Sauvages

Sauvages
Nathalie Bernard
Thierry Magnier 2024

Chasse à l’enfant…

Par Michel Driol

Encore deux mois et Jonas, « numéro 5 », aura 16 ans, et pourra partir de ce pensionnat religieux canadien où l’on tente, de force, de tuer  l’indien en chaque enfant. Silencieux, solitaire, fort et musclé, il supporte les brimades, et est employé à bûcheronner avec un autre adolescent de son âge, moins solide que lui, Gabriel, sous la conduite de Samson, le seul adulte un peu sympathique envers eux. La mort de Lucie, qui avait demandé son aide pour lutter contre le prêtre surnommé La Vipère est le déclencheur d’une série d’évènements, et de sa fuite, en compagnie de Gabriel, en pleine débâcle de fin d’hiver. Poursuivis par quatre chasseurs racistes, brutaux et sanguinaires, parviendront-ils à rejoindre la ligne de chemin de fer ?

Le roman, dont l’action se situe dans les années 50, montre ce que fut l’enfer de ces pensionnats dans lesquels les autorités canadiennes, ou l’Eglise, enfermaient les jeunes Inuits, Chris, afin de les éduquer, en les coupant de leurs racines, de leur familles. Terreur, violence, brimades, et morts fréquentes, abus sexuels, absence de tendresse ou de compassion… Avec réalisme, le roman raconte la vie de ces enfants, auxquels il était interdit de parler leur langue, et qui étaient réduits à un numéro.  Le narrateur, Jonas, entremêle le récit de son présent des souvenirs de son enfance avec sa mère, rendant encore plus odieuse la tentative de déculturation à laquelle se livrent les blancs. Après la fuite, le roman, jusqu’alors réaliste et historique, prend des allures de thriller, au milieu du Grand Nord canadien, au sein de la forêt, élément que connaissent bien les deux fugitifs qui vont tirer profit de tout ce qu’ils n’ont pas oublié de leurs cultures, de leurs traditions. L’écriture du roman est fluide, et campe des personnages dont on découvre petit à petit les motivations profondes, et leur façon d’avoir survécu à l’atmosphère infernale du pensionnat.  Elle signe ici un cheminement vers la liberté, qui ne pourra être acquise qu’après avoir surmonté de nombreuses épreuves dans un univers hostile où la mort n’est jamais loin.

D’abord édité en 2018, ce roman aide à ne pas oublier ce que fut la colonisation du Canada, la tentative d’éradication des Nations Premières (une note historique finale revient sur ce contexte). Un roman qui sait jouer sur l’émotion, le suspense, et qui touchera profondément ses lectrices et ses lecteurs.

Le Poisson caméléon

Le Poisson caméléon
May Angeli
Editions des Eléphants 2024

Partie de pêche…

Par Michel Driol

Comme Séquoia n’a pas sommeil, son grand-père lui raconte une histoire de pêche. Un gros poisson doré s’était glissé sous sa barque, puis un cormoran lui avait expliqué que ce poisson en or avait mangé tous les poissons. A eux deux, ils avaient fait partir ce poisson, devenu bleu : le poisson caméléon que le lendemain ils iront tenter de pêcher.

Les illustrations, d’abord, de splendides gravures sur bois, le plus souvent en doubles pages. S’y mêlent le bleu de la mer et celui du ciel, le blanc de la barque, les rayures jaunes du maillot du grand-père et le noir du cormoran.  Des gravures à la fois rugueuses, dans les traits et les lignes, des gravures qui laissent  imaginer autant qu’elles décrivent, des gravures pleines de la lumière de la Tunisie chère à l’artiste. Des gravures dans lesquelles les personnages sont campés dans des attitudes  expressives : voir par exemple les yeux bleus grand ouverts de la fillette, ou le grand père partant à la pêche de dos, face à la mer.

