qui garde le révolver, attaque un commerce… Quelques années plus tard, écrivain, il revient sur les lieux de son enfance.

Le narrateur donne toujours un nom aux gens qu’il rencontre. Sombre, c’est lui, la Ridée et le Trembloteur ses grands-parents… Des surnoms qui disent en fait la vérité profonde de ceux qu’il croise. Victime du divorce de ses parents, il se souvient des jours heureux, se dédouble parfois : je et il. Deux rencontres le marquent : celle de Clara l’étudiante, comme un premier amour inavoué, celle de Flamme, l’homosexuel, qui trouve les mots pour lui parler et le faire progresser. Grandir  sans ses parents, pris dans une ville sans intérêt, solitaire, quand on est Sombre, mais qu’on va aller vers la lumière et la reconnaissance finale de l’écrivain, voilà le parcours que propose dans une écriture dépouillée et expressive ce petit roman, plus complexe qu’il n’y parait à premier regard. Complexité des thèmes qu’il aborde : solitude de l’adolescence, l’enfant victime d’un sadique, des préjugés du copain, confronté à l’homosexualité, à d’autres différences. Complexité de l’écriture, en particulier dans les incipits des chapitres, phrases courtes, groupes nominaux, allant à l’essentiel. Complexité du regard de l’adolescent sur le monde, marqué en particulier par les surnoms sans complaisance qu’il donne à son entourage.  Complexité du temps qui passe, qui évoque aussi bien le passé glorieux de docker du grand père que la réussite du héros dans un domaine où on ne l’attendait pas. Le dernier chapitre, en particulier, après une belle ellipse, le conduit à décrire ce qui a changé dans cette ville du sud en quelques années.

Un beau roman dans lequel nombre d’adolescents, solitaires, mal dans leur peau, sombres eux aussi, dans des familles désaccordées, se reconnaitront, pour les inciter à réfléchir et leur donner l’espoir de la lumière à venir.

Quel bonheur !

Quel bonheur !
François David Jean Mallard
Motus 2021

Le bonheur est dans le pré… cours-y vite !

Par Michel Driol

Ce jour-là, la narratrice éprouve une joie particulière à voir les fleurs des champs vivantes qui lui sourient. Cette nouvelle, il faut qu’elle la dise. Mais son père, sa mère, son frère, sa grand-mère ont trop à faire pour l’écouter. C’est donc au vent, aux éléphants, ou à d’autres animaux qu’elle envisage de la dire… avant de se décider pour un chat qui colportera ce message à tous.

S’opposent ici deux univers et deux arts de vivre. Celui de la narratrice, au sein de la nature, en communion avec les fleurs, les éléments naturels, qui éprouve une sensation de bonheur qu’elle souhaite communiquer au monde entier. De l’autre celui des adultes, trop occupés, l’un avec des montagnes de choses à faire, l’autre avec un texte interminable à traduire dans des langues exotiques, l’autre enfermé dans la musique de son casque, la dernière dans son monde murée dans ses souvenirs et sa surdité.  Monde de l’enfance d’un côté, en résonnance avec toute la beauté du monde, monde adulte de l’autre avec des occupations jugées essentielles, mais qui isolent. Monde de la poésie aussi certainement. Car l’émotion éprouvée par la narratrice au début est de l’ordre de l’épiphanie des auteurs de haïkus. Et cette émotion doit être partagée avec tous… qui ne veulent pas la voir ou l’entendre. Dès lors cette volonté de partage ne peut passer que par l’imaginaire du chat à qui l’on prête les pouvoirs quasi magiques de pouvoir pénétrer l’esprit de tous. Le texte est à la fois plein de poésie, porteur d’un regard émerveillé devant la nature, mais aussi d’un regard plein de traits spirituels pour parler des adultes. Les illustrations, en grandes pleines pages de Jean Mallard, emplies de couleurs tantôt à dominante froide, tantôt très chaudes, s’accordent avec la somptuosité de ce texte à qui elles confèrent comme une dimension surréaliste dans le jeu sur les tailles, les formes, le mélange des éléments terrestre et céleste, comme un ode à l’univers entier. Il nous accompagne ainsi d’un monde du plein jour au monde de la nuit, de son silence, de ses mystères.

