Petit fiston

Petit fiston
Elzbieta
Le Rouergue, 2013

Clown triste cherche amis

Par Anne-Marie Mercier

petitfistonIl y a beaucoup de vent et beaucoup de larmes dans cet album. Petit fiston est l’enfant du conte : il n’a plus de mère, elle a été remplacée par une autre qui lui veut du mal. Il est aussi l’enfant sur la route : pourchassé, pris entre terreurs réelles et imaginaires, il trouve un ami, perdu comme lui, un petit chien. Puis tous deux rencontrent un homme qui dort dans la rue ; c’est peut-être un ange.

Tout l’art d’Elzbieta est dans le « peut-être », dans la magie plaquée sur la dureté du réel. Comme dans Petit gris (où le héros et sa famille « attrapent » la pauvreté), l’espoir renaît au milieu de la noirceur afin de laisser entendre qu’il y a toujours une solution à tous les malheurs. Le costume de clown du héros, l’humour et la simplicité des décors confèrent à cette fable une dimension universelle et distanciée.
Les images accompagnent cette impression de précarité et de faiblesse et sont proches de l’esthétique de L’Ecuyère (qui finissait là où l’histoire de petit fiston commence : dans un cirque). Les personnages sont dessinés sur des petites bandes de papier chiffon coloré. En arrière plan, un paysage minimal et symbolique : nuit, arbres, ciel, plage… Parfois la page s’ouvre et prend le large : les bandes forment ensemble un paysage unique qui occupe toute la page, comme celle qui montre des oiseaux volant vers l’autre bout de la terre, au-delà de la mer, loin, mais « tout droit ».
Plonger dans le malheur et faire apercevoir une sortie, loin mais « tout droit », voila l’enfance de l’art d’Elzbieta.

 

 

 

Pauvre Petit Chat

Pauvre Petit Chat
Michel Van Zeveren
Pastel, 2012

Ne pas regarder le doigt… 

par Christine Moulin

47853L’idée de départ est originale : un pauvre petit chat blanc est perdu. La lune s’en rend compte et, affublée d’un grand nez, se met à lui parler. Elle le rassure, le prévient des dangers qui le menacent, le houspille parfois: bref, une vraie mère…!

Sur fond noir, au sombre de la nuit, le récit « en randonnée » (qui ne nous mènera pas bien loin: on ne quitte pas le quartier du petit chat!)  permet ici de s’identifier au héros et d’affronter, pour se rendre compte qu’on peut y échapper, les dangers qui menacent les petits: le bruit qui fait peur, la porte qui claque et qui fait mal, mais aussi la honte, la peur de l’abandon… Qu’il sera doux pour les enfants de trembler pour de faux!

L’adulte, quant à lui, a le droit de voir dans cette histoire un reflet de la façon dont on traite les exclus dans notre société: les indifférents d’hier se glorifient d’être les « sauveurs » d’aujourd’hui. Un écho de la façon dont on peut lire le phénomène des « Restos du coeur »? Qui sait ?

La chute, comme toujours chez Michel Van Zeveren, laisse la porte ouverte à toutes sortes d’interprétations et de réflexions… La lune, par exemple, pourrait-elle être une figure de l’auteur qui fait mine de se désoler des malheurs de son personnage mais qui doit bien les lui faire subir pour qu’existe l’histoire, jusqu’au silence final, celui sur lequel se referme le livre…?

Un rêve sans faim

Un rêve sans faim
François David, Olivier Thiébaut

Motus, 2012

De la poésie, du rêve et de la jeunesse
– dans leur rapport au politique

Par Dominique Perrin

rêv19Dans cet album au grand format souple, ce sont d’abord les images d’Olivier Thiébaut qui s’imposent au lecteur ; elles mobilisent des matériaux aussi variés que fondamentaux, à l’état brut ou manufacturé, agençant différentes dimensions d’une anthropologie de la faim au vingt-et-unième siècle. Elles sont, on cherche le mot, confondantes. Elles ne suscitent ni larmes ni même serrements de cœur, mais mettent en branle la pensée, « sans coup férir » et durablement.
Le texte de François David se présente comme la succession souple d’autant de poèmes-arguments d’une page, à la fois autonomes et solidaires, alternant les points de vue et les angles d’attaque, sur ce gros morceau livré conjointement à la sensibilité et à l’intellect : sur cette planète une et indivisible (« il y a un seul monde », rappelle à bon entendeur tel philosophe contemporain) cohabitent la plus aberrante richesse thésaurisatrice* et… une quantité irreprésentable de personnes, notamment d’enfants, mal nourris ou mourant de faim.
Texte et image s’offrent ici en vis-à-vis (et comme « visage à visage », conformément à l’étymologie) dans une vingtaine de doubles-pages présentées par l’éditeur comme dédiées à un sujet « peu abordé » frontalement en littérature de jeunesse – et moins encore en poésie.

