Chut !

Chut !
Morgane de Cadier, Florian Pigé
Hong Fei, 2017

Fable du grognon

Par Anne-Marie Mercier

L’histoire de monsieur Franklin est dédiée par les auteurs « à tous les grognons, les râleurs, les jamais contents ». C’est aussi une fable sur le bon voisinage – et le mauvais. Franklin aime le calme et le silence, la solitude. De ce fait, un rien le dérange : un voisin qui fait la fête, un oiseau qui chante… Lorsqu’un oiseau s’installe sur son toit, chaque chut ! prononcé par Franklin fait grossir l’oiseau. Belle métaphore de l’attention excessive que l’on porte à de petites choses, attention qui augmente leur importance et rend la vie invivable.
La chute est édifiante : l’attitude de Franklin ruine sa vie très concrètement et c’est avec l’aide de son voisin bruyant qu’il arrivera à la reconstruire et à devenir un homme nouveau.
Bel optimisme. Mais qui a dit que les fables devaient être réalistes ? En tout cas, le dessin ne l’est résolument pas et l’esthétique précaire de bruns et de noirs sur papiers découpés, l’organisation récurrente des pages, tantôt centrées sur la maison de Franklin, tantôt sur l’espace occupé par les deux maisons, montre bien le schématisme et l’aspect exemplaire de la situation.

Prix Li&je BU Education 2017 – 2018

Prix BU Education SCD Lyon 1 / ESPE de l’Université Lyon1- PRALIJE

2017-2018

Prolongation des votes jusqu’au 4 mai !

Membres de PRALIJE (Pratiques de la littérature de jeunesse), nous souhaitons faire partager nos coups de cœur et faire découvrir des éditeurs, des auteurs, ou des styles nouveaux.

Pour cela, nous proposons aux usagers de la BU de voter sur une liste d’ouvrages de littérature de jeunesse et d’attribuer différents prix (il est possible de voter deux fois ou plus sur le même ouvrage). Le vote se fera jusqu’au 20 avril 2018 – Proclamation le 25 avril). Il y a 6 prix possibles à attribuer :

A-   Pour les petits
B-   Pour rire
C-   Pour rêver
D-   Pour l’aspect non-sexiste (prix Aspasie)
E-   Pour penser le monde
F-    Pour le graphisme et la mise en page

Albums et BD (petits éditeurs)

1 – Les Sauvages, Mélanie Rutten, MeMo, 2015
2 – Peut-être que le monde, Alain Serres, Chloé Fraser, Rue du monde, 2015
3 – Le Mensonge, Catherine Grive, Le Rouergue, 2016
4 – Les Ogres, Jean Gourounas, Rouergue, 2017
5 – Le Petit Bourreau de Montfleury, Marty Planchais, Sarbacane, 2016
6 – Te souviens-u de Wei ? Gwenaëlle Abolivier, Zaü, HongFei cultures, 2016
7 – Les Aventures de Dolores Wilson (hypnose au château), Mathis, Aurore Petit, Les fourmis rouges, 2014
8 – La Roue de Tarek, Mathilde Chèvre (bilingue : traduit en arabe par Georges Daaboul), Le Port A Jauni, 2014.
9 – Avril, le poisson rouge, Marjolaine Leray, Actes sud junior, 2013
10 – Nuage, Alice Brière-Haquet, Monica Barengo, Passe partout, 2016

Romans et romans graphiques

11 – Les Zarnaks, Julian Clary et David Roberts (ill.), ABC Melody, édition melokids plus, 2016
12 – A la poursuite du grand chien noir, Roddy Doyle, Chris Judge (ill.), Flammarion jeunesse (« « grand format »), 2015
13 – Théo, Chasseur de baignoires en Laponie, Pascal Prévot et Gaspard Sumère (ill.), Rouergue (“dacodac”), 2016
14 – Entre les lignes, Emmanuel Bourdier, Gallimard jeunesse (« folio junior »), 201 15 Vingt et une heure, Hélène Duffau, L’école des loisirs (« Médium »), 2015

