somnambulettes

Somnambulettes
Martine Delerm
Grasset Jeunesse, 2009

Fabulettes pour apprentis poètes

par Sophie Genin

9782246750413.gifDes tons pastels, un univers poétique et féerique pour cette série d’instantanés présentant des personnages tels que Dame Lune ou un pêcheur d’étoiles. Ces lutins et autres farfadets apparaissent dans des illustrations douces, oniriques et surgissent au fil d’un texte écrit dans une langue imagée, comme une initiation à la poésie grâce à des rimes telles que
« Est-ce un chat somnambule,
Un lutin funambule,
Une fée qui fait des bulles ? »

L’Ecole du soir

L’Ecole du soir
Elzbieta , Vincent Tessier
Rouergue, 2010

Qui sont les bébés ?

par Anne-Marie Mercier

L’Ecole du soir.gif Une lune, des animaux, un arbre, tous en pâte à modeler brune (la couleur qui finit par dominer quand on a trop mélangé les couleurs), un fond de ciel bleu orangé, la tombée de la nuit. C’est le moment où les animaux se rassemblent, parlent à la lune et l’écoutent.

Comme à l’école maternelle, l’un d’eux commence en évoquant une découverte et les autres enchaînent : il a rencontré un être tout nu, vêtu d’une couche, un bébé. Chacun parle et interroge la lune sur ce sujet (est-ce que c’est gentil ? pourquoi ça crie, pourquoi ça court…) ; un petit frisson avec les déclarations du lion. Jusqu’au moment où la lune déclare qu’il est l’heure d’aller se coucher.

L’ensemble est charmant. Cela n’a pas la profondeur d’un autre album d’Elzbieta où des ours (en peluche) s’interrogeaient sur les bébés (Où vont les bébés ?). Mais les tout petits aimeront sans doute voir que les animaux s’interrogent sur eux, exactement comme les enfants s’interrogent sur les animaux.

Le Maître des estampes

Le Maître des estampes
Dedieu
Seuil, 2010

Intermittences de l’art

par Anne-Marie Mercier

lemaitredesestampes.jpgCarnet de croquis précédé d’une fable chinoise, cet album propose en deux leçons une vision profonde du travail de tout artiste, celui du peintre, comme celui des autres : acteurs, interprète, auteurs… La formule placée en conclusion de la première partie concentre bien le propos : « Des deux vies du papillon, ce n’est pas celle de la chenille que l’on retient, mais celle du papillon ».
Première partie, la fable, pseudo chinoise. Mais on sait, depuis qu’il a incarné le japonais Tatsu Nagata (qu’on adore !), que Dedieu est le roi du pastiche décalé. C’est un pastiche par la forme et le fond : un récit qui met en scène un maître de l’estampe et un mandarin dans une histoire d’apparence anodine et close par une chute qui dit une vérité profonde. Le dessin est tracé à l’encre sur un beau papier crème, aquarellé (ou encré à l’eau) sur certaines zones de différents tons de bruns et ocre (les vêtements, aux motifs géométriques traditionnels). Le texte, au rythme lent, très court et simple mais précis, dans une belle typographie à empâtements, est centré au-dessus ou au-dessous du motif, mais placé dans le cadre de l’image, ce qui fait de lui un élément graphique.
Le décalage vient de la représentation des personnages en animaux (le mandarin est un cochon gras, le peintre un renard élancé) qui évoque le monde des fables et éveille ainsi l’attention du lecteur. Et c’est bien une leçon que livre Dedieu, ou plutôt une parabole c’est à dire un récit qui permet de faire comprendre ce qu’un raisonnement ne pourrait faire saisir : la création demande du temps, non seulement celui de la réalisation effective, mais celui de la recherche de l’idée, de la forme, de son expérimentation, des brouillons au chef-d’œuvre. Et le public ne voit que le résultat, au mieux le geste final et, comme le mandarin, s’étonne de devoir payer six mois pour ce qu’il croit n’être qu’une seconde de travail.
Le carnet de croquis est la réponse du peintre au mandarin : il montre, sur un beau papier blanc de texture différente, quelques-unes des étapes qui permettent d’arriver à l’image finale, superbe encre que l’on retrouve en petit format et en couleur sur la couverture.
Un album à méditer, à savourer, à faire circuler et à offrir à tous ceux et celles que le travail de l’artiste passionne, grands et petits.

Le Garçon au cœur plein d’amour

Le Garçon au cœur plein d’amour
François David et Stasys Eidrigevicius

Motus, 2010

Vertiges (de l’amour ?)

