Be Bop !

Be Bop !
Laëtitia Devernay
La Joie de lire, 2012

Par Anne-Marie Mercier

bebopUn chat sort d’un gramophone, chaloupe entre des contrebasses et des chanteuses accortes, fuit. Les formes arrondies, jaunes, bleues, rouges, dansent sur les pages au fond crème, se font écho comme autant de thèmes, explosent, coulent. C’est un album sans texte, mais plein de vie et… de musique explosive.

Laetitia Duvernay avait publié en 2010 Diapason, son premier livre, autre album sans texte sur la musique, chez le même éditeur.

Féroce

Féroce
Jean-François Chabas, David Sala
Casterman (Les albums Casterman), 2012

Qui sommes-nous donc ?

Par Frédérique Mattès

feroceFenris était un loup, un loup aux yeux rouges, un loup terrifiant. Il  s’était construit dans le regard qu’on lui renvoyait. Il était fidèle à son image : un loup féroce qui suscitait l’effroi, semait la terreur. Même les siens l’avaient banni tant il était cruel. Sa solitude renforça sa cruauté et construisit sa légende, il était celui qui faisait fuir jusqu’aux ours, celui qui faisait s’écarter les basses branches des arbres, celui dont on évitait même de parler. Une petite fille partie cueillir des fleurs croisa son chemin par une  printanière journée ensoleillée. Sûr de son effet, il émit en préambule un grognement sinistre, lui offrit un sourire affreux. Mais contrairement à toutes ses certitudes, la petite fille n’eut pas le moindre sursaut de crainte. Elle osa même se moquer de lui tant il était interloqué. Ainsi naquit…. une belle histoire entre le loup  et la jeune fille.

Un superbe texte de Jean François Chabas qui au-delà de ce beau récit accessible dès 5 ans, interroge sur la construction de soi, les certitudes, la force du regard neuf porté sur les choses et les êtres, le pouvoir de changement… Petits et plus grands pourront à loisir se projeter dans les blancs du texte.

C’est également un très bel objet, le texte, imprimé à droite sur une page blanche ou parsemée de délicates surimpressions ton sur ton, fait contraste avec les illustrations flamboyantes qui s’exposent  en pleine page. Les gros plans, les cadrages audacieux et les images qui se déplient renforcent également puissamment le pouvoir des mots … L’illustration de David Sala nous rappelle avec bonheur l’univers de Klimt.

A relire des mêmes auteurs : La colère de Banshee

Pierre lapin copié/copie

La Nouvelle Aventure de Pierre lapin
Emma Thompson, illustrations de Eleanor Taylor
Traduction (anglais) de Jean-François Ménard
Gallimard jeunesse, 2012

Pierre lapin petit facteur
Traduction (anglais) de Vanessa Rubio-Barreau
Gallimard jeunesse, 2012

Lapin à vendre : du plagiat et de Beatrix Potter

Par Anne-Marie Mercier

nouvelleaventurepierrelapinQuand les acteurs ou autres vedettes du monde du spectacle se mettent à écrire pour les enfants, le résultat est rarement concluant. Dans La Nouvelle Aventure de Pierre lapin, le dessin imite le style de Beatrix Potter, la sobriété du texte et la simplicité de l’histoire sont proches de celles de ses histoires, tout cela est fort mignon, mais cela reste une imitation assez pâle.

