Le Tempo de Bamboléo

Le Tempo de Bamboléo
Clémence Sabbagh – Mylène Rigaudie
Casterman – Casterminouche 2022

Moderato, allegro, presto…

Par Michel Driol

Tout le monde sait que les escargots ne vont pas vite… C’est ainsi que quand Bamboleo arrive devant le carré de salades, les oiseaux les ont déjà dévorées, et que, lorsqu’enfin il se retrouve devant les carottes, le lapin est passé par là. De guerre lasse, il décide de voler… chose qui aurait pu tourner à la catastrophe. C’est alors que le lapin lui propose une promenade, à toute vitesse, sur son dos, et qu’il invite le lapin à découvrir le monde à sa vitesse. Et c’est le début d’une merveilleuse amitié…

A partir d’éléments très simples, un lapin, un escargot, un jardin rempli de fourmis et de plantes, voilà un album qui aborde des thèmes particulièrement complexes. D’abord celui de la compétition et de la concurrence. Faut-il aller vite pour réussir, manger, et être heureux ? Ensuite celui de l’identité. Comment s’accepter avec ses faiblesses et découvrir qu’elles peuvent  être des atouts : Bamboleo voit le monde autrement, s’ouvre aux autres malgré sa coquille qui l’enferme, et possède une riche vie intérieure. Ainsi Bamboléo est-il sensible à toutes les musiques du jardin, celle des fourmis, des grillons, du lapin… Toutes ces musiques qui se conjuguent pour faire entendre l’harmonie du monde comme résultat de l’apport de chacun. Bien sûr c’est de différence et de complémentarité qu’il est question ici : jusqu’à quel point peut-on être ami avec un individu autre, comment partager les plaisirs auxquels on n’a pas accès ? Par la parole et par l’échange, répond simplement l’album qui montre les deux amis côte à côte se racontant leurs mondes respectifs. Il y a là sans doute comme une mise en abyme de la littérature et de son rôle fondamental pour raconter des univers auxquels le lecteur n’a physiquement pas accès. L’album s’adresse parfaitement à des enfants, que la petite taille rapproche de choses auxquels eux seuls sont sensibles et devant lesquels passent les adultes qui ne les perçoivent pas. Il le fait dans un texte d’une grande simplicité, épousant le point de vue du petit, de l’escargot, et par des illustrations pleines de couleurs et de détails où règne une grande fantaisie. Ce jardin habité par une faune étonnante, luxuriant, où poussent les artichauts et d’innombrables fleurs est bien à l’image de la diversité de notre planète, et donne envie de s’y abriter pour regarder, comme les deux amis à la fin, le soleil se coucher…

Une fable pour apprendre à aller vers l’autre non comme un adversaire, mais comme un ami qui peut apporter beaucoup par sa parole.

La Fuite sans fin de Joseph Meyer

La Fuite sans fin de Joseph Meyer
Claude Gutman
Gallimard 2022

Chasse à l’enfant…

Par Michel Driol

Né en Pologne, Joseph a fui avec son père les pogroms qui ont tué sa mère et ses frères. En 1933, bon élève, il est reçu au certificat d’études, mais son père, brutal, veut qu’il soit tailleur comme lui. Et de le lui expliquer à coups de ceinturon. Joseph fugue, pour rejoindre son oncle fourreur à Paris, qui le fait héberger dans une ferme dont le propriétaire martyrise deux enfants placés par l’assistance publique. Prenant leur défense, Joseph donne un coup de bêche sur la tête du fermier, est arrêté pour vagabondage et, après quelques péripéties judiciaires, envoyé à la colonie pénitentiaire de Belle Ile en Mer, puis d’Eysses, dont il ne sort que pour faire ses classes et participer à la drôle de guerre. Il déserte l’armée en déroute, s’engage par amour dans la Résistance, est capturé et renvoyé à Eysses, devenu prison pour politiques. Parvenant à s’évader, il se retrouve à la Libération à Paris. On laissera au lecteur le soin de découvrir par lui-même le dénouement…

