Sanni & Jonas Une nuit d’hiver
Kalle Hakkola et Mari Ahokoivu
La Pastèque 2017

Rêver un impossible rêve…

Par Michel Driol

Quatre personnages, pour cet ouvrage qui tient de la bande dessinée et de l’album : une fille, Sanni, son frère Jonas, Maman et Papi. C’est l’hiver, quelque part dans le grand Nord (Finlande, sans doute, étant donné l’origine des auteurs). Chronique d’une vie familiale : descente en luge, avant de se préparer à la longue nuit : bain, histoire… Arrivent alors rêves et cauchemars montrant l’imagination des enfants : nounours polaire cherchant du secours pour Linda le dragon, super maman sauvant le monde, métamorphose en papillon… Chacun des rêves se clôt par un « bonne nuit » rassurant et réconfortant.

L’album conjugue la vie ordinaire de cette famille soudée et sans père avec les jeux, les rêves, les rires et les angoisses des enfants. Celle de la mort revient souvent : crainte de la mort du grand-père, qui souffre après avoir pellé la neige, ou dont les ronflements soudain cessent, ou de celle de la mort de la mère, qu’on envisage. Ces craintes sont vues à hauteur d’enfant dans un texte qui sait prendre des aspects philosophiques, avec la métamorphose des papillons qui leur confère plusieurs vies.  Ces craintes n’empêchent pas les rires et la vie de l’emporter.

A la façon des bandes dessinées, le récit avance au rythme des image etdles bulles, qui font entendre la parole des personnages. Des dominantes de couleur sur les fonds, tantôt chaudes, tantôt froides contribuent aussi à recréer l’atmosphère particulière des rêves.

Un beau voyage au pays des songes enfantins.

La Plage dans la nuit

La Plage dans la nuit
Elena Ferrante, Marra Cerri (il.)
Gallimard jeunesse, 2017

Cauchemars de poupée

Par Anne-Marie Mercier

Comme le roman Poupée volée, du même auteur, ce n’est pas parce qu’il y est question de poupée que le livre est forcément destiné à des enfants (voir L’Echange des princesses de Chantal Thomas qui donne lui aussi une place centrale – et cependant minuscule – à une poupée). Ici, tout de même on sent que l’auteure a tenté de les rejoindre.
C’est la poupée qui parle. Elle fait vivre par procuration à son lecteur les pires cauchemars de l’enfance : être dans le noir, perdu, dévoré, brûlé, noyé, seul au milieu de monstres… Et aussi : perdre ses mots jusqu’à son propre nom, se les faire arracher au fond de la gorge, ne plus être reconnu par les siens et donc ne plus être aimé.
Récit sombre, comme les illustrations, fait de sensations, d’émotions, d’angoisse, il emporte à la manière des contes, cruellement, entre le sable, le feu et l’eau, jusqu’au dénouement, heureux (on est dans un livre pour enfants).

D’une petite mouche bleue

D’une petite mouche bleue
Mathias Friman
Les fourmis rouges, 2017

Par Christine Moulin

On pourrait souligner tout ce qui rapproche cet album de ceux que l’école utilise (hélas, parfois, le mot est juste…) en maternelle: c’est un album de randonnée circulaire qui évoque une chaîne alimentaire, on peut « travailler » le vocabulaire de la locomotion (sauter, ramper, s’envoler, etc.), celui des bruits produits par les animaux (bourdonnement, croassement, sifflement, zinzinulement, etc.), on peut même écrire un texte « à la manière de » grâce à l’aspect répétitif du texte.

Oui, mais non, ou du moins, pas que! En fait, ce qui frappe au premier abord, à la lecture de cet ouvrage, c’est tout ce qui en fait une oeuvre, délicieuse: les illustrations d’une finesse impressionnante, en noir et bleu; le jeu sur les fantasmes de dévoration (allez voir la page où la grenouille est à demi avalée par le serpent…); la langue à la fois précieuse et claire (« une toute petite mouche avec des yeux globuleux », « le minuscule insecte »; « les grenouilles quant à elles… », « loin du nénuphar où elle était postée »…); le titre suranné (on croirait un titre du XIXème siècle, alors même qu’il introduit un personnage dont on sait où il traîne d’ordinaire); l’humour (allez voir la page où l’on voit l’intérieur du moineau qui a avalé une fourmi…), humour qui n’occulte pas pour autant la présence très concrète de la mort (allez voir la page où l’on voit le cadavre du renard, attaqué par les fourmis); les références (« les renards quant à eux n’adorent pas que le fromage », le Petit Chaperon Rouge, etc.) et même, même! l’emploi du passé simple ! Et puis, bien sûr, la chute, juste assez transgressive pour ravir les enfants.