Le récit, quant à lui, fait la part belle au dialogue. Le récit oral du grand père est interrompu par la fillette, et lui-même dialogue avec le cormoran. On est plus dans le conte merveilleux que dans le récit réaliste, dans un récit qui s’inscrit dans toute la tradition des récits de pêches étranges, ou dans celle des récits de marins dont on ne sait pas bien, depuis Ulysse, s’ils sont réels ou inventés. Ainsi naissent peut-être les légendes familiales, autour de ce lit, dans ce récit qui se clôt par la promesse d’une journée de pêche en famille le lendemain. Il y a là toute la force de la parole pour faire naitre des situations, et évoquer ce poisson caméléon bien réel, mais devenu ici mythique, comme peut l’être la baleine blanche poursuivie par Achab, poisson fabuleux, vorace, ennemi du pêcheur,  insaisissable.

Un album qui sait, tant par son illustration que par son texte, faire (re)naitre le mystère, le merveilleux, d’un temps et d’un lieu, celui de l’enfance, où l’on croit encore que les pêcheurs peuvent parler avec les cormorans…

La Cabane sous le cerisier

La Cabane sous le cerisier
Céline Claire – Annick Masson
Père Castor 2024

La loi du premier occupant…

Par Michel Driol

Deux cousins, Mia et Pablo, en vacances chez leur grand-mère, décident de se fabriquer une cabane sous le cerisier. Mais lorsque les fourmis entrent, ils construisent une muraille de sable. Puis vient la poule, contre laquelle une échelle barrera le passage. Enfin une montagne de cartons empêche le chat de pénétrer. Etonnée, la grand-mère explique que tous ces animaux étaient là avant ses petits-enfants, et qu’il convient de leur laisser leur place dans la cabane.

Une cabane, un jardin, deux enfants… beau projet enfantin sans doute universel  pour s’isoler du monde, avoir sons propre univers, partager ses secrets, à l’abri. Mais l’album pose le problème de l’apprentissage du vivre ensemble avec les animaux, qui étaient là avant, et que la cabane dérange dans leurs routine. Aux enfants prompts à inventer des solutions pour interdire, la grand-mère propose une autre morale, une autre vision du monde, faite de bienveillance  et d’acceptation, de partage. Tout ceci baigne dans une grande atmosphère de douceur, portée en particulier par les couleurs tendres des illustrations, les visages et les attitudes des enfants, souvent souriants, dont on devine la bonne entente. Apprendre à partager, voilà sans doute une des compétences sociales les plus importantes qu’évoque cet album plein de tendresse pour ses personnages, auxquels on a envie de s’identifier dans l’utopie de ce jardin plein de fleurs, de poules, d’oiseau, au pied d’un cerisier bien garni ! Le texte, qui fait la part belle au dialogue, épouse avec empathie le point de vue des enfants, leurs décisions, leur bonne humeur, leurs enthousiasmes.

Au-delà de cette histoire sympathique, d’autres comprendront qu’il est question aussi des murs qu’on construit pour se protéger, parfois contre ceux qui occupaient le territoire antérieurement, et que ces murs défigurent complètement l’espace et interdisent toute vie. Oui, c’est bien de respect des autres et d’apprentissage du vivre ensemble qu’il est question dans cet album pas si simpliste que cela, dont la signification sera différente selon l’âge auquel on le lit. Comment trouver sa place dans le monde, sans prendre celle des autres ?

Le Conte de l’unique nuit par Shéhé-Hazarde l’étourdie

Le Conte de l’unique nuit par Shéhé-Hazarde l’étourdie
Arnaud Alméras – ®obin
Gallimard Jeunesse Giboulées

Salade composée de contes

Par Michel Driol

Reprenant le récit enchâssant les Mille et une nuit, l’album commence avec un roi cruel et féminicide, dont  Shéhé-Hazarde, la fille du vizir, entend bien arrêter les crimes. Son plan est simple : raconter un conte et l’interrompre avant la fin… Mais rien ne se passe comme prévu. La jeune fille s’embrouille dans les noms, dans les situations, ce dont le roi se rend compte. Et on glisse ainsi de l’histoire de Sindbad  à celle d’Ali Baba, puis à celle d’Aladin… Tout se termine par un mariage dans le conte, et, dans le récit cadre, par un bâillement du roi qui s’endort pendant 1001 nuits… rêvant de l’histoire qui vient de lui être contée.

