A 20 000 lieues de la carotte bleue

A 20 000 lieues de la carotte bleue
Sébastien Telleschi
Little Urban 2025

Jules Verne au pays des lapins

Par Michel Driol

De 2015 à 2020, Sébastien Telleschi a publié trois cherche et trouve géants, à la Recherche de la carotte bleue. Il revient, avec un ouvrage bien plus ambitieux.

Sur ordre du roi, la professeur Otto Lapinenbrock qui a consacré sa vie à l’étude de la carotte bleue, est sommé de trouver cette dernière, en moins de 3 mois. Le voilà parti, avec quelques compagnons, au nombre desquels Passepartout, le champion de lutte gréco-romaine Ned Lapinobalez, le major Lapinobellum, la chanteuse Miranda Lapinobella, et le journaliste Marcus Lapinopulitzer. Mais leur bateau est accosté par un sous-marin, et les voilà aux prises avec le capitaine Nemo, qui s’est débarrassé de la fameuse carotte en la jetant sur une ile. Ils parviennent à s’évader, et se retrouvent bien au Nord, où on les persuade que la carotte bleue est au fond du volcan Háröúntázzieffärlf. Et les voilà au centre de la terre… Toujours à la recherche de la carotte, ils vont ensuite traverser l’Afrique en ballon, rentrer à Londres, faire le tour du monde pour finalement rencontrer l’inventeur d’un canon géant….

Amateurs d’histoires de lapins et du Jules Verne, ce livre est pour vous. Car si tous les personnages sont des lapins, le récit enchaine la trame – ou des épisodes –  de plusieurs romans de Jules Verne et s’amuse à donner à ses personnages des noms qui sont autant de clin d’œil aux héros verniens. Il n’est pas jusqu’à l’écriture qui se fait parfois pastiche de l’auteur de science-fiction, avec quelques notations techniques, scientifiques ou éducatives… Rien de trop cependant, car le récit est enlevé et l’on suit avec plaisir les héros dans leur course folle à travers le monde, à la poursuite – comme souvent chez Jules Verne ou dans les contes – d’un défi, d’une quête. Ici c’est une carotte bleue, que l’on croit initialement dotée de tous les pouvoirs, mais dont on découvre petit à petit qu’elle ne sert à rien, avant le rebondissement final. Objet dont on suit la trace, objet qui, dans ce récit en randonnée, est passé de main en main, et dont les différents propriétaires se sont débarrassés. Quête de l’inutile ? L’important est la constance avec laquelle les personnages se lancent dans cette aventure rocambolesque.

Quant aux lecteurs… ils retrouvent, pour les plus âgés, l’univers de Jules Verne qui s’accorde à merveille avec celui de Sébastien Telleschi : même sens du détail, même gout pour les machines étranges, même attrait pour les aventures aux multiples rebondissements et pour les personnages hauts en couleur. Les plus jeunes y trouveront comme un avant-gout des romans verniens, se perdront peut-être parfois dans la densité du texte (un long texte, ce qui est rare aujourd’hui dans l’album), mais seront sensibles aux illustrations. Pas de tentation de se faire le pasticheur des illustrations parues chez Hetzel, mais des illustrations riches en couleur, pleines d’humour, de détails précis, qui plongent le lecteur dans cet univers si cosy des clubs anglais – revus à la sauce lapin, bien sûr – ou auprès de machines volantes, sous marines, terrestres qui sentent bon l’ingéniosité du XIXème siècle. Ah ! J’oubliais : la sagacité du lecteur est mise à rude épreuve dans chaque chapitre où il faut trouver une carotte bleue… ce qui n’a rien d’évident !

