Babïl


Babïl

Sarah Carré
Editions théatrales Jeunesse 2019

Parler ensemble ?

Par Michel Driol

Deux personnages, Tohu et Bohu. Le premier, confiant, est à l’aise avec la parole. Le second hésite, commet des lapsus, des inversions. Tous deux entreprennent de raconter une histoire : pour ne plus rester seuls,  les habitants du pays du Lointain décident  de bâtir une tour, Belba, une tour qui les rassemblera. Mais les choses s’enveniment tant à Belba, où l’on ne veut pas écouter la petite voix sage de Sanaë,  qu’entre Tohu et Bohu qui en viennent à se séparer. Mais une fin heureuse réconcilie tout le monde, tant à Belba que sur le plateau du théâtre.

En Hébreu, tohu signifie le désert, et bohu vide. Ensemble, les deux mots renvoient à l’état du monde au moment de la création. En français, bien sûr, l’expression signifie agitation confuse.  Le titre renvoie aussi bien au langage enfantin, le babil, qu’à la séparation des langues à Babel. Voilà une pièce qui parle des origines et qui revisite certains mythes bibliques, celui du commencement – la Genèse-, celui de Babel, mais pour en faire une joyeuse histoire sur la parole. A l’image de Tohu et Bohu, nous sommes fondamentalement inégaux devant la parole : pour de raisons sociologiques, psychologiques. Ce qui peut être traumatisant dans l’enfance. Or, prendre la parole, c’est prendre le pouvoir. Mais parler, c’est prendre un risque, celui d’être jugé par l’autre. Discuter, c’est accepter de partager la parole, de faire place à toutes les voix, fussent-elles dissonantes, malhabiles, fluettes. C’est cette problématique qu’illustrent  Tohu et Bohu, dans une joyeuse parodie biblique de la Genèse :  la pièce de théâtre qui se fait devant nous étant acte de parole. Le monde est théâtre et le théâtre est monde, monde de parole, n’existant que par la parole qui fait exister, dans le récit, des personnages secondaires, Sanaë, Maël le puissant, Pourchi…  Ne pas écouter l’autre, se moquer de lui, de ses défauts d’élocution, c’est aller à la rupture, et c’est ce que fait Tohu. Mais séparés, isolés, les deux personnages éprouvent le manque de l’autre, le silence et la solitude qui les contraignent à s’accepter tels quels au nom de leur amitié.

Une pièce optimiste, divisée en six ou sept séquences, sur l’émergence et le partage de la parole, le parler-ensemble, écrite dans une langue vive et évocatrice et qui invite à lutter contre le tohu-bohu du monde.

Rose ?

Rose ?
Pauline Kalioujny
Père Castor 2019

A la recherche de ma couleur

Par Michel Driol

Dans la roseraie, une petite fille est née. Quelle sera sa couleur préférée ? Rose ?, lui demande la nature. Mais la petite fille se révolte et parcourt le jardin où chacun des fleurs lui propose sa couleur : orange pour les renoncules, jaune pour le tournesol ou les chrysanthèmes, vert pour l’artichaut, bleu pour le chardon, violet pour le pavot. Passant la nuit dans le cauchemar noir d’un dahlia, elle se réveille avec le blanc de la fleur de pommier. De retour  dans la roseraie, elle trouve la couleur de ses rêves et sa fleur préférée, la plus simple.

A partir de la question du rose pour les filles, qui renvoie aux stéréotypes de genre, l’album fait de riches propositions et invite à de nombreux voyages poétiques. D’abord à la rencontre des fleurs et de leur diversité, qui se révèlent d’incroyables lobbyistes pour imposer leur couleur à la petite fille. Se succèdent une série de doubles pages quasiment monochromes qui illustrent chacune une fleur gigantesque face à une petite fille toute menue, et découvrant un monde qui n’a rien de paradisiaque, dans une exploration sensuelle et ludique. Ce parcours qui conduit du rose aux couleurs sombres conduit aussi du jour à la nuit, de la naissance au cauchemar. Le temps passe, inexorablement. Mais le voyage dans le monde du jardin, comme chez Du Bellay, se clôt par un retour aux origines quasi baudelairien puisqu’à la couleur blanche s’ajoute le parfum exquis de la fleur de pommier blanche. Ce voyage dans le jardin est aussi une invitation à résister à tout ce qui veut s’imposer à nous, nous imposer des gouts, de façons de penser : publicités agressives, couleurs uniques et enfermantes. Ainsi le blanc pur et final, tendre et quasi pastel par opposition aux couleurs violentes du début est comme une invitation à s’ouvrir aux autres couleurs, à la diversité du monde et au métissage que proposent les dernières pages – et les pages de garde. SI l’on est sensible aux fleurs et à ‘atmosphère particulière de ce jardin – sans doute proche d’Alice au pays des merveilles – on n’en est pas moins sensible aux nombreux animaux qui peuplent cette nature : escargot, abeille, chenille… Grandir, à l’image de la petite fille qui est d’abord minuscule alors qu’à la fin les proportions s’inversent, c’est aussi comme les pages d’ouverture et de fermeture le proposent, sortir du jardin par la grille qui s’ouvre, passer de l’immobilité des choses au mouvement vers l’avenir, vers le futur, vers sa propre émancipation.

