Mo

Mo
Julia Billet, Simon Bailly
Editions du pourquoi pas ? 2015

Mo a un seul défaut

Par Maryse Vuillermet

Magnifique histoire ! C’est celle de Mo,  gardien d’immeuble,  qui a toutes les qualités, gentillesse, créativité et sait tout faire, réparer, aider, régler les problèmes avec les jeunes en douceur, créer un jardin collectif, et surtout créer des liens entre les habitants. Beaucoup sont venus d’ailleurs Portugal, Europe de l’est, Maghreb, même Asie, mais Mo arrive à les faire vivre heureux tous ensemble. « On pourrait presque croire au bonheur. Malgré quelques râleurs, ce bout de terre abolit les frontières. »
Il n’a qu’un seul défaut, il laisse traîner les papiers, ne rédige pas les comptes-rendus, accumule les factures, bref,  déteste la paperasse. Un jour, au jardin collectif, l’institutrice lui demande d’écrire le nom d’une plante sur une ardoise, il se sauve en courant.
Quelqu’un, le mari de l’institutrice,  a compris, et intelligemment et gentiment a trouvé le moyen de l’aider. Depuis,  Mo n’est plus seul avec son secret et du coup, le poids de ce secret n’est plus aussi lourd et même, son problème honteux peu à peu se résout. « Mo est plus léger et plus libre »
Cette phrase, bien sûr, pourrait s’appliquer facilement à toute personne qui fréquente les livres. Ce que suggère la dernière illustration où les livres circulent de main en main.

J’ai beaucoup aimé aussi les illustrations tendres et très discrètement métaphoriques, avec leurs couleurs pastel, où Mo est partout, reconnaissable à ses bretelles et à son béret mais presqu’invisible tant il est au milieu des autres. Il est aussi presqu’invisible au milieu des montagnes de papier qui l’effraient jusqu’à ce qu’une porte s’ouvre dans les murailles de paperasse.

Alexandre a trop grandi

Alexandre a trop grandi
Caroline Lechevallier – Didier Jean & Zad
Utopique 2018

Avec le temps…

Par Michel Driol

Quand Alexandre entend maman Lapin dire à Madame Chat que son bébé est tellement mignon « Si seulement il pouvait rester tout petit », il est triste. Il se souvient de ce qui se passait lorsqu’il était bébé : le bain, les promenades en poussette. Mais revient comme un refrain « Alexandre a trop grandi ». Alors il prend ses affaires et décide de quitter la maison. Heureusement maman est là pour lui dire à quel point elle apprécie qu’il ait grandi, et qu’il restera toujours son bébé, même quand il sera grand.

Voilà un album qui aborde avec douceur et tendresse des questions angoissantes pour les enfants : grandir, est-ce perdre l’affection des parents ? Surtout quand arrive dans la famille un nouvel enfant. Grandir, apprendre, c’est à la fois souhaité et redouté : sera-t-on toujours aimé ? Avec des mots simples, reprenant le point de vue d’Alexandre, des situations qui se répètent, l’album dit ce trouble des enfants à voir grandir leur corps qui ne rentre plus dans la poussette ou dans la baignoire. Les illustrations à la ligne claire les commentent avec humour et une grande expressivité : il suffit de voir par exemple les visages d’Alexandre ou la variation de sa taille, telle qu’il est, telle qu’il se voit, tel qu’il sera plus tard lorsqu’il dépassera sa maman d’une tête et portera une cravate. L’album fait le choix de traiter par des animaux anthropomorphisés, mais nus, la problématique du corps qui grandit : c’est à la fois une façon de mettre de la distance, de dédramatiser, mais aussi de dire l’universalité du phénomène, quelle que soit la couleur de sa peau ou son sexe.

Si les adultes seront sensibles à l’allusion que fait le titre à Alexandre le Grand, les enfants se reconnaitront dans ce petit lapin attachant et dans les situations qu’ils auront vécues, eux-aussi.