PS : on peut feuilleter partiellement l’album sur le site de l’éditeur

J’ai peur du noir

J’ai peur du noir
Jean-François Dumont
Kaléidoscope, 2017

Une histoire sombre, très sombre mais juste ce qu’il faut

Par Christine Moulin

Voilà un album qui joue sur la peur ancestrale des enfants: celle du noir, qui peut cacher monstres, araignée, sorcière et … loups. Si l’expression n’était quelque peu familière, je dirais volontiers qu’il n’y va pas avec le dos de la cuillère ! Dans les premières pages, sur un fond noir agité de remous bistres (celui de la couverture), surgissent des crocs acérés, des yeux jaunes cruels qui pourraient provoquer les cauchemars les plus cauchemardesques : heureusement, une petite leçon de relativisme culturel pleine d’humour prend vite le relais. On apprend ainsi que les esquimaux craignent le blanc et on se rappelle que les éléphants ont peur du gris. Las! on replonge vite dans la description à la fois amusante et réaliste des terreurs nocturnes, qui s’apaisent en une chute à la fois drôle et tendre.

Cet album pourrait bien devenir un de ces livres que les petits vont inlassablement chercher tous les soirs pour qu’on les leur lise, pour le plaisir de frissonner et de se rassurer auprès de l’adulte qui partage avec eux de délicieux frissons.

Paul et Antoinette

Paul et Antoinette
Kerascoët
La Pastèque 2017

Différents comme frère et sœur

Par Michel Driol

Paul et Antoinette sont frères et sœurs, aussi différents que l’on peut l’être. Lui apprécie les jeux calmes, connait le nom des fleurs, aime l’ordre et la propreté. Elle aime vivre à l’extérieur, toucher les animaux, sauter dans les flaques de boue… Et pourtant, ils vivent ensemble, se partagent avec équité les tâches ménagères, et savent se faire plaisir mutuellement, lui en acceptant la promenade, elle en lui préparant une tarte à tout… Et quand vient le soir, ils se racontent leurs journées, à la fois semblables et différentes. Si l’on voit très souvent la chambre de Paul, pleine de maquettes et bateaux, Antoinette est toujours représentée dans les parties communes de la maison ou à l’extérieur, ce qui contribue à poser les deux personnages.

Il est bien sûr question d’amour fraternel dans cet album, mais aussi d’une prise à contrepied des stéréotypes de genre. C’est la fille qui saute dans la boue et joue avec les escargots et autres animaux tandis que le garçon met soigneusement son pyjama et se consacre aux maquettes. Restent des similitudes pourtant, dans la façon de sortir du réel  en jouant au pirate tout en faisant le ménage pour le garçon, ou de voir dans une toile d’araignée une barbe à papa à offrir à son frère pour la fille. Il est aussi question de délicatesse de sentiments, de cadeaux, et du même chemin qu’on peut emprunter côte-à-côte sans y faire exactement la même chose, ou sans y éprouver des plaisirs similaires. On le voit, cet album montre comment accepter l’autre, chercher à lui faire plaisir sans renier sa propre identité.

Cette thématique sérieuse et actuelle est traitée avec beaucoup d’humour : humour des dessins (Paul et Antoinette sont deux petits cochons très humanisés), forte complémentarité entre le texte et les illustrations qui l’explicitent  souvent, expressivité des visages représentés et des situations.

Un album réussi pour parler du vivre ensemble dans la famille… et au-delà.

