L’Enquête à paillettes

L’Enquête à paillettes
Rémi Giordano
Thierry Magnier – Petite poche 2022

Du déguisement considéré comme un des beaux-arts…

Par Michel Driol

Les parents de Valentin ont divorcé, parce que son père s’est aperçu qu’il aimait les garçons, mais ils vivent en bonne intelligence de part et d’autre de la même rue. Lors d’une fête chez son père, Valentin croit apercevoir une fée, qui s’enfuit en laissant un peu de paillettes au sol et sa baguette magique. Cela suffit pour que Valentin, avec l’aide d’un de ses copains, se mette sur la trace de cette fée… et découvre alors son père sous un autre aspect, complètement épanoui.

Ce court roman aborde la question de l’homosexualité masculine et du transformisme à hauteur d’enfant qui n’a aucun préjugé. Valentin accepte les préférences sexuelles de son père, ainsi que sa transformation en fée sur la scène d’un cabaret. Il est heureux de voir son père heureux.  Ecrit avec beaucoup d’allant, narré par Valentin, qui se prétend esprit scientifique et entend donc conduire une enquête rigoureuse, ce roman montre que même les adultes peuvent aller à la poursuite de leurs rêves, opposant ainsi esprit géométrique (caractéristique des parents au début) et fantaisie poétique la plus totale qui transfigure le père à la fin. C’est un beau texte sur l’acceptation des autres tels qu’ils sont, un texte qui utilise les armes de l’humour de son narrateur pour parler des autres et de lui-même pour célébrer la quête d’identité et le sens de la fête. On notera une fois de plus que ces petits textes de la collection Petite poche n’hésitent pas à aborder des réalités  très contemporaines, parfois de l’ordre du tabou, avec une infinie délicatesse et sans aucune volonté de choquer, mais plutôt de faire comprendre et accepter que l’on puisse être tous différents par nos gouts, nos tenues, nos orientations sexuelles, notre mode de vie.

Un roman court, destiné à de jeunes lecteurs débutants, qui aborde avec tact et ouverture d’esprit la question du divorce, du genre, de l’homosexualité, du transformisme… et de l’amour entre un père et son fils au travers de personnages bien dessinés, sympathiques et positifs.

Rêves d’une étincelle

Rêves d’une étincelle
Mélusine Thiry
HongFei 2022

Mon Dieu mon Dieu cela ne s’éteint pas

Par Michel Driol

Cet album est la réédition de Si je grandis (HongFei 2009), dans une mise en page remaniée. Ce texte subtil et poétique, permet à Mélusine Thiry d’évoquer à travers de nombreuses images, dans une forme simple, ce qui sépare et réunit l’enfance et l’âge adulte. Que garde-t-on de son enfance quand on est adulte ? Qu’est-ce qui est propre à l’enfance ? Ce sont ces questions, à la fois simples et complexes, que soulève cet album.