On le voit, bien au-delà du point de départ lié au rose pour les filles, cet album très riche – en particulier par son graphisme, des linogravures très poétiques – trouvera chez ses lecteurs de nombreux points de résonances. A signaler que l’illustratrice a remporté le Grand prix de l’illustration 2018 de Moulins pour un autre album, très différent mais tout aussi réussi, Promenons-nous dans les bois.

La Bouche en papier

La Bouche en papier
Thierry Cazals / Jihan Dehon, Camille Coucaud, Pauline Morel, Mona Hackel
Editions du Pourquoi pas 2019

Freak poète ?

Par Michel Driol

Tom nait avec une bouche en papier. Honte pour ses parents. Souffre-douleur des enfants de l’école, il ne peut articuler le moindre mot. Mais, un jour, ses lèvres se couvrent de lettres : de longs poèmes laissant le monde sans voix. Cette écriture dérange les beaux parleurs, et Tom, suite à une agression, décide de rester muet. Ses parents l’envoient alors gagner sa vie dans un cirque. La fin reste ouverte, avec quatre propositions de chutes différentes quant à ce que devient Tom…

Ce conte poétique se prête à différents niveaux de lecture. D’abord, bien sûr, il y est question de handicap, la bouche en papier du héros signifiant son mutisme, sa fragilité et sa grande sensibilité.  Incompris, rejeté par tous, Tom va se révéler aux yeux des autres comme un extraordinaire poète.  La bouche en papier devient alors symbole de l’écriture poétique, qui dit le vrai, au risque de déplaire aux puissants, et Tom la métaphore du poète, à la fois inadapté et hypersensible, condamné par la société à subir la brutalité des autres, au silence ou au cirque. Les quatre fins possibles  laissent à penser la place que nous réservons  aux poètes et aux écrivains :inutiles et gelés sur la banquise, ou au service des autres et permettant d’apprendre à écouter les couleurs du silence, consolant ceux qui fuient la guerre, ou rencontrant enfin  l’âme sœur, aux oreilles en papier, dans un amour partagé. Le texte est écrit en vers libres et ne cherche pas les effets faciles de style, il se permet tout au plus quelques comparaisons. C’est dans le rythme, les reprises que la langue poétique fait entendre sa respiration, une langue faite pour l’oralisation.

Une fois n’est pas coutume, quatre illustratrices aux styles fort différents accompagnent le texte, en quatre cahiers qui l’encadrent. Cela ouvre à une belle réflexion sur le rapport texte/image, à ce que c’est qu’illustrer un texte comme une forme d’interprétation dans un univers graphique qui tout à la fois en respecte les grandes lignes mais exprime aussi l’imaginaire propre à chaque illustratrice. Papiers découpés et rayures seyes en clin d’œil chez Jihan Coucad, dans des couleurs jaunes dominantes. Grisaille du personnage confronté aux autres en couleurs agressives chez Camille Coucaud. Papiers découpés encore chez Pauline Morel, ainsi que carte à gratter dans une bichromie dominante bleue et rouge et une abondance de papillons comme issus des lèvres de Tom. Personnage croqué dans un univers où figurent des mots écrits chez Mona Hackel dans des dominantes de noir et de jaune.

Un album militant comme définition de la poésie et ode à la liberté d’oser écrire et d’oser interpréter.

Les Joies de la jungle

Les Joies de la jungle
Hubert Ben Kemoun
Gulfstream – Collection Etincelles – 2019

Entartages,  mitraillages, tailladages et dynamitages…

Par Michel Driol

Dans un futur proche, le narrateur, Sonny, comme d’autres gamins des rues, est enfermé dans une école où tout est automatique : des enseignements au dortoir, de la cantine aux contrôles… Il attend l’examen final, qui lui permettra de sortir. Les enfants ne sont en contact avec aucun adulte. Tous les élèves sont connectés à la grande toile, peuvent commander ce qu’ils veulent, et soudain c’est l’escalade. L’un commence à imiter ce qu’il a vu dans une vidéo : un entartage… Se forme alors une première bande d’entarteurs, puis, pour riposter, une autre bande. D’abord ce sont des jeux assez inoffensifs qui ne s’en prennent qu’à la cantine et aux vêtements, puis cela devient de plus en plus violent. Sonny tente, entre Djamilla et Soledad, de rester neutre, et fournit les chefs de bande en devoirs bien faits. Mais quand la neutralité de Sonny doit cesser, toutes les bandes s’unissent contre lui. On ne révèlera pas ici la chute pour laisser intact le plaisir de la découvrir.

