Yok yok: la pluie, l’oiseau

Yok Yok : L’Oiseau qui dort haut dans le ciel, ; La Pluie
Étienne Delessert

Gallimard jeunesse (giboulées), 2011

Le Monde en gros  plan

Par Anne-Marie Mercier

Le grand plaisir de ces petits albums carrés, c’est avant tout celui de retrouver les superbes illustrations d’Etienne Delessert, l’un des pionniers du renouvellement de l’illustration pour la jeunesse. Les couleurs sont généreuses et chatoyantes, les gris et les noirs profonds. L’autre plaisir, c’est celui de retrouver l’univers du minuscule Yok Yok (personnage créé en 1976 pour des dessins animés de la télévision Suisse romande) et de ses amies, Noire la souris et Josée la chenille. A travers eux, le monde est vu en gros plan, superbe, parfois inquiétant. Enfin, sans être jamais sèchement didactiques, ses albums proposent chacun une exploration : celle du monde des oiseaux (pinson, verdier, martinet…) ou celle du parcours de l’eau, de la pluie à la rivière puis à l’évaporation que les petits héros suivent tout au long d’un arc-en-ciel. Le thème de la célèbre histoire de Perlette, la goutte d’eau, est ici revu en beauté.

Où est mon chapeau ?

Où est mon chapeau ?
Masanobu Sato
La Joie de lire, 2012

Explorations du monde en quête d’un chapeau manquant

Par Dominique Perrin

Est-ce un jeune hérisson, ou un rongeur dodu au poil long ? Le jeune animal qui cherche ici inlassablement son chapeau est en tous cas un proche des lecteurs de tous âges, qui peut-être retrouveront aussi dans ces pages – le libre travail de l’interlecture aidant – un peu du noir et blanc si minutieux de Chris Van Allsburg, un sens du motif décoratif reliant Browne à Sendak, un humour tout lobelien. Cet album au principe narratif apparemment très simple n’en est pas moins un livre de culture, très finement travaillé au plan graphique, et tout entier au service, certes, de la recherche curieuse d’un chapeau perdu-trouvé de page en page, mais plus largement de la formation du regard. Un regard à la fois ouvert, perspicace et précocement informé : au long d’une vie, nul ne sait exactement ce qui est présumé avoir été perdu, ni où chercher, ni comment – mais exister revêt bien la forme d’une quête, qui devrait déboucher, autant que faire se peut, sur la découverte éblouie de ce qui était là et que nous ne cherchions pas.

Anthony Browne, déclinaisons du jeu des formes

Anthony Browne, déclinaisons du jeu des formes
Anthony Browne et Joe  Browne
Kaléidoscope, 2011

Browne, par lui-même ?

par Anne-Marie Mercier

Le titre un peu énigmatique est éclairé par un sous-titre en page de couverture, sans doute ironique, mais assez juste : « mon métier, mon œuvre, et moi ». Il s’agit en effet d’une biographie de Browne issue d’entretiens avec son fils. Elle est présentée sous forme autobiographique, écrite à la première personne et c’est peut-être le point qui pose problème. En effet, on peine à trouver un véritable ton à ce texte, souvent écrit de manière factuelle, parfois lourde. Effet de diction, de transcription ou de traduction ?

 

La partie biographique surprendra ceux qui lui imaginent une enfance difficile à cause de la présence fréquente dans son œuvre d’enfants et de familles malheureux. Il affirme qu’il ne faut notamment pas interpréter les images négatives de pères de ses albums comme des reflets de son propre père et nous présente une image idyllique de sa famille, trop idyllique ?

