Drôle de bazar

Drôle de bazar
Emma Clocet
Little Urban 2026

Grosse colère

Par Michel Driol

Lu vit avec son père, Céléron, dans une maison où rien n’est rangé. Céléron n’arrête pas de grogner. Lu s’échappe au jardin, où elle retrouve ses amis les animaux. Or, après un gros orage, elle les recueille dans le cabanon de son père, ce qui suscite une énorme colère de ce dernier. Une petite souris et quelques autres animaux sauront faire retrouver à Céléron la voie de la réconciliation et de l’apaisement.

On est d’abord séduit par les illustrations, par la douceur des tonalités (aquarelle et gouache diluée), mais aussi par la représentation des deux protagonistes. Une fillette en short ou salopette, montrée pleine de vie, confrontée à un énorme père–ours aux épaules voutées. Tout autant que le texte les illustrations donnent à voir l’opposition formelle entre ces deux personnages.

C’est, traitée avec beaucoup de finesse et un vrai sens du montré-caché, la question de la dépression qui sous-tend cet album. On saisit les deux personnages dans un ici et maintenant, tandis que le texte ouvre des brèches sur le passé. Avec la récurrence du verbe « arrêter », d’abord : Céléron a arrêté de ranger, de rire, de sourire… Ce qui implique bien sûr qu’avant il n’était pas comme cela.  Avec les négations, évoquant aussi le passé : il n’a pas toujours été en colère… Avec la métaphore du nuage dans sa tête. Avec la récurrence du verbe « continuer », qui indique bien cet engrenage dans lequel il s’enferme, continuer de grommeler, continuer de laisser s’entasser les choses. Dès lors, le lecteur ne peut que s’interroger : que s’est-il passé ? Pourquoi est-il seul avec sa fille ? Quel accident de la vie lui est arrivé pour qu’il sombre dans cet état dépressif ? L’intérêt de l’album est de laisser percevoir ces choses-là sans s’y appesantir, car il s’agit avant tout de montrer comment la fillette s’accommode de cet état de fait, sans rien perdre de sa jovialité (voir son jeu avec les spaghettis),fillette que l’illustration montre d’abord seule, derrière la table, ou en train de lire, comme enfermée par la porte qui l’encadre. Ce qui rompt cette solitude, ce sont les animaux, dans la relation qu’elle entretient avec eux. Cet épisode conduit petit à petit au merveilleux : c’est une petite souris qui fait prendre conscience à Céléron de son attitude, de son injustice, ce sont les animaux qui vont aider Céléron à prendre le dessus. Passage au merveilleux donc pour assurer à l’album une fin heureuse, un retour à l’ordre (au sens propre) et à la prise de conscience de Céléron.  On trouvera cela peut-être peu réaliste, la guérison trop rapide… mais le passage par le merveilleux et l’imaginaire permet cette évolution du personnage.

Lisant cet album, on ne peut s’empêcher de penser à l’univers de Gabriel Vincent. Par l’ours, bien sûr. Par la relation entre ce gros ours et cette petite fille, par l’utilisation des souris,  par l’atmosphère générale pleine de poésie du quotidien qui s’en dégage, mais aussi, et peut-être surtout, par une façon de montrer l’amour et l’affection en actes.

Un premier album plein de tendresse qui dit que les adultes aussi peuvent être injustes, fatigués, en pleine dépression, mais dont la fin heureuse montre toute l’affection d’un père pour sa fille.