Autre imitation et même imitation d’imitation, avec Pierre lapin petit facteur qui reprend (sans nom d’auteur !) le principe des  classiques que sont devenus les albums Pierrelapinpetitfacteurd’Allan et Janet Ahlberg : Le gentil facteur ou lettres à des gens célèbres (Jolly Postman, 1987) et Le facteur du Père Noël (1991). Comme dans ces ouvrages, on trouve à l’intérieur de l’album des enveloppes avec des fac simile de lettres, documents divers. Ici, les découvertes sont liées par une intrigue simple (simplette ?) mais efficace : Le jeune Pierre lapin envoyé faire des courses par sa mère découvre que le renard Tod qui a invité la cane à dîner veut facteur 1la manger. Comme les albums précédents, qui ont servi lieu à de nombreux travaux en CE1, cette nouvelle version qui propose non seulement des lettres mais d’autres documents variés (des « écrits sociaux »), Pierre lapin petit facteur devrait plaire à un large public en profitant de l’image des albums de B Potter et de l’affection que l’on a pour Peter Rabbit (qui dispose d’un « site officiel » facteur2100%commercial…).

Lunaparc en pyjamarama

Lunaparc en pyjamarama
Frédérique Bertrand, Michaël Leblond
Rouergue, 2012

Quand l’image s’anime

Par Frédérique Mattès

9782812603334Deuxième aventure du sympathique  petit garçon au pyjama rayé.  Après avoir visité New York (New York en pyjamarama),  il va cette fois à la découverte de l’univers de la fête foraine. Le procédé est le même, une simple feuille de plastique striée que le lecteur promène sur la page et qui lui permet de  voir s’animer le décor. Les lumières de la fête, les autos tamponneuses, la grande roue et les multiples autres attractions bougent au gré de sa volonté. C’est magique, simple et efficace. A l’heure où l’on offre aux enfants, dès le berceau, des tablettes numériques, qu’il est agréable de s’émerveiller devant tant de simplicité. L’ombro-cinéma a encore de beaux jours devant lui !

Les images dépouillées aux couleurs primaires construites par Frédérique Bertrand à l’aide de papier découpé accompagnent parfaitement un  texte court, simple, rythmé, jamais mièvre. C’est également à Michaël Leblond que revient la tâche de produire  les images qui s’animeront. Une belle collaboration qui a donné lieu en octobre 2012 à une nouvelle parution (Moi en pyjamarama).

La Venture d’Isée

La Venture d’Isée
Claude Ponti

L’école des loisirs, 2012

Fausse aventure, vrai voyage en images

Par Anne-Marie Mercier

LaventuredIseeIsée, dans un album précédent (Mô- Namour), se retrouvait orpheline et avait bien des difficultés à surmonter. Ici, toujours accompagnée de son doudou Tadoramour, elle quitte volontairement ses parents, pour vivre une aventure choisie. Malgré le titre et ce début, on ne trouve pas de récit construit et structuré autour d’une quête, d’un manque à combler ou d’un drame comme dans les albums « historiques » de Claude Ponti. Le parcours est plus proche de ses derniers albums, listes de situations, catalogues… Il semble suivre le hasard des rencontres ou le caprice du moment. Isée garde son indépendance et surmonte tout, domine tout le monde y compris le Frédilémon, poing serré qui peut faire bien des choses (et qui reprend un « personnage » de Fred dans la série Philémon, comme son nom l’indique).

L’inventivité plastique, la circulation entre les images et les pages, la multiplication des détails, tout cela est magnifique, comme d’habitude.  Mais certains seront peut-être gênés par la gratuité de l’aventure comme de l’histoire et par la saturation du récit par les jeux de mots, mots scindés, tordus, collés, entrelardés… ; à force, ils finissent par relever du procédé plus que de la poésie verbale. D’autres se concentreront sur les images et prendront grand plaisir à s’arrêter sur chaque double page.

L’âne Trotro ; Zaza va sur son pot

trotroL’âne Trotro; Zaza va sur son pot
Bénédicte Guettier
Gallimard jeunesse, Giboulées, 2013

Ploc… Pssiiitt… Prout!