 

La partie consacrée à son œuvre est beaucoup plus intéressante et éclairante. Il indique sa formation, son goût pour le surréalisme (Magritte) et pour Francis Bacon, ses hésitations entre graphisme et art, ses premiers travaux. Bien souvent, il montre que certaines images ont été réalisées sans intention consciente de signification, davantage pour leur force intrinsèque. Ainsi, la part symbolique et métaphorique de son travail s’est construite peu à peu et cela fait que certaines interprétations proposées par des enfants lui semblent aussi vraies que celles qu’il peut donner, qu’il n’a construites qu’après coup. La réception par les enfants de ces albums est extrêmement intéressante, comme ce qu’il décrit du processus de création de ses principaux ouvrages. Un chapitre consacré à son travail d’illustration de textes d’autres auteurs (Carroll, McEwan…) est lui aussi très éclairant. Enfin c’est un ouvrage qui n’apportera peut-être que peu d’éléments nouveaux à ceux qui connaissent bien Anthony Browne, mais qui propose un parcours complet accompagné de nombreuses images fort bien choisies et reproduites et qui donne des informations intéressantes sur la genèse et la réception de ses œuvres. Pour les autres, ce sera une belle découverte et une clé pour entrer dans l’univers complexe de cet auteur.

 

Igor et Olafe : Chasse, pêche et surgelé, Le Jour de la Saint Boudin

Igor et Olafe : Chasse, pêche et surgelé,  Le Jour de la Saint Boudin
Pierrick Bisinski, avec la collaboration d’Edouard Manceau

Gallimard jeunesse (giboulées), 2011

Aux petits bonheurs des ogres

par Anne-Marie Mercier

Dans le domaine des séries pour la jeunesse présentant les aventures de deux enfants, frère et soeur, on avait plutôt l’habitude de trouver des récits très conventionnels. Ici, le ton est décalé et les situations cocasses. Il faut dire que les héros sont de petits ogres et qu’il est toujours question de manger. Que l’on cherche des pommes – les deux enfants vont les chercher chez leur grand-mère qui vit dans la forêt–, ou du poisson – Igor va à la pêche avec son père –, l’aventure se termine régulièrement en petite catastrophe comique.

 Les références aux contes ou à des classiques de littérature de jeunesse sont détournées dans le même esprit (on sème sur le chemin des patates au lieu de miettes de pain). Les papiers découpés construisent un univers simple sur lequel les petits personnages gesticulent de façon expressive.

 

 

 

Détours

Détours
Øyvind Torseter
Traduction (norvégien) par Jean-Baptiste Coursaud
La joie de lire, 2010

 