Poésie

16 – Le livre des petits étonnements du sage Tao Li Fu, Jean-Pierre Siméon et Ming Meng, Cheyne (« Poèmes pour grandir »), 2016
17 – Les Moustiques, Maram al-Masri, Centre de création pour l’enfance (« Petit VA ! »), 2015
18 – Il y a, Jean-Claude Pirotte, Motus (« Pommes Pirates Papillons »), 2016

Théâtre

19 – Les Discours de Rose-Marie, Dominique Richard, Théâtrales Jeunesse, 2016
20 – Il était une deuxième fois, ouvrage collectif, éditions Espaces 34, 2015
21 – Souliers rouges, Aurélie Namur, Lansman (collection « Théâtre à vif), 2015
22 – Paris/Dakar Le grand voyage de petit Mouss, Lucie Depauw, Koïné éditions, 2016

Pour voter : https://clarolineconnect.univ-lyon1.fr/survey/survey/6744/answer/form

Moi j’irai dans la lune, et autres innocentines

Moi j’irai dans la lune, et autres innocentines
René de Obaldia, Emmanuelle Houdart
Grasset jeunesse, 201

Jardins d’enfants fous

Par Anne-Marie Mercier

Avec Obaldia, la poésie s’affranchit, et pourtant elle rime toujours. Les mots se tordent, les sens se multiplient, les syllabes se contractent et l’esprit d’enfance fait sa révolution. Le garçon et la fille de « Chez moi » rivalisent d’exagérations, l’enfant du « secret » court après des choses vues en rêve, la fillette de « J’ai trempé mon doigt dans la confiture » est excessive, Pétronille veut être un garçon, Zaza envie le zizi de son frère, « Antoinette et moi » rêvent de grandir pour être amants en vrai… On n’a donc pas que des histoires de confitures et de jeux ici, et quand il y en a, ça s’emballe sérieusement et les chevaux de bois ruent dans les brancards, tandis que les enfants mordeurs ne se laissent pas faire. Les dessins  colorés d’Emmanuelle Houdart ont la cruauté et l’innocence qui sied.
Un texte déroule toutes les caractéristiques de la langue anglaise et des anglais (enfin, celles que le locuteur débutant imagine), un autre un voyage dans le lune, un autre le charme des départs en « Ouiquenne, un autre une Sologne rêvée…

Vivement mes dix ans
(Ah ! cogne mon cœur cogne !)
Vivement mes dix ans
Pour aller en Sologne

En Sologne la neige
Tombe jusqu’au mois d’août
On y chasse en cortège
On y chasse le loup

Des loups qui sont tout blancs
Mais avec des dents noires.
Leurs pattes de devant
Ecrivent des histoires. […]

Dans les forêts perdues
Quelque part en Sologne
Mon cœur déjà fendu
bat pour les autochtones.
[…]

 

Petit jardin de poésie Robert-Louis Stevenson

Petit jardin de poésie
Robert-Louis Stevenson,  Ilya Green
Grasset jeunesse (la collection), 2017

Jardin d’enfants sages

Par Anne-Marie Mercier

Suivant le principe de « La collection » de Grasset, l’illustratrice a disposé d’une palette limitée à trois ou quatre couleurs et d’une semaine de délai pour illustrer le texte classique qui lui a été proposé. Les dessins d’Ilya Green ont une allure un peu désuète, imitant à la perfection des images de livres d’enfants d’autrefois.
Les poèmes de R.L. Stevenson sont joliment traduits, sagement, avec des rimes et des vers réguliers. Ils évoquent la maison, les heures de la journée, les jeux et les jouets, toutes choses charmantes reflétant l’idée que l’on se faisait à l’époque des bonheurs enfantins – du Maurice Carême en somme avec des problèmes liés à la traduction.
Cette sagesse fait un contraste intéressant avec l’album précédent de la collection, La Valse de Noël de Boris Vian, décapante et détonante.

Popville

Popville
Anouck Boisrobert, Louis Rigaud
Hélium, (2009), 2017

Pop up culte !