Cet album revisite habilement trois des histoires les plus connues des mille et une nuits, avec humour et facétie. D’abord par son personnage, une conteuse si étourdie qu’elle en vient à tout mélanger, mais se débrouille pour trouver une explication plausible à méprises, avec un sourire désarmant… Ensuite par le traitement des illustrations, qui jouent à la fois sur l’Orient rêvé des contes, une représentation très enfantine du héros de l’histoire racontée, et de savoureux anachronismes, comme le génie devenu pilote d’avion, ou les grues qui assurent la construction du palais final. Enfin par le jeu avec les récits, qui renouvelle le genre bien connu en littérature pour la jeunesse de la salade de contes. Les glissements progressifs sur les noms des personnages font ainsi passer d’un héros à l’autre, d’une histoire à l’autre, dans un enchainement narratif enlevé, fluide, et surprenant pour le lecteur qui connait les 1001 nuits. Le récit cadre est présent aussi bien dans le texte, marqué par les interruptions du roi, auditeur attentif et méfiant, reprenant chaque erreur, que par l’illustration, montrant, en vignettes, les visages de la conteuse, souriante, sympathique, et du roi, tour à tour, en colère, étonné…

Si le roi est bien conforme au tyran du conte original, la conteuse est une figure féminine actuelle, audacieuse, déterminée, pleine d’humour,  qualités qui compensent l’étourderie qui pourrait lui être fatale ! L’album revisite ainsi le pouvoir de la parole et du conte, de façon assez paradoxale dans le renversement final, car le récit embrouillé, confus, mais plein d’épisodes merveilleux, épiques, surnaturels finit par endormir le roi et le neutraliser. Façon de dire le pouvoir des récits, quelle que soit leur qualité, pour lutter contre la violence !

Dans tes rêves

Dans tes rêves
Christophe Pellet
L’Arche Jeunesse 2022

Songes de fin d’été

Par Michel Driol

Une courte pièce de théâtre dont les personnages principaux sont Josefina, 11 ans et son frère Clément 16 ans. Apparaissent aussi leur mère, une luciole et un renard des neiges. On est dans la chambre de la jeune fille, et, dans chaque scène « apparait » Clément. On comprend petit à petit que ce dernier est mort, mais Josephine l’interroge : pour quoi ne répond-il pas à son ami Flavien, qui s’étonne de ne plus le voir ? Elle écoute sa musique. Faut-il vendre son scooter ? Résilier l’abonnement de son téléphone ? A la fin, Clément raconte l’accident qui lui a couté la vie.

Utilisant le principe de fantôme, Christophe Pellet avec beaucoup de poésie parle du deuil, de la mort, de la disparition d’un être cher. Il y est question aussi bien de gestes quotidiens que du chagrin. L’espace de jeu devient alors un espace entre deux, entre réel et imaginaire, dans lequel se déploient les conversations familières entre le frère et la sœur, laissant le spectateur deviner petit à petit ce qui s’est passé. C’est une façon de montrer que les absents ne partent pas tout à fait, tant que subsiste un lien avec eux, mais c’est aussi une façon de dire qu’il faut bien les laisser partir. La poésie est là, dans le texte comme dans les situations, dans cet autocollant du renard des neiges collé sur le portable de Clément, dans ce personnage de la luciole, porteuse de lumière dans l’obscurité du deuil. Poésie aussi dans le titre qui est la dernière réplique prononcée par Clément à l’issue de chacune des scènes. Où sommes-nous ? Dans la chambre ou dans les rêves ? Au théâtre, c’est certain.

