Dans ma rue

Dans ma rue
Olivia Coisneau
Seuil, 2011

 Dans ma rue, il y a … pfff…

 par Christine Moulin

 La collection Clac Book avait accueilli des réussites. Mais la formule, cette fois, ne fonctionne guère. Sous le prétexte de préparer un goûter d’anniversaire, Leila et Léon (on croirait des héros de manuels de lecture préposés à l’apprentissage du son /l/ !) réalisent un parcours dans la rue, de boutique en boutique. Pour des enfants que l’on emmène chaque samedi dans les grandes surfaces, que peut signifier une phrase aussi désuète que : « Tiens, le facteur a une lettre pour le primeur »? Autres caractéristiques par trop « vintage » : on s’arrête devant une quincaillerie mais l’illustration n’aide absolument pas à savoir ce qu’on peut y trouver (la réalité non plus : essayez d’en trouver une dans votre ville!), la charcutière s’appelle Madame Salami (n’est-il pas un peu lourd de donner aux commerçants le nom de ce qu’ils vendent?) et les illustrations rappellent furieusement celles de Rémi et Colette. La fin est à l’unisson, un peu mièvre et moralisatrice (« Et si on prenait un petit bouquet pour faire plaisir à maman ? »).

Cendrillon et l’oiseau de feu

Cendrillon et l’oiseau de feu
La luciole masquée, Joël Cimarron

Karibencyla, 2011

méli-mélo

par Anne-Marie Mercier

Cendrillon ,oiseau de feu,  La luciole masquée, Joël Cimarron,  Karibencyla, Anne-Marie MercierInstallées à Perpignan, les éditions Karibencyla se sont fait une spécialité des contes et notamment des « contes mélangés ». Après Barbe-Bleue et Compè lapin, la Belle et Ganesh, Petit Poucet et le Minotaure,… vient de paraître l’histoire de Cendrillon et l’oiseau de feu, qui mélange folklore français et folklore russe de façon harmonieuse.

Cela n’appporte pas grand-chose à Cendrillon, et lui ôte même une part de magie puisque la fée marraine est remplacée par l’oiseau de feu. Mais cela a l’avantage d’introduire le conte russe, peu connu en France et de manifester la plasticité des contes,  souvent greffés les uns sur les autres. Le texte est écrit dans une belle langue et les images offrent un mélange de classicisme et de modernité relativement réussi.

C’est comme ça chez moi

C’est comme ça chez moi
Martine Laffon et Fabienne Burckel

Thierry Magnier, 2009

On a perdu l’ouistiti…

par Christine Moulin

martine laffon, fabienne burckel, thierry magnier, imagier, christine moulin, moisIdée originale : ce sont les mois de l’année les héros de cet album. Personnifiés, ils font des niches au narrateur, en lui cachant ses jouets que le jeune lecteur doit s’amuser à retrouver dans l’illustration. Ce qui n’est pas si facile : les détails sont nombreux et les jouets n’apparaissent jamais en entier. D’ailleurs, je cherche encore le « vieux ouistiti »…  Il semblerait que la couleur du mot indiquant le mois soit un indice : par exemple, « mai » est écrit en bleu et on peut découvrir l’avion dans un cadre bleu ; « juillet » est en rouge et le ballon est sous un tiroir rouge. Bon, d’accord, si ma théorie est  juste, l’ouistiti devrait se trouver sur le couvre-lit rose puisque « avril » est écrit en rose. Mais bernique… pas d’ouistiti ! A cela s’ajoutent des clins d’œil, telle l’affiche (à la page de l’ouistiti, justement) qui annonce une exposition de l’illustratrice ! Le texte, lui, est fondé sur des assonances qui font songer à une comptine anglaise. On retrouve un peu le plaisir des imagiers : reconnaître dans les images très réalistes des fragments de vie quotidienne. Finalement, voilà un album qui sait se faire apprécier au fil des (re)lectures.

Le Yark

Le Yark
Bertrand Santini

illustrations de Laurent Gapaillard
Grasset jeunesse (lecteurs en herbe), 2011

Le monstre de Madeleine 

Par Anne-Marie Mercier

Le  Yark est le monstre à l’état pur : il est plein de poils, il a des ailes de chauve-souris, des mains de sorcière et de grandes dents. Il mange les petits enfants…

– Rien de neuf, direz vous ?