La langue sait être accessible à tous, et pourtant métaphorique. Autant le titre initial « Si je grandis » reprenait les incipits de plusieurs des quatrains qui composent l’album, le nouveau titre, « Rêves d’une étincelle » donne comme un avant-gout de la fin, où il est question de l’étincelle de vie qui perdurera, et ouvre au riche l’imaginaire du rêve et des espoirs. L’étincelle devient ainsi une belle métaphore de l’enfance, dans son jaillissement, sa brièveté, sa fulgurance, sa petitesse aussi.  Certes grandir c’est perdre : ne plus se cacher dans les fleurs, ou ne plus se reposer dans la main de la mère… Mais c’est conserver de l’enfance le gout des fleurs, qu’on fera pousser dans un jardin, ou avoir un enfant dans sa propre main. On passe ainsi d’un univers terrien et minuscule à un univers céleste et immense. La mise en page souligne ce contraste entre enfance et âge adulte, coupant souvent chaque proposition sur deux pages : l’enfance d’abord, l’âge adulte ensuite, laissant comme en suspens le devenir. D’autres pages, au contraire, associent enfance et âge adulte en un seul regard. Pour ce « je » qui s’exprime à toutes les pages, grandir est un avenir qui se semble se situer à mi chemin entre l’option (Si je grandis) et l’inéluctable (Lorsque je serai grande). L’autrice, qui travaille avec la lumière, propose des illustrations de toute beauté, dans lesquelles les couleurs et les ombres chinoises jouent un rôle fondamental. Elles utilisent en particulier le flou dans les ombres, qui donne une impression de mouvement et de vie, et subliment le contraste entre le minuscule et l’infini du ciel et des étoiles, comme autre lumière vers lesquelles s’envoler, à la manière de l’enfant-libellule de la dernière page. Les éléments naturels (animaux parfois, mais le plus souvent végétaux, fleurs, plantes, arbres) figurent sur toutes les pages, aussi souvent en ombres posées sur des textures colorées, façon d’inscrire cette permanence de la nature comme cadre de vie.

Un magnifique album poétique pour rêver et se projeter dans l’avenir, ou évoquer les plaisirs de l’enfance, comme une leçon de vie…

 

Kissou

Kissou
Angèle Delaunois – Jean Claude Alphen
D’eux 2022

A tous les petits qui ont dû abandonner leurs rêves en cours de route

Par Michel Driol

Kissou, c’est le nom du doudou d’Amina. Une nuit, sa mère la réveille, lui demande de préparer quelques vêtements et objets, car elles vont fuit leur ville où sévit la guerre. C’est le début d’un long exode, Amina serrant toujours Kissou contre elle. Après le campement de réfugiés, c’est la traversée à bord d’un bateau trop petit, et le naufrage au cours duquel Amina perd Kissou. Amina est sauvée, et Kissou, découvert par un autre homme, est donné, dans un autre camp de réfugiés, à un garçon solitaire et handicapé.

Sur la page de titre, des jouets abandonnés sur l’ocre d’une sorte de plage donnent le ton de cet album. Comment parler de l’exil, de la guerre, des réfugiés à des enfants ? Par le biais du doudou que l’on serre contre soi, signe du passé, porteur d’odeurs, rassurant. Aucune complaisance dans ce album : c’est la réalité des migrants qui est montrée, l’attente dans des camps, cette attente interminable qui fait perdre à Amina toute notion de temps. La dignité et le courage sont mis en avant : Amina ne pleure pas, ne se plaint jamais, malgré les dures conditions de vie. L’évocation de la traversée en bateau, au cours de laquelle beaucoup n’ont pas la chance d’être sauvés, est marquée du sceau du réalisme, avec une conclusion « heureuse » pour Amina et sa maman. Mais peut-on parler de bonheur quand on a perdu le dernier lien avec la vie d’avant ? Le texte dit la peur, la souffrance, la solitude, à hauteur d’une enfant dont il épouse le point de vue. C’est un album sur la perte, perte symbolique du doudou, perte de l’innocence, perte de l’espoir, perte des repères, perte du pays natal. C’est aussi un album sur la passation : Kissou – comme dans l’album d’Ungerer Otto – va continuer sa vie de doudou, consoler un autre enfant qui a besoin d’affection. C’est un récit sur la guerre, sur la résilience et sur la force morale de celles et ceux qui ont tout perdu, notamment des enfants qui ont dû affronter des dangers redoutables pour tenter de survivre. L’empathie de l’autrice et du dessinateur envers leurs personnages est fortement communicative. Les illustrations, très dépouillées, disent l’essentiel en quelques lignes : une ville qui brule, une foule de réfugiés au bord de la mer, la petite lumière devant une tente, ou encore Naïm, l’enfant unijambiste, muni d’une pauvre béquille en bois, serrant contre lui Kissou.