La Cata

La Cata
Sylvie Misslin et Aurélie Guillerey

Amaterra, 2025

Catastrophe et résilience

Par Lidia Filippini

La narratrice, une petite fille, vit tranquillement avec sa mère dans leur petite maison au bord de la mer. Le papa est loin, peut-être en mer justement. La petite fille pense à lui, elle lui écrit des lettres.
Mais un jour, « une créature noiraude et costaude » sonne à la porte. C’est la Cata ! Au début, la mère tente de lui résister, mais c’est peine perdue. Peu à peu, la Cata prend ses aises. Dans son grand sac, elle fait disparaître tout ce qui faisait la joie à la maison, à commencer par le pinson perché sur l’épaule de la maman. Finis les coussins multicolores, les gâteaux au chocolat, le parfum des roses et le ronronnement du chat… la vie des personnages devient grise et sans saveur. Heureusement, alors que tout semble perdu, un petit bonhomme maigrichon et affamé sonne à son tour. C’est Espoir. Il va falloir prendre soin de lui pour le sauver.
C’est un album en tout point parfait qui aborde avec une grande délicatesse des thèmes difficiles. On ne sait pas exactement à quelle « cata » sont confrontées la mère et l’enfant. Le père a-t-il disparu en mer ? Est-il mort ? Chacun y mettra ce qu’il a envie d’y mettre – en fonction de son âge et de son vécu. Mais ce qui compte ici, c’est surtout de la manière de réagir face aux malheurs qu’on rencontre. La mère et l’enfant traversent les quatre étapes du deuil : le déni (« On va faire comme si elle n’existait pas [cette] cata. »), la colère (« Maman Pinson s’est fâchée. Elle a insulté la Cata. »), la dépression (« Nos cœurs étaient glacés, mais nos mains, nos jambes continuaient à bouger. ») et enfin l’acceptation, avec l’arrivée d’Espoir.
La dépression, surtout, est suggérée d’une manière subtile et poétique. Les cinq sens sont comme engourdis quand la Cata enferme dans son grand sac à la fois les couleurs, les goûts, les odeurs et les bruits familiers agréables. La vie continue, parce qu’il faut bien aller travailler, se rendre à l’école, manger… mais c’est une existence dépourvue de joie, comme mécanique. L’histoire s’est arrêtée, comme le laisse entendre le fait que la mère lise sans arrêt la même page de son livre.
Et puis, il y a Espoir. Il est maigre, il a besoin d’amour. Il est comme un petit garçon perdu. La mère ne peut pas résister, elle le prend dans ses bras, le cajole, le protège. Et il grandit, grandit… jusqu’à faire fuir la Cata.
L’histoire pourrait s’arrêter là mais les pages suivantes sont essentielles. La Cata est partie, certes, mais elle a laissé un sacré bazar. Tout est mélangé, plus rien n’est à sa place et il va falloir une bonne de dose de courage aux deux personnages pour reprendre le cours de leur existence. Elles y parviendront grâce à l’amour qu’elles se portent l’une à l’autre. Cependant, même si elles peuvent de nouveau sourire, la mère et l’enfant le savent, elles ne pourront jamais oublier ce qui s’est passé. La Cata, en partant, a emporté une part d’elles-mêmes qu’elles ne retrouveront plus jamais, comme le suggère la disparition du pinson qui nichait sur l’épaule de la mère : il n’en reste plus qu’une plume…
Les illustrations d’Aurélie Guillerey, fidèles à son style, sont pleines de couleurs et foisonnantes de détails. Elles apportent la touche de gaité nécessaire à ce récit somme toute assez sombre. Même quand la Cata règne sur la maison, avec son grand sac rempli, quelques détails amusants permettent de détendre l’atmosphère (comme ce chat dépressif, affalé sur une planche de skate). Les traits des personnages, aux nez pointus, sont simples, mais ils laissent transparaître leurs émotions et permettent aux jeunes lecteurs de suivre, visuellement, le processus de résilience.
En bref, cet album est un petit bijou à lire sans modération, à tout âge.

A la poursuite des animaux arc-en-ciel

A la poursuite des animaux arc-en-ciel
Sarah Ann Juckes – illustrations de Sharon King-Chai
Little Urban 2024

Sera-ce un bon ou un mauvais jour ?