Consoler, adoucir le chagrin de la perte, voilà à quoi s’attache de beau texte de théâtre, aux illustrations pleines de douceur.

La Grève

La Grève
Murielle Szac
Calicot 2024

15 jours en février…

Par Michel Driol

Les Editions Calicot rééditent ce roman, paru en 2008 au Seuil, roman qui n’a rien perdu ni de son actualité (hélas), ni de sa force (heureusement). Mélodie a 13 ans, et est élevée par sa mère avec ses nombreux frères et sœurs, dans une ville du Nord de la France. Le père, ancien syndicaliste, ne les voit que rarement. Par hasard, Mélodie découvre un porte document contenant un plan social visant l’usine textile où travaille sa mère, seule et dernière usine de la ville. C’est la grève, l’occupation de l’usine, la découverte pour elle d’une nouvelle forme de relations sociales, de solidarités. On tente, sans succès, de relancer la fabrication… avant que la violence ne monte et que l’usine ne ferme.

Voilà un roman à la fois plein de tendresse et de justesse sur la classe ouvrière. Tendresse pour ces personnages, pour la façon de les construire, de les présenter, sans aucune caricature. Des joies simples, désormais souvenirs, comme cette journée au bord de la mer. Une façon de s’occuper des enfants, entre voisines. Mais aussi les sentiments complexes de Mélodie à l’égard de sa mère, simple ouvrière, qui ne lui achète pas les vêtements « à la mode »… Justesse dans ce qui est dit et montré des valeurs de solidarité, de partage, d’entraide, et ce sens de la dignité qui a été, et est encore, souhaitons-le, celui de la classe ouvrière. Justesse aussi dans les rapports humains, dans les multiples détails réalistes liés à la vie dans l’usine occupée, ou dans la cité, quartier périphérique d’une grande ville. Justesse aussi dans la désaffection à l’égard des syndicats et dans la violence des rapports de production actuels, et ce qu’ils ont comme effets négatifs sur les individus.

Le résultat est un roman poignant qui dresse un tableau sans concession de notre société, où la télévision locale n’attend que des clichés quand une journaliste indépendante tente de faire le portrait du patron voyou, mais qui montre aussi comment une adolescente découvre le vrai visage de sa mère dans une usine où ce sont surtout des femmes qui travaillent. Roman féministe donc, roman dont on n’attend en le lisant aucun happy end, malheureusement, mais roman qui est là comme pour porter témoignage de formes de vie, d’organisation d’une classe dont certains voudraient nous faire croire aujourd’hui qu’elle n’existe plus.

Un roman plein de l’humanité de son autrice, à lire en pensant à toutes les luttes sociales, fussent-elles perdues, à lire aussi pour ne pas porter de jugement trop hâtif sur les destinées individuelles.

Manqué !

Manqué !
Antonin Faure
Les Editions des éléphants 2024

Proies de tous les pays, unissez-vous !

Par Michel Driol

Un album en randonnée reprenant le principe des chaines alimentaires. Ainsi le ver veut manger la pomme, mais elle tombe, manqué ! La mésange veut manger le ver, mais échoue ! La belette veut manger la mésange, mais échoue… jusqu’à la fin, où l’ours veut manger le loup… et échoue, bien sûr ! Voilà pour le scénario, porté par un texte court, répétitif comme le sont tous les textes en randonnée, un distique rimé reprenant les paroles de l’animal prédateur et exprimant son désir de manger.