Un album de très grand format pour un cherche et trouve revisité : on trouvera certes une carotte bleue par chapitre, mais on retrouvera aussi des romans de Jules Verne, et le plaisir d’aventures incroyables jusqu’à une chute qu’on ne révélera pas ici…

Barabal Skaw

Barabal Skaw
Benjamin Desmares
Rouergue 2025

Les maitres du monde

Par Michel Driol

Avec un tel prénom, voilà une héroïne de 17 ans qui ne manque pas de courage. Orpheline, écossaise, indomptable, cleptomane, c’est dans le bureau d’un psychologue qu’on fait sa connaissance. Elle n’a pu s’empêcher de voler une lettre bien compromettante à un lord haut placé lorsque ce dernier est venu visiter son école. Seule issue : l’envoyer – oh mystère ! – dans une école de luxe située au milieu de la mer Ionienne, à Mélanos. Mais rêve ou cauchemar ? car, après un éprouvant voyage dans un bateau de pêche à la morue breton, et donc un détour par l’Islande, la voilà débarquée dans un autre monde, dans une école où se côtoient les externes, locaux et les internes fortunés, dans une école bien étrange.

C’est d’abord un roman d’aventures, avec une héroïne – narratrice –  au caractère bien trempé, maligne, avec un réel don pour le vol et l’escamotage. Tous ces dons lui seront nécessaires pour découvrir les mystères de l’ile, et la raison pour laquelle on l’a envoyée à Mélanos. Passons sur les péripéties, nombreuses, mutinerie à bord du bateau de pêche, expéditions nocturnes pleines de danger, sauvetage miraculeux. Passons aussi sur les personnages, le récit révélant  les faux amis comme les alliés inattendus, et conduisant l’héroïne à revoir son jugement sur les autres. Passons enfin sur la question des retrouvailles – ou pas – de l’héroïne avec ses parents. Car ce roman d’aventures plein de romanesque plonge le lecteur au cœur d’une ile qui s’avère bien plus qu’un simple point sur la carte, au sein d’une école aux cours étranges à destination des seuls externes et de Barabal. Cours de dessin, cours de méditation, cours d’hypnose, cours de bourdonnement… Après Poudlard, Mélanos ? Oui, et non. Oui, car il est bien question de magie, de pouvoirs occultes à apprendre à développer. Non, car cet univers n’est pas clos sur lui-même, mais place là les véritables maitres du monde, capables d’orienter à leur guise, et de façon souvent brutale, les décisions des hommes d’état, des journalistes qu’ils peuvent facilement contrôler.  Dès lors, le roman pose toute une série de questions au lecteur. Qui détient le pouvoir ? Les démocraties sont-elles une illusion face à une oligarchie ou une mafia capables de se reproduire, de protéger leurs intérêts ? Que signifie résister, et quelles peuvent être les formes et les dangers de cette résistance ? Sous couvert de magie, c’est bien de cela qu’il est question dans ce roman. Et si jamais le pouvoir se retrouvait concentré dans les mains de Barabal, qu’en ferait-elle ?

Ecrit à la première personne pour l’essentiel, le roman ménage pourtant quelques chapitres qui montrent une réalité que ne connait pas la narratrice. Chapitres courts, percutants, comme ce prologue dans lequel on voit un journaliste indépendant, prêt à révéler les agissements d’une organisation criminelle jeter ses propres enfants par la fenêtre, sans raison. Autant de chapitres qui suscitent l’intérêt du lecteur, en ménageant le suspense sur l’identité des interlocuteurs dans tel chapitre, sur le destin de Barabal dans tel autre…

Un roman d’aventure à l’intrigue solide, flirtant avec le fantastique, mais s’ancrant ben dans le réel, situé en 1926, dont l’héroïne attachante découvrira son histoire autant qu’elle révèlera des mystères quant à la marche du monde.