Avec un récit à la première personne, celle de Joseph, voilà un gros roman (plus de 300 pages) à l’écriture enlevée, alerte, qui se lit d’une traite tant on est  pressé de connaitre la suite de cette aventure dans laquelle la petite histoire du héros croise la grande histoire. On retrouve tous les ressorts de ce qui a fait le succès de la littérature populaire, au sens noble du terme. Un personnage d’orphelin, au grand cœur, avec ses rêves, en butte à l’hostilité du monde. Des péripéties nombreuses, qui font qu’à chaque fois qu’il croit toucher au bonheur, le tragique survient, qui l’empêche de trouver la stabilité et l’épanouissement. On songe à Hector Malo, mais aussi à Alexandre Dumas – et ce n’est sans doute pas pour rien que Joseph lit chaque fois qu’il en a l’occasion Le Comte de Monte Cristo, au point de choisir le pseudo de Dantès… L’arrière-plan historique et politique est soigné et particulièrement bien documenté, tant dans les conditions de vie des enfants dans les colonies pénitentiaires que dans leur vocabulaire. Violence insupportable, brimades, injustice, tout ce que dénonçait le Prévert de Chasse à l’enfant est présent avec réalisme dans le roman qui le rend d’autant plus sensible que c’est une victime du système qui le décrit. L’arrière-plan politique apparait petit à petit, avec ces surveillants qui lisent l’Action Française, où l’on trouve les échos des manifestations anti-républicaines. Puis c’est le Front Populaire, découvert à travers la figure d’un menuisier communiste. C’est enfin la guerre et la Résistance, dans laquelle le héros se retrouve un peu par hasard et par amour, avec ses mouvements non encore unifiés, que le héros croise, sans vraiment savoir dans lequel il est engagé. Car, d’une certaine façon, Joseph est le jouet d’un destin qui s’acharne contre lui. Parmi les figures de brutes épaisses et inhumaines se détachent pourtant quelques « justes », véritables points de lumière dans un univers déshumanisé. Un policier parisien, deux menuisiers à Eysses, un compagnon d’armes, une institutrice résistante, un couple de cheminots résistants…  Pas de manichéisme pourtant, car on retrouve dans le camp des bons, à la fin, d’autres hommes, juifs et résistants, aveuglés par leur propre idéologie et dont le comportement est tout aussi inhumain. C’est au final un beau roman d’initiation, picaresque et épique par certains côtés, qui montre comment se forge le caractère d’un adolescent à fleur de peau, impulsif, courageux qui découvre finalement ce que c’est qu’être un homme. C’est enfin un roman optimiste, à la fin presque heureuse, dans laquelle Joseph, revenu à son point de départ, trouve un nouveau sens à sa vie près une fuite sans fin.

Il faut dire enfin l’actualité de ce roman. Selon Lukács, un roman historique parle autant de la période historique qu’il décrit que de l’époque qui l’a vu écrire. Une époque où l’on trouve la justice des mineurs trop laxiste, une époque qui voit la montée des racismes – antijuif, anti-arabe, -, une époque qui voit la disparition des témoins directs de la Résistance, une époque qui constate, impuissante, la montée des extrêmes-droites en Europe… On ne saurait donc que trop en conseiller la lecture aux adolescents d’aujourd’hui et aux adultes.