*(nous soulignons plus explicitement encore que ne le fait ce très grand album)

Tigrement chat

Tigrement chat
Zak Baldisserotto, Guiditta Gaviraghi
Passe -Partout, 2012

Un tigre de salon (suite)

Par Christine Moulin

tigrement chatLes hasards de l’édition font que paraissent en même temps deux albums sur le même thème  : un chat rêve qu’il est un tigre… Le contraste est grand. Au lieu d’admirer de remarquables et imposantes aquarelles comme Dans je suis le chat, on peut s’amuser des dessins pleins d’humour de ce petit livre (quasi) carré. Alors que l’on avait affaire à un documentaire, ici, le texte et l’histoire sont pleins de fantaisie. Alors que dans le livre de chez Gautier Languereau, le chat héros se contentait de rêver tranquillement à ses cousins félins, Moko, lui, subit une crise identitaire, à cause d’un mot malheureux de sa maîtresse (devant une émission de télévision montrant une tigresse, elle lance: « Tiens, voilà ta maman »: possible allusion aux maladresses de certains parents adoptifs?).

Impossible donc de recommander un ouvrage plutôt que l’autre sinon que Tigrement chat est peut-être un peu lourd dans la « leçon » qu’il délivre à la fin : grâce à l’amour, on sait enfin qui on est… Mais le tout est mignon, quand même…

Tico et les ailes d’or

Tico et les ailes d’or
Leo Lionni
L’école des loisirs, 2012

Par Anne-Marie Mercier

ticoIl est étrange qu’il ait fallu attendre 2012 pour que paraisse une édition française de cet album, publié en anglais en 1964. Tico et les ailes d’or est un merveilleux récit, une fable sur la différence, le handicap, l’entraide  et le besoin d’être aimé. C’est aussi un bel exemple de l’art de Leo Lionni : formes simples, décors en entrelacs et combinaison de motifs sur fonds blancs, tons de verts et de bruns sur lesquels tranche le doré des plumes de Tico; texte limpide, histoire forte, un album en or.

Je suis le chat

Je suis le chat
Jackie Morris
Gautier Languereau, 2012

A tout seigneur…

par Christine Moulin

46050L’album frappe d’abord et avant tout par sa taille: immense, il propulse sur sa couverture une magnifique tête de chat roux, aux yeux verts obsédants, à la moustache conquérante. Le titre, en lettres dorées, est tranquillement dominateur car, comme dit Jacques Roubaud, « Quand on est chat/ On est chat ». Sur la page de garde, c’est la lune qui envahit l’espace mais c’est pour mieux mettre en valeur l’animal vedette qui se détache en ombre chinoise. La page de la dédicace se fait plus tendre, abritant une multitude de chats, ceux que l’auteur a aimés, tous différents mais tous surmontés d’une auréole, qui laisse à penser qu’ils ont rejoint le Paradis qui leur est réservé. La page de titre montre à nouveau l’animal de la couverture, toujours en gros plan, qui s’avance vers le lecteur de sa démarche chaloupée. On se dit alors que cela va être un festival pour félinophile!

Et de fait, sur la première double page, s’étale, roulé en boule, celui qui a fièrement proclamé: « Je suis le chat » et il nous livre la clé de ses songes… Qui ne s’est demandé à quoi rêvait son chat, justement, quand il agite ses moustaches ou grogne doucement? La réponse qu’imagine l’album nous emporte sur d’autres continents et laisse place à de grands félins, auxquels s’identifie le chat narrateur, dont la part sauvage n’a donc pas totalement disparu. Successivement, le tigre, le guépard, le lynx, le puma, le léopard des neiges, le jaguar, le lion, le chat sauvage d’Ecosse et le léopard de l’Amour envahissent les pages, à fond perdu : touche amusante, ils sont décrits comme des chats, à quelques détails près… (par exemple, le lynx est un chat.. « élancé, aux yeux perçants, tacheté, luisant et élégant »). Le vrai nom de chaque animal est révélé à la fin de l’album car au fond, c’est bien d’un documentaire qu’il s’agit.

L’idée est belle, qui nous rappelle que, selon les mots de Victor Hugo, « Dieu a inventé le chat pour que l’homme ait un tigre à caresser à la maison »… et l’objet est superbe!

César

César
Grégoire Solotareff
L’école des loisirs, 2012

Petit et grand

Par Anne-Marie Mercier

cesarCésar propose une histoire simple, dans la veine des fables où un petit devient l’ami d’un grand après l’avoir vaincu. Petit oiseau en cage, César écoute son père lui raconter l’histoire de l’empereur des crocodiles; l’album est dédié à André François pour Les Larmes de crocodile (Delpire, 1956 ou 1955 : voir l’article de Michel Defourny) et on peut trouver quelques liens ténus.