Les Enfants du chemin de fer

Les Enfants du chemin de fer
Edith Nesbit,

Traduit (anglais) par Amélie Sarn
Novel, 2024

Un classique anglais chaleureux

Par Pauline Barge

L’année 2024 marquait le centenaire de la disparition d’Edith Nesbit, l’occasion de (re)découvrir cette autrice. Son chef-d’œuvre majeur, Les enfants du chemin de fer, est traduit pour la première fois en français.
Roberta, Peter et Phyllis vivent confortablement avec leurs parents à Londres. Lorsque leur père disparaît mystérieusement, ils partent vivre à la campagne, dans un modeste cottage. Leur mère met tout en œuvre pour que la famille ne manque de rien, et réussit tant bien que mal à gagner quelques sous en publiant des histoires. Comme elle s’enferme souvent pour écrire, la fratrie, livrée à elle-même dans cette campagne isolée, se prend de passion pour le chemin de fer et sa gare. Ils y rencontrent divers employés et passagers, avec qui ils se lient d’amitié. Si l’absence du père est le fil rouge du récit, c’est avant tout le quotidien du trio et leurs péripéties qui occupent une place centrale. Il est impossible de s’ennuyer : les enfants nous amusent, et l’intrigue autour de la disparition du père maintient le suspense.
C’est un roman vivant et fluide, dans lequel on s’immerge facilement. Les enfants nous entraînent dans leurs découvertes et aventures. Ils sont attachants, avec des personnalités bien différentes. Roberta, l’aînée, est plutôt raisonnable et sage, tandis que son cadet Peter est têtu et la jeune Phyllis très maladroite. Si leurs disputes sont récurrentes, ils restent soudés, empreints d’une innocence enfantine et d’une profonde gentillesse, que ce soit entre eux ou envers leurs amis et les inconnus qu’ils rencontrent. C’est une lecture très chaleureuse, qui propose de jolies leçons de vie et qui transmet des valeurs intemporelles.

Le Jour où le monde est devenu bizarre

Le Jour où le monde est devenu bizarre
Marie Pavlenko
Flammarion Jeunesse 2024

Rentrer dans son corps

Par Michel Driol

Un beau matin le narrateur, Aaskell, se réveille collé au plafond et voit son propre corps couché dans son lit. Il comprend qu’il n’est plus que gaz, tandis qu’un autre habite son corps, et se fait passer pour lui. Avec la complicité de son chat, d’une amie de sa sœur, de sa propre sœur, qu’on croyait atteinte d’une maladie mentale, et de quelques tonnes de côtes de blettes, il va réussir non seulement à réintégrer son corps, mais aussi à sauver la planète ! Rien que ça !

Dans sa note d’intention, Marie Pavlenko évoque Roald Dahl, et elle nous propose bien ici un univers à la hauteur de cet auteur. Tout est délicieusement fantaisiste, farfelu. Les péripéties s’enchainent, toutes plus loufoques les unes que les autres.  Laissons au lecteur le soin de découvrir un chat tapant sur les touches d’un ordinateur, feuilletant pour le héros les livres de la bibliothèque, ou encore les innombrables nuances de vert dont l’une de personnages se vernit les ongles ! Tout ceci est agréablement déjanté et diablement agencé.

Pour autant, cette légèreté, qui s’inscrit dans la parodie des romans de science-fiction mettant en scène des extraterrestres, ne manque pas de fond. Aaskell est un adolescent seul, mélancolique, depuis qu’il a perdu la complicité de sa sœur, qui vit recluse dans sa chambre, après un séjour en hôpital psychiatrique.  Il est victime de harcèlement au collège. Mais ce n’est pas l’essentiel. Il est question de santé mentale et d’intime, voire d’intimité. La vie serait-elle supportable si nous ne pouvions cacher nos émotions, nos sentiments ? Quel lien entre le corps, manifestation physique, et l’esprit ? Pourrait-on cohabiter à deux dans le même corps, partageant ainsi une intimité forcée ? Quelle est la part de notre quant-à-soi ? Autant de questions qui traversent l’adolescence et qui sont abordées ici comme en passant, sans s’y appesantir.  Il est question aussi des filles et de la physique, du rapport entre le corps et les ongles vernis et l’intelligence profonde. On y parle aussi d’amitié et de confidences…

On se demandera enfin, non sans ironie, quel rapport l’autrice entretient avec les côtes de blettes : l’ouvrage sert-il à redorer le blason de ce légume aqueux, ou à lui régler son compte ?