L’album fait surtout la part belle aux illustrations, en double page, très fouillées, qui prennent en charge la narration pour peu qu’on s’y attache aux détails, et qu’on les lise attentivement. Au-delà du mangeur et de la proie évoqués par le texte, c’est une foule d’animaux en activité que montre l’image.  Suivons ainsi la pomme, transportée par une colonie de fourmis, qui vont même utiliser une planche-radeau pour traverser la rivière. Explorons ce qui se passe sous la terre, avec la taupe, qui creuse. Quoi de plus normal dans ces comportements animaux… Sauf que petit à petit la fantaisie s’invite. Ainsi ces deux lapins  endormis dans leur terrier, sous une couverture rouge, ces castors bâtisseurs, avec leur treuil, ces chauvesouris jouant aux cartes… Ce petit monde animal s’humanise ainsi, comme invitant à une autre lecture.

Se joue aussi dans les illustrations une opposition entre la surface et le souterrain. La surface, c’est le lieu des conflits, des désirs, de la violence de l’un contre l’autre. Le souterrain, c’est le lieu de l’entraide, où toutes les victimes vont se retrouver, scellant ainsi l’union ceux qui ont été ennemis. C’est ainsi que tous entrainent l’ours dans une caverne, pour lui tendre un piège… qu’on ne révélera pas, bien sûr, mais qui montre que l’union des petits, leur astuce, leur imagination, fait la force… Quant à la dernière illustration, elle scelle l’union de tous – ours y compris, bien sûr –  autour de nourritures consensuelles, marshmallows et pâtisserie !

La raison du plus fort est toujours la meilleure… sauf pour cet album, qui prône union et solidarité pour venir à bout de toutes les difficultés, de tous les conflits.  Un album qui le suggère plus qu’il ne le dit, un album plein de rythme, de rebondissements et surtout un album plein d’humour et de joie, libératrice, salvatrice !

Chez soi

Chez soi
Pauline Kalioujny
Seuil Jeunesse 2024

Home, sweet home…

Par Michel Driol

En couverture : une foule d’animaux entassés dans la silhouette d’une maison… Les pages de garde : trois lapins gambadant en plein air. Ainsi se dessine la tension entre l’intérieur et l’extérieur, le cocon et l’aventure. Tout commence par le constat des choses qui se gâtent, parfois, dans la vie, ce qu’illustre un orage, avec ses éclairs. C’est alors qu’il faut rester chez soi. Et l’album d’explorer différents chez soi, différentes raisons de s’y réfugier, et différentes manières d’y habiter. Parce qu’il fait trop froid, ou trop chaud, parce qu’un danger menace, parce qu’on est timide… Mais que faire chez soi ? Se reposer, se blottir contre ceux qu’on aime, ou être un peu à l’étroit. Chez soi, c’est le moment de penser que la vie aime prendre son temps pour que chacun naisse, grandisse, s’épanouisse avant de sortir dehors.

L’album fait la part belle à de nombreux animaux, et les montre dans leur habitat, ours,  loirs, fourmis, mollusques, escargots, abeilles… mais c’est une famille de lapins qui sert de fil conducteur et auxquels le lecteur est invité à s’identifier. Lapins terrés échappant au flair d’un chien, petit lapin boudant ses parents, lapins entassés, lapins célébrant un anniversaire autour d’une carotte gâteau, adorables lapins blottis au chaud en plein hiver. A elle seule, cette famille de lapin illustre différents sentiments, états, émotions liés au confinement.  Ce confinement qui peut rendre les plus agités «zinzins ». L’album ouvre alors, avec un enfant morose derrière la vitre, son avant dernier mouvement, celui du temps nécessaire : superbement illustré par un embryon, une chenille préparant son cocon, des animaux dans des œufs, une graine qui germe et donne une fleur.  C’est alors que l’album prend une dimension morale et philosophique, mettant l’accent sur le rôle du temps, de la maturation, pour, selon une belle métaphore, « faire éclore les rêves en une nouvelle réalité ». Ne pas être trop pressé, prendre son temps, accepter peut-être de s’ennuyer, de rester chez soi, de ne pas être dans l’action, voilà des valeurs mises en évidence par l’album qui se clôt par une inversion politique joyeuse, lorsque tous les animaux sortent enfin de sous la terre pour prendre en chasse… un chasseur et son chien. Libération du dedans au dehors, libération des menaces, l’album est aussi une invitation à s’unir, à sortir de chez soi pour réaliser ensemble quelque chose de grand, de fort. Cette exploration du confinement subi, mais parfois aussi désiré, des espaces privés qu’on s’aménage, des cocons qu’on tisse ou pas autour de soi,  est conduite avec une grande tendresse dans le texte et dans les illustrations qui ne manquent pas d’humour, en particulier dans les multiples détails qu’il faut prendre le temps d’observer.