Le grand inventaire des petits plaisirs de Luchien

Le grand inventaire des petits plaisirs de Luchien
Frédéric Stehr
L’école des loisirs (Pastel), 2022

Luchien le bienheureux…

Par Michel Driol

Luchien est un tout petit chien, si léger que parfois il s’envole… Ses plaisirs sont bien ceux de tous les enfants : sauter dans les flaques, prendre un bain avec beaucoup de mousse, lécher le bol où a été préparé le gâteau au chocolat, les histoires qui font peur, les amis, les saisons, et surtout le câlin du soir…

Voici un album qui célèbre l’hédonisme ou l’épicurisme, à hauteur d’enfant. Certes, Luchien n’est pas bien grand, mais il est plein de joie de vive, festif, gourmand, sociable et attaché à vivre tous les instants, toutes les circonstances. Il n’est que de le voir écrire son prénom ou dessiner partout, de le trouver de page en page tantôt contemplatif, tantôt exubérant… Humain, quoi !  L’album célèbre ces petits moments de la vie qui peuvent sembler insignifiants, ordinaires, banals, mais qui sont si agréables. Il le fait avec humour en proposant des événements de la vie de tous les jours (le gâteau d’anniversaire dont on souffle les bougies, par exemple) avec un petit décalage ou une petite exagération. Non sans humour, l’image prend parfois le contrepied du texte. Multipliant sur chaque page les situations, l’album montre un personnage hyper actif (même lorsqu’il fait la sieste… dans des positions improbables) et sympathique, un enfant qui croque la vie à pleines dents, semble curieux de tout, et surtout tout aimer… avec une préférence pour les pâtes, bien sûr ! Il n’est que de voir l’illustration de la couverture pour avoir l’image de la parfaite béatitude…

En ces temps particulièrement moroses, voilà un livre plaisir, dont on ressort avec un grand sourire aux lèvres, car, au fond, il reste toujours une part d’enfance chez tous les adultes. Mais ce qui est sûr, c’est que de nombreux enfants se reconnaitront dans Luchien !

Drôles de locataires dans l’alphabet

Drôles de locataires dans l’alphabet
Bernard Villiot – Illustrations de Rémi Saillard
L’élan vert 2018

Le parti pris des lettres et le compte tenu des mots

Par Michel Driol

De A à Z, voici un abécédaire poétique et ludique. Chaque page est consacrée à une lettre, illustrée par une phrase la célébrant. Cette phrase ne se contente pas d’être saturée par la lettre vedette : elle la met en scène dans une petite histoire avec humour et intelligence, souvent à partir de deux mots voisins que cette lettre a le pouvoir de rapprocher.

En voici deux exemples :

D’une pirouette un P s’échappa pour déguiser une poule en poulPe

Dans une cOur, un O s’éprit d’un E. Ainsi commença leur histoire de cŒur.

Cette exploration ludique de la langue et de l’écriture remotive, d’une certaine façon, l’arbitraire du signe, en rapprochant des mots que rien ne permettait de lier, si ce n’est leur orthographe. Même les signes diacritiques comme les accents ou la cédille ont leur rôle à jouer. Le tout est fait avec beaucoup d’humour, souligné encore par les illustrations qui personnifient les lettres, qui deviennent ainsi des personnages  sympathiques, cocasses ou pittoresques. Ainsi le K devient un karateka et le F un facteur… cheval ! Ce jeu avec les mots et les lettres s’adresse particulièrement à des enfants qui font leur première découverte du monde de l’écrit, les invitant à trouver d’autres liaisons possibles entre des mots dont les signifiants écrits sont proches, et les signifiés éloignés, pour produire ainsi des rapprochements sémantiques créatifs. C’est une des grandes dimensions de la poésie qui est  ici mise en œuvre, qui invite à explorer avec subtilité l’univers du langage, à le questionner à tous les niveaux pour jouer sur les équivoques ou les ambiguïtés.

Un abécédaire bien plus complexe qu’il n’y parait au premier abord qui invite à une exploration poétique de l’univers orthographique des mots.