Par Michel Driol

Nora, depuis le départ de son père, est élevée par sa mère qui, depuis quelques temps, souffre de dépression. Des animaux arc-en-ciel, un renard,  puis un lièvre, un corbeau et une loutre lui apparaissent régulièrement. En face habite le grand père de Djibril, qui ne demande qu’à aider Nora. Mais elle refuse toute aide, pensant pouvoir se débrouiller toute seule. Il y a aussi Ben, ancien collègue de sa mère, lorsqu’elle était ambulancière, qui souhaite aussi aider, de même que la directrice de l’école. Mais est-il si facile d’accepter de recevoir de l’aide ? Est-il si facile de pouvoir guérir d’une dépression ?

Voici un roman sensible qui aborde la dépression d’un parent vue par une enfant, la narratrice, débrouillarde certes, mature, mais une enfant contrainte de résoudre toute seule les problèmes de la vie quotidienne, qui s’isole de plus en plus au rythme des mauvais jours ou des bons jours traversés par sa mère. Le tour de force de ce roman est d’entrainer ses lecteurs dans une dimension fantastique, une quête dans laquelle des animaux magiques conduisent Nora vers la seule personne qui pourra lui venir en aide. Par ce procédé, l’autrice introduit du merveilleux et du symbolique dans un récit qui, sans cela, risquerait d’être trop éprouvant pour ses lectrices et ses lecteurs par la réalité glauque qu’il décrirait sans filtre. Les animaux arc-en-ciel nous entrainent donc dans un imaginaire enfantin fabuleux, sans mièvrerie, mais dans lequel chaque animal apporte une qualité. La ruse du renard, capable aussi de voir au-delà des apparences, la prudence du lièvre, toujours en alerte, la perspicacité du cordeau, quoi voit de haut, la sociabilité de la loutre. A cette dimension psychologique et symbolique s’ajoute une certaine vision de l’enfance malheureuse, et de la façon dont les conflits familiaux peuvent avoir des incidences sur les comportements enfantins. Ainsi Nathan, dont la violence reçoit une explication., qui fait contrepoint à Djibril, le timoré, issu d’une famille nombreuse et aimante. C’est enfin un roman d’aventure, dans lequel chacun va se dépasser, Nathan se livrer et s’expliquer, mais surtout Djibril oser et Nora demander de l’aide,  dans un voyage final à la fois épique et réaliste, vers un lieu où tout pourra  se remettre en place, le fantastique comme le réel, autour d’une figure absente, celle du père.

La fiction se suffit-elle à elle-même ? Little Urban termine le roman par une partie documentaire sur la symbolique de animaux, par des trucs et astuces pour ne pas être submergé par ses émotions, par des conseils pour vivre avec un proche en dépression, et par une note de l’autrice, à contenu psychologisant lui aussi.  Des conseils sans doute utiles et cliniquement fondés, qui s’inscrivent bien dans la vogue actuelle du travail sur la maitrise des émotions, qu’on avait plutôt vue jusqu’à présent dans les ouvrages destinés aux plus petits.

Une quête initiatique contemporaine, aux personnages bien dessinés, dans laquelle le merveilleux et le symbolique s’articulent parfaitement avec le réalisme et le psychologique.

De l’embarras au choix

De l’embarras au choix
Romane Lefebvre
CotCotCot éditions, 2020

Le choix du choix

Par Christine Moulin

Romane Lefebvre nous offre son premier album et fait preuve, à cette occasion, d’une certaine audace. Ne serait-ce que par la place du texte: à la dernière page, il vient à la fois nous rappeler notre lecture, la conforter dans ses hypothèses et la relancer car il est clair alors que certaines choses nous ont échappé et qu’il vaut mieux vérifier.

