Un chat capricieux

Un chat capricieux
Lionel Koechlin

Gallimard Jeunesse, 2012

Par Christine Moulin

Un chat, quoi…

Qui connaît les chats, et les aime, aimera ce petit livre, destiné, pourtant, aux tout-petits, comme l’indiquent son nombre de pages cartonnées (9),  le trait simple et malicieux de ses illustrations, ses douces couleurs pastel.

Le narrateur, Moustache (nom emblématique indiquant bien que c’est de l’essence féline qu’il s’agit dans cet ouvrage), est seul à la maison et il s’ennuie. Il attend avec impatience le retour de sa « grande amie ». Quand celle-ci revient de l’école et l’appelle, bien sûr… il se cache sous le fauteuil. Attitude typique du chat moyen.

On peut feindre de croire à l’explication de l’auteur (« je suis un chat capricieux ») mais de subtils indices nous mettent sur la voie: Lionel Koechlin sait bien qu’en fait, ce chat a eu très peur d’être abandonné, qu’il a essayé, comme d’autres, de se rassurer en imaginant par avance les marques d’affection qu’il prodiguerait à sa « famille », que l’angoisse a eu le dessus. Si bien que lorsque la tension s’apaise, il veut se prouver que tout cet amour est partagé : il décide donc de se faire un peu désirer, de rester sourd aux appels, pour en prolonger la douceur, en laissant toutefois traîner un indice caudal  attendrissant (c’est qu’il faut qu’on le trouve, à la fin, sous son fauteuil!).

« Quand je vous parle de chat, je vous parle de vous », en quelque sorte…


Yok yok: la pluie, l’oiseau

Yok Yok : L’Oiseau qui dort haut dans le ciel, ; La Pluie
Étienne Delessert

Gallimard jeunesse (giboulées), 2011

Le Monde en gros  plan

Par Anne-Marie Mercier

Le grand plaisir de ces petits albums carrés, c’est avant tout celui de retrouver les superbes illustrations d’Etienne Delessert, l’un des pionniers du renouvellement de l’illustration pour la jeunesse. Les couleurs sont généreuses et chatoyantes, les gris et les noirs profonds. L’autre plaisir, c’est celui de retrouver l’univers du minuscule Yok Yok (personnage créé en 1976 pour des dessins animés de la télévision Suisse romande) et de ses amies, Noire la souris et Josée la chenille. A travers eux, le monde est vu en gros plan, superbe, parfois inquiétant. Enfin, sans être jamais sèchement didactiques, ses albums proposent chacun une exploration : celle du monde des oiseaux (pinson, verdier, martinet…) ou celle du parcours de l’eau, de la pluie à la rivière puis à l’évaporation que les petits héros suivent tout au long d’un arc-en-ciel. Le thème de la célèbre histoire de Perlette, la goutte d’eau, est ici revu en beauté.

Où est mon chapeau ?

Où est mon chapeau ?
Masanobu Sato
La Joie de lire, 2012

Explorations du monde en quête d’un chapeau manquant

Par Dominique Perrin

Est-ce un jeune hérisson, ou un rongeur dodu au poil long ? Le jeune animal qui cherche ici inlassablement son chapeau est en tous cas un proche des lecteurs de tous âges, qui peut-être retrouveront aussi dans ces pages – le libre travail de l’interlecture aidant – un peu du noir et blanc si minutieux de Chris Van Allsburg, un sens du motif décoratif reliant Browne à Sendak, un humour tout lobelien. Cet album au principe narratif apparemment très simple n’en est pas moins un livre de culture, très finement travaillé au plan graphique, et tout entier au service, certes, de la recherche curieuse d’un chapeau perdu-trouvé de page en page, mais plus largement de la formation du regard. Un regard à la fois ouvert, perspicace et précocement informé : au long d’une vie, nul ne sait exactement ce qui est présumé avoir été perdu, ni où chercher, ni comment – mais exister revêt bien la forme d’une quête, qui devrait déboucher, autant que faire se peut, sur la découverte éblouie de ce qui était là et que nous ne cherchions pas.

Fourmi

Fourmi
Olivier Douzou

Rouergue, 2012,

Non, ce n’est pas qu’une fourmi!

par Christine Moulin

On devait s’en douter : l’auteur de Jojo la mache, quand il semble publier un album cartonné tout « simple » à destination des tout-petits, fait bien plus que cela. C’est le cas avec Fourmi, qui, comme son titre l’indique, a pour thème un ours blanc. Le livre est fondé sur l’utilisation de caches que seul l’auteur peut manipuler, laissant tout le travail et tout le plaisir (celui de deviner, d’anticiper) au lecteur grâce à une structure répétitive… qui s’interrompt au bout d’un moment: façon malicieuse et quasi désinvolte d’enjoindre le jeune lecteur à se débrouiller seul, à prendre le relais.