Le Bourgeois gentilhomme

Le Bourgeois gentilhomme
Molière – Illustré par Nathalie Novi
Didier Jeunesse 2022

Théâtre illustré

Par Michel Driol

Parlons d’abord du texte. C’est le texte intégral du Bourgeois gentilhomme que cet album donne à lire, dans son découpage en actes et scènes, ses nombreuses didascalies. Il se clôt par le Ballet des nations. Quelques pages documentaires signées de Nathalie Somers, racontent l’histoire de l’écriture de la pièce, donnent un éclairage sur la comédie ballet, et évoquent les mises en scènes contemporaines de cette pièce. Mais l’intérêt de cet album est ailleurs, il est dans l’illustration de la célèbre pièce de théâtre par Nathalie Novi.

C’est un ouvrage qui évoque par certains côtés les « beaux » livres, ceux des distributions de prix : frontispice doré sur la page de titre, qu’on retrouve pour annoncer chacun des actes, phylactères indiquant les changements de scènes, tout donne une certaine solennité à l’ouvrage, comme celle peut-être qui accompagne la sortie au théâtre. Les illustrations de Nathalie Novi suivent plusieurs axes. D’abord celui des costumes des personnages, tantôt croqués seuls, à la manière d’une créatrice de costumes, tantôt saisis dans une interaction ou en plein dynamisme. Une dominante bleutée accompagne souvent ces images. Ensuite, en pleine page, très colorés, des plans très larges, évoquant la mise en scène du Bourgeois. Ainsi aux cintres pendent des tapis (d’Orient ?), tandis que sur d’autres tapis, au sol, M. Jourdain s’apprête à prendre sa leçon de danse. L’ensemble dessine un univers où la circularité de la piste de cirque semble omniprésente. Ailleurs, c’est un portrait féminin dessiné sur un rideau devant lequel se déroule la scène de dépit entre Covielle et Cléonte. On est au théâtre, et l’illustratrice ne manque pas une occasion de le rappeler, comme ces rideaux entre lesquels on aperçoit l’action, comme ces costumes d’Arlequin ou cet avatar de Monsieur Loyal. Enfin, en haut ou bas de pages, des frises qui nous font sortir : on est en pleine campagne, dans une pastorale bucolique, ou bien on apprend à faire la révérence, et, comme dans un dessin animé, on voit les différentes étapes, ailleurs, au milieu de rubans, on affronte un phi très grec. On laissera chacun découvrir cet univers très coloré qui forme comme un contrepoint au théâtre sous forme de papiers peints ou de tentures pleines de fleurs.

C’est aussi toute une ménagerie qui peuple ce plateau – ce livre – une vache, des moutons, une autruche, un dindon, un paon… parfois comme une façon de ridiculiser les personnages de la comédie lorsqu’ils viennent les côtoyer sur scène.

Une belle interprétation graphique de la comédie ballet de Molière, telle qu’on aimerait bien la voir au théâtre, avec des décors, des costumes, une scénographie signés Nathalie Novi !

Te souviens-tu, Marianne ?

Te souviens-tu, Marianne ?
Philippe Nessmann Illustrations de Christel Espié
Les Editions des éléphants 2022

Pour ne pas oublier  Marianne Cohn

Par Michel Driol

Quelques écoles portent son nom, dont celle du quartier Hoche à Grenoble, ou une autre à Annemasse. Cet album retrace sa vie, depuis le Berlin marqué par l’irruption du nazisme, l’exil familial à Barcelone, puis Paris, l’engagement dans la Résistance où elle convoyait des enfants juifs d’Annecy à la frontière suisse. C’est lors d’un de ces voyages qu’elle est arrêtée avec une vingtaine d’enfants. Elle refuse que son réseau la fasse évader, craignant des représailles contre les enfants. Elle est assassinée en juillet 1944. Lors d’une première arrestation, elle avait écrit un magnifique poème Je trahirai demain, qui nous est parvenu.