Un album dur, bien sûr, mais sensible et juste, à l’image de la réalité contemporaine des migrations, des exils, qu’il ne cherche pas à édulcorer, et qui permettra à des enfants plus heureux d’avoir une vision qu’on espère aussi empathique que celle des auteurs.

Mon frère s’appelle Raymond

Mon frère s’appelle Raymond
Florent Marchet
Thierry Magnier – petite poche 2022

Dur, dur, d’avoir un petit frère !

Par Michel Driol

Depuis que Raymond, le petit frère, est arrivé dans la maison, il n’y en a que pour lui. Les parents bêtifient. Les routines ont dû changer. Voilà qui déplait beaucoup à la narratrice, une fillette de 6 ans, déjà dotée d’un plus grand frère.

Ce court roman propose quelques scènes de la vie de famille, dans une langue familière et vivante, à la limite de l’oralité, bon reflet de la personnalité de la narratrice. On ne révèlera pas ici la chute, pourtant bien préparée par le texte, ses situations, son vocabulaire. On dira simplement qu’elle jette un regard nouveau sur les familles contemporaines, sur nos petits et grands travers, et incite à relire le roman d’un œil nouveau. Ah ! Le plaisir d’avoir été trompé par une narratrice participe aussi des découvertes à faire dans l’univers de la littérature!

Un court roman, destiné à des lecteurs débutants, qui invite à se questionner sur ce qu’on aime et comment on l’aime, la jalousie et la vie de famille.

L’Agence Pendergast : Le Prince des ténèbres

L’Agence Pendergast : Le Prince des ténèbres
Christgophe Lambert
Didier Jeunesse 2019

Les mystères d’Ellis Island

Par Michel Driol

New York, 1893. Lorsque Sean, petit voleur à la tire sous les ordres de Bill le Boucher dérobe la montre de M. Pendergast, il ne sait pas où il a mis les pieds. Car M. Pendergast le retrouve, et lui propose, au vu de sa débrouillardise, de rejoindre son agence. Installée dans les sous-sols d’Ellis Island, doté de tout le matériel moderne (électricité, téléphone…), cette agence gouvernementale a pour charge de détecter les créatures paranormales qui transitent par Ellis Island. Dans le premier tome de cette série, c’est  Dracula lui-même que Sean devra combattre.

Ce récit plein de dynamisme plonge le lecteur dans un univers à la fois historique (le New York de la fin du XIXème siècle, avec ses taudis, ses immigrants…) et fantastique (avec des baguettes de sorcier et des monstres que l’on dirait sortis de la série Harry Potter). Les personnages sont bien dessinés : un orphelin débrouillard, un indien garde du corps, un inventeur que aurait tout à fait sa place dans les James Bond, une jeune métisse pour qui Sean ne se sent pas indifférent, et deux figures antagonistes, Bill le Boucher, roi sans scrupule de la pègre locale, et M. Pendergast, plein de sollicitude. Ce premier tome d’une série qui s’annonce prometteuse plante surtout le décor : visite des locaux de l’agence, de sa redoutable prison, mais il ne manque pas non plus d’action : courses poursuites dans les rues de New York mais aussi dans les airs. Bref, de la littérature populaire (on songe à Eugène Sue), au bon sens du terme, avec ses passages attendus, ses personnages et ses situations un peu stéréotypés (Sean à l’heure du choix entre le bien et le mal…), et cet élan narratif qui pousse à tourner les pages tant on attend la suite.

Une série bien inscrite dans son contexte historique qui deviendra sans doute addictive pour de nombreux jeunes lecteurs et lectrices.

Un parfum de bruyère

Un parfum de bruyère
Françoise Legendre
Thierry Magnier –Petite poche – 2022

Cauchemar ou réalité ?

Par Michel Driol

Louis passe ses vacances dans la maison de sa grand-mère, en Bretagne. Cette année-là, il fait de façon récurrente le même rêve, dans lequel il offre de la bruyère à Anna, tandis que pèse la menace de Raymond.