Un roman plein de fantaisie, d’humour et d’entrain, avec une bande de personnages pleins d’énergie confrontés à des situations incroyables au milieu des champs de tulipes !

Le fils du roi, c’est moi

Le fils du roi, c’est moi
Sophie Dieuaide
L’Elan vert 2024

D’après Perrault, mais pas trop…

Par Michel Driol

Le narrateur, Paul, connait par cœur le conte de la Belle au bois dormant… Et, lorsque rentrant de l’école, il découvre un parc entouré de broussailles, au fond duquel on perçoit un toit, le voilà persuadé que c’est le château de la Belle endormie… C’est alors que surgit Tom, toujours là où on ne l’attend pas. Mais les deux garçons vont finalement pénétrer dans la maison, et y découvrir non pas la jeune princesse mais une vieille femme, qui, par chance, a une petite fille qui s’appelle Aurore ! Suivra le conte raconté par Paul… et le conte original. Le tout est illustré des célèbres gravures de Gustave Doré.

Voilà un roman plein de drôlerie et de finesse. L’humour vient d’abord du ton du jeune narrateur, à la fois inséré dans sa famille (ah ! les relations avec la sœur zézayant avec laquelle il consent à jouer pour qu’elle le couvre !) et persuadé d’être en face du château… Dès lors, alors que le portail peut s’ouvrir facilement, il tient à franchir la barrière de ronces, pour faire comme le prince… Mais un écolier est-il un prince ? Un cartable vaut-il un cheval ? Car, tout en agissant, Paul propose sa lecture des personnages du conte. Il trouve le personnage du prince assez falot : après tout, tout est facile pour lui ! Et Paul de confronter l’époque du conte à l’époque actuelle, pour le plus grand plaisir du lecteur embarqué à la fois dans un roman d’aventures et une réflexion sur le conte. Tout au long du roman se dessine une vraie relecture très fine du conte original, abondamment cité, commenté par le narrateur, qui n’a pas sa langue dans sa poche. Sa façon de raconter et de juger le conte de Perrault est désopilante : si c’était une rédaction, quelle note lui mettrait-on ? Que penser de la fin du conte, où on découvre soudain le danger potentiel représenté par la femme du roi, une Ogresse ? C’est drôle, enjoué, plein d’imagination, et écrit dans la  langue bien vivante d’un enfant d’une dizaine d’années.

Que valent les contes aujourd’hui ? Quels enseignements peuvent-ils encore donner à un enfant contemporain ? Ce sont aussi ces questions que pose, en filigrane, ce roman qui parvient, avec succès, à se mettre dans la tête d’un jeune lecteur pour évoquer sa réception de Perrault à l’aune de son propre vécu.

La folle Evasion

La folle Evasion
Sandrine Bonini – Merwan Chabane
Seuil jeunesse 2024

Escape game grandeur nature

Par Michel Driol

Tessa va avoir 11 ans. Elle est une fillette au caractère bien trempé, fine, intelligente, coquette, et couvée par ses parents. Dans sa classe il y a Matéo, cheveux trop longs, débraillé, qui a toujours oublié ses affaires, un vocabulaire limité et une passion pour le skate. Ce matin-là, Tessa ramasse la carte tombée de la poche de sa mère, une carte avec l’adresse de « la folle évasion ». Ce n’est pas très loin de chez Matéo, et les deux enfants, un peu en cachette, s’y rendent, et acceptent de participer à l’escape game proposé par le gérant.  Mais lorsqu’ils en sortent, les voilà menacés par des bandits, aidés par une policière, prisonniers dans un supermarché où on se livre à de drôles de trafics… Bref, courses poursuites et aventures hors du commun !