La princesse au bois se cachait

La princesse au bois se cachait
Dedieu
Seuil Jeunesse, 2018

Choix et sacrifice tragiques

Par Maryse Vuillermet

La famille royale est heureuse, Alaric et Hilda, deux jumeaux sont nés et font son bonheur.
Mais Alaric, le garçon tombe malade, aucun remède n’est efficace. La Reine se résout à aller consulter la sorcière dans le bois. Celle-ci accepte de fournir un remède en échange de la princesse, car elle-même n’a pas d’enfant. La reine,  désespérée,  accepte pour sauver son fils ce terrible sacrifice : Deux enfants vivants mais séparés ou la mort de l’un deux »
Hilda est élevée dans les bois, la sorcière lui transmet le don de se transformer en animal, elle devient une vraie fille de la forêt.
Alaric devient un grand chasseur.
Un jour, inévitablement, ils se rencontrent en forêt, ils se reconnaissent mais Hilda doit le fuir.

Un texte magnifique élégant et tragique comme un conte très ancien poli par les ans et les versions successives.
Les illustrations en noir, or et rouge pour le sang et la mort, lui confèrent grâce et tragique. C’est aussi une méditation sur le choix et le sacrifice.

Concentre-toi

Concentre-toi
Catherine Grive – Frédérique Bertrand
Rouergue 2018

Etre ou ne pas être… là

Par Michel Driol

La narratrice de l’album expose son problème : il lui est si facile d’être déconcentrée par un oiseau qui passe ou une vache qui meugle, et de devenir l’oiseau ou la vache. Elle est prise dans un mouvement de va et vient entre les injonctions maternelles « Concentre-toi » qui la ramènent ici et le rêve et les distractions qui la font s’envoler dans une autre réalité. « C’est simple, dit la maman. Concentre-toi sur une seule chose à la fois ». Pas si simple, en fait… tant qu’on n’a pas choisi d’être là, maintenant. Mais quel est vraiment la signification de cet ultime choix de la fillette ?

Qui n’a jamais entendu cette injonction ? Qui ne l’a jamais prononcée : parent, enseignant, éducateur, entraineur ? Voilà un album qui illustre la complexité de l’univers enfantin, pris entre le réel et l’imaginaire. Les illustrations de Frédérique Bertrand, tout en douceur, nous introduisent dans un appartement où la mère repasse tandis que la fillette tente de lire. Illustrations à la perspective très enfantine.  Trois pages de zoom progressif sur la fillette, illustrant le « Je me concentre ». Puis l’univers familier se transforme : la table, le canapé, la planche à repasser deviennent des vaches,  la maman un arbre, les chaises forment une échelle pour accéder au ciel. Puis l’univers se brouille, sous l’effet des injonctions maternelles, et devient un mélange d’appartement et de nature, désordonné, ludique, mais aussi plein de taches blanches  et de lacunes. Les dernières pages illustrent une tête géante d’adulte, véritable surmoi, donnant ses instructions à une enfant minuscule, interloquée. Puis on voit la silhouette de la tête de la fillette, tandis qu’elle se multiplie sur l’image, illustrant cette incapacité à être partout à la fois, avant qu’on ne la voie de face, en gros plan, fière de sa résolution, de son choix, personnel et non dicté par l’adulte, d’être là. On pardonnera dans cette chronique la longue description du système des illustrations : mais c’est rendre hommage à l’illustratrice dont le travail tout en finesse rend perceptible et sensible la difficulté qu’éprouve l’enfant de renoncer à ses rêves pour être là.

Face à la dispersion et à l’imaginaire, l’école privilégie la concentration et la raison…  Mais être là, est-ce renoncer à tout ce qui nous entoure ? L’album laisse la question ouverte, et permet donc à chacun d’y répondre, tout en comprenant mieux ce qui se joue dans la tête d’un enfant ouvert au monde, et en dédramatisant pour l’enfant ses difficultés de concentration.

Brune & White

Brune & White
Pascale Moutte-Bour
Atelier du Poisson soluble 2018

Quand l’autre petit à petit se révèle…

Par Michel Driol

Page de gauche : ce qui semble être une tenue de camouflage. Page de droite, des taches bleues clair sur fond blanc. De quoi s’agit-il ? Émergent, petit à petit, sur les autres pages de gauche, des animaux, ours brun, poisson, oiseau… Tandis que les autres pages de droite les taches se complexifient, devenant pingouin, otarie, phoque, ours blanc. Peu à peu les deux univers s’interpénètrent, accompagnés de phrases simples, tantôt en français, tantôt en anglais. Formules de salutation, d’abord. Puis présentation de White et Brune, qui construisent leur maison et s’endorment, tenant chacun le petit ourson de l’autre. L’album se termine sur un imagier bilingue.

