Le beau selon Ninon

Le beau selon Ninon
Oscar Brenifer, Delphine Perret

Autrement, Les petits albums de philosophie, 2012

Par Caroline Scandale

Le monde de Ninon

 

Autrement propose une collection d’albums philosophiques à destination des adolescents et de tous ceux qui s’intéressent à cette noble discipline. Ces documentaires (aux allures de BD) abordent des thématiques proches des préoccupations adolescentes, à l’image du plus récent, consacré au beau.

Ninon est l’héroïne espiègle et le fil conducteur de cette collection. De manière socratique, c’est à travers le dialogue avec ses amis et les adultes qui l’entourent, qu’elle forge ses convictions philosophiques. Sous forme de petites scènes dialoguées, ponctuées d’histoires ou de mythes célèbres, la jeune fille intelligente et curieuse nous entraîne sur les chemins de la pensée.

Les grandes notions philosophiques sont abordées à travers des questionnements concrets : la mode, le désir de plaire, les goûts, l’universalité, l’harmonie, la subjectivité… La philo, qui semble souvent trop éloignée de notre quotidien, est ici appliquée très judicieusement à la vie des ados, et c’est là une des excellentes idées de  cet ouvrage!

Comme le dit Ninon, il est bien difficile de comprendre ce qui fait une chose belle… En effet le beau dépend-t-il de l’avis du plus grand nombre ou d’une seule personne ? (la mode)… Aime-t-on quelqu’un parce qu’on le trouve beau ou le trouve-t-on beau car on l’aime ? (le goût)… Le beau ne serait-il pas mathématiquement beau ? (symétrie et harmonie)… Le beau doit-il toujours nous surprendre ? (qui n’a jamais été perplexe devant une œuvre d’art ?)… Le sujet d’une œuvre d’art doit-il être beau pour que l’œuvre soit belle ?…

– Finalement, Ninon, l’essentiel est de savoir que le beau dépend un peu de soi, non ?

– Oui bien sûr… En tout cas c’est plus facile que de chercher qui a raison !

– Merci Ninon…

Oiseau et Croco

Oiseau et Croco
Alexis Deacon
traduit (anglais) par Elisabeth Duval
Ecole des Loisirs, 2012

Pour l’amour des oiseaux… et des crocodiles

Par Christine  Moulin

Il est des livres qu’on est heureux d’avoir rencontrés: l’album d’Alexis Deacon est de ceux-là. Un cadeau.

Tout commence dans l’indistinction originelle des pages de garde. Des œufs flottent dans l’espace, la nuit des temps. La page de titre fait acte de nomination, Oiseau et Croco. Déjà, la typographie indique ce qui risque de séparer les deux héros. Le nom « oiseau » est recouvert de plumes, le nom « Croco » d’écailles, les « o » figurant des yeux manifestement reptiliens. Mais il est vrai qu’une minuscule copule « et » les unit, timide et essentielle.

La première double page a des airs de genèse. Face à l’immensité étoilée, deux œufs sont tendrement posés l’un à côté de l’autre et le texte dit ce que montre l’image, dans l’évidence des premiers moments. La naissance a lieu : le premier à sortir, c’est Oiseau, très vite suivi par Croco. Inquiet, le lecteur attend, si l’on peut dire, le « couac », d’autant que le premier cri du crocodile n’est guère rassurant: « J’ai faim ». Mais non… Les deux bébés découvrent le monde et l’apprivoisent, chacun selon ses compétences: Croco est doué pour trouver à manger, Oiseau pour chanter la beauté des choses ou pour bâtir une maison. Ils comptent l’un sur l’autre pour se réchauffer, se protéger  mutuellement, bref, grandir ensemble. Ignorant ce que leur « nature » respective leur permet ou leur interdit, ils progressent, sans se poser de questions, s’entraînant tous deux à voler ou à « lézarder »… Jusqu’au jour où une rivière les emporte « jusqu’à un lac empli de crocodiles au milieu d’une forêt pleine d’oiseaux ». Les appréhensions du lecteur renaissent…

L’amour fraternel, la tendresse vaincront, par-delà les déterminismes sociaux ou les pesanteurs génétiques… L’image de la fin est une merveille de simplicité et d’émotion. Les derniers mots peuvent alors s’écrire, ceux de l’intimité protectrice à laquelle aspirent les enfants et dont les parents ont la nostalgie, parfois: « Bonne nuit »…