La folle Evasion se présente d’abord comme un thriller pour enfants à la première personne. Les aventures s’y enchainent, toujours plus angoissantes, toujours plus folles, toujours plus dangereuses pour les deux héros, entrainés à un rythme d’enfer par les circonstances dont ils ne sont que le jouet. Mais surtout c’est drôle, d’abord  à cause du contraste entre les deux personnages, la première de la classe toujours tirée à quatre épingles, le cancre accro au skate. Ce contraste, Tessa, la narratrice, n’hésite pas à la souligner, soulignant les stéréotypes langagiers de Matéo, commentant ses actions sans aménité.  Mais c’est aussi drôle en raison des personnages secondaires que l’on rencontre, l’animatrice du rayon sushi qu’on croirait sortie d’un manga par sa tenue, le pépé grincheux et ses chats…. Enfin, c’est drôle par les commentaires que fait Tessa sur les situations, les personnages, commentaires imprimés en italique et qui établissent une sorte de métadiscours plein d’humour.  On laissera bien sûr le lecteur savourer jusqu’à la fin cette folle évasion urbaine, et en découvrir la chute aussi surprenante que réjouissante ! C’est un roman premières lectures longues (il fait près de 160 pages), dans une typographie agréable et aérée, et superbement illustré. Des personnages pleins de vie, souvent saisis en action, facilement reconnaissables à leurs tenues, aux longues jambes de Tessa, aux cheveux trop longs de Matéo, avec un graphisme très coloré, qui font penser à ce que le film d’animation peut avoir de meilleur.

Deux enfants que tout oppose obligés de collaborer pour se tirer d’un mauvais pas, pour la plus grande joie des lecteurs, dans une aventure pleine de sel et de piquant que Roald Dahl ne renierait sans doute pas !

Les mamies et les papis cassent le baraque !

Les mamies et les papis cassent le baraque !
Claire Renaud Illustrations de Maureen Poignonec
Sarbacane2023

L’anti maison de retraite !

Par Michel Driol

Les Mamies voudraient bien s’installer ensemble dans une maison plutôt que de vivre chacune chez elles. Les Papis ont la même idée. Tour à tour, les deux groupes visitent la même maison, et voudraient bien l’acheter. Mais ils n’ont pas assez d’argent. Alors, quoi de plus simple que de préparer le casse de la banque ? Et quand les deux groupes se retrouvent devant la même banque, peut-être que l’union fera la force ?

Faisant suite à deux autres romans, Les Mamies attaquent et Les Papis contre-attaquent, ce troisième opus de la série est tout aussi délirant et fantaisiste. Des personnages de Mamies et de Papis non conventionnels, stéréotypés à souhait pour que chacun ait son rôle à jouer : la costaude, l’inventeuse la timide, la coach, le pharmacien, le déménageur, le prof de français, l’architecte, et un Anglais, sans oublier un chien, des personnages qui souffrent de solitude, ont quelques obsessions bien sympathiques (Comme ce pharmacien hypocondriaque) et surtout ne sont pas étouffés par la morale. Pétris de mauvaise foi, quand c’est pour la bonne cause, ils ne reculent devant rien pour arriver à leur but. Le récit est vif, accumule les situations pleines de cocasserie, les dialogues percutants, et les illustrations, nombreuses, sont aussi une exaltation de ce bonheur d’être vieux sans être adulte… Les personnages secondaires (en particulier l’employée d’agence immobilière et le commissaire de police) sont des faire-valoir, prompts à se faire avoir par ces mamies et papis pleins de vie et d’inventivité.

Un roman sans enfants… mais dont les personnages, bien qu’âgés, ne sont pas des parangons de vertu ou de sagesse, pour le plus grand plaisir des lecteurs !