Décidément, l’album est un genre qui ne cesse de se réinventer et dont les propositions artistiques, littéraires, graphiques, sont souvent particulièrement innovantes. Voici un album qui évoque la rencontre de l’autre, de celui qui vient d’un autre monde, qui parle une autre langue que l’on ne parle pas.  Sujet souvent traité, on en conviendra, en littérature de jeunesse.  Mais ici, c’est l’image – aux formes évoquant les premiers puzzles de bois qu’on donne aux enfants – plus que le texte qui conduit le lecteur à faire l’expérience de cette découverte progressive, où chacun se révèle petit à petit et accepte l’autre avec ses différences afin de vivre avec lui.

Les pages cartonnées de l’album le destinent aux tout-petits, et c’est une belle proposition pour aborder le thème de l’interculturalité sans préjugé et de manière ludique. Vivre ensemble devient ainsi une évidence qui met de l’ordre dans le chaos du monde.

Si gourmand – Si petit – Si curieux

Si gourmand
Florian Pigé
HongFei 2018

Si petit
Florian Pigé
HongFei 2018

Si curieux
Florian Pigé
HongFei 2018

Tendre trilogie

Par Michel Driol

Voici trois albums construits sur le même schéma. Dans Si gourmand un petit cacatoès avale tout ce qu’il trouve. S’il a les yeux plus gros que le ventre, il commet quelquefois des erreurs, mais il sait se faire pardonner, partager et faire grandir l’amitié. Dans Si petit, un petit girafon, presque invisible, explore le monde mais sait rentrer à la maison. S’il a besoin d’être rassuré, il sait aussi rassurer. Dans Si curieux, c’est une petite tortue qui part aussi explorer le monde dans toutes ses dimensions, à ses risques et périls parfois. Elle ne cesse de poser et de se poser des questions.

A partir de trois caractéristiques du tout petit, Florian Pigé entraine le lecteur dans un univers tendre et poétique, sans aucune mièvrerie. Chaque album est caractérisé aussi par une dominante de couleur et les illustrations, stylisées, très graphiques et pleines d’inventivité, donnent à voir ce que le texte – volontairement très simple – ne dit pas. Chaque album parle au tout petit : « Tu es… » et le montre dans quelques situations qui illustrent le comportement  évoqué avec humour.  Au fond, il s’agit de la même chose : l’élan vers l’inconnu, l’exploration du monde, par les déplacements, la bouche, les questions. Le tout-petit est autonome dans cette découverte du monde, mais, à chaque fois, un « grand » bienveillant est là, pour l’aider, l’accompagner, l’aimer. Le détour par les animaux permet à la fois l’humour et l’introduction de décalages inattendus : la tortue explorant le monde, à petits pas, forcément, le girafon minuscule, le cacatoès au grand bec.

Une trilogie pour offrir au tout-petit un portrait de lui-même, le conforter dans son envie de savoir, de gouter, de découvrir par lui-même, même si cela comporte des risques, tout en valorisant des qualités comme la générosité, le partage, l’amour… et la curiosité, qui n’est pas un vilain défaut !

 

 

Philibert Merlin Apprenti enchanteur

Philibert Merlin Apprenti enchanteur
Glwadys Constant
Rouergue 2018

La chose la plus importante, c’est le choix d’un métier : le hasard en dispose

Par Michel Driol

Dans la famille Merlin, chacun possède un don magique : qui pour les mathématiques, ou la musique, ou la physique, ou la littérature… Mais Philbert semble désespérément normal… Il a beau chercher dans quel domaine il serait doué, il n’y parvient pas, et ses tentatives deviennent vite des catastrophes. Sa famille inquiète consulte, tente par tous les moyens de l’aider à trouver son don, rien n’y fait… Jusqu’au jour où le vilain petit canard fait la rencontre décisive qui lui permet de découvrir ce pour quoi il est doué… Mais on ne le révèlera pas dans cette chronique !