Par Anne-Marie Mercier

Si vous avez manqué la parution de Popville en 2009 et regrettez régulièrement qu’il soit devenu introuvable, ou si votre exemplaire est en miettes à force d’avoir été manipulé pendant 7 ans et 77 jours par de petites mains maladroites, réjouissez-vous : les éditions Hélium l’ont réédité. On le retrouve avec plaisir, tout neuf, avec ses formes de bâtiments qui ressemblent à un jeu de construction en bois peint, qui en ont les couleurs et la géométrie.
Une ville c’est d’abord, selon la première page, une route, une église peut-être, et une maison, des arbres autour. Puis les routes se multiplient, des bâtiments de plus en plus hauts remplacent les maisonnettes, tandis que la végétation se réduit, disparaît… Mais tout reste beau. La poésie de la ville est célébrée dans le texte qui clôt le livre : une ville ce n’est pas, seulement, comme une certaine doxa nous le répète, des miasmes et du bruit, c’est aussi le rassemblement volontaire d’humains venus d’horizons divers, l’animation, la variation des couleurs et des formes à l’infini.

C’est ma mare !

C’est ma mare !
Claire Garralon
MeMo, 2016

Posséder ou profiter ?

Par Anne-Marie Mercier

Les jeunes enfants ont du mal à faire la différence entre prêter, donner, partager. Ce petit album est parfait pour la dernière de ces notions ; elle est présentée sous la forme d’une fable dont la morale resterait à construire.

Un canard arrive au bord d’une mare et la trouve belle : « quelle jolie mare ! c’est ma mare ! » Arrive un autre qui la veut lui aussi. Le premier propose de la partager en deux. Marché conclu. Arrive un troisième, puis un quatrième, etc. et chaque canard se trouve maître d’un petit bout de mare, coincé. Arrive un canard noir qui ne demande pas un bout de mare mais veut tout simplement en « profiter », s’amuser, nager… L’idée d’une mare qui serait « à tout le monde » surgit et le bonheur nait : tous les canards barbotent joyeusement et chacun est maître de profiter de la totalité de la mare… Quand arrive un hippopotame qui s’exclame « quelle jolie mare ! c’est ma mare ! »… et occupe la totalité de l’espace.

Lorsque le deuxième hippopotame arrive, que se passera-t-il ? Jusqu’où peut-on partager ? Quels autres modes de partage mettre en place lorsqu’il n’y a pas assez de place pour tous… Début de débats passionnants !

Pour ne rien oublier, disons aussi que ce petit album est charmant, ces canards qui ressemblent aux jouets de la « pêche aux canards » des forains sont tous de couleurs différentes. On peut aussi travailler les couleurs et les nombres : de quoi faire de la philosophie, du vocabulaire et des mathématiques en s’amusant !

Avis aux enseignants : les éditions Memo, belles et généreuses comme toujours (merci Memo!) donnent le début de l’album sur leur site, prêt à projeter pour donner envie de lire la suite.

 

 

 

 

 

Lotto Girl

Lotto Girl
Georgia Blain
Traduit de l’anglais (australien) par Alice Delarbre
Casterman, 2017

L’unicité, cette banalité

Par Matthieu Freyheit

La multiplicité des publications théoriques liées au posthumain et au transhumanisme laisse apparaître un écueil dans l’absence de prise en compte des productions pour la jeunesse, pourtant irriguée des questions de modifications, d’augmentations, peuplée de cyborgs et de mutants, nourrie de savants fous et d’hybrides. Or, les seuls mots de posthumain et de transhumain s’imposent de plus en plus dans le paysage et l’imaginaire collectifs, et il est attendu des publications pour la jeunesse qu’elles traitent ouvertement de sujets qui font l’actualité, surtout lorsque celle-ci consiste à évaluer nos capacités à modeler l’avenir.

Georgia Blain s’inscrit dans cette perspective avec Lotto Girl, dans lequel des parents gagnent à la loterie des modifications génétiques pour offrir à leurs enfants les meilleures chances dans une société réévaluée et réorganisée par les avancées de l’ingénierie génétique.