Par Anne-Marie Mercier

legarçonaucoeur.gifLes images, impressionnantes, sont rendues plus impressionnantes encore par le grand format de cet album. Les pages de droite, face au texte, sont toutes occupées par des visages fantastiques qui représentent au pied de la lettre ce que dit le texte sur l’état du pauvre garçon dont on raconte l’histoire : son cœur est si grand qu’il aime trop, se perd dans ce qu’il contemple à tel point que son visage finit par prendre la forme de tout ce qu’il voit.

Successivement, son visage se transforme en celui d’une marionnette, d’un âne, d’un chat, d’un objet, d’une bouche… jusqu’à atteindre une monstruosité qui inquiète tant les autres (et le lecteur) qu’il est renvoyé à sa solitude, puis à lui-même, pour finir pourtant par se retrouver et s’aimer lui-même.

Cette fable philosophique évoque un état de dépersonnalisation angoissante mais ne tombe jamais dans le traité de psychologie. Le procédé évoque un autre album grand format auquel il semble répondre, La Fille sans cœur, dans lequel les états psychologiques étaient représentés de façon très différente mais tout aussi percutante. Les superbes pastels, très colorés, proposent des images saisissantes qui font partager au lecteur le malaise et l’étonnement du garçon. Les cœurs trop sensibles pourraient s’y brûler, espérons que ce serait pour mieux se retrouver, à l’image du personnage qui doit toucher le fond pour renaître à lui-même.

C’est un secret !

C’est un secret !
John Burningham
traduction (anglais) d’E. Duval
Kaleidoscope, 2010

Où vont les chats durant la nuit ?

Par Anne-Marie Mercier

c'est un secret.gif « Où vont les chats durant la nuit ? » demande l’enfant. « Je ne sais pas », répond sa mère. Plus tard, le chat Malcolm, interrogé, proteste : « C’est un secret ».  A la fin de l’album l’enfant peut dire à sa mère : « Je sais où il va le soir, mais je ne peux pas te le dire parce que c’est un secret ». Entre les deux, il y a un beau chemin dans la ville nocturne avec des aventures proches de celles racontées par Pommaux (Une Nuit, un chat, La Fugue…).

Le réalisme est plus limité et l’atmosphère plus rêveuse. Le dessin est aussi empreint d’enfance et de fantaisie : des traits de brouillon (beaucoup de crayonnés, des coloriages aquarellés à grands traits), une alternance de fonds blancs, grisés ou noirs avec des contrastes de couleurs forts, des superpositions de papiers découpés. La petite Marie-Hélène est rapetissée pour accompagner son ami Malcolm, lui-même est habillé pour aller à la fête (un costume qui ressemble à un déguisement bricolé de chat botté – sans les bottes). On rencontre la reine des chats, il y a un festin, des danses, des jeux, des cadeaux pour tous… Le texte est simple et allusif, l’image fait le reste.

Un rêve d’enfance et de connivence loin des adultes (mais pas trop tout de même), un délice dédié fort justement par l’auteur « aux petits ».

Chat-nouille

Chat-nouille 
Gaëtan Doremus

Rouergue, 2010

 Dans « LJ », il y a « littérature »

 par Christine Moulin

 chat-nouille.jpgOn aimerait aimer ce petit album, carré comme tous ceux de l’éditeur, au nom même du goût que l’on a pour le Rouergue. Pour le dessin aussi, fluide, au crayon rehaussé d’orange. Pour la bonne bouille du chat héros de l’histoire, sans doute nommé Mistigri (mais son nom disparaît rapidement pour la dénomination « le chat »).

Oui, mais voilà, le propos est tellement évident, pesant et didactique qu’on n’y arrive pas. Derrière ce chat anonyme, on reconnaît tellement vite tous les adolescents scotchés à leur écran et leurs jeux vidéo qu’il n’y a aucune surprise, aucun décalage, aucun déplacement. La leçon est assénée : la télévision, les jeux vidéo, c’est nul ; il vaut mieux lire et aller faire un tour dehors. Sinon, on devient lisse, mou et blanc… !

Quand le livre fait son auto-promotion sans nuances, on a bien envie de se précipiter sur son canapé et de s’offrir une grande orgie de télé !