L’avis et l’analyse de Sophie Van der Linden

Le sentier aux pas

Le sentier aux pas  
Carole Lepan, Marcellin (Ill)
Motus 2012,

  Le pouvoir de l’attention aux êtres  

Par Maryse Vuillermet

 

Dans cet album, la parole est aux arbres, plantés là et délaissés par les passants qui ne les voient pas, ne les sentent pas. Mais eux, les arbres, (ou les planches,  au début,  on ne sait pas encore que ce sont des arbres,  ce sont juste des planches) les regardent et s’intéressent aux passants. C’est une petite fille, qui, la première, s’est arrêtée, puis a joué avec eux. Elle leur a donné des noms, leur a mis des pancartes. A partir de là, les passants  les ont vus et s’y sont enfin intéressés et les arbres ont vécu intensément les rencontres et les saisons, «Désormais,  ils ne se demandaient plus pourquoi on les  avait plantés là. »

L’illustration de Marcellin,  poétique et drôle,  épouse les mystères de l’histoire qui dévoile peu à peu ses secrets. Cette parabole évoque la puissance de l’attention aux êtres, il suffit de les regarder de s’y intéresser pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. 

Émile veut une chauve-souris

Émile veut une chauve-souris
Vincent Cuvellier, illustré par Ronan Badel
Gallimard Jeunesse (Giboulées), 2012

Les folies d’Émile

Par Catherine Rivat & Justine Vergély master MESFC Saint-Étienne

Émile, petit garçon capricieux, s’est mis en tête d’acquérir comme animal de compagnie… une chauve-souris ! Quelle drôle d’idée ! C’est dans cette tonalité comique que l’auteur nous transporte dans l’univers d’Émile, un univers où réalité et onirisme cohabitent. Le jeune garçon imagine les différentes postures et attitudes qu’il pourrait adopter avec son animal, que l’on retrouve dans la disposition des illustrations. Apparaissent alors en filigrane, les codes de la bande dessinée, tel que la bulle qui symbolise le monde du rêve.

La figuration des parents est absente. Néanmoins, la figure de la mère se manifeste par la représentation d’objets stéréotypés ainsi que par ses arguments sous la forme du discours rapporté. Le désir transgressif de l’enfant tout-puissant est sans cesse ramené à la réalité par la mère. Émile, par sa volonté grandissante, nous dévoile une philosophie de la naissance du désir et de son renouvellement. Il ne cessera de clamer son désir tout au long de l’histoire, jusqu’à ce que le lecteur découvre la chute, à la fois drôle et surprenante. Une histoire qui s’adresse aux touts petits et qui amène facilement l’identification, au même titre que le premier album de la série, Émile est invisible.

Emile est invisible

Emile est invisible
Vincent Cuvellier,  Ronan Badel
Gallimard jeunesse (Giboulées), 2012

Il suffit d’y croire…

Par Lisa Badard et Floriane Damien master MESFC Saint-Etienne

Qui aime les endives ? Certainement pas Emile. Mais il a trouvé la solution : devenir invisible. Cette prétendue invisibilité va multiplier les situations cocasses, particulièrement avec sa maman.

Grâce à la narration omnisciente, le lecteur ne perd pas une miette des pensées comiques d’Emile et de son imagination débordante.

Cet album au texte court et simple, destiné à un très jeune public, est étayé par des illustrations épurées. En effet, très peu de parties sont coloriées pour mettre en valeur les éléments importants du texte : Emile, sa copine, les endives, la mousse au chocolat… Le dessin autour est peu à peu estompé, ce qui souligne l’invisibilité du personnage.

L’ouvrage appartenant au registre comique renvoie à quelques thèmes classiques tels que les enfants qui n’aiment pas les endives ou encore un héros qui se crée un monde imaginaire.  Enfin, l’intérêt principal de l’album réside dans la chute finale burlesque qui provoquera à tous les coups des rires, quel que soit l’âge.

Le Papillon Voyageur

Le Papillon Voyageur
Susumu Shingu
Gallimard jeunesse, 2012

Quand le documentaire s’épure

Par Dominique Perrin

Un jour, pendant le bref été du Nord…

Œuvre d’un grand sculpteur, peintre à ses commencements, Le papillon voyageur évoque les six mois que dure la vie des papillons monarques. Parfaite épure documentaire, l’album réalise un équilibre rarement atteint, mais aussi rarement visé entre la transmission d’informations puissamment signifiantes sur le monde qui nous entoure et le pouvoir d’évocation dynamique de la double page illustrative à l’italienne. Si le thème visuel de la métamorphose et l’immense sobriété du texte rappellent les œuvres pionnières de Iela et Enzo Mari, l’intensité propre à l’enquête documentaire nue, dédiée sans médiation fictionnelle ni jeux de langage au mystère du vivant, apparaît ici indépassable. Ce livre, comme la pensée qui l’irrigue, est de toute beauté.