Cet album prend la forme d’une lettre bouleversante adressée à Marianne, particulièrement bien composée. Tout commence par le dernier voyage, et la figure d’une figure fille, Renée Koenig, de sa sœur et de son frère, qui faisaient partie du groupe. Puis, dans un retour en arrière,  toujours s’adressant à Marianne, l’album évoque sa courte vie, insistant en particulier sur ce qui l’a conduite à entrer en Résistance. Enfin l’album revient sur les circonstances de l’interception de ce dernier convoi, les conditions de détention à Annemasse. Trois dimensions sont marquantes dans cet album. D’abord le portrait d’une héroïne à la fois humaine et courageuse, pleine de dévouement qu’il donne comme modèle d’engagement à destination des générations suivantes. Ensuite la dialectique entre l’ombre et la lumière, qui revient comme une façon de montrer que, même dans les périodes les plus sombres, certains n’ont pas hésité à être porteurs d’humanité. Enfin la transmission et la chaine entre les générations, matérialisée ici par la figure de Renée Koenig, fillette qui faisait partie de ce dernier voyage, maintenant vieille dame de 88 ans que l’auteur a rencontrée à Manchester et qui évoque la figure de Marianne, telle qu’elle apparait dans son souvenir. En leur donnant la vie, tu leur as offert de vivre la leur… ainsi se termine l’album, comme un hommage suprême adressé à Marianne Cohn.

Cette histoire tragique située au cours d’une des périodes les plus sombres de notre histoire est adoucie par les illustrations à la peinture à l’huile de Christel Espié, qui, avec un certain réalisme (dans les vêtements, les coiffures), donnent vie à Marianne et reconstituent cette époque. L’accent est souvent mis sur la relation entre Marianne et les autres, les enfants en particulier. Un dossier documentaire, illustré de photos d’époque, permet de mieux comprendre l’arrière-plan de cette histoire.

Un album qui sait utiliser l’émotion pour retracer la vie d’une jeune femme, héroïne de la Résistance, dont l’abnégation et le sacrifice auront permis le sauvetage de quelque 200 enfants, et faire en sorte que sa mémoire ne soit pas perdue.

On terminera cette chronique par les mots de Marianne Cohn dans son poème Je trahirai demain.

Je trahirai demain pas aujourd’hui.
Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles,
Je ne trahirai pas.
Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.
Je trahirai demain, pas aujourd’hui,
Demain.
Il me faut la nuit pour me résoudre,
Il ne faut pas moins d’une nuit
Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir la vie,
Pour mourir.
Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n’est pas pour le barreau,
La lime n’est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.
Aujourd’hui je n’ai rien à dire,
Je trahirai demain.

 

 

Les Minuscules

Les Minuscules
Claude Clément – illustrations de Tildé Barbey
Editions du Pourquoi pas  2022

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière (Hugo)

Par Michel Driol

Dans un pays en guerre, se rendant à l’école, Bassem découvre sa maison soufflée par une explosion. Orphelin, cheminant parmi les décombres, il rencontre d’abord une vieille femme qui réussit à sauver quelques plants de fleurs et de légumes de son jardin, puis un jeune homme qui joue du piano, son amie Shadia et son petit chat, son instituteur qui s’acharne à sauver les livres de la bibliothèque, un homme qui traine une charrette remplie d’eau potable et une troupe d’artistes ambulants… de quoi se délivrer de ses larmes et continuer à vivre.