Quant à la chute,  brutale, elle renvoie, presque par traîtrise, aux questions qui comptent: (le risque, la rupture, la violence, bref, les dures lois de l’existence) : celles-ci viennent nous interpeller jusque sur la quatrième de couverture, brisant le fragile rempart entre le monde du livre et le nôtre et frisant l’humour noir à travers le refrain, devenu ironique: « mais non ce n’est qu’une fourmi! ». Rien de fade, donc, de trop « puérilement » correct dans cet ouvrage qui est encore, comme celui narrant le destin stellaire de la célèbre mache, une perle rare.

 

Maki Catta

Maki Catta
Laurence Coulombier
, Modeste Madoré
Océan jeunesse, 2011

Par Caroline Scandale

Comment adopter ses parents?

Maki Catta est un bel objet littéraire, distingué l’année dernière par le jury du salon insulaire d’Ouessant dans la catégorie jeunesse. L’ouvrage aborde habilement l‘adoption à travers les yeux de l’enfant adopté et de ses parents adoptifs. Il pose la question suivante: comment adopter ses nouveaux parents sans oublier, ni renier, ses parents génétiques? Transposer l’histoire dans le monde animal permet au jeune lecteur de s’identifier au petit lémurien tout en restant à distance de sa souffrance. De surcroit l’image ludique des singes est un astucieux moyen d’intéresser les enfants. La métaphore du feu est utilisée pour aborder la mort, la souffrance, la résurrection symbolique, l’apaisement par le flot d’amour…

L’histoire se passe sur l’île de Madagascar, au cœur de forêts luxuriantes, au milieu des primates. L’album débute par la mort tragique des parents de Maki Catta, dans un terrible incendie. Elle se poursuit par la fuite du petit singe poussé par ces derniers à courir et sauver sa peau sans jamais se retourner. Ce sacrifice ultime montre dans un premier temps l’amour infini des parents lémuriens pour leur petit. Puis dans un second temps on assiste à son adoption par un couple stérile, dans une nouvelle tribu de singes, les Sifakas. Avec une pudeur toute poétique l’auteure nous invite à partager l’émotion de la rencontre parents adoptifs/enfant et  la souffrance silencieuse de l’orphelin: « Ils l’avaient regardé. Ils s’étaient regardés. Ils l’avaient aimé, tout de suite, inconditionnellement. Maki Catta avait trouvé une seconde famille […] bien décidée à déverser sur lui des flots d’amour à étouffer les incendies de toutes les forets. Mais certains feux en apparence éteints nourrissent des braises qui n’en finissent pas de brûler… » Puis vient le temps des questionnements, des doutes, du sentiment de trahison vis à vis de ses défunts parents. Maki a-t-il le droit d’être à nouveau heureux? Toujours aussi subtilement l’album pose une autre question primordiale, celle d’aimer à nouveau, au risque de perdre encore une fois ce que l’on a de plus cher… Ou pas.

La prise de conscience de Maki Catta sur laquelle se termine l’album est une belle conclusion. On assiste à sa seconde naissance, celle du cœur. Portant fièrement ses origines il ressemble désormais, aussi, à ses nouveaux parents… « Il se reconnaissait en eux. Ils étaient son devenir. »

Pour résumer, Maki Catta est un album indispensable pour aborder le sujet de l’adoption à travers le double point de vue, adoptant/adopté. Ses illustrations colorées et foisonnantes rappellent sans cesse au lecteur que l’histoire se déroule au cœur de forêts malgaches à la biodiversité impressionnante.

3e Festival Science et Manga : Au travers du Temps

La BU Sciences Lyon 1 organise du 12 au 17 mars son 3e Festival Science et Manga avec pour thème le Temps.

3 évènements ponctueront le Festival :

Une exposition, du 12 au 17 mars 2012

L’exposition présentera le rapport au temps dans les mangas. Une collection d’objets du musée du Temps de Besançon   donnera un cadre historique à cette réflexion. Des créations d’élèves de l’école Emile Cohl montreront que le manga est le lieu de tous les possibles.

Une conférence-débat, mardi 13 mars de 12h15 à 13h45

Elle réunira trois personnalités différentes autour de la question « Maîtriser le temps : de la mesure au voyage » : Gilles Adam, astrophysicien, Thomas Charenton, conservateur du Musée du Temps de Besançon, et Jean-Pierre Charcosset, philosophe. Chacun, selon sa discipline, éclairera cette notion dont l’apparente évidence s’efface dès qu’on tente de la      définir.


Une projection :

Jeudi 15 mars à 18h : La Traversée du temps, réalisé par Mamoru Hosoda d’après un roman de Yasutaka Tsutsui.

Pour en savoir plus : http://festivalscienceetmanga.over-blog.com/

1001 manières de sentir

1001 manières de sentir
Véronique Gaspaillard, Françoise de Guibert

Gulf stream, coll. La vie tous azimuts, 2011

1001 manières d’être vivant

Par Dominique Perrin

 Se nourrir, naître – se reproduire – sentir : trois albums documentaires explorent successivement ces grandes fonctions transversales à l’univers du vivant, qu’il soit végétal ou animal – avec à chaque fois une interrogation conclusive subtilement espiègle : « et l’humain dans tout ça ? ». L’explication, synthétique et précise, est organisée en chapitres et paragraphes alertes, illustrés sur un mode alternativement plaisant et sérieux ; elle invite le lecteur à se positionner, « tout simplement », en scientifique : Véronique Gaspaillard, professeure de lycée passionnée de biologie, et Françoise de Guibert, spécialiste de l’écriture documentaire à destination de la jeunesse, relèvent ici avec rigueur et allant le défi toujours renouvelé du partage du savoir scientifique et de la curiosité insatiable qui le sous-tend.