Fern Marlowe fait partie de ces ‘lotto girl’ et grandit dans la certitude de sa valeur et de son unicité au sein d’un monde à deux vitesses aux allures de Gattaca : les modifiés qui réussissent, et les autres qu’unit une même paupérisation technologique. Le livre aborde évidemment la question de la perfectibilité de l’individu par les biotechnologies, faisant du posthumain le passage de la perfectibilité indéfinie rousseauiste à une forme nouvelle de perfectibilité définie, voire programmée : qui pour être musicienne, qui pour développer des talents de communicante, qui pour prendre soin des autres, etc. Ce faisant, Georgia Blain interroge non seulement la fonctionnalisation de l’individu, qui au titre d’un destin non plus probable mais programmatique se voit voué à jouer un rôle précis dans le collectif, mais également celle, essentielle et peu abordée, des nouvelles formes de verticalité qui viennent remplacer la traditionnelle ascendance parentale. De fait : que vaut encore l’affranchissement comme structuration du sujet dès lors que le pouvoir dont il convient de s’affranchir n’est plus identifiable ? De quoi ou de qui se libérer et comment produire du ‘grandir’ quand la naissance devient un processus économique, social, politique et technologique dont les enjeux nous échappent ?

Sans simplifications ni réponses toutes faites, le roman de Georgia Blain est une œuvre singulièrement intelligente et ouverte qui donne la mesure des enjeux que nous sommes collectivement en train de dessiner. Et dont il n’est pas inutile de parler à nos adolescents.

Le Robinson suisse

Le Robinson suisse
Johann David Wyss
Adapté par Peter Stamm, illustré par Hannes Binder
Traduit (allemand) par Lionel Flechlin
La Joie de lire (Encrage), 2017

Impossibles Robinsons

Par Anne-Marie Mercier

On ne peut que se réjouir de l’initiative de La Joie de lire (éditeur à Genève) pour  transmettre aux lecteurs francophones une nouvelle adaptation de la célèbre robinsonnade du pasteur suisse allemand Johann David Wyss. Cette variation sur l’ouvrage de Defoe n’a plus rien à voir avec le lamento sur la solitude de son modèle : c’est une famille entière, les deux parents et leurs quatre fils, qui a trouvé refuge sur une île déserte après avoir fait naufrage (l’équipage du navire les a abandonnés et s’est enfui sur les chaloupes de sauvetage). Parvenant à rejoindre le navire grâce à des procédés simples et ingénieux, comme Robinson, ils vident l’épave de tout ce qu’elle contient et installent une micro société cueilleuse, chasseuse, pêcheuse, agricole et industrieuse : le père, instituteur, sait tout sur tout et a mémorisé tous les détails des livres de voyages qu’il a lus, détaillant les propriétés des plantes et les techniques des peuples sauvages…
Un campement sous une toile à voile est remplacé par une cabane dans les arbres, puis par une maison en dur creusée dans le roc. Chaque expédition est l’occasion d ela construction d’une nouvelle cabane. Arbre à pain, calebasses, autruches, buffles… tout est utile, tandis que les pitreries d’un petit singe apprivoisé égayent le tableau ; dans les derniers chapitres, l’ombre d’une jupe apparait enfin, pour le plus grand bonheur du fils ainé, précédant de peu la civilisation. Si les nouveaux Robinson ne se soucient guère de bien-être animal, ils sont attentifs à la nature et à sa beauté, refusent le gaspillage, et l’île est, grâce à leurs efforts, prête à la fin du volume à devenir la « Nouvelle Suisse » qui inspirera Jules Verne dans Seconde patrie – Jules Verne avait déjà réécrit l’histoire de la famille dans L’oncle Robinson (1861) et repris des éléments dans L’île mystérieuse). (pour les détails, voir la thèse de Anne Leclaire-Halté). C’est en somme une belle utopie familiale, où chacun participe à hauteur de ses moyens et de ses goûts et où l’on s’éduque et on s’instruit tout en agissant et en grandissant.
Ecrite par Wyss pour ses quatre fils qui lui ont servi de modèle, reprise par son fils Johann Rudolf et publiée en 1813 à Zurich, traduite immédiatement en français par Isabelle de Montolieu, cette histoire aurait aussi été popularisée par une deuxième traduction de la même traductrice (merci à Wikipedia pour ces indications !) largement revue, avec une suite, une autre paraissant peu après, de l’auteur lui-même pour lui faire concurrence… Cette œuvre fait ainsi partie des classiques maintes fois réécrits, raccourcis, trahis, expurgés (notamment des références à la religion et à la morale, très nombreuses) sans doute à cause de sa longueur, de son style désuet, et de son absence d’intrigue aventureuse. C’est un bonheur de retrouver ce livre, avec de nombreuses gravures, et c’est sans doute une bonne chose pour ses futurs jeunes lecteurs qu’elle ait été allégée de beaucoup de discours moraux qui aujourd’hui lasseraient. Néanmoins, l’abréviation n’est pas sans inconvénients et la lecture n’est pas toujours fluide ; les événements, fabrications diverses et décisions se succèdent à une vitesse confondante et un peu caricaturale; les dialogue, nombreux dans l’œuvre originale,  montraient une certaine conception de l’éducation et un souci de faire participer davantage les jeunes héros à l’aventure collective : ils manqueront à qui aura lu l’œuvre originale. L’ouvrage fait pourtant 243 pages : ce Robinson fait peut-être partie des œuvres impossible à adapter sans trahir le projet initial – comme l’original de Defoe.