Par Caroline Scandale

La petite sœur de Trotro est grande! Ses parents ont décidé de ne plus mettre de couches à Zaza mais le problème est qu’elle ne sait toujours pas se servir de son pot… Les situations cocasses de pipi-caca s’enchaînent. Trotro se moque gentiment d’elle, alors Zaza, vexée, s’énerve et lui répond qu’elle n’est pas un bébé! Du coup, pour le lui prouver, elle fait enfin ses besoins dans le pot en s’exclamant fièrement: « Grande Zaza »! Toute la famille la félicite. Zaza n’est plus vraiment un bébé mais une petite fille sur le chemin de l’autonomie.

L’apprentissage de la propreté est une étape-clé du développement psychomoteur des enfants. Cet album l’aborde de façon très amusante et en plus, c’est son papa qui lui donne le bain!

Espèce de petit monstre

Espèce de petit monstre
Odile Hellmann-Hurpoil, Didier Balicevic
Père Castor, 2013

Entre littérature et « développement personnel »

Par Dominique Perrin

 espgesEspèce de petit monstre annonce clairement la couleur : il « aborde un problème » (selon la formule de l’abondante littérature à visée de soutien psychologique diffusée aujourd’hui à destination du couple parent-enfant), davantage qu’il ne propose une histoire autonome, fondée sur l’imagination comme valeur offerte en partage aux jeunes lecteurs. Par sa situation de petit dernier et sans doute par son sexe, Simon est affectueusement mais machinalement taxé par les siens de « petit monstre » : il aura à se retirer de la scène familiale et à se transformer symboliquement pour susciter un regard plus attentif et plus complexe sur sa personne.
On se trouve ici à une frontière stimulante entre littérature et « livre-médicament ». D’une part le récit est peu développé et semble d’abord piétiner : la « situation intiale » présentée ici n’est pas un tremplin vers l’imaginaire, mais une situation-problème à expliciter. D’autre part, les personnages ne sont pas dénués d’épaisseur et de fantaisie (cela va souvent ensemble), et témoignent de ressources qui pourraient faire d’eux les « forces qui vont » que suppose tout véritable récit. Il est peut-être dommage, dans cet entre-deux, que le style graphique retenu pour le texte comme pour l’image tire aussi nettement l’album vers le « documentaire psychologique ».

Theferless

Theferless
Anne Herbauts
Casterman, 2012

Pure beauté

Par Christine Moulin

theferless« Bonne journée qui commença mélancoliquement
Noire sous les arbres verts
Mais qui soudain trempée d’aurore
M’entra dans le cœur par surprise ».

Ces quelques vers issus du poème « A Pablo Picasso » (Les yeux fertiles), de Paul Eluard, pourraient en quelque sorte dessiner le parcours proposé par le splendide album d’Anne Herbauts. Tout commence dans la sombre forêt des contes, dans une maison « étroite et carrée », à la fenêtre faite de « peau de chagrin », installée dans le ventre d’un 8, qui finira par libérer l’infini qui est en lui.

Les personnages, sans nom, représentent plus qu’eux-mêmes : la Très Vieille, le Père, l’Enfant, la Mère-Giron, la Mort, le chat Moby Dick. Ne nous y trompons pas : ce n’est pas une histoire qui nous est racontée là. C’est l’histoire au cœur de toutes les histoires, c’est l’origine de tous et de chacun. C’est à l’échelle du mythe qu’il nous faut nous hausser, comme nous l’indiquent les nombreuses litanies, les merveilleuses listes qui scandent le récit. La première page ressemble à un prologue. Tout est en place, chacun tient son rôle, celui qui lui a été assigné de toute éternité: « La Mère tricote et brode. La Vieille s’en va lentement. La Mort rigole et joue aux dominos ».

Ce qui met en branle le cours du Temps, c’est une hirondelle, non pas celle qui fait le printemps mais au contraire, celle que le chat a attrapée, un jour d’automne, celle qui repartira, une fois soignée, car elle doit « retrouver le bleu » et tracer « l’espace, les saisons, le temps, le lointain, l’ailleurs » . Et l’on comprend alors pourquoi il est si important d’avoir, une fois dans sa vie, tenté, avec sa mère, de sauver un oiseau.