De quoi est-il donc question dans cet album sans/avec texte? D’un petit bonhomme au visage tout rond, visiblement seul sur terre (est-ce sur terre? Le décor est réduit à l’essentiel), tristement recroquevillé sur son lit. Sous sa porte se faufile un tapis rouge. Il le suit. Mais bientôt, se présente un embranchement, vers la gauche, un autre chemin, orange celui-là. Le héros tire à pile ou face et continue sur le chemin rouge. Mais le voilà perdu dans le labyrinthe du doute et du regret. Il repart en arrière. Le tapis orange devient voie ferrée. Et c’est ainsi que le lecteur va pouvoir accompagner ce bonhomme attachant dans ses pérégrinations souvent semées d’embûches car le sol se dérobe sous lui et le précipite dans la blancheur existentielle de la page. Seul élément quasi permanent: ce ruban qui se métamorphose et ressemble décidément de plus en plus au parcours que la vie nous im/propose. Le lecteur souffre avec le personnage, participe à ses efforts, ressent son angoisse et c’est donc avec soulagement qu’il assiste à sa renaissance: au sortir d’un tunnel bordé de vert, le personnage chausse des lunettes couleur d’espoir et sourit. Il est revenu chez lui mais tout a changé: sa maison est en couleurs, la cheminée fume, notre héros s’installe tranquillement dehors et profite du soleil. Il semblerait que le voyage qu’il vient de faire ait été tout intérieur, à travers la dépression et le désespoir. Mais il pourrait tout aussi bien s’agir de l’évolution qui mène des tourments de l’adolescence à la sérénité de l’âge (plus) mûr.

Voilà donc un album audacieux, par son thème et son traitement. Réduit à l’essentiel, il parvient à matérialiser les tourments psychiques, à les suggérer en laissant au lecteur la part de liberté qui lui permet de projeter sur cette aventure minimaliste les accidents de sa vie intime. Il lui ouvre aussi la voie vers une lecture plus métaphysique: c’est bien le regard que nous posons sur les choses qui les colore et c’est au terme d’un cheminement vers l’acceptation de ce qui est que nous pouvons enfin jouir du présent. Mais chacun pourra sans doute donner un sens un peu différent à ce trajet car la sobriété du dessin, sans être sèche ou abstraite, éveille bien des échos chez le lecteur qui peut alors « porter un nouveau regard. Quelque part. »

PS: le livre est « imprimé en Europe sur papier issu de forêts gérées durablement ». Comme dirait Guillaume Gallienne, « ça peut pas faire de mal ».

Solaire

Solaire
Fanny Chartres

Ecole des Loisirs, 2018

Jours sans faim (1)

Par Christine Moulin

Ernest Chatterton, élève de CM1, et sa sœur Sara, qui va au collège, vivent avec une mère gravement perturbée (2), qui passe ses journées devant la télévision ou des jeux électroniques, qu’il faut soigner et servir, qui réveille ses enfants la nuit pour dormir avec eux, qui fait des « krachs » à la moindre contrariété, basculant alors dans un monde menaçant où on ne peut plus l’atteindre. Ils vont de temps en temps, rarement, chez leur père, aimant et protecteur, mais doivent « payer » ces moments de paix par une crise maternelle aggravée.

Les deux enfants sont très unis mais vivent dans l’angoisse permanente des réactions de leur mère. Sara réagit par un comportement anorexique qu’Ernest va tenter de combattre. Quant à lui, il se réfugie dans l’imaginaire : sensible, il mêle les personnages des livres à la vie réelle, notamment le loup de C’est moi le plus fort de Mario Ramos. L’animal est en quelque sorte le symbole effrayant et grimaçant de la maladie qui menace sa sœur; sa présence est contrebalancée par la protection bienveillante du Bon Gros Géant de Roald Dahl.