Il s’appelle Bassem… il pourrait bien aussi s’appeler Yuriy  ou Anastasiya, Moussa ou Fatou…Les Minuscules dit avec force, à hauteur d’enfant, les désastres de la guerre, dans une langue épurée et réduite à l’essentiel, dans un texte qui force le lecteur à épouser les sentiments et les émotions du héros, son désarroi, le grand vide qu’il ressent à la perte de tout ce qui constituait sa vie et son univers, à l’image de cette boutique, héritée d’un aïeul, désormais détruite. On suit donc son errance dans cette ville détruite, à travers des rencontres symboliques qui mettent l’accent sur ce qu’il faut pour vivre et survivre : les plantes pour la nourriture, les fleurs pour la beauté, l’eau, l’amour, et aussi la culture. Pourquoi sauver les livres s’il n’y a plus rien ? Parce que le jeu, le rire, l’art sont indispensables face à la brutalité des bombes. Ils sont ce qui constitue notre mémoire, notre humanité, notre façon d’être ensemble dans un partage d’émotions sans lequel nous ne pourrions pas vivre, pour continuer à aller de l’avant. Les Minuscules, ce sont tous ces personnages, Bassam comme celles et ceux qu’il rencontre, ces gens de peu, ces gens de rien, ces victimes de ceux qu’on nomme grands, mais qui peuvent se montrer solidaires, créatifs, et capables de combattre la folie aveugle, absurde et destructrice de la guerre. Parvenir à semer quelques grains de lumières, écrit l’autrice à propos de son texte, c’est une piste que suit avec bonheur l’illustratrice. Grains de lumière ou grains de sable, telles sont les traces laissées par Bassam dans sa fuite, celles qu’on retrouve en forme d’étoile, ou sous les pattes du chat, qui constituent comme un fil doré au sein de cet album. Les illustrations ne cherchent pas le réalisme, mais déconstruisent et reconstruisent le monde, à la façon de métaphores visuelles dans lesquelles les livres deviennent portes ou tentes,  et les touches du piano des marches sur le chemin. Comme un contrepoint au tragique de l’histoire, elles disent l’espoir d’un monde meilleur vers lequel marcher pour aller, comme écrivait Hugo, vers sa lumière.

Un album qui adopte un point de vue singulier et original sur les enfants dans la guerre, pour dire de façon très poétique la nécessité de la solidarité et de la culture pour résister et survivre  aux atrocités du présent.

Ce que disent les rêves

Ce que disent les rêves
Contes choisis et racontés par Muriel Bloch – Illustrations de Fanny Michaëlis
Gallimard Jeunesse 2022

Rêves contés…

Par Michel Driol

Voici une anthologie originale qui réunit 24 contes de tous les pays autour d’une thématique particulière, celle du rêve. Le recueil fait ainsi voyager d’Amazonie au Japon, de la Chine au Grand Nord. Il fait se croiser la tradition juive et la philosophie zen. Avec une constante : celle de parler du rêve, qu’il s’agisse du rêve d’un personnage, ou de la création rêvée du monde. Ces contes sont précédés d’une préface de l’autrice qui, sans théoriser, évoque les liens étroits entre les rêves et les contes.

La plupart de ces contes sont réécrits par Muriel Bloch, dans une langue à la fois écrite et proche de l’oralité, façon de conserver ce qui est la marque du conte : exister dans l’espace entre le conteur et le public. Si le propre du conte est de transmettre un enseignement – qu’il soit philosophique, existentiel, physique ou moral – , il en est de même du rêve. Tous deux ont en partage de dire une vérité, d’annoncer un futur meilleur ou de révéler un mystère caché, tous deux ont aussi en partage d’être imagés. Le conte comme le rêve ont besoin d’être interprétés pour être compris. Tout comme la poésie, ils disent le monde de façon oblique. Ce riche recueil a le mérite d’attirer l’attention sur ces choses que tous les hommes ont en commun, les contes et les rêves, et sur l’importance du rêve dans les contes traditionnels, qui l’évoquent au-delà des différences culturelles, des époques, de milieux sociaux. On découvrira ainsi des mythologies, des histoires de création du monde liées au rêve, mais aussi des rêves achetés, vendus, des mises en scènes de rêveurs, et toute une galerie de personnages, toute une comédie humaine où le pire côtoie le meilleur.