– Mais si !
D’abord, contrairement au croquemitaine classique, ce ne sont pas les petits diables qui font sa nourriture, ceux qui ne finissent pas leur soupe, non. Il ne peut digérer que les enfants sages. Ce goût et la dévoration en elle-même sont évoqués avec un délice de détails qui fait penser à la Modeste proposition de Swift : on en croquerait ! D’ailleurs, la phrase de John Locke placée en exergue au livre ajoute à ce ton d’irrévérence face à sa majesté l’enfant.
Le problème du Yark, c’est que les enfants sages ne courent plus les rues, avec cette éducation permissive : « Les cours d’école grouillent d’un peuple bête et méchant, portrait craché de leurs parents » ; « réfractaire aux pensées profondes et à la poésie, le gamin d’aujourd’hui ne rigole plus qu’aux histoires de caca et de zizi ».
Le Yark cherche donc toutes sortes de solutions pour trouver un enfant sage (notamment à travers les listes des lettres au Père Noël, belle idée !), chaque tentative se solde par une erreur et une diarrhée gigantesque et rabelaisienne (l’auteur tient compte des goûts des enfants !). Le Yark fait des rencontres surprenantes et drôles – à condition d’aimer l’humour noir. Par exemple, celle de la troupe d’enfants abandonnés par des parents avisés : les voyant évoluer vers l’adolescent boutonneux, ils s’en sont débarrassés – «l’abandon s’impose alors pour rester sur un bon souvenir ».
La rencontre d’une délicieuse Madeleine, qui sera un peu la Zéralda du Yark, change tout et la morale est enfin sauve, in extremis. Les dessins sont hirsutes, merveilleux de drôlerie. A proposer aux lecteurs capables d’ironie, où (et ?) à ceux qui aiment se faire peur.

Le bon moment

Géraldine Alibeu
Le bon moment

La joie de lire, 2011

Lire et suspendre une course folle

 Par Dominique Perrin

bon m080939.jpgLe bon moment offre posément à des lecteurs de tous âges ses vastes dimensions, ses formes et ses couleurs longtemps soupesées. C’est l’un de ces livres dispensateurs de calme et d’attention renouvelée, alors qu’ils semblent contenir toute l’impatience présente du monde. Autant dire que l’ouvrage est à la hauteur de la question sur laquelle il repose, et que les citoyens incertains de l’ère de la globalisation ont si fort besoin de se reformuler. Quel est « le bon moment » ? La réponse, hormis celle de l’étoile, n’est en aucun cas éludée : c’est le moment d’entrer dans cet album pascalien et aérien, qui s’ouvre sur une réponse d’enfant et dont les images sont sorties, patiemment, d’une machine à coudre, durant le temps d’une résidence d’artiste.

Le chat d’Elsa

Le chat d’Elsa
Alice Brière-Haquet, Magali Le Huche

Père Castor, 2011

  Le chat invisible

 par Christine Moulin

 
Les enfants, on le sait, se créent souvent des amis imaginaires et la littérature aime à traiter ce thème spéculaire comme dans Le chien invisible (Claude Ponti), Léon et Bob (James Simon), Moi et rien (Kitty Crowther), Petits sauvages (David Almond), Je voulais te dire (Jennifer Dalrymple), Bernard et le monstre (David Mc Kee), etc. Le chat d’Elsa fait partie du lot et, comme souvent, c’est la solitude qui explique la genèse du chat (vert, comme il se doit) : « Elsa est une toute petite fille, seule dans une grande maison vide ».

Mais ce qui est amusant, c’est qu’ensuite, tout est raconté du point de vue de l’héroïne. Les parents ont très bien admis que leur fille se soit inventé un compagnon, même s’ils rouspètent quand il devient l’alibi rêvé pour toutes ses bêtises et même si leur exaspération les amène parfois à rompre le pacte qui entérine l’existence d’Armand ‑ puisque tel est le nom du félin.

Mais nous, lecteurs, nous voyons la vie des deux amis et elle est attestée par les illustrations dont la force, en l’occurrence, est de ne pas savoir mentir. L’album s’ouvre alors sur un retournement poétique, qui n’est pas sans rappeler deux autres albums jouant habilement sur le point de vue, Bébé monstre (Jeanne Willis et Susan Varley) et Papa de Corentin. Le chat d’Elsa pose finalement la question de la fiabilité du narrateur et s’adresse à ceux qui ne sont pas (trop) devenus « des grandes personnes ». Les illustrations sont à l’unisson de cet univers délicat : elles évoqueraient presque (excusez du peu…) la finesse de Sempé et savent provoquer l’émotion (le chat contrit est tellement attendrissant…)

Les Poings sur les îles:Un grand-père venu d’Espagne

Les Poings sur les îles
Élise Fontenaille, Violeta Lopiz

Rouergue, 2011

Un grand-père venu d’Espagne

par Anne-Marie Mercier

Les Poings sur les îles.jpg Élise Fontenaille, qui a publié de nombreux romans, s’essaye ici à l’album avec un hommage à un homme simple, à l’aise avec les plantes, les animaux et les enfants, moins à l’aise avec l’écrit et avec la langue française : comme le titre l’indique, il la transforme joliment. On découvre peu à peu son histoire d’enfant pauvre et de réfugié, on entend ses mots adressés à l’enfant à qui il transmet  ses connaissances et sa sagesse.
Ce portrait attendri est illustré de décors naturels aux couleurs vives dans lesquelles se cachent le visage et le corps du grand-père. Il est ainsi fondu avec les choses qu’il aimait, dans les souvenirs de l’enfant. C’est un joli portrait, intéressant surtout par le rapport à la langue, qui fait de l’erreur une source de poésie.