Bruyère, lande, petite maison, sculptures sur le lit, c’est tout l’imaginaire un peu fantastique de la Bretagne qui est convoqué dans ce roman. Le rêve est-il réalité ? Les choses sont-elles doubles à l’image de la grand-mère qui se révèle avoir un double prénom, et que le rêve de Louis renvoie à son propre passé ? On se sent à la fois plongé dans le monde contemporain, et dans les légendes bretonnes où rôde la mort. Ce roman signe la fin d’une époque, celle des vacances chez la grand-mère, et peut-être aussi la fin de l’innocence. C’est en tous cas une belle façon de faire entrer les enfants au cœur de l’écriture fantastique dans ce qu’elle a de plus authentique et de plus envoutant.

Un roman court, destiné à de jeunes lecteurs débutants, dont l’imaginaire s’accorde tout à fait à la Bretagne et aux interrogations des enfants sur le passé de leurs grands-parents.

Les Flamboyants

Les Flamboyants
Hubert Ben Kemoun
Sarbacane 2022

Quatre kids et un mort

Par Michel Driol

Ils sont quatre, quatre pensionnaires des Flamboyants, une institution d’enfants que la vie n’a pas particulièrement gâtés. Il y a le narrateur, Samuel, prompt à simuler des crises d’épilepsie pour se protéger, Claudius qui joue aux billes avec son œil de verre, et dont la prononciation n’a rien de canonique, Kenny aux diarrhées pathologiques, au passé compliqué, et Martial qui, pour sauver sa mère atteinte d’un cancer, a décidé de ne plus grandir…. Et lorsqu’on découvre le corps de leur éducateur écrasé sur la terrasse en contrebas, les voilà sommés de répondre aux questions d’un policier qui a l’air d’avoir du mal à les comprendre. Heureusement que la psychologue est là pour les écouter et les entendre.

Dans cette unité de lieu et de temps, moins d’une demi-journée, se succèdent trois actes narratifs, Il y a un corps sur la terrasse en bas, il y a un homme qui a des questions à nous poser, il y a des réponses qu’on n’attendait pas. Le roman réussit le tour de force d’être drôle par sa langue, par ses situations, par le regard à la fois naïf et averti que portent les enfants sur le monde qui les entoure tout en parlant d’une réalité sordide (viols d’enfants, violences, pères en prison, familles qui se déchirent, abandon dans ce centre…) sans rien édulcorer de cette réalité, tout en préservant les plus jeunes lecteurs qui ne décoderont pas forcément tous les implicites du texte. Chacun des quatre protagonistes est une victime, en quête d’amour, écorché vif, mais terriblement attachant dans ses blessures, dans ses façons de se défendre contre la vie… Le policier en fera les frais ! Toutefois, au travers de cette enquête, en répondant aux questions de l’enquêteur, les enfants, et particulièrement Samuel révèlent leur passé, leurs failles. Ce dernier s’engage sur la voie où il pourra parler de ce que lui a fait subir son beau-père. C’est sur cet espoir d’une parole – c’est-à-dire d’une guérison possible – que se termine le roman, qui vaut aussi par les figures d’adultes présentées avec humour et sans complaisance. Cela va du directeur à sa secrétaire, à certains éducateurs dont celui qui est décédé. Chacun se voit affublé par les enfants d’un surnom pittoresque. Ces personnages plus ou moins négatifs, ridicules, servent de faire valoir à deux figures féminines de qualité, l’institutrice et la psychologue, adorées des enfants, en particulier pour leur patience, leur façon de ne jamais se mettre en colère. Tout ce petit monde forme un microcosme clos, avec ses rituels attendus, comme un condensé d’humanité dans lequel se retrouvent toutes les valeurs humanistes de l’auteur. Il n’est que de voir, dans les dernières lignes, les réactions du personnage du policier, qui s’humanise soudain au contact de ces enfants qui sont, comme le dit la psychologue, les véritables flamboyants. Le sous-titre « nous, on n’a tué personne » inscrit le texte dans la catégorie du roman policier, dont il reprend les codes (une victime, des témoins bien particuliers), mais il renvoie aussi à l’innocence fondamentale des enfants dans un monde où domine le mal.