Pour les puristes, les historiens, ou les lecteurs que de gros volumes ne rebutent pas, on peut aussi lire l’œuvre en ligne dans son intégralité, dans une version traduite en français par Frédéric Muller et publiée en 1870, disponible sur la bibliothèque électronique du Québec, Collection À tous les vents, Volume 541 : version 1.0 (merci le Québec!). Pour les autres, cette adaptation offre l’essentiel d’une belle robinsonnade (merci Genève !).

 

 

Mes voisins les Goolz, vol. 1

Mes voisins les Goolz, vol. 1 : « Sale nuit pour les terreurs »
Gary Ghislain
traduit (anglais) par Isabelle Perrin
Seuil jeunesse, 2018

Père écrivain, enfants en danger…

Par Anne-Marie Mercier

Les histoires de morts-vivants n’ont aujourd’hui plus rien d’original. Quant aux enquêtes menées par de jeunes détectives, la nuit, dans un ancien cimetière, cela fait bien longtemps que c’est un lieu commun des histoires qui cherchent à faire peur. Ajoutons à cela un héros maltraité par les brutes du collège, un objet magique fascinant mais destructeur, et on aura une bonne partie des ingrédients de ce volume qui joue sur les clichés avec humour et ne craint pas d’y ajouter du sang et de la violence.
Son originalité tient à d’autres ingrédients, annexes par rapport à l’intrigue policière ou fantastique, mais importants dans l’installation de l’atmosphère et des personnages. Le narrateur est un jeune garçon, Harold, qui se déplace en fauteuil roulant (il est resté paralysé après une chute). Ce fait ajoute beaucoup d’intérêt à l’histoire car les difficultés qu’il a à se déplacer, sa frustration, ses rêves, donnent à toute l’histoire une allure de cauchemar. Autre originalité : s’il vit seul avec sa mère, c’est qu’il « n’a pas de père », non pas par abandon mais parce que sa mère en a décidé ainsi et qu’il a été conçu par fécondation in vitro avec un donneur anonyme. Cela est dit au passage, sans en faire toute une histoire : une façon comme une autre d’être au monde ; voilà une nouveauté en littérature de jeunesse. Enfin, et surtout, M. Goolz, le voisin est non seulement le père de deux charmantes filles, dont l’une a l’âge du héros et lui fait chavirer le cœur, mais il est aussi un auteur à succès de romans d’horreur (un genre de R. L. Stine, en somme). Les tentatives de la mère de Harold pour entrer en contact avec cette famille, puis pour empêcher son fils de la fréquenter sont hautement comiques, comme le portrait de l’écrivain en maniganceur d’intrigues qu’il n’aura qu’à copier ensuite dans ses livres – quitte à mettre en danger des enfants.
Mon dernier livre pour enfants de Chris Donner abordait déjà cette question de l’inspiration, et du rôle de la famille de l’auteur, sur un mode plus sérieux, mais lui aussi  humoristique.