Le roman parle bien sûr de notre société : quelle place nous y donnons aux robots et à l’intelligence artificielle, mais aussi quelle place nous accordons aux divertissements et aux réseaux sociaux lorsque la popularité se mesure au nombre de like, et que, pour en avoir plus, les barrières morales cèdent.  Le héros Sonny est attachant dans sa volonté de ne blesser personne, et de tenter de s’en sortir seul, en n’appartenant à aucune bande, en tentant de respecter les lois et les contrats, même non écrits, tel celui qui lui promet une sortie en cas de réussite à l’examen final. Il a 12 ou 13 ans, c’est l’âge des premières amours, l’âge où l’on se laisse facilement entrainer. C’est un roman d’apprentissage que livre ici Hubert Ben Kemoun, apprentissage des valeurs humaines, apprentissage de la résistance contre un monde qui parait inhumain et dégradant dans une belle réflexion sur notre présent, à la portée des plus jeunes.  L’humour du narrateur, sans cesse présent, donne de la légèreté à un propos qui est grave, mais non pesant.

Un roman dystopique, qui confine parfois à l’absurde, à portée d’enfants de 10 ans.

Je marche avec Vanessa

Je marche avec Vanessa
Kerascoët
La Pastèque 2018

Le récit tout simple d’une bonne action

Par Michel Driol

Dans cet album sans texte, on assiste à l’arrivée d’une nouvelle élève – Vanessa – dans une école. Seule pendant la classe. Seule au gymnase. Puis intimidée devant le passage piétons par une espèce de caïd de son âge. Une petite fille assiste à la scène. On la sent troublée. Elle essaie de convaincre ses amis. En vain. Elle suit alors Vanessa qui rentre chez elle, en pleurs. Elle retourne chez elle, tête basse. Scène de nuit : juste deux fenêtres allumées, et deux fillettes tristes et pensives. Le lendemain, la petite fille va frapper à la porte de Vanessa, elle lui donne la main pour aller à l’école. Tout le monde les rejoint, et c’est un groupe  coloré d’enfants heureux qui entre à l’école.

Encadré par deux pages de garde complémentaires, représentant des petits points, la première en noir et blanc, la dernière en couleurs, l’album montre comment un tout petit geste peut changer la vie. L’absence de texte permet de se concentrer sur les visages, les attitudes, de les interpréter, de ressentir les émotions variées par lesquelles les deux enfants passent.  Le traitement graphique, qui emprunte aux codes de la BD autant qu’à l’album rend sensible l’écoulement du temps. Est-ce si facile d’aller vers l’autre ? De surmonter ce qu’il peut y avoir de retenue ou de timidité ? D’être accepté dans une communauté ? De lutter contre le harcèlement ? Sans être moralisateur, l’album permet d’aborder ces différentes problématiques. Une page finale, glossaire pour les adultes, conseils aux enfants en cas d’intimidation dont on est victime ou témoin prolonge l’album en incitant adultes et enfants à échanger sur ces questions.

Un album sobre, tout en délicatesse, pour parler d’intégration et des petits gestes individuels qui peuvent être porteurs de beaucoup de sens.

 

Les Vacances de mon amie Carla

Les Vacances de mon amie Carla
Stéphane Kiehl
Grasset Jeunesse 2019

Liberté à deux…

Par Michel Driol

Au fil des pages, on suit les vacances d’une petite fille et de sa chienne Carla. Vacances d’été et vacances d’hiver se mêlent, bord de mer et montagnes enneigées, jardin du grand père, entre une page d’ouverture et une page de clôture symétriquement inversées : le retour de l’école, et le départ pour la rentrée des classes. Anonyme, la petite fille se raconte et parle de sa chienne, de sa capacité à se faire des amis, de l’interdiction des chiens sur les plages : autant d’images d’un bonheur passager, de questions sur l’amour, de réflexions sur la vie de chien : rêver de voyager, c’est déjà voyager… Le temps passe, le tracteur chez le grand père est devenu trop petit, mais il fait bon vivre et profiter de l’instant, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau. Tout l’album se centre sur la relation entre la fillette et sa chienne, les parents et grands-parents ne faisant que de la figuration dans le texte.

Si le texte est assez simple, et se suffit pour raconter l’histoire, les illustrations sont beaucoup plus complexes et riches. Tantôt elles sont l’illustration du texte, tantôt elles s’en éloignent dans des codes narratifs différents : celui de la BD, pour raconter une petite histoire en quelques strips, tantôt celui de la peinture, avec de magnifiques doubles pages particulièrement oniriques, pleines de fleurs rouges sur fond noir, traversées par des chevaux ou la fillette et Carla. Parfois c’est Carla qui se multiplie sur les pages, dans différentes attitudes. Cette diversité graphique fait la véritable richesse de l’album, et l’on cherchera à reconnaitre les légumes du jardin du grand père… Fonds colorés, fonds blancs, tout est significatif dans cet album qui prend plaisir parfois à isoler les personnages, tantôt à les fondre sur un fond de nature.