Un album plein de douceur et de charme, pour dire l’émerveillement de vant la nature et sa dimension hautement poétique.

Les Longueurs

Les Longueurs
Claire Castillon
Gallimard Scripto 2022

Qui ne sait que ces loups doucereux / De tous les loups sont les plus dangereux.

Par Michel Driol

Depuis qu’elle a sept ans, que son père est parti aux Etats-Unis, Alice est sous l’emprise de Mondjo, un ami de sa mère. Il s’occupe d’elle, et, moniteur d’escalade, la fait participer à de nombreuses compétitions, avec l’assentiment de sa mère. Mais Mondjo est surtout un pédophile et un beau parleur séduisant, aux nombreuses conquêtes féminines, qui abuse d’Alice à laquelle il promet mariage et dont elle tombe amoureuse. Jusqu’au jour où Mondjo et sa mère veulent vivre ensemble.

On est tout au long du roman dans la tête d’Alice, la narratrice, qui se raconte sans faux-fuyants. On ne reviendra pas sur le côté psychologique et réaliste du roman : en postface, Béatrice Gal, psychiatre, atteste de la similitude entre ce qui est raconté et les situations cliniques qu’elle a connues. On dira en revanche tout l’intérêt qu’on y a trouvé, en tant que lecteur, dans la narration de la confusion mentale et, paradoxalement, de la logique absolue dans laquelle se retrouve enfermée l’héroïne. Elle est follement amoureuse de Mondjo, devient jalouse de sa mère. Tout cela est le résultat de la savante manipulation mentale effectuée par Mondjo, sont le lecteur perçoit la perversité que l’héroïne ne voit pas. Il lui ment, la subjugue, profite de son ascendant sur elle pour l’obliger à taire leur relation avec des arguments à la fois cruels et faux, mais auxquels elle croit.  On la voit donc mal à l’aise, et petit à petit rompre avec ses amies, avoir du mal à se situer dans une relation amoureuse avec les ados de son âge, et même couper les ponts avec son père.

Ce roman est écrit dans une langue à la fois crue et imagée, grâce à l’utilisation constante du point de vue d’Alice. C’est là sa force : on est dans la tête et dans la parole d’une enfant, d’une ado. Pas de description de scène que le lecteur pourrait trouver complaisante et malsaine : l’écriture sait être métaphorique, utiliser des néologismes enfantins pour suggérer plutôt que décrire les mauvais traitements que Mondjo fait subir à l’héroïne. La structure narrative, qui fait alterner les scènes de souvenirs (à 7 ans, à 8 ans…) et le récit de ce qui va conduire l’héroïne à parler – le fil narratif du présent – rend aussi compte de la complexité des sentiments éprouvés par Alice et la façon dont sa relation avec Mondjo évolue.

Bien sûr, on s’en doute dès le début, le récit ne peut se terminer que par la dénonciation de Mondjo. Il y a là à la fois ressort narratif puissant (le lecteur se demandant comment cela va advenir) et comme une leçon à destination de tous les adolescents car c’est à une amie de son âge – et non à sa mère, ou au personnel du collège – qu’elle va se dire, et cette amie aura le tact et la patience de l’écouter, de ne pas la brusquer, de lui laisser la liberté d’aller au bout de sa démarche.

Sur un sujet difficile, un roman sans complaisance qui utilise au mieux les ressources de la littérature et dont on ne saurait que trop conseiller la lecture pour aider à prévenir les agressions sexuelles et pour mieux comprendre ce qui se passe dans la tête des enfants victimes d’actes pédophiles.