Ecrit dans une langue pleine de saveur, de jeux avec les mots, ce huis-clos plein de vie se lit d’une traite, et dessine des figures de personnages maltraités par l’existence que le lecteur ne sera pas près d’oublier.

Le mystère Orwitz

Le mystère Orwitz
Rachel Corenblit et Cécile Bonbon
Rouergue dacodac 2020

Pas plus haute qu’un pouce…

Par Michel Driol

Une nouvelle locataire bien mystérieuse vient de s’installer dans l’immeuble de Nola, Louis et Amadéo. Lors de la fête des voisins, la bande décide de visiter son appartement, Nola en tête. Un appareil étrange les miniaturise, et les voilà menacés par des gros rats. Retrouveront-ils leur taille normale ?

Un récit enlevé, avec des personnages hauts en couleurs, Nola qui sait parler à son chat Dago (clin d’œil au Club des Cinq ?), Louis, fils intelligent de parents anglais, et Amédeo, le garçon le plus gentil au monde. Le récit, dont la narratrice est l’héroïne, est construit à partir de la réduction de taille de Nola d’un retour en arrière qui explique comment on en est arrivé là, façon de plonger le lecteur dans le cœur de l’action. L’intégration des illustrations y est très poussée, puisque celles-ci contribuent à faire avancer l’action, et n’ont pas qu’une fonction illustrative. L’ensemble est plein d’humour, plein de vie, de rebondissements, de surprises. Ce court roman permet aux héros de côtoyer des animaux soit pleins de sollicitude, soit adversaires redoutables, des appareils de science-fiction, une savante en exil : autant d’éléments du récit d’aventure destiné aux plus jeunes qui sont des incitations à lire et à se plonger dans un univers à la fois étrange et familier, tout en se demandant si la curiosité est ou pas un vilain défaut, et si science sans conscience n’est que ruine de l’âme….

Une bande sympathique, des péripéties à la fois attendues et inattendues, le cadre d’un immeuble familier : de quoi procurer le plaisir d’avoir un peu peur, et de sourire !

L’Honneur de Zakarya

L’Honneur de Zakarya
Isabelle Pandazopoulos
Gallimard Scripto 2022

L’Etranger aux autres et à lui-même ?

Par Michel Driol

Zakarya, entre adolescence et âge adulte, est accusé du meurtre d’un autre boxeur, Paco. Il se mure dans le silence. Entre scènes d’audience du procès et retours en arrière, entre le Morvan natal et la région parisienne, entre la mère aimante et les bandes de banlieue, entre enfants de l’immigration et bobos, c’est toute la courte vie de cet antihéros que raconte ce roman noir.