Contre toute attente. Pari d’auteur, pari d’éditeurs

par Dominique Perrin

http://spiral.univ-lyon1.fr/files_m/M9980/Files/698463_6904.jpgUn album pour la jeunesse ? C’est sans doute la question inévitable que pose la publication par La joie de lire de Détours, publié initialement à Oslo en 2008. Cet ouvrage d’un assez grand format à l’italienne offre une succession d’environ cinquante scènes, où les enjeux de la traduction en français ne se posent que très sporadiquement, la part du texte étant extrêmement réduite. La très grande étrangeté de l’ensemble ressortirait-elle dès lors à une autre difficulté de translation, que supposerait la diversité réelle des cultures au sein de l’Europe ?
Il n’y a là nul récit suivi, nul guidage du lecteur au sein d’un monde d’abord difficile à appréhender, habité ou parcouru par des personnages (« Mister Random & Midstream Ron » ?) difficiles à reconnaître, parfois quelque peu hybrides, en tous cas amateurs de costumes et de déguisements (cow-boys et soeurs de Fantômas par exemple). Le titre, Détours, fait référence aux aventures indécidablement mouvementées ou statiques desdits protagonistes, mais aussi à une technique graphique qui contribue au dépaysement complet du lecteur – dessin à la fois précis et cavalier au trait noir, grands aplats de couleur coïncidant de façon approximative avec le dessin
Avant d’évoquer le dépaysement possible du lecteur français rencontrant une œuvre norvégienne, il faut sans doute situer cette œuvre onirico-réaliste-atmosphérique aux confins du dadaïsme et de la « Nouvelle Objectivité » allemands – du côté de George Grosz par exemple – et du surréalisme. Là se joue, que la chose soit analysable ou non pour le lecteur, l’étrangeté majeure du livre : l’esthétique d’Øyvind Torseter est l’héritière d’une époque passée mais non révolue de l’art européen, celle de l’entre-deux-guerres.
A cette étrangeté historiquement signifiante s’ajoute avec évidence la marque d’une singularité d’auteur, en prise sur les possibilités actuelles propres de l’album en tant que genre. Sur un plan narratologique, l’ouvrage tient bien le pari de s’offrir contre toute attente, ou mieux, au-delà. S’il déconcerte la majorité des routines de lecture, il installe un monde d’une cohérence certaine, où les décors jouent un rôle central et absorbant. Etagères, planchers, rideaux, placards, escaliers, portes captent l’attention autant que les figures humaines, animales ou semi-animales qui semblent parfois simplement leur prêter contenance, au rebours des structures classiques de la représentation et de la perception, et avec des effets imaginaires d’une puissance semblable à celle des « décors » de certains contes de fées – lisières de forêts, portes de châteaux, huttes improbables.
Une telle puissance suggestive, finalement aussi prenante que déconcertante, gagne aussi, sans doute, à être inscrite dans la tradition ouverte et multiple d’un art brut européen dont l’empreinte  norvégienne pourrait ici tenir à la place prépondérante accordée au bois comme élément, et à une exploration particulièrement prégnante, très fine, de l’opposition entre intérieur et extérieur, confinement et ouverture. Des allusions possibles à la mort et à la sexualité se révèlent fort discrètes au regard de motifs structurants de la littérature pour la jeunesse, de la plus convenue à la plus expérimentale : dedans/dehors, intime/public, humain/animal, costumé/non costumé. Que les protagonistes mis en scène – silhouettes plus ou moins engagées dans l’action ou dans l’inaction – ne semblent nullement enfantins ou adolescents n’ôte rien à leur aptitude à vectoriser la rêverie de lecteurs non adultes, au contraire. Rencontrer des œuvres imperméables à des codes narratifs aussi omniprésents que peu universels n’est pas monnaie courante. Que penser donc des possibilités de réception d’un tel ouvrage, pourvoyeur, si ce n’est d’une histoire, d’un monde, et d’une temporalité (primé en Fiction jeunesse à Bologne l’année de sa parution, présenté en ligne comme accessible à partir de 14 ans) ? Rien de certain, ce qui est beaucoup.

La Tour de Léo

La Tour de Léo
André Benchetrit, Julie Mercier
Rouergue, 2010

Alboum, reviens !

par Anne-Marie Mercier

tourdeleo.gifalboum.jpgLes éditeurs ont avec honnêteté indiqué la ressemblance de cet album avec l’œuvrede Christian Bruel, Alboum, et de fait, on retrouve exactement le même dispositif (un enfant empile des jouets l’un sur l’autre, et la tour créée s’effondre à la fin), sans la sobriété et la tonicité des images, sans la richesse de la répétition et sans l’aventure de la chute (qui ici est provoquée). Autant dire que malgré la beauté des illustrations, on ne peut que désirer qu’Alboum, le « vrai », le beau, le jubilant redevienne enfin accessible plus directement en librairie. En attendant, on le trouve toujours disponible en commande (d’après les sites internet) et en  bibliothèques.

Il existe aussi un CD de Pinocchio, « chanteur virtuel », intitulé « mon alboum »: décidement, ce titre était si bien trouvé qu’il a suscité des imitations.

Usborne éditions

Collections variées pour bébés 

Usborne : le carton, le tissu et le plastique, c’est fantastique !

par Sophie Genin

9781409502975.gif9781409513766.gifCette maison d’édition prolixe est une véritable caverne d’Ali Baba pour que les très jeunes accèdent à l’objet livre. Passons sur les livres de bain, livres en tissu pour découvrir les grenouilles, par exemple, ou même sur les tout doux sonores ou encore sur les livres en plastique, pour se faire les dents naissantes en poussette, aux titres évocateurs (Vroum vroum, Tchou tchou, Tût tût) et prenons le temps de nous arrêter sur une série cartonnée  favorisant le questionnement du jeune enfant.

En effet, on trouve dans cette série intitulée « où est… ? », entre autres, le bébé (en rose layette pour les filles et bleu pâle pour les garçons !) et le lion, un des plus intéressants à mon sens. Le   texte se présente sous forme de questions et le lecteur est invité, grâce à ces  « albums à toucher », à découvrir la spécificité de l’animal (ou autre animé ou inanimé) recherché. A la fin, la surprise ménagée permet déjà de préparer le futur lecteur à la notion de chute.