Un album plein de charme et de poésie, qui met en scène l’enfance, qui évoque le désir de grandir, sortir de l’œuf, mais aussi celui de profiter de l’espace familial, avec son confort et ses tensions, à travers des métaphores animales pleines de poésie.

A tire-d’aile

A tire-d’aile
Pierre Coran & Dina Melnikova
Cotcotcot éditions 2024

L’effet libellule

Par Michel Driol

Une libellule posée sur la vitre du salon, qu’on recueille dans un chiffon, qu’on libère près de l’étang, et qui revient se poser sur l’épaule, comme pour remercier. Tel est l’argument de ce court poème – album de Pierre Coran, illustré par Dina Melnikova.

Ecrit dans une langue très simple, le texte joue sur les deux désignations de l’insecte : d’abord demoiselle – avec toutes les connotations possibles -, puis libellule. Le texte se veut essentiellement relation des faits, sans pathos, sans sentiments, sans émotions. Il s’agit avant tout de raconter, de décrire ce qui se passe, sans donner la moindre interprétation, sauf à la fin, où apparaissent les phrases exclamatives, les interjections, les questions marquant l’étonnement ou la surprise lors de ce mouvement de retour de la libellule vers l’homme. Pour autant le texte assume son côté « poétique » par ses jeux avec de discrètes rimes, rimes féminines en elle, rimes plus masculines en on, mais aussi par sa disposition sur la page : tantôt des distiques, tantôt des mots épars, comme pour mimer, graphiquement, le vol de l’insecte.

Les illustrations ne cherchent pas tant à montrer la libellule qu’à la suggérer, dans sa fragilité, à travers la transparence de tous les éléments représentés dans lesquels joue la lumière. C’est le rideau blanc, qu’on devine au crochet, sur fond de feuillages. Ce sont les fragments de ciel, d’eau, de feuilles. Ce sont les nervures, aussi bien celles de la libellule que celles des feuilles. Tout ceci dans des couleurs vertes et bleues, à l’image de l’insecte, à l’image aussi de la nature qui est ici magnifiée dans sa fragilité. Une seule exception : le rose du chiffon libérateur.

Texte et illustrations évoquent bien ce besoin de liberté, en particulier dans la figure en déconstruction des nénuphars, chaque élément prenant son autonomie. Ils évoquent aussi, à travers la figure de l’insecte, la fragilité de la nature et le rôle de l’homme de protéger les plus faibles. Ils disent enfin la nature dans tout son éclat, celle d’un été où il fait beau. C’est bien la communion avec la nature – animale, végétale – qu’illustre ce texte qui évoque aussi bien le Rousseau  des Rêveries que les philosophies orientales promouvant une vie en accord avec la nature.

Ce troisième opus de la collection Matière vivante, chez Cotcotcot (voir De la terre dans mes poches et Larmes de rosée, chroniqués ici) séduit par ce qu’il dit de la fragilité de la nature et par l’attitude poétique qu’il montre dans une façon singulière d’être présent au monde.