Qui est Zakarya, qu’est-ce qu’un individu ? De lui, on ne perçoit que des éclats, des fragments, une personnalité qui se difracte selon les époques, selon les situations, selon celles et ceux avec qui il est en présence. Il semble absent à sa propre histoire. Est-ce lui l’assassin ? Certes, il a eu maille à partir avec la police, a été violent, incontrôlable, mais par ailleurs tout le montre attentionné, sensible, altruiste… Ce sont là différents aspects de ce personnage qu’il est difficile d’assembler, comme un puzzle aux pièces trop nombreuses. C’est la force de ce roman de mettre le lecteur en position de juge, en lui révélant petit à petit des bribes d’un passé qui s’entremêlent, et donnent du personnage principal des visions contradictoires. C’est aussi un roman qui vaut par l’arrière-plan social sur lequel il s’inscrit, qu’il s’agisse de la condition des femmes immigrées, en province ou en région parisienne, de  la bourgeoisie de province, de toute une sociologie banlieusarde, entre club de boxe comme une planche de salut et grands frères islamistes, caïds mêlés à tous les trafics. Personne – pas plus le lecteur que les personnages –  ne sort indemne de ce roman, qui célèbre pourtant l’amour inconditionnel d’une mère pour son fils, ou l’empathie sans faille d’une avocate. Tous les personnages semblent dans l’excès, excès d’amour, excès de silence, excès de sensualité, excès de timidité, excès de désir. Comment trouver sa voie, se construire, se repérer, en particulier au moment de l’adolescence, des premiers émois amoureux, des grandes rebellions, lorsque l’on a été coupé de ses racines dans le Morvan ? Mensonges, faux-semblants, paraitre, tout cela forme comme un engrenage qui va broyer le héros, dont on sent bien que son silence – et le sacrifice – ne sont  là que pour protéger quelqu’un. Mais qui ? Rarement la forme du roman noir aura été si bien utilisée pour dire les ombres qui planent sur nos destinées, quand il est difficile de trouver une place, sa place, dans le monde, en particulier lors que l’on n’a pas de père reconnu et qu’on porte un nom à consonance maghrébine. Disons enfin que ce roman  – comme souvent les romans de l’autrice – donne la parole à ceux qui sont d’ordinaire sans voix, qu’on n’écoute pas, en raison des préjugés trop nombreux ou de leur difficulté à se dire. Il tente de faire comprendre comment de petit garçon morvandiau on devient ado à problème, dans une perspective finalement assez rousseauiste : l’homme nait bon, c’est la société qui le corrompt. Au fond, telle est bien l’essence du polar, d’interroger et de montrer le mal à l’œuvre dans la société.

Un roman noir et sombre, fait d’allers et retours pleins de sens entre le présent et le passé,  qui parle sans faux-semblants de notre société, sans donner de leçons,  et de la difficulté d’être juste quelqu’un de bien quand tout s’y oppose.

L’été dernier

L’été dernier
Jihyun Kim
Seuil Jeunesse 2022

Là tout n’est qu’ordre et beauté…

Par Michel Driol

Pas de texte dans cet album, mises à part quelques lignes en fin d’album, dans lesquelles l’auteure explique avoir passé quelques jours dans un village au bord d’un lac, l’été dernier. Elle évoque alors les moments privilégiés qu’elle a passés dans la nature, et son désir de vouloir partager ce sentiment de quiétude.

Album sans texte, L’été dernier évoque une journée d’été inoubliable dans des tableaux de toute beauté, presque monochromes, sublimés par le grand format de l’album. On part d’une ville, que l’on quitte, pour arriver dans une maison à la campagne, celle des grands-parents, possiblement. Puis c’est la promenade de l’enfant seul avec son chien, dans la forêt, son bain dans le lac, seul face à l’immensité du ciel, et le retour à la maison. Cette simple promenade, d’une après-midi, terminée par la vision d’un ciel nocturne rempli d’étoile, a des vertus apaisantes.

En double page, les illustrations sont superbes, remplies de détails montrant la vie quotidienne (dans la chambre en ville du garçon), l’histoire familiale (dans les photos chez les grands-parents) mais surtout le plaisir de la liberté en pleine nature, que ce soit dans la forêt ou sous l’eau. L’album inscrit magnifiquement le temps qui passe sur une journée bien particulière – au travers de l’horloge dans la chambre de l’enfant, des ombres qui s’allongent, de la nuit qui tombe, des lumières et des étoiles.   Ce récit sans texte est construit à partir d’illustrations pleines de poésie, qui magnifient la nature  et les plaisirs du jeu, des rencontres avec les arbres tous différents à celles des poissons sous l’eau.

Un magnifique album à contempler, pour lequel les mots sont inutiles, qui semble figer le temps de vacances au sein d’une nature immuable et éternelle. Zen…