La (presque) grande évasion

La (presque) grande évasion
Marine Carteron
Rouergue 2021

Trois ados sur un bateau

Par Michel Driol

Lorsqu’au début du confinement d’avril 2021 Bonnie découvre le mot de sa mère scotché sur le frigo, Je pars, elle décide de la retrouver en descendant le canal, jusqu’à une maison où elle pense qu’elle est. S’embarquent avec elle son chien, Melting-Pot, et ses deux seuls amis, Milo l’hypocondriaque et Jason le costaud… Mais c’était sans compter sur leur inexpérience à survivre dans ce milieu si hostile qu’est le canal de Roanne à Digoin, et les dealers qu’ils dérangent au cours d’une rave party… Bref, tout va de mal en pis !

Voilà un roman jubilatoire… D’abord par les multiples péripéties rocambolesques racontées à un rythme effréné par une narratrice, Bonnie, seule fille au milieu de deux garçons. Cette équipe de pieds-nickelés, de bras cassés, coche toutes les cases des oublis, maladresses, et autres bévues plus ou moins graves, pour le plus grand plaisir des lecteurs ! C’est drôle, enlevé, écrit dans une langue assez savoureuse pour reprendre quelques tics du langage des ados d’aujourd’hui. L’intrigue est construite sur un retour en arrière, à partir du point le plus dramatique de l’histoire, comme une façon de générer le suspense. C’est en fait un procédé d’écriture que l’on retrouve dans le roman, la révélation progressive. Ainsi on découvre petit à petit la particularité physique qui fait de Bonnie une fille un peu différente, et les secrets de sa famille. De fait, ces trois ados d’aujourd’hui sont élèves de collège (ce qui est assez commun, on en conviendra, en littérature ado) et  fils et filles de gendarmes (ce qui est une caractéristique bien plus rare !). Ils sont attachants parce que tous, à un moment ou l’autre de leur existence, se sont sentis exclus et, de ce fait, ont sympathisé. Trois ados en quête de liberté, d’amour, de vie tout simplement à une époque de cours à distance, de confinement et de distanciation, de démerdenciel.  Chacun avec ses fêlures, (physiques, psychologiques) ou ses obsessions. Tous trois pleins de vie, réunis malgré leurs différences, et capables de faire face au danger avec la bonne conscience, l’inconscience et les valeurs des fils et fille de gendarme qu’ils sont ! Se mêlent ainsi l’insouciance de la jeunesse  et son audace, un gout immodéré pour les bonbons Haribo qui rattache à l’enfance et les premiers émois amoureux, qui augurent une autre tranche de vie. Cette histoire d’amitié, de solidarité, d’envie d’évasion n’exclut pas un sens de la famille comme un cadre sécurisant. Mais ce n’est pas l’essentiel du roman, qui vaut d’abord par sa puissance narrative, sa drôlerie dans l’expression et les situations, son inventivité. Et cela fait du bien !

Paru en feuilleton durant le confinement, voici un boat-trip hilarant (presque) déconfiné,  avec ses héros (presque) aventuriers, son dénouement (presque) dramatique,  son rythme (totalement) déjanté, et son humour (absolument) contagieux !

Tonnerre de mammouth

Tonnerre de mammouth
Véronique Delamarre- Pascale Perrier – Illustrations de Bastien Quignon
Sarbacane 2023

Des mammouths et des hommes

Par Michel Driol

Moutt et Kanda sont deux jeunes mammouths, un garçon et une fille, au cours d’une période glaciaire qui n’en finit pas. Inséparables, ils font de nombreuses bêtises ensemble. Ils ont caché quelques baies dans une grotte, et, poussés par la faim, veulent aller les récupérer. Mais la grotte est occupée par de drôles de mammifères qui se déplacent sur deux pieds, sans poils, sans ailes. Branlebas de combat chez les mammouths, car la vieille Moumoutte révèle qu’il s’agit d’hommes et qu’ils mangent de la chair. N’obéissant qu’à leurs désirs, les deux jeunes mammouths entendent pourtant récupérer leurs friandises, mais se retrouvent prisonniers des humains, qui sont bien décidés à manger Kanda…