La fille quelques heures avant l’impact

La fille quelques heures avant l’impact
Hubert Ben Kemoun
Flammarion Jeunesse, 2016

Montée des périls

Par Christine Moulin

Voilà un livre qui a pour mérite premier et non négligeable de maintenir le lecteur en haleine. Tel est l’effet produit par les multiples voix qui se succèdent, que l’on peut repérer grâce à la typographie: le premier « je », on l’apprendra très vite, est celui de l’héroïne, Annabelle, collégienne de troisième. Elle semble en grand danger mais évidemment, on ne sait pas pourquoi et commence un flash back haletant. Le deuxième chapitre laisse sa place à un narrateur extérieur à l’histoire, même si les événements sont vus à travers le regard épuisé d’une prof, Isabelle, qui tente d’intéresser une classe de troisième à son cours de français (« Les intéresser? Les réveiller lui suffirait. »). Les personnages principaux sont campés à travers des dialogues vigoureux et drôles: Fatoumata, la meilleure amie, pleine de vie, d’Annabelle; Mokhtar, dit Momo, particulièrement « bon en invectives »; flanqué de son servile alter ego, Fabien, le fils d’un riche gérant d’hôtels aux sympathies d’extrême droite, qui veut se présenter aux élections municipales; Ethan Atkine, discret et peu populaire; Sébastien, le bourreau des coeurs avec qui « sort » Annabelle, pour de mauvaises raisons. De réplique en réplique, la tension monte et trois élèves sont exclus. Mais à la fin du chapitre, une nouvelle scène est mise en place: un jeune homme agonise, fou de douleur. Annabelle prend alors la parole, le temps de nous parler de son amitié avec Fatou. L’atmosphère est révélatrice: « La chaleur était trop pesante. Elle ressemblait à une erreur, un mensonge qu’on aurait aimé voir rectifié par un gros orage ou, au minimum, un chouïa de vent ». Les éléments principaux de la tragédie sont mis en place et on va assister à la montée des périls: tout converge vers le concert qui est prévu le soir même, pour protester contre la candidature du père de Fabien, en une alternance de chapitres plutôt courts et haletants (selon le procédé bien connu mais efficace qui consiste à interrompre le récit de chaque « branche » du roman à un moment palpitant). Chaque personnage est soumis à une trop forte pression et semble prêt à « péter les plombs ». Jusqu’au drame.

Mais cet art du suspens n’est pas le seul attrait du livre: les personnages en sont attachants, à commencer par la courageuse Annabelle, qui prend soin de sa mère dépressive pendant que son père est en prison. Certes, on pourrait reprocher à l’auteur de n’avoir pas toujours fait dans la nuance, d’avoir forcé le trait mais pour une fois, on sent que les classes sociales existent et qu’elles influent sur les vies des adolescents, qu’il serait difficile de rassembler sous l’étiquette trop générale de « jeunes ». D’ailleurs, tout n’est pas caricatural et l’on sent que certaines prises de conscience ont eu lieu.

Enfin, c’est l’écriture qui réserve les meilleurs surprises: les dialogues claquent, la prose d’Hubert Ben Kemoun est dense et en quelques mots, on capte une image, on ressent une émotion, on comprend un personnage. Un exemple ? Dès les premières pages: « A présent, c’est moi qui livrais ma dernière bataille dans l’incandescent de ce qui allait devenir ma tombe » ou bien vers la fin: « Est-ce qu’on commence à mourir par les yeux? ».

Tous ces atouts sont au service d’un message de tolérance relayé par la postface de l’auteur: « Ma fiction est-elle rattrapée par l’immonde réalité? Je ne sais pas. J’ai plutôt tendance à penser que les auteurs d’aujourd’hui éclairent des réalités de demain… »

PS: qui fait lire Le diable au corps en troisième?