Envie d’initier les tout-petits à l’objet livre ? Usborne est là !

Tous pareils tous pas pareils

Tous pareils tous pas pareils
Michel Séonnet et Olivier Pasquiers
Rue du Monde, 2010

Identiques et pourtant si différents !

par Sophie Genin

9782355041204.gif« Ils grimpent dans des arbres… qui font du vélo sur une roue. Ils ont des maîtresses d’école… qui deviennent des parapluies quand il pleut.
Ils font des bonshommes de neige… qui font de l’ombre dans le désert.
Ils regardent avec des yeux… qui s’éclairent la nuit comme des phares. »

Voici le genre de phrases que l’on créée quand on joue avec le drôle de livre qu’est Tous pareils, tous pas pareils. Sur le principe des rencontres dues au hasard, la poésie surgit, laissant place à une évocation étonnante, des associations rigolotes ou plus graves qui donnent à réfléchir au lecteur, quel que soit son âge. Associez à ces petites trouvailles, très riches au niveau de la création langagière, des illustrations sous forme de photos en noir et blanc et vous obtiendrez un portrait coloré de l’enfance, une image variée de filles et de garçons du monde entier, accompagnés de nounours, tous pareils mais si différents !

J’aime j’aime pas

J’aime j’aime pas
Séverine Thevenet
Le Rouergue (collection Yapasphoto), 2010

 Inventaire à la Perec spécial tout petits

par Sophie Genin

9782812601309.gifAprès Donner corps, DésOrdres, Prendre forme, Couleurs à sensation, Pour grandir il faut… et Haut comme trois pommes, la collection « Yapasphoto » du Rouergue présente un nouveau petit. Les illustrations, sous forme de photos très colorées, contemporaines et atemporelles à la fois, sur un support cartonné facile à manipuler, accompagnent un texte simple mais efficace qui fonctionne par association d’idées à hauteur de tout petit, comme le montrent les extraits suivants :

« J’aime pas quand ça gratte (un collant sur la photo)/J’aime quand ça tourne (la jupe avec laquelle il faut mettre un collant qui gratte s’il fait froid quand on veut la voir tourner!) » ou « J’aime pas le noir/J’aime les spectacles ».

Cette petite collection de contradictions quotidiennes permettra de faire réfléchir les plus jeunes, sans en avoir l’air et en (re)découvrant le monde qui nous entoure sous un angle poétique et artistique haut en couleurs.

Série « Princesse Léa »

Princesse Léa et le cartable magique
Princesse Léa et le fantôme d’Alphonse III
Caroline Hesnard, Gilles Corre
Balivernes éditions, 2010

 Quand le quotidien vire au burlesque royal

par Sophie Genin

9782350670492.gif9782350670485.gifL’idée de départ ne manque pas d’originalité et la jeune lectrice (car tel est le « coeur de cible » visé par cette série) pourra immédiatement s’identifier à Léa qui, après avoir pris son petit-déjeuner dans un bol décoré d’une couronne dorée, rejoindra le chauffeur de la belle voiture « qui fait au moins vingt mètres de long » pour se rendre à l’école ! Mais l’écriture, un peu trop systématique concernant l’image idéale du quotidien de cette jeune « prinssounette », comme la nomme son roi de papa, tombe un peu à plat.

On a en effet du mal à croire à l’épisode du « cartable magique » présentant une princesse dans une classe lambda avec son majordome qui reste au portail ou à son cartable qui fait surgir des réponses mais aussi un gnome poilu. Pour couronner le tout, Léa se rend tout de même en classe avec son chat ! Même la recherche de connivence avec la lectrice, grâce au point de vue interne de la princesse (« je vous l’ai déjà dit, ça, non ? ») laisse pantois. Quant à la fin, moraliste (Léa, après avoir triché, utilise son cartable à bon escient pour sauver un chat coincé dans un arbre de la cour), elle est suivie d’un grand goûter au château avec tous les enfants de la classe, ce qui donne une coloration américaine à cette série : happy end obligatoire!