Le petit oiseau, vermeil comme il se doit et déterminé sans le savoir par son nom, décide de devenir empereur des oiseaux. Il s’évade, retourne au pays de ses ancêtres, le pays des crocodiles, avec l’intention de manger du crocodile car, dans cet album comme dans le précédent, « c’est très facile d’attraper un crocodile ».

Les couleurs ne sont plus évoquées par le texte, ni à placer dans un dessin en noir et blanc, mais elles saturent les pages de l’album : bleu pour le ciel, sable pour le sol, vert pour le crocodile. L’animal est vu sous toutes ses coutures, de profil, de face, par dessus… pour mettre en valeur ses dents terribles; mais le livre se clôt sur une scène de plage paisable (évoquant une page du fameux Loulou) où les contraires sont réunis. C’est du Solotareff simple et efficace, de la belle ouvrage.

L’étrange réveillon

L’étrange réveillon
Bertrand Santini, Lionel Richerand

Grasset, 2012

Conte fantastique en ombres et or

Par Dominique Perrin

etrange-reveillonUn jeune homme de sept ans se trouve l’héritier d’une immense fortune, d’une armée de serviteurs compassés, ainsi que d’une solitude immense dans un manoir ombreux. Cette configuration archétypale donne lieu à un conte à la manière de Poe, tout en atmosphère et en références littéraires et cinématographiques. L’enfant prend place dans la lignée des rêveurs-penseurs, traquant l’énigme métaphysique de la disparition de ses parents. L’allégorie du poète en sondeur de mystère le cède ensuite au tableau gothique, quasi grand-guignolesque, avec une scène de repas entre cadavres. Le récit tourne enfin assez élégamment court dans la vision fantasmatique et chaleureuse – mais sans doute éphémère – de l’abolition de la mort des bien-aimés. Plus brillant et complexe que profondément cohérent, cet album dû à des maîtres de l’animation conserve à l’image et au texte une étrangeté de bon aloi.

Alma n’est pas encore là…

Alma n’est pas encore là…
Stéphane Audeguy, Laurent Moreau

Gallimard, 2012

Alma, le trésor des mots justes

Par Dominique Perrin

alma Bien des albums évoquent le processus de la procréation, avec pour ambition d’en évoquer scientifiquement les étapes et/ou poétiquement le mystère. Dans un format ample ouvertement dédié à l’exploration plastique, celui de Stéphane Audeguy et Laurent Moreau donne pourtant le sentiment d’être premier en son genre ; il épouse exemplairement sa double visée savante et « religieuse », au sens étymologique supposé de « religare » : relier, mettre en lien.
On suit ici les neuf mois d’une genèse – acte sexuel et rencontre des cellules féminine et masculine hors champ : des enfants engendrés par procréation assistée peuvent lire ici leur histoire comme les autres – où l’histoire individuelle rejoint celle de l’espèce humaine, et avec elle celle du vivant. Sobre, le texte cultive une forme d’intensité détendue et ne dissocie à aucun moment savoir absorbant et discrète espièglerie. Il s’agit enfin d’un vrai album, où l’image irrigue la lecture du texte et ouvre un puissant au-delà sensible ; où les « rabats-surprise » ne sont pas un concept commercial plus ou moins sympathique, mais un déploiement du sens inscrit dans l’espace. Solidaire alternativement du point de vue de l’enfant et de ses parents, New-York n’est pas ici le cadre obligé d’une existence « branchée » ( !), mais la ville du nombre, du métissage et de leurs possibles.

Mon ti chien

Mon ti chien
Carl Norac, Isabelle Chatellard

Didier, 2012

Fable mordante

Par Dominique Perrin

ti070350On ne sait pas trop au départ si Rex est un chien, ou une baudruche, une peluche, une marionnette, halé qu’il est par une laisse qui semble lui tenir lieu de moteur. Il est aussi, selon les moments, intégralement enveloppé ou simplement accompagné d’une nuage de paroles « bêtifiantes » énoncées par un maître aimant et autoritaire. Cette condition d’animal tenu en laisse par un flux langagier obsessif et stéréotypé, plus durement encore que par un lien physique, suscite des pensées de révolte.
Rex est tout du moins roi de ses rêves, et s’approprie en esprit d’autres conditions de vie : il s’invente papillon, et même chat, mais aussi vase, coussin, et encore facteur. La fable enclose dans cet album-carnet toilé de rouge – à la manière, en son temps, de Pas facile l’amitié d’Ingri Egeberg et Christian Bruel – est à la fois tendre et incisive ; à la fin, on voit Rex tombé amoureux et père d’une portée de chiots, bêtifier copieusement à son tour. Les jeunes lecteurs percevront sans doute clairement la radicalité de la réflexion ouverte ici, dédiée par les deux auteurs à plusieurs toutous aimés.