Les Fleurs sauvages

Les Fleurs sauvages
Lim Gil-Taek, Kim Dong-seong,

traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Fançoise Nagel
Chan-Ok, 2010

Leçon de fleurs

Par François Quet

 « Il y a exactement vingt ans,  monsieur  Kim, qui avait habité la ville toute sa vie, avait reçu sa première affectation comme instituteur dans l’école primaire d’un gros bourg de village ». Ainsi commence Les fleurs sauvages. L’incipit résume à lui seul l’histoire qui va suivre. D’abord, le point de vue, celui d’un homme transplanté dans un décor qui n’est pas le sien. Ensuite la nostalgie : tout cela c’est passé, « il y a exactement vingt ans ». Enfin, c’est l’histoire d’une rencontre, celle de la campagne et de la vie villageoise.

Le récit est très simple : une petite fille apporte souvent des fleurs au maitre, mais il lui arrive d’être en retard et de se faire réprimander par l’enseignant. Un jour celui-ci décide de rendre visite aux parents de la fillette, mais la promenade est plus longue que prévue, l’adulte se perd : « J’étais loin de me douter que Bo-sun avait un chemin si long à parcourir chaque jour », se dit-il. Finalement, c’est la petite fille qui le retrouve et le conduit à son hameau. Tout le monde l’attend : jamais aucun maitre d’école n’était venu si loin.

On aime la lente retenue de ce récit, à la fois tendre et mélancolique, triste et émerveillé. La petite fille et sa famille incarnent un monde sans doute disparu, généreux mais secret et inaccessible.  Le jeune enseignant se laisse peu envahir par la vie des fleurs, de toutes les fleurs que lui apporte la fillette et dont il veut connaître les noms, « modestes fleurs coréennes » beaucoup plus belles que celles des contrées lointaines. Les accidents du récit sont très limités : le jeune maitre se réjouit d’avoir trouvé une encyclopédie botanique, la fillette arrive en retard parce qu’elle doit acheter des piles pour sa lampe de poche. Plus tard, l’instituteur comprend pourquoi elle a besoin d’une lampe de poche.  Il ne se passe presque rien au rythme de cette chronique, pourtant le visage de la fillette se confond bientôt avec les fleurs de cet endroit où l’on se dit qu’on aimerait vivre. La tranquillité des paysages prolonge la douceur des gestes, et le jeune homme apprend à percevoir la respiration du monde.

L’illustration (encre et aquarelle) fait partager au lecteur l’émerveillement du personnage principal. Dans la première partie,  des planches un peu sombres, structurées de lignes perpendiculaires, s’éclairent peu à peu avec les fleurs que Bo-sun apporte dans la classe, jusqu’à l’explosion de jaunes iris qui occupent presque une pleine page. Mais c’est dans la deuxième partie de l’album que l’illustrateur traduit avec beaucoup de virtuosité l’ivresse du jeune homme plongé dans la nature : tantôt minuscule dans une double page verte, sous-bois tâché de minuscules fleurs minutieusement dessinées, tantôt au contraire, très grand, en légère contre-plongée, bras nus et ballants,  comme offert et désemparé devant le spectacle du monde. Les pages nocturnes, troublantes, ne provoquent pas un moindre émerveillement : le petit groupe d’humains réuni sous une faible lampe pour accueillir son maitre d’école n’est pas écrasé par le flanc sombre des montagnes et la multitude des étoiles. Ici encore c’est la sérénité qui domine dans un récit aux résonnances cosmiques.

On aura compris à quel point cet album suscite l’enthousiasme. Sans doute la perspective contemplative adoptée par Lim Gil-Taek et son illustrateur est-elle très éloignée de la vitesse et de la nervosité de la narration la plus contemporaine. On ose espérer que le format de l’album, la séduction de l’image aideront les lecteurs à découvrir une autre façon de raconter et à accepter des valeurs aujourd’hui bien discrètes, « la beauté des jardins fleuris ».

Grandgrandpère

Grandgrandpère
Irène Schoch

Syros, 2010

Visite à la Maison de retraite

par Anne-Marie Mercier

Grandgrandpère.gifLe petit Louis Lézard, accompagné de sa mère, rend visite à son arrière grand-père dans sa maison de retraite. Sa mère reste dans le couloir et le vieil homme et l’enfant sont seuls. « L’ancêtrosaure » lui parle de la difficulté de vieillir, de sa jeunesse (un album photo fait resurgir les personnages de sa vie), de ses regrets et de son dernier désir (une ultime promenade en montagne dont on sait qu’elle est impossible à moins d’être une métaphore du dernier voyage). Il fait parler Louis également et s’intéresse à la vie des autres.

Les réactions du petit Louis sont charmantes, il y a beaucoup d’amour de part et d’autre ; tout cela est très tendre et ne masque pas pour autant la réalité des choses. Les images très colorées insistent sur les textures et les brisures et restent cocasses : l’idée de l’ancêtrosaure et de tous ces sauriens humanisés est bien trouvée et bien mise en images. C’est une jolie façon d’aborder le sujet et un lieu que de nombreux enfants sont amenés à visiter un jour sans préparation.