Peurs du soir

Peurs du soir
Laurie Agusti
La Partie 2024

La nuit, théâtre d’ombres…

Par Michel Driol

L’illustration de couverture donne bien à voir ce qui va se jouer dans cet album : une chambre sombre, où on devine une armoire où sont sagement rangés les vêtements, une porte entrouverte par laquelle se faufile un rai de lumière et la patte griffue, verdâtre, d’un monstre tapi, prêt à avancer…  Puis la première illustration nous montre la même chambre, lumineuse et claire, à l’heure d’aller au lit. Suivent les préparatifs : la vérification des issues de secours, des cachettes potentielles, la pose d’obstacles et l’extinction de la lumière, porte légèrement entrouverte pour laisser pénétrer un rai de lumière. Viennent alors les peurs. Celle d’une araignée géante. Puis cette ombre qui passe devant la porte, est-ce un ogre ? Reste alors à compter les moutons pour tenter de trouver le sommeil. Mais la nuit est peuplée de cauchemars : tentacules, pattes gigantesques, griffues, grenouilles, hiboux et autres animaux finissent par prendre possession de tout l’espace…

Les albums sur la peur, et en particulier sur les terreurs nocturnes pourraient constituer un genre à part entière en littérature jeunesse. Ils renvoient aux peurs de la nuit qui affectent nombre d’enfants, et, sans doute, plus largement, aux peurs inhérentes à l’homme dont la littérature fantastique ou les tableaux de Pieter Bruegel l’Ancien se sont largement fait l’écho. Cet album aborde cette thématique avec beaucoup d’originalité et de réussite. On retrouve l’enfant narrateur, dont les propos sont sagement écrits en bas de page, sous l’illustration, confronté à une autre voix, qui provient de la pièce à côté, voix écrite en lettres capitales, trop grandes pour tenir sur la page. Voix d’un sur-moi ? Voix des parents, voix qui ordonne, qui impose un cadre, des ordres qui s’opposent au désordre mental de l’enfant. Ce désordre est remarquablement montré par les illustrations, dont la ligne graphique claire et rassurante du début devient vite espace inquiétant, espace noir et gris comme tranché par la ligne jaune du rai lumineux dans un cadrage très hitchcockien. Les choses commencent à se brouiller, à l’image de cet état de semi conscience qui précède le sommeil, et se superposent l’espace de la chambre, l’espace de l’école, un terrain de jeu. Si les moutons qu’on compte s’alignent sagement, les chiffres peu à peu se mêlent, s’emmêlent, jusqu’à la chute de l’album, qui n’a rien d’apaisant, contrairement à nombre d’albums. Après la dernière phrase, pleine de tranquillité, « C’est bon, je peux dormir » suivent trois doubles pages terrifiantes, fantastiques, montrant l’irruption des monstres qui finissent par envahir la chambre, les rêves, l’imaginaire de l’enfant.

Remarquons aussi la dramaturgie qui préside à la construction de cet album, et au regard qu’il nous fait porter sur cet enfant qui dresse le plan de sa chambre, pour vérifier les cachettes possibles, les issues de secours : voilà qui ressemble fort aux schémas d’évacuation des bâtiments publics, ou aux exercices conduits, en classe, dans le cadre des protocoles en cas d’intrusion. Si l’on peut sourire de le voir appliquer ainsi ces consignes de sécurité, on peut aussi s’inquiéter de ce qu’elles peuvent causer comme dommages dans l’esprit d’un enfant. Cette sombre menace qui pèse sur la chambre est peinte dans des grisailles et des formes qui, pour un adulte, ne peuvent qu’évoquer Guernica. Et tout cela culmine avec les monstres animaux omniprésents, comme pour dire, aux enfants comme aux adultes, que les peurs sont là, qu’on ne peut les éviter, quelles que soient les précautions qu’on prend, les rituels rassurants qu’on met en œuvre.

Se tenant sur une ligne étroite entre la drôlerie et le fantastique, cet album ne cherche pas forcément à rassurer bêtement, à apprendre à terrasser les monstres, à lutter contre les peurs de la nuit. Il dit plutôt qu’elles sont là, et qu’il faut vivre avec, même si elles ne sont que le fruit de notre imagination.