 

L’Ascension de Saussure

L’Ascension de Saussure
Pierre Zenzius
Rouergue, 2017

Ad Astra

Par Anne-Marie Mercier

Cet album est en partie historique : il se présente comme « librement » inspiré de deux ouvrages de Saussure (1740-1799), le Voyage dans les Alpes (1796) et le Journal de l’ascension du Mont-Blanc (posthume, 1926). Cette liberté travaille l’ellipse et l’épure : peu de texte, pas de véritable péripétie, mais un déroulé à la manière d’un leporello d’un trajet d’abord horizontal puis se rapprochant de plus en plus de la verticalité : le temps de la marche, de l’errance, de la quête.

Ceux qui ont vu les anciennes photos montrant les premières méthodes pour gravir les montagnes, franchir les crevasses et les ravins avec des échelles les reconnaitront ici. Les petits personnages sont autant de fourmis minuscules dans un grand espace, portant qui un carton à dessin, qui un oiseau en cage, une bonbonne de chimiste, une carte… donnant à cette équipée une allure comique.

Le personnage en rouge portant perruque est Saussure. Accompagné d’un chien, il guide la troupe qui a tendance à s’éparpiller, jusqu’à se perdre. Mais le narrateur, ce n’est pas lui. Ce narrateur contemple avec intérêt le chemin parcouru, tout en se disant que, de la montagne aux étoiles, c’est somme toute une même trajectoire qui guide l’homme : un message pour les Saussure de demain ?

La Valse de Noël

La Valse de Noël
Boris Vian
Nathalie Choux
Grasset (« la collection », 2017

Croire au Père Noël?

Par Anne-Marie Mercier

Le principe de « la collection » de Grasset : « puiser dans le patrimoine littéraire des textes adaptés aux jeunes lecteurs » et proposer à un/e artiste contemporain de l’illustrer en suivant un cahier des charges contraignant : travailler pendant une semaine seulement, et en utilisant une palette limitée à trois ou quatre couleurs.
Après les Histoires naturelles dont nous avons parlé sur lietje, voici Boris Vian à travers un texte peu connu, écrit en 1955 (voir dans l’album les détails sur ce texte fournis par Nicole Bertolt, de la Fond’Action Boris Vian).
On retrouve le goût de Vian pour les accumulations dans cette liste de tous ceux que Noël intéresse (ou non) : enfants, bébés, parents, dévotes, mais aussi travailleurs de la mine, clochards, soldats…, et des cadeaux qu’ils reçoivent (ou non). On retrouve aussi un appel à la paix et au partage, qui rappelle que Noël ce n’est pas que pour les cadeaux :

Valse des gens de la terre
Qui partageront en frères
le pain et le sel

Mais, pour ceux qui savent lire, la fin est moins rose :

C’est une valse éternelle
Pour ceux qui préfèrent
Plutôt que de faire la guerre
Croire au Père Noël…

Les illustrations de Nathalie Choux donnent la part belle à un beau gris, rayé de fines rayures bleues ; il fait le fond de toutes les images, en dehors de celles où apparaissent des soldats, donnant une note douce et un peu mélancolique à la fête.

Le cadeau livre le plus extraordinaire du monde

Le cadeau livre le plus extraordinaire du monde
Anne-Gaëlle Balpe – Géraldine Cosneau
Père Castor 2017

Les métamorphoses du livre

Par Michel Driol

Un garçon reçoit en cadeau un livre. Déception. Mais le livre lui parle et lui dit tout ce qu’il peut faire avec lui : tourner les pages, à l’endroit ou à l’envers, ce qui ne convainc pas vraiment l’enfant. Se transformer en instrument de musique, en maison, en table… Ce qui fait qu’à la fin le garçon et sa grand-mère sont ravis.

Cet album, de très grand format, permet de jouer avec l’objet livre, de l’explorer, dans sa dimension matérielle et concrète. Il devient ainsi un compagnon de jeu plus polyvalent qu’une console de jeu ou qu’une tablette. Par ailleurs, le livre parle ici avec le lecteur potentiel, pour le convaincre de sa valeur. Ce récit décalé, conduit avec humour, a de quoi séduire et être un véritable remède contre l’ennui, même si on ne sait pas lire ! Peut-être les puristes regretteront-ils qu’il ne s’agit ici que de jouer avec l’objet livre, indépendamment de son contenu. Le livre ne parle pas de personnages, de récit, et s’il est question d’imagination, c’est parce que le livre peut devenir planche à dessin.  Mais ce serait passer à côté de la proposition de cet album, qui met le livre et son lecteur en abyme pour mieux monter cette interaction et ce dialogue nécessaire entre les deux. Quant aux illustrations, très joyeuses et colorées, elles se chargent d’évoquer tout un univers, à la fois familier (les jouets du garçon, ses dessins), mais aussi celui de la musique, des contes et de la création avec les crayons de couleur. Elles font aussi passer le lecteur de l’univers quotidien à celui de l’évasion promise par le livre.