Une anthologie très éclectique accompagnée superbement par les dessins de Fanny Michaëlis, pour se demander, avec le dernier conte, si la vie n’est qu’un rêve…

Architectures fantastiques

Architectures fantastiques
Nancy Guilbert – Illustrations de Patricia Bolaños
Editions courtes et longues 2022

Réelles architectures de l’imaginaire

Par Michel Driol

La narratrice a du mal à supporter l’homogénéité et l’uniformité de sa ville, béton et brique. Soudain, devant un mur de miroirs, elle entend une voix et se retrouve entrainée dans un univers fantastique qui la conduit autour du monde, au sein de réalisations architecturales artistiques qui la conduisent du Jardin des Tarots de Nikki de Saint Phalle à la Closerie Falbala de Jean Dubuffet, en passant par les Etats Unis (les Watts Towers de Sabato Rodia), le Japon de la Maison de thé Takasugi-an de Terunobu Fujimori ou encore l’Italie des Jardins de Bomarzo de Vicino Orsini. Au total, ce sont ainsi près d’une vingtaine de sites qui sont visités, autant de façons de nourrir l’imaginaire pour chasser chagrin et ennui au moment de retourner la ville ordinaire.

A l’aide de la fiction de la petite fille et de ce voyage fantastique où l’on passe d’un univers à l’autre, ce documentaire explore l’univers des architectures insolites, lorsque des artistes confirmés – ou de simples facteurs comme à Hauterive – réalisent des lieux incroyables, alliant avec originalité l’utilisation des matériaux, des couleurs,  des formes, bien loin de la grisaille unie du béton industriel. Dans une langue souvent plein de poésie, le texte associe un récit à des  « commentaires » plus explicatifs, écrits en italique sous forme de vague. L’originalité de ces commentaires est qu’ils sont pris en charge par les œuvres elles-mêmes, qui évoquent leur histoire, le projet de leur créateur. Ils invitent à observer, à réfléchir, à s’amuser, à explorer. Cette façon de nouer un dialogue entre œuvre et visiteur ne manque ni d’humour ni de profondeur dans la confrontation entre le regard émerveillé de la fillette et l’explication des œuvres qui deviennent parfois un formidable terrain de jeu ou d’exploration, suscitant parfois l’effroi, l’émerveillement, la surprise, ou l’étonnement. Les illustrations cherchent à interpréter à leur manière ces œuvres, ne voulant pas atteindre le réalisme absolu, mais parvenant à les sublimer tout en jouant avec elles, avec beaucoup de vie.

Un album dont on conseillera la lecture à toutes celles et ceux qui trouvent nos villes trop monochromes, nos rues trop droites, et à toutes celles et ceux qui pensent que rêve, imagination et créativité devraient être plus présents partout.

A un poil près

A un poil près
Stéphane Botti
Calicot 2022

Ce changement-là…

Par Michel Driol

Le narrateur, élève de 5ème, s’aperçoit qu’il a un premier poil pubien qui pousse. Fasciné, il passe ses journées à le toucher, l’entourer autour de son doigt. Cette nouveauté à la fois le fascine et l’inquiète. Garçon solitaire, il n’a pas d’ami à qui en parler. Il voudrait bien que ses parents ne le sachent pas. Jusqu’au jour où sa mère dit qu’il a un long poil…

Voilà un court roman qui aborde la question des transformations du corps masculin lors de la puberté. Thème peu encore abordé en littérature jeunesse. Le héros est un garçon ordinaire, dans lequel nombre de lecteurs se reconnaitront sans doute. S’il connait les termes crus pour parler du sexe masculin, il répugne à les employer. Il semble fils unique dans une famille très classe moyenne : la mère est comptable à domicile, et le père président bénévole d’un club de natation. Il connait les problèmes des ados de son âge, aime qu’on le laisse tranquille, répond parfois par monosyllabes, et goute peu les efforts. Bref, il a bien un poil dans la main ! C’est sur cette méprise finale que se clot avec esprit le roman, plein d’humour dans sa façon d’aborder la difficile communication entre parents et ados sur la question de la sexualité et des métamorphoses du corps.

Un roman plein original, plein de finesse, pour aborder la question de la puberté masculine.