Toutes les phrases du texte sont ciselées et en même temps, si simples. De la simplicité des grandes évidences (« La chaise vide remplissait par son attente la moitié de la pièce », « La Mort racontait comment le jour était, de tout son long, un beau jeune homme », « Ils ont un ciel entier à travers la gorge, le cœur »,…) Chaque illustration est à sa manière un tableau, sans pour autant perdre de sa force narrative et symbolique, dans le chemin qui mène de l’ombre à la lumière. Un absolu chef d’œuvre qui éclaire la vie et donnerait presque un sens à la mort.

Saint-Valentin

Le Rendez-vous de Valentin
Sylvie Serprix
Grasset jeunesse, 2013

La Saint Valentin pour tous !

Par Anne-Marie Mercier

LeRendezvousdeValentinBeaucoup sont agacés par l’importance prise récemment par la Saint Valentin en France – encore une idée américaine, dit-on. C’est oublier les amoureux de Peynet et les jolies cartes d’avant guerre, comme la tradition qui veut que cette fête célèbre le début du printemps, le moment où les oiseaux font leur nid.

La Saint Valentin c’est aussi traditionnellement le jour des noces de l’illustration et du sentiment amoureux. Deux beaux albums pour la jeunesse le célèbJetaimetellementrent: Je t’aime tellement de Anne Herbauts, une merveille à offrir aux grands comme aux petits, qui sera chroniqué très bientôt, et ce Rendez-vous de Valentin.

On retrouve l’atmosphère des images de Peynet dans l’album de Sylvie Serprix : la ville représentée ressemble à un Paris idéal : bistrots, jardins, ponts et architecture haussmannienne où circulent vespas et péniches. Au début de l’album, le jour se lève ; les couleurs jaunes de l’aube sur une ville rouge et bleue sont magnifiques et donnent une envie de printemps, comme les ciels bleus qui suivent, puis le violet de la nuit tombée. L’album parcourt une journée à travers la ville en suivant Valentin, un oiseau tracé à la plume sur un décor de pastels gras. Il part à son rendez-vous et croise toutes sortes d’amoureux : jeunes ou vieux, humains ou animaux, ceux qui le savent et ceux qui ne le savent pas encore.

L’album, dans un style graphique superbe, propose de jolies trouvailles pour représenter le sentiment amoureux (sidération, envol, explosion…). Il décline ce sentiment de bien des manières sans oublier ceux qui n’ont pas d’amoureux/se : on pense au chagrin des enfants (et de quelques adultes) de n’être pas « comme tout le monde » ce jour là. Un musicien joue devant sa muse, une statue du parc, les chiens Cookie et Bobby sont « presque » amoureux. Notons que c’est le seul couple qui pourrait ne pas être hétérosexuel, l’artiste a-t-elle fait un clin d’œil, vraiment très discret, à l’actualité du vote de cette semaine ?

J’entends le loup, le renard et la belette

J’entends le loup, le renard et la belette
Christian Voltz

Didier, 2012

Images pour des chansons sans âge

  Par Dominique Perrin

j'entends esLes éditions Didier reprennent leurs « plus belles histoires » en format léger : des contes, souvent traditionnels – aussi désopilants que La Souris et le voleur –, et de nombreuses chansons du patrimoine enfantin et populaire. De ce dernier corpus, réuni dans la collection « guinguette », le J’entends le loup, le renard et la belette de Christian Voltz illustre exemplairement le sel particulier. Les images y transposent des paroles certes fameuses, mais aussi fort mystérieuses, dans un univers symbolique – perçu aujourd’hui comme enfantin, mais assurément universel – marqué par la tension entre instinct prédateur et usage rusé de la parole, gourmandise égoïste et culture partagée. Le moindre charme de cette mise en images n’est pas de laisser largement intacte l’énigme d’un texte dont on redécouvre la progression… déconcertante ?