Décidément, le livre n’est pas mort !

Le Souffle de l’été

Le Souffle de l’été
Anne Cortey, Anaïs Massini
Grasset jeunesse, 2017

 Dans le monde de deux amis…

Par  Chantal Magne-Ville

C’est avec un grand plaisir que nous retrouvons Kimi et Shiro, deux lapins dont l’amitié délicate se déclinait au fil des saisons. Désormais, c’est au tout début des vacances d ‘été qu’ils poursuivent leurs jeux, mais ils ont bien grandi !  Ce sont des sentiments beaucoup plus forts qu’ils partagent au travers de quatre petites histoires de rien du tout. Leur complicité semble s’être approfondie, au point que souvent ils n’ont pas même besoin de se parler.
La mise en espace alterne les dessins et le texte en suggérant même des  scènes muettes, par exemple lors de la construction de châteaux de sable ou de jeux de cerfs volants.  Quand Kimi nage seule dans la mer, elle repense aux échanges qu’ils ont eus la veille avec Shiro, et elle peut imaginer la réalisation des rêves qu’il a évoqués.
Si les émotions sont suggérées avec beaucoup de pudeur, les couleurs très vives recréent cependant une atmosphère qui fait la part belle à la fantaisie. L’aquarelle est parfois renforcée par des crayonnés rapidement ébauchés, voire « bougés », qui insufflent une vibrante dynamique qui fait ressentir ce fameux souffle de l’été. Une lecture rafraîchissante, avec de très beaux sentiments, qui toutefois ne confinent jamais à la mièvrerie, grâce à la justesse des dialogues, qui miment avec justesse les tournures enfantines.

Les Animaux de la mythologie

Les Animaux de la mythologie
Martine Laffon / Fred Sochard
Flammarion jeunesse 2017

Animaux prodigieux ou créatures monstrueuses

Par Michel Driol

Le livre réunit, par ordre alphabétique, 26 animaux que l’on rencontre dans la mythologie. Ce bestiaire permet de (re)découvrir des animaux réels, comme le chien ou la chouette, des animaux fantastiques comme le Minotaure ou le Centaure. Les uns sont maléfiques, les autres bienfaiteurs. La métamorphose est omniprésente, que ce soit celle d’un dieu – Zeus le plus souvent – pour séduire, ou d’un humain pour éviter la colère – ou le désir – des dieux. On y croise les dieux grecs, de Zeus à Athéna, des héros comme Hercule ou comme Ulysse, des figures mythiques comme Œdipe. Le recueil permet donc une assez large approche de ces récits fondateurs.

Chaque animal est associé à un récit vivant, conduit dans une langue contemporaine, au présent,  souvent dialogué. Les incipits sont particulièrement soignés pour donner l’envie de se plonger dans le récit qui suit : adresse au lecteur, exclamations, presque comme autant de marques d’un conteur s’adressant à son auditoire. Ces textes donnent ainsi un nouvelle vie et un nouveau souffle à ces mythes qui ne donnent pas toujours de l’humanité ou des divinités des images positives : viols, tromperies, ruses, violences diverses, jalousies, vengeances… : voici le monde que dépeint la mythologie, nous renvoyant à nos instincts ou à nos peurs, nous conduisant à nous interroger sur les valeurs et les comportements de ces personnages.

Les illustrations renforcent ce côté brut et primitif : très stylisées, en trichromie (rouge, vert et noir pour l’essentiel), elles peuvent avoir un côté inquiétant, comme ces serpents qui envahissent la page.

Un album utile qui permettra de prendre connaissance des grands mythes antiques dans une langue accessible, mais invitera aussi à en discuter la signification.