Ernest est attachant, notamment dans ses efforts naïfs pour faire manger Sara. Le fait qu’il s’échappe dans la fiction permet des moments drôles et poétiques (par exemple, il écrase la queue du loup qui dépasse de sous un meuble pour faire taire son angoisse!). Les nombreuses références à des livres célèbres de la littérature de jeunesse créent une complicité certaine avec le lecteur. Mais le roman pèche un peu par manque de vraisemblance: la maturité du narrateur, même si elle peut s’expliquer par une forme de résilience, peut paraître excessive; le médecin du travail semble bien « léger » dans son diagnostic; on se demande comment le père, qui est loin d’être défaillant, n’a pas encore fait de démarches pour récupérer la garde de ses enfants; le rôle de l’infirmière du lycée est surprenant; la guérison de Sara est rapide et facile.

Bref, le propos est encourageant, le héros émouvant mais l’ensemble reste un peu coincé dans le pays des bisounours (à l’exception du sort réservé à la mère, sinistre).

(1) Titre d’un livre pour adultes sur l’anorexie, de Delphine de Vigan
(2) Peut-être pourra-t-on bientôt se demander pourquoi les figures de la mère atteintes de maladie mentale se multiplient dans la littérature de jeunesse, au détriment de celle du père.

Banquise blues

Banquise blues
Jory John, Lane Smith
Gallimard jeunesse, 2017

Philo pour les manchots  

Par Anne-Marie Mercier

 

Encore une histoire de grognon ! Ici c’est un petit manchot qui trouve la nuit trop noire, la neige trop blanche (et froide), qui aimerait voler comme d’autres oiseaux, être différent, unique… Un gros morse s’adresse à lui pour lui indiquer, sinon le sens de la vie, le moyen d’être heureux : contempler le monde autour de soi, voir sa beauté, sentir l’affection de ses proches… et le morse conclut « jamais je n’échangerai ma vie avec celle d’un autre, et je sais parfaitement que vous non plus. Je suis convaincu qu’en y réfléchissant vous comprendrez que vous êtes exactement à votre place ici ».
Que le morse s’exprime sur un ton un peu vieillot et que le petit manchot s’exclame, après avoir entendu cette longue leçon, « Mais qui c’est ce type ? ! » casse un peu le côté édifiant de l’album, de même que la fin : on ne change jamais vraiment même après avoir écouté les meilleures leçons du monde – mais on sait qu’on peut essayer…
Les images sont délicieusement touchantes et drôles : ce manchot est très expressif tout en ne l’étant pas ; son ennui, ses interrogations et son sentiment de solitude parmi la foule des ses très-semblables sont rendus à la perfection, comme ses cauchemars qui nous font bien comprendre que non, ce n’est pas toujours facile, la vie – sur la banquise comme ailleurs, mais quand même…

Les petits nuages noirs

Les petits nuages noirs
Ingrid Chabbert, Stéphanie Marchal (ill.)
Le Diplodocus, 2016

Que de nuages !

Par Christine Moulin

Les prescriptions des programmes de l’Education Nationale, recommandant l’étude des émotions sont-elles complètement étrangères au grand succès actuel des nuages dans les albums pour enfants : impossible de le déterminer… Voici donc un nouvel album sur ce thème. Les nuages sont ici des « gribouillis » noirs qui flottent au-dessus de la tête de deux enfants, Adam et Nour qui, même s’ils ne se parlent pas, « se ressemblent sans se ressembler », faisant figure de héros bicéphale, peut-être pour mieux favoriser l’identification des filles comme des garçons. On l’apprend très vite, « les petits nuages noirs, […] ça apporte souvent des pensées un peu tristes et des moues toutes de travers ». Ces nuages finissent par provoquer un orage qui assombrit la cour de l’école: Nour commence alors à le dissiper en soufflant. Bientôt, un camarade vient l’aider, puis toute la classe: Adam se joint au groupe. Tout se termine bien: « C’est la fête, c’est la fête ».