Un dragon dans la tête

Un dragon dans la tête
Pittau et Gervais

Gallimard Jeunesse, Giboulées, 2011

Le dragon chauve

par Christine Moulin

pittau,gervais,gallimard,ginoulées,poésie,liste,christine moulinPas plus de dragon dans cet album que de cantatrice, chauve ou non, dans la pièce d’Ionesco. Quoique : le dernier poème explique en quelque sortte le titre, sous le signe de l’absence, il est vrai, mais une absence qui donne sa chance à l’imaginaire : « Dans la forme/ Des nuages/ Je n’ai pas vu/ Des dragons fumants […]/ Tout ça/ Je l’ai vu dans ma tête/ Juste en fermant les yeux ».

En revanche, la poésie, elle, est là, et bien là. Fondée sur le goût des listes, très nombreuses, sur la célébration de l’infime (« La fourmi », La grenouille » « Un jour de soleil »), de l’intime aussi (« Caché bien caché »). Avec quelquefois des envolées plus larges (« Ici et là-bas », poème en miroir qui dit l’universalité des interrogations humaines ; « Trait pour trait » qui rappelle la difficulté et la joie d’être soi) mais aussi des incursions vers l’humour (« Un jour, un jour », ode à la procrastination), vers la poésie graphique (« Paysage en ville ») ou tout simplement vers l’évocation voilée, proche du silence, des chagrins enfantins (« Les petits chats »).

Les images,, mêlant formes modernes et simples à des collages nostalgiques, accompagnent les poèmes sans les illustrer lourdement, retenant un moment, une impression, proposant, au fond, une lecture, sans l’imposer.

Voilà un beau livre, grâce auquel « on peut caresser le ventre des nuages ».

Gravenstein

Gravenstein
Øyvind Torseter

La joie de lire, 2011
Traduction (norvégien) par Jean-Baptiste Coursaud

Des pommes, de la maraude et de l’humanité comme aventure

Par Dominique Perrin

graven9080922_1_m.jpgEn une soixantaine de doubles pages composant un bref prologue et deux « chapitres », Gravenstein installe ses personnages –  un « bébé Elephantman », une toute jeune fille au costume de féline et son père au costume passe-partout – dans un monde aux accents curieusement réalistes. Comme dans Détours (La joie de lire, 2010) mais cette fois dans un petit format agréable à manier, le lecteur est invité à transiter d’une ville moderne vers une campagne parsemée de bâtiments à demi écroulés ou bâtis. Mais la « nature » est ici hantée de hauts filets grillagés en plus ou moins bon état de marche, et la société représentée obsédée par les pommes jaunes « gravenstein ».
Comme dans Détours, consentir au parcours narratif parfaitement original et essentiellement visuel proposé par Torseter donne généreusement à méditer, sur les rapports entre fond et forme, et sur ce monde où les pommes vendues à prix d’or en ville sont ailleurs bonnes à lapider ceux qui les maraudent, où les vaches s’avèrent aussi peu considérées que les originaux qui s’intéressent à elles – mais où coulent  aussi avec assurance les rivières de l’aventure.

Les petites bêtes de Tatsu Nagata

Les Petites Bêtes de Tatsu Nagata
Tatsu Nagata (Dedieu)

Seuil jeunesse, 2011

Le gros volume des petites bêtes

par Anne-Marie Mercier

Les petites bêtes de Tatsu Nagata.gifOn trouve ici réunies en un grand volume plusieurs histoires naturelles de Tatsu Nagata : l’escargot, la fourmi, le hérisson, le ver de terre, l’araignée, la grenouille, la chouette et le phasme n’auront quasiment plus de secrets pour vous, ou du moins auront pris un visage coloré, joueur.

On savourera particulièrement l’image de l’araignée « buvant » sa proie comme un touriste boit son orangeade en terrasse, tout en apprenant qu’elle est un arachnide et non un insecte : mettez-vous ça en tête, un insecte = 2 ailes, 2 antennes et six pattes! Grâce au professeur Nagata, on voit l’infiniment petit, on découvre ce qui se trame sous la terre et dans les airs on apprend sur la vie et les moeurs des animaux et on s’amuse aussi beaucoup.