Précisons tout d’abord que le narrateur n’est autre que Moutt et que son récit ne manque pas de saveur. D’abord dans la relation qu’il entretient avec Kanda, la fille du chef, bien plus entreprenante et audacieuse que lui, qui se verrait bien poète (ne s’exprime-t-il pas parfois en vers, parfois en slam ?) ou artiste (n’est-ce pas lui qui a dessiné des animaux sur les parois de la grotte, faisant croire aux hommes que ce sont des messages des esprits ?). Le récit de leurs aventures est assez désopilant, tant dans les mésaventures qui leur arrivent que la façon de les raconter. Plaies, bosses, chutes sur le coccyx… on a un large panorama de petits et grands bobos qui affectent le corps de héros sans affecter leur moral ou le sens de l’humour du narrateur ! Mais le récit vaut peut-être autant par son côté roman d’aventures cocasses que par ce qu’il dit de nos propres rapports avec l’histoire et les animaux. La préhistoire vue par Moutt, ce sont un peu nos Lettres persanes…  D’abord, ces mammouths ont toutes les caractéristiques des hommes : des noms, un langage, des activités, ils vivent en groupe, ont un chef (qui subit une vraie carnavalisation réjouissante dans ce récit !), se transmettent des savoirs, élèvent leurs enfants en leur interdisant de manger trop de sucreries, par exemple… Ensuite parce qu’ils ont un regard qu’ils croient justifié sur les humains : petits, chétifs, nus, ils ne pourront pas survivre. Cruels, attachant des animaux, les tuant pour en faire des vêtements, ils sont à l’opposé des pacifiques mammouths herbivores.  Pour Kanda, les choses sont sûres : dans de nombreuses générations, quand les hommes auront disparu et que des mammouths viendront visiter leur grotte, ils salueront en Moutt un grand artiste… L’histoire de l’humanité est là pour lui donner tort… Mais ne sommes-nous pas, nous, hommes du XXIème siècle, dans la même position que Kanda ? Nous nous croyons invincibles, maitres du monde, espèce éternelle sur terre. C’est sans doute là un des messages de ce roman, d’attirer notre attention sur ce que nous faisons subir aux animaux, et de nous dire que, comme les mammouths qui se croyaient invincibles, nous ne le sommes peut-être pas… Mais retrouvons un peu d’humour et de légèreté avec les illustrations, pleines de vie, de Bastien Quignon, qui donne vie à ces personnages attachants (et attachés), respectant à la fois leurs caractéristiques de mammouths, mais les humanisant par le regard (et une fleur dans la toison !).

Un roman enlevé, drôle, dynamique, plus proche de Silex and the city que de la Guerre du feu, mais dont le fond est peut-être bien plus sérieux qu’il n’en a l’air…

Voyage au centre de la Terre

Voyage au centre de la Terre
D’après Jules Verne – Illustration de Marjorie Béal
Balivernes 2019

De l’Islande au Stromboli

Par Michel Driol

Quand le professeur Lidenbrock et son neveu trouvent un message secret contenant le moyen d’accéder au centre de la terre, ils n’hésitent pas. Descendant par un volcan en Islande, rencontrant des animaux préhistoriques et des champignons géants, ils finiront par ressortir par le Stromboli…

Marjorie Béal continue d’adapter pour les plus petits (petit format, pages cartonnées, peu de texte sur chaque double page) les romans de Jules Verne. Sont sélectionnés les  épisodes les plus dramatiques, résumés dans une langue simple, au présent, une langue avec de nombreuses marques d’oralité adaptées au public : exclamations… Le nombre de personnages est réduit au professeur et à son neveu – plusieurs images montrant en fait trois personnages. Les illustrations, très colorées, très stylisées, sont aussi très lisibles, et actualisent les décors et les costumes : rien ne fait XIXème siècle.

Le roman de Jules Verne perd ses dimensions didactiques et scientifiques pour devenir ainsi un album d’aventures qui ne manque pas de charme dans une espèce de représentation naïve d’un monde mystérieux. Un album qui suscitera peut-être des vocations d’explorateur !