On peut apprécier le fait que ce soit la fille qui, énervée, ait l’énergie de chasser les nuages la première, on peut saluer l’idée que ce soit la solidarité qui vienne à bout de la tristesse des deux héros. Les illustrations sont fines, mignonnes et permettent de décrypter les émotions grâce à l’exactitude du trait. Mais tout est un peu simple et rapide : dès la première tentative, la mélancolie capitule…  Et surtout, tout est explicite, très vite, trop vite : la portée symbolique du nuage est du coup, assez réduite. De symbole, il devient signe. Cela dit, l’album, optimiste, permet sûrement, malgré tout, de mettre des mots sur un malaise persistant.

Nuage

 

Nuage
Alice Brière-Haquet, Monica Barrengo (ill.)
Passe Partout

Nuage et Spleen…

Par Christine Moulin

Curieusement, depuis quelque temps, le nuage a le vent en poupe en littérature de jeunesse: c’est le cas dans le dernier album d’Anthony Browne, Marcel et le nuageet dans La Bulle de Thimothée de Fombelle. C’est aussi le cas dans l’album d’Alice Brière-Haquet. Dans les trois ouvrages, même si aucun n’appelle une lecture univoque, le nuage (ou l’ombre menaçante) peut être assimilé à une représentation symbolique des émotions négatives et intrusives, ou même de la dépression, thème relativement peu traité mais  susceptible, surtout si l’auteur adopte la stratégie du détour, d’aider des enfants qui seraient confrontés à cette maladie dans leur entourage ou qui auraient à l’affronter eux-mêmes. Il y faut de la délicatesse…

Nuage n’en manque pas. Le texte, peu bavard, analyse, sans pathos, l’impression de pesanteur, de découragement absolu attaché à cet état: « un nuage dans la tête nous cache le soleil », « son ombre se pose sur les plus jolies choses » (ces choses, en l’espèce, sont les chats et la musique). Il finit sur une note d’espoir tout en soulignant la fragilité qui perdure.

Les illustrations sépia sont à l’unisson. Elles construisent leur propre discours, en écho avec celui du texte : des horloges, des montres, décalées, suggèrent que le temps a perdu sa fluidité pour le personnage principal, une femme, apparemment seule, voire solitaire. Trois chats, par leurs attitudes, réagissent à la détresse de leur maîtresse: souvent paisibles et rassurants, ils laissent parfois sourdre leur inquiétude en se frottant contre les jambes de leur « humaine » ou en attendant, figés, devant la porte de la chambre, qui reste fermée. Ils saluent finalement la sérénité retrouvée.

On voit combien tout est mesuré, feutré, sans pour autant éluder l’essentiel.

A la poursuite du grand chien noir

A la poursuite du grand chien noir
Roddy Doyle
Traduit (anglais/Irlande) par Marie Hermet
Flammarion jeunesse, 2015

« Brillant ! », Un remède à la dépression/récession

Par Anne-Marie Mercier

grand chien noir« Brilliant« , tel était le titre original et tel est le qualificatif qu’on aimerait donner à ce livre qui a eu un grand succès en Irlande : ce mot, dans ce pays est un terme qu’on emploie à tout propos et qu’on pourrait traduire par « super », « génial » ou par une autre formule encore plus actuelle. C’est le mot magique, celui qui dit l’enthousiasme et l’élan, et qui fait rebondir quand on est à terre. L’enthousiasme ici est le propre de l’enfance, représentée par les deux héros, frère et sœur, Simon et Gloria, et par les autres enfants qu’ils rencontrent. Simon est l’aîné, mais il a peur du noir; Gloria, non.

Il est étonnant de voir que l’économie peut être au centre d’un roman pour enfants. L’histoire se passe pendant la crise dite des « subprimes« , ou de la « bulle immobilière » qui a frappé le monde financier et par contrecoup tous les secteurs entre 2007 et 2011. Cette crise a touché de plein fouet l’Irlande, qui est passée d’une période de croissance extraordinaire (à tous les sens du terme) à une très forte récession : faillites de banques et d’entreprises, chantiers de construction arrêtés, expulsion de propriétaires ne pouvant plus rembourser leurs emprunts…