Le roman est drôle et enlevé, plein d’humour. La famille, apparentée à tous les plus grands génies (de Poincaré à Einstein…), les parents, les 7 enfants surdoués donnent lieu à une galerie de portraits à la fois stéréotypés (dans le bon sens), drôles et touchants. Les situations humoristiques s’enchainent à un rythme soutenu. On est plein d’empathie pour Philibert, qui a du mal à trouver sa place dans cette famille de génies : l’une des forces du roman c’est que le lecteur le devine avant Philibert et ses parents ! Le livre possède une dimension psychologique et apaisante : chacun possède un talent caché, c’est dans l’interaction et la rencontre avec les autres, avec les situations que propose la vie qu’il se découvre. Inutile donc de vouloir se spécialiser trop vite, ou grandir trop vite. Il faut prendre du temps pour se découvrir et se réaliser. Tout cela a de quoi rassurer des enfants en échec : ils finiront bien par trouver leur domaine de réussite.

Un petit roman humoristique pour aider les enfants à prendre confiance en eux…

Une histoire grande comme la main

Une histoire grande comme la main
Anne Herbauts
Casterman 2017

L’Enfant Branche et Grand-mère Ecorce

Par Michel Driol

De l’enfant, on ne connait que l’initiale, Y. D’où son surnom, l’Enfant Branche. Il habite en lisière d’une forêt qu’une marée remonte toutes les nuits, marée qui laisse un matin des bottes qu’il enfile avant de s’endormir. Il rêve alors qu’il marche, accompagné de Tigre, jusqu’à la maison de Grand-mère Ecorce et son Chat. Grand-mère Ecorce raconte alors cinq histoires.  Puis c’est le matin.

Sur un modèle bien connu – récit enchâssant, récits enchâssés – Anne Herbauts propose un tissage original par l’univers évoqué, le travail sur la langue et l’unité thématique autour de la main. Une histoire grande comme la main, cela fait cinq histoires décrète l’enfant. Mais tout dépend comment on compte, répond le Tigre. D’emblée est posé l’entre deux : entre certitude et incertitude, réalité et rêve. Le récit enchâssant  tient du conte, par ses personnages (l’enfant, la grand-mère), par ses lieux (la forêt enchantée où l’on se perd, au cœur de laquelle se trouve la maison habitée par une vieille femme), la perte des repères habituels (la marée de la forêt qui mêle le végétal et l’aquatique dans une sorte de symbiose merveilleuse). Les récits enchâssés tiennent d’avantage du récit initiatique dont la thématique commune est grandir, trouver sa place dans le monde quand on croit ne savoir encore rien faire ou être inutile. Ces histoires conjuguent des figures du minuscule et du géant, de l’inutile et de l’utile, sous des formes variées : végétales (arbres, graines…), aquatiques (rivière et océan).Toutes ces histoires sont enfin reliées par la thématique – ou la symbolique – de la main qui parcourt le livre : du Y initiale de l’enfant – comme la figuration du pouce opposé aux autres doigts à la main griffée par le Chat, de la petite graine qui roule dans la main aux mains qui peignent, écrivent ou parlent… Quelque part, l’album est un hommage rendu au pouvoir de faire des mains –l’étymologie grecque du mot poésie signifie faire, créer…

L’album est écrit dans une prose poétique essentiellement rythmée soit par la ponctuation, qui isole des segments de phrase, soit par le retour à la ligne. Cette langue fait la part belle aux énumérations, comme s’il s’agissait de dire le monde par les mots dans sa totalité, sa diversité. Les illustrations jouent du clair et de l’obscur, du simple et dépouillé ou du complexe, sans chercher à en dire plus que le texte.

Un album qui propose une certaine vision de la poésie qui, tout en plongeant dans l’imaginaire, le rêve, aborde une problématique universelle : prendre place au monde. Il fait partie de la sélection 2018-2019 pour le Prix de la Poésie Lire et Faire Lire.

La Vie ne me fait pas peur

La Vie ne me fait pas peur
Maya Angelou – Géraldine Alibeu
Seghers jeunesse bilingue 2018

Résister et surmonter ses peurs

Par Michel Driol

Maya Angelou est peu connue en France dans les grandes figures de l’émancipation des femmes afro-américaines. Née dans une famille très pauvre du Missouri, élevée par sa grand-mère, elle parvient à entrer à l’université puis à devenir chanteuse et danseuse, poétesse et conteuse qui se bat aux côtés de Malcolm X et de Martin Luther King. Elle est décédée en 2014.