Tout sur l’automne

Tout sur l’automne
Charline Picard, Clémentine Sourdais

Seuil jeunesse, 2011

Pour entrer dans la danse des saisons

Par Dominique Perrin

« Viens te promener au fil de l’automne », telle est l’invitation efficace lancée à la jeunesse par Charline Picard et Clémentine Sourdais avec ce livre documentaire idéal – tonifiant, polyvalent, précis et humoristique, doux aux doigts et aux yeux. C’est tout une saison de la Terre, du monde végétal et du monde animal qui est ici subtilement et savamment, avec une fraîcheur et une sobriété rares, mise en récit, légendes, chansons, poèmes et recettes, et en dessins, vignettes, photographies et aquarelles … De tels projets documentaires sont pour les lecteurs de tous les âges une fête sensible et intellectuelle, où le bal commence à la simple lecture du sommaire. On serait heureux de voir les deux auteures évoquer le rendez-vous avec d’autres saisons.

Le Rebelles de St Daniel, t. 1 : Appelez-moi Ismaël

Les Rebelles de St Daniel, t. 1 : Appelez-moi Ismaël
Michael Gerard Bauer

Traduit (anglais, Australie) par A. Pinchot
Casterman, 2011

L’éloquence contre la violence 

par Anne-Marie Mercier

 L’arrivée d’un « nouveau » dans une classe est un thème littéraire fécond. Ici, il s’agit d’un garçon frêle, agité de tics et savant nommé Scobie, victime désignée pour le tyran du collège St Daniel. Scobie se lie en plus avec celui qui était jusque-là le souffre-douleur en titre, Ismaël, narrateur de cette histoire. Celui-ci est dans un premier temps assez content de se trouver un « remplaçant ». Mais rien ne se passera comme prévu. Le fait qu’Ismaël restera jusqu’au bout un garçon complexé et persuadé qu’il attire le malheur est également inattendu, tant la littérature de jeunesse tente ordinairement de faire croire aux miracles. Il n’y aura pas de renversement des rôles, mais Ismaël se découvrira un peu de courage (très peu) et beaucoup de philosophie. Il découvrira aussi dans sa nuit quelques étincelles d’amitié et d’amour.

Entretemps, Scobie se sera imposé grâce à deux armes imparables : il ignore toute peur depuis qu’il a été opéré dune tumeur au cerveau et a le sens de la répartie. Il aura monté une équipe pour une compétition d’… éloquence inter-établissements avec des compétiteurs tous plus improbables les uns que les autres (dont Ismaël, incapable de parler en public). Ismaël aura parlé à une fille, accumulé les maladresses et découvert le roman de Melville, Moby Dick, dont la première phrase lui a donné son nom, provoquant tous ses malheurs.

La violence scolaire n’est pas édulcorée, mais l’humour la rend regardable et permet une réflexion sur les moyens de s’en extraire par la parole et l’esprit. On rit beaucoup en lisant ce roman catastrophe, tant le ton du narrateur est proche des ses états d’âme. L’une des phrases de Melville placées en exergue aux chapitres du livre qualifie d’ailleurs la vie de « vaste farce » : « et nous sommes nombreux à penser que cette farce se joue à nos dépens et à eux seuls ». Ainsi, il n’y a pas qu’Ismaël qui aura pris des leçons de philosophie… et l’envie de lire Moby Dick.

 

Le Jeu des sept cailloux

Le Jeu des sept cailloux
Dominique Sampiero

Illustré par Zaü
Grasset jeunesse (lampe de poche), 2010


Un refuge aux réfugiés

par Anne-Marie Mercier

 Un tout petit livre en apparence, mais un récit lourd comme les sept cailloux. Nous suivons Larissa qui erre dans les rues de Rouen et semble parler seule. À son enfant à naître, elle raconte la vie d’avant, en Tchétchénie : son enfance comment elle a rencontré son mari, la guerre, les hommes comme des loups.

La vie depuis : l’exil en France, à la recherche d’un toit, de papiers et d’espoir, est évoqué sans pathos mais avec précision. Cette histoire est une histoire vraie, comme beaucoup d’autres. Elle a été publiée avec une postface du Collectif solidarité antiraciste et pour l’égalité des droits et par le Réseau Education Sans Frontières de Rouen et des environs.

Le texte, porté par une belle écriture, est sobre  et pudique. Il évoque aussi bien la vie de tous les jours que les pires moments. Il s’attache aussi à de petites choses, des coutumes, des plats, un jeu. Les illustrations montrent les souvenirs du pays en encadré et la marche de Larissa en pleine page, les uns en tonalités de vert, l’autre en ocre. Dominent les images du visage et des bottes de Larisa qui cherche un lieu où s’arrêter, si proche et si lointaine.