La crise est vue à hauteur d’enfant : Simon et Gloria qui avaient chacun leur chambre apprennent qu’ils vont devoir partager une même chambre car leur oncle Ben, qui est dans une passe difficile, va venir vivre chez eux. Pas de problème : ils l’adorent ; leur père, frère de Ben, est ravi, leur mère pas mécontente (sa propre mère est toujours fourrée chez eux même si elle a un appartement indépendant). Il y a un beau portrait de famille, détendue, solidaire, aimante, mais pas mièvre, parfois à cran dans ces situations. Tout va à peu près, avec de beaux moments d’humour, jusqu’à ce que le « grand chien noir » pose ses pattes sur les épaules de Ben, rendant l’atmosphère irrespirable.

Dans l’ancien folklore, le chien noir est associé à la mort (voir Cerbère, ou Le Chien des Baskerville de Sherlock Holmes). Il est devenu aussi la métaphore de la tristesse et de la dépression (depuis – d’après Wikipedia – Samuel Johnson, le fameux « Dr Johnson). Comme cela est dit dans le prologue dialogué, personne n’y peut rien, ou presque : « seuls les enfants de la ville pouvaient faire quelque chose » ; c’est la conclusion de deux chiens du voisinage qui ont vu avant tout le monde l’arrivée du monstre.

Après avoir surpris une conversation d’adultes parlant de ce chien noir, les deux enfants partent dans la nuit et le voient, en « vrai » ; la métaphore des adulte prend corps dans les yeux des enfants. Ils le suivent dans une course éperdue à travers la ville, en partant de l’ouest. Ils suivant la rivière Liffey jusqu’à la mer, passant par Phoenix Park et le zoo, et rencontrent d’autres enfants qui ont comme eux un proche tyrannisé par un « chien noir ». Frissons, moments de désespoir (ce chien est très proche des détraqueurs de J.K. Rowlings) et enthousiasme alternent avec des temps de poésie. La nuit et ses bruits, la ville vide, les animaux qui les regardent passer et les encouragent, les amitiés qui se nouent, la « chute » – si l’on peut dire – surprenante avec Ernie et sa cape de vampire et son papa… tout cela est une belle démonstration du fait que oui, dans certaines situations, seule la jeunesse peut nous sauver, tant qu’elle sait s’exclamer à tout propos : « brilliant » !

depressionPour prolonger la liaison chien noir/dépression, voir la vidéo très pédagogique de Matthew Johnstone, en lien  avec l’OMS sur plusieurs blogs, tirée de son livre illustré.

Roddy Doyle est un auteur de romans, célèbre en Irlande, notamment pour Paddy Clarke ha ha ah! Il est connu en France surtout pour sa trilogie (The Commitments, The Snapper, The Van), qui a inspiré des adaptations cinématographiques.

Le goût d’être un loup

Le goût d’être un loup
Catherine Leblanc
Motus, 2012

Debout !

Par Christine Moulin

gout loupComme La fabuleuse histoire de Frida Cabot, Le goût d’être un loup donne la parole à un narrateur animal pour qu’il raconte sa fugue: en l’espèce, il s’agit d’un loup, qui quitte sa meute pour découvrir le monde mais aussi se découvrir lui-même. Un soir, fatigué, déçu, perdu, il s’arrête et las d’être loup, il rêve à ce qu’il aimerait être : il finira par se retrouver.

Pour les plus jeunes, la structure répétitive, aisément repérable, facilite la lecture et en même temps, elle dit la peur, la souffrance, le découragement, tout aussi bien que la progression vers la lumière. Des calligrammes permettent de partager les aspirations du héros. Le jeu sur des empreintes renforcent le propos sans l’illustrer platement.

Mais surtout, ce livre, sans pesanteur, nous parle de nous-mêmes:  il y a des jours où nous ne savons plus qui nous sommes, où nous nous perdons mais il nous est possible de nous remettre debout, d’aller plus loin, de reprendre goût à  la vie!