Revient, comme un refrain, le vers qui donne son titre à l’ouvrage, essentiellement en fin de tercets dont les deux premiers vers sont des évocations de choses qui pourraient faire peur. Peurs enfantines pour l’essentiel : liées à des choses concrètes comme les ombres, les bruits, les chiens, ceux qui tirent sur [sa] tignasse,  ou à des choses plus imaginaires comme les dragons, Mère l’Oie, les spectres. D’autres strophes  sortent de cette liste pour évoquer la résistance de l’enfant : rire, sourire, faire bouh, mettre un sort de magie dans sa manche. S’il y a bien des peurs, elles ne sont qu’en rêves. Le poème délivre alors une leçon de vie dans laquelle courage, rêve et imaginaire deviennent ainsi des armes pour lutter contre les terreurs.

L’album présente le poème de Maya Angelou en le découpant soit par vers, soit par strophes, cette adaptation imposant au lecteur un certain rythme de lecture et de respiration. Les illustrations envahissent les doubles pages, et donnent à voir une petite fille afro-américaine – à l’image de l’auteure. Les couleurs passent du gris et du sombre, au début,  aux couleurs  plus éclatantes de la fin. Elles accompagnent le texte, quitte peut-être à trop le commenter, ou à rajouter des détails (la petite fille qui danse, ou qui est montée sur des échasses). Certes, ces détails respectent le ton et l’intention du texte, mais imposent peut-être trop une certaine vision d’un monde relativement édulcoré aux lecteurs. On pourra les opposer aux illustrations proposées par Basquiat pour une édition américaine, dans un style beaucoup plus expressionniste, contemporain et violent

L’édition bilingue associe bien sûr le texte original à sa traduction et permettra d’évoquer la figure de l’auteure, dont la biographie est heureusement présente en fin d’ouvrage. Cet ouvrage fait partie de la sélection 2018-2019 pour le Prix de la Poésie Lire et Faire Lire.

Poèmes pour affronter le beau temps & profiter du mauvais

Poèmes pour affronter le beau temps & profiter du mauvais
Pierre Soletti Clothilde Staës
Le port a jauni  2017

Avec le temps…

Par Michel Driol

En quatre temps, le recueil évoque du temps qui passe, à la fois temps météorologique et temps chronologique. Quatre temps, comme les quatre saisons, ce qui pourrait fournir une clef de lecture au recueil parmi d’autres. Quatre temps articulés autour de quatre sujets – à la fois grammaticaux et thématiques : un « je » qui s’adresse à un « tu » dans le premier, le frigo dans le deuxième, l’automne dans le troisième, les arbres dans le dernier. C’est dire à la fois la variété formelle et l’originalité de ce recueil qui ne se laisse pas saisir facilement tant il semble jouer sur les variations et la combinatoire à partir de quelques mots pour mieux emporter le lecteur dans un tourbillon verbal où les sonorités comptent autant que le sens :

J’ai coincé pour toi / un bout de pluie / dans le vent
J’ai coincé pour toi / un bout de vent / dans la pluie
J’ai coincé pour toi / un bout de temps / dans le vent

Quatre moments pour affronter le temps qui passe, le temps qui s’étire, le temps perdu, ou le temps qu’on voudrait bien remonter avec une machine bricolée à partir de trois bouts de ficelle. Quatre moments qui invitent à être sensible à la nature : à la brume ou au soleil, au chahut des grenouilles…  Quatre moments qui questionnent aussi sur la place de l’homme au monde : maitre de temps d’abord, dans une relation quasi protectrice visant à arrêter le temps, il disparait ensuite complètement au profit d‘objets : le frigo dans une maison abandonnée,  l’automne qui se faufile partout dans la maison vide,  (on ne peut que songer à l’Hiver, dans la série Hulul d’Arnold Lobel), les arbres qui tentent de retenir les oiseaux.

On a évoqué les sonorités : reste à évoquer aussi une poésie visuelle dans laquelle les mots prennent la forme de ce dont ils parlent : les deux n du tunnel, l’allongement  du verbe s’allongent miment par leur forme leur référent et renforcent le coté jeu et humoristique du recueil qui, à partir d’un vocabulaire d’une grande simplicité, par le biais des associations, des métaphores ou des comparaisons recrée un monde d’une étrange familiarité.

Le texte est traduit en arabe, présenté en version bilingue, et illustré d’encres rehaussées de couleur qui invitent aussi à voir différemment le monde qui nous entoure. Cet ouvrage fait partie de la sélection 2018-2019 pour le Prix de la Poésie Lire et Faire Lire.