Sabotage

Sabotage
Isabelle De Catalogne et Marion Pradier
La joie de Lire, 2010

Régal en sabots

Par François Quet

 L’intrigue de Sabotage est au fond assez banale : une famille recomposée,  les habitudes alimentaires des uns ne sont pas celles des autres, les enfants ne s’entendent pas, le couple finit par se disputer et pendant ce temps, les enfants réconciliés trouvent un modus vivendi.

Sauf que dans Sabotage, les personnages, dont le haut du corps n’a rien pour surprendre le lecteur habitué à ces fictions du quotidien, ont tous des pattes animales : sabots caprins ou ovins pour les uns, pattes griffues pour les autres. Ce qui n’empêche pas de croiser au hasard des pages quelques pattes aviaires palmées ou anisodactyles. Jean-Loup, le fils de la nouvelle femme du papa de Caroline a de sales manières de petit carnivore,  alors que Caroline se régale d’herbe fraiche. Les auteurs de cet album plein d’humour déclinent à travers ces petits personnages toute une gamme de distinctions qui conduisent fréquemment à des dissensions. Le papa de Caroline est frisé comme un africain, Suzanne sa nouvelle épouse est blonde comme les blés. Les jeux des garçons ne ressemblent pas plus à ceux des filles que l’assiette d’un végétarien à celle d’un carnivore et l’herbe congelée n’a vraiment pas la saveur de l’herbe fraiche.

Ainsi l’intrigue initiale se trouve transfigurée par la morphologie hybride des personnages. Leur hétérogénéité interroge aussi bien les relations interethniques et les relations entre sexes que la cohabitation intrafamiliale.  Loups et agneaux, noirs et blancs, bouclés ou non, garçons et filles, frères et sœurs doivent/peuvent vivre ensemble et coopérer. C’est ce que font finalement le frère et la sœur à la fin de l’histoire : double ration de légumes pour l’une et double ration de viande pour l’autre. Mais cette réflexion sur les « communautés » est aussi une réflexion sur l’identité : la fillette qui voit sa mère s’épiler et son père se faire « défriser » est quant à elle persuadée que celui qui l’aimera devra aussi aimer ses « poils au pattes ».

Le charme de cet album tient sans doute au ton tout à fait naturel du récit qui aligne les incongruités avec beaucoup de malice : la mère de Caroline est partie en Australie « avec un kangourou qui fait des claquettes », Jean-Loup qui n’aime pas « les bonbons au gazon », dévore son steak tartare « comme si c’était ma cuisse », et puisque l’herbe s’achète désormais au supermarché, depuis le départ de la mère de Caro, on a le choix entre « herbe à la provençale » ou « herbe aux champignons sautés ». Les illustrations elles-mêmes, étonnamment sages, très scrupuleusement représentatives, dans un style de bande dessinée traditionnelle, présentent de façon très naturaliste cette histoire franchement bizarre. Le décalage entre la tonalité du récit à la première personne (c’est Caroline qui raconte), le foisonnement des valeurs en jeu et le caractère très ludique de la fiction engagée est véritablement jubilatoire.

Sabotage est un régal.

Charles à l’école des dragons

Charles à l’école des dragons
Alex Cousseau et Philippe-Henri Turin

Seuil Jeunesse, 2010

Variante esthétique sur un lieu commun

par Christine Moulin

 charles.jpgDès qu’on le voit sur la couverture, on a envie d’aimer Charles, le petit dragon qui naît dans « un parfum de fin du monde […], au sommet d’une montagne, sur un nid de graviers » : ses yeux émouvants, implorants, pleins de tendresse et de tristesse, rappellent ceux du Chat Potté de Shrek. Bref, on fond… Tout comme ses parents qui trouvent qu’il est le plus beau dragon du monde.

Les illustrations, somptueuses, ne nous détrompent pas. Seulement, voilà : Charles, à l’école, au lieu d’apprendre à voler et cracher, écrit des poèmes (enfin, plutôt des vers de mirliton, si on en juge par sa production). On devine la suite : de marginal, il deviendra admiré de tous ; d’ « intello » souffreteux, dragon majestueux.

Le propos est donc connu, voire ambigu (l’humour noir de Les Trois loups, du même auteur, était plus revigorant !). Mais le format, les couleurs, le dessin, les cadrages, tout fait quand même de cet album un plaisir… pour les yeux.