 

Grosse peur!

Grosse peur!
Nathalie Dieterle, Patricia Berreby

Casterman, Drôles de têtes, 2012

Par Caroline Scandale

Le mouvement en trois dimensions

 

Dans cet album pop-up se cachent tous les standards de la peur enfantine, du monstre vert à la méchante sorcière en passant par Dracula. Plus qu’un simple livre qui s’anime en trois dimensions, cet objet littéraire est interactif et ludique. Grâce à des poignées découpées dans l’album et des trous à l’emplacement des yeux, l’enfant peut porter le livre devant son visage et devenir le personnage, caché derrière son masque… Chaque double page s’ouvre sur un monstre rigolo dont la bouche s’anime verticalement ou horizontalement, provocant ainsi un mouvement qu’il est plaisant de répéter en ouvrant et refermant plus ou moins l’album… Effet de mouvement 3D garanti!

La Sorcière Rabounia

La Sorcière Rabounia
Christine Naumann Villemin, Marianne Barcilon

Kaleidoscope, 2012

 sorcière + doudou = ?

par Anne-Marie Mercier

Cette sorcière est dans un premier temps un concentré de tous les clichés des histoires de sorcières qui font peur. Normal, elle est enfermée dans un recueil intitulé « Histoires pour le soir »… Mais lorsqu’elle sort des pages du livre, alertée par un bruit, tout change et elle fait merveille pour consoler un petit lapin qui a perdu son doudou. C’est joli, assez amusant, et l’adulte endormeur endossera le rôle de cette super mamie avec facilité.

Grigrigredin menufretin ; Les Habits neufs de l’empereur

Grigrigredin menufretin
Conte d’après les frères Grimm, ill. Nathalie Ragondet
Les Habits neufs de l’empereur

Conte d’après Hans Christian Andersen, ill. Bérengère Delaporte
Flammarion Père Castor, 2012

Contes traditionnels au présent

Par Dominique Perrin

Les contes traditionnels continuent à « craquer sous la dent » (selon l’expression de l’auteur-éditeur Christian Bruel pour désigner les plaisirs les plus stimulants de la littérature pour la jeunesse) dans la précieuse collection souple du Père Castor.
La perle d’humour et d’efficacité narrative donnée par Andersen en 1837 d’après une matière espagnole y semble avoir la patine de nombreux siècles, sans parler de Grigrigredin menufretin, dont la logique exotique et familière à la fois offre un frais voyage dans un imaginaire à mi-chemin entre inventivité populaire et stéréotypes sociaux. Les textes sont légèrement adaptés, les illustrations assez plaisamment croquées ; et la dédicace de l’illustratrice des Habits neufs – « Pour Ameline et sa garde-robe » – rappelle  l’actualité de ces fantaisies en matière de mise à distance de l’engouement humain pour la richesse et pour ses étalages.

Moi, j’aime quand maman

Moi, j’aime quand maman
Arnaud Alméras, Robin
Gallimard, 2012

Sur un air connu qui perd de son charme

Par Dominique Perrin

Saisir et restituer, bout-à-bout, les instantanés heureux d’un quotidien relationnel oscillant entre routine et  révélation, voilà beau temps que cette fonction de la littérature a été mise en œuvre à destination de la jeunesse. La magie continue probablement à opérer sur les jeunes lecteurs du présent album, sans doute un peu plus âgés que ceux des nombreux ouvrages antérieurs d’Elisabeth Brami sur le même thème.  Mais presque tout ici relève du fonctionnement : peu de fraîcheur poétique dans ces pages que les dessins décalés de Robin ne parviennent pas à sauver de leur énorme conformisme social ; les scènes renvoient avec candeur à un monde bourgeois, sans doute parisien, que connaissent sans doute nombre de leurs lecteurs effectifs, mais qui ne reflète l’expérience que d’une partie bien délimitée de la population actuelle. Et surtout, foin de ces « moi, je » martelés à des enfants qui ont, bien plus qu’à dire « moi », à apprendre encore à dire « j’aime » – et à comprendre que l’unicité ni même l’originalité ne sont des valeurs en soi.