Un album drôle et attendrissant, ludique, pour dire le lien entre une fillette et une chienne, mais aussi le plaisir du dépaysement et le sentiment de liberté que donnent les vacances.

 

C’était pour de faux

C’était pour de faux
Maxime Derouen

Grasset Jeunesse 2019

Du grand débat dont furent faites grosses guerres

Par Michel Driol

A l’école, Sophie la girafe est en pleurs. Pourquoi, demande la maitresse ? Parce que Bruno le crocodile lui a tiré la capuche. Mais c’était pour de faux, dit ce dernier… Le directeur consulte le règlement : rien sur les tirages de capuche pour de faux… Sentant leurs enfants en insécurité, les parents d’élèves manifestent. Le lion président doit prendre une décision… et s’en tire par un rugissement qui ne satisfait personne. Cela devient une affaire d’état, dont on parle à la télévision, dont les experts s’emparent… Jusqu’au moment où tout bascule dans la guerre civile. C’est alors que Bruno avoue que c’était pour de vrai, et que la réconciliation est possible.

Voilà un album qui parle de mensonge et d’honnêteté, et apprend en quelque sorte à être responsable de ses actes. Un album qui démonte et montre des mécanismes humains, trop humains, d’escalades dans la violence, de mésentente, et qui interroge que les comportements des adultes et des enfants, l’incapacité des uns à désamorcer ce qui est en train de se jouer, et la capacité des autres à se situer dans le vrai une fois les limites franchies, à avouer. Comment un fait divers peut-il mettre en péril l’équilibre d’une société ? Comment les politiques et les savants, les intellectuels s’avèrent-ils incapables de penser le monde et de gérer les conflits, à tout le moins de les apaiser ? Quoi qu’il en soit, la vérité sort de l’enfant responsable, qui, avouant sa bêtise, assume le pouvoir de rétablir la paix civile.

 Cette mécanique implacable est  accompagnée par un texte et  des illustrations pleins d’humour : humour des jeux de mots et du jeu avec la langue et les expressions figées (les larmes de crocodile, monter sur ses grands chevaux…), humour des illustrations qui montrent des personnages pleins d’expressivité, mi animaux, mi humains par les vêtements et les lieux montrés (l’école, la ville, le palais…).

Un  album pour apprendre ensemble à vivre ensemble et à gérer les conflits.

Les Tartines de rillettes

Les Tartines de rillettes
Simon Priem – Carla Cartagena (illustratrice)
Utopique 2019

Faire son deuil…

Par Michel Driol

Louis vit seul avec son grand-père. C’est un après-midi ensoleillé. Le grand père fait son jardin. Louis ne parle pas beaucoup, se cache et se blottit dans les coins, ou joue à piloter la verrière comme un avion. Surgit alors le souvenir, celui de la fin des nuits étoilées, annoncée par le grand-père. Louis ose s’aventurer dans l’atelier de son grand-père, où il n’a pas le droit d’entrer. Il y découvre que celui-ci fabrique des voitures miniatures grises, comme celle dans laquelle sa maman a eu un accident. Surgit alors un second souvenir, celui des nuits étoilées que Louis regardait avec elle. Le grand-père propose alors à Louis de colorier les voitures de toutes les couleurs, avant de partager les fameuses tartines de rillettes.

Sur cette difficile question de la mort des parents et du deuil, Simon Priem et Carla Cartagena signent un album tout en délicatesse et en demi-teinte. Tous les lecteurs ne comprendront pas le décès de la mère, sa disparition étant traitée de façon implicite, allusive et métaphorique. C’est ce qui fait la force de l’album. On évoque ainsi les nuits étoilées, comme un leitmotiv qui revient trois fois. Au lecteur de faire les liens, de comprendre ce qui est suggéré finement dans le texte et dans l’illustration. Les deux personnages principaux sont attachants, maladroits et solitaires dans leur deuil. Tous deux cherchent des refuges, l’un dans les coins,  où il semble disparaitre, l’autre dans son atelier, à fabriquer des voitures à l’image de celle où sa fille a trouvé la mort. Deux personnages qui se ressemblent : même mutisme, mêmes lunettes rondes, que seule la couleur différencie, yeux embués chez l’un, reniflements chez l’autre. Deux personnages qui se blottissent l’un contre l’autre et que rapprochent les tartines de rillettes. On notera aussi la belle construction de l’album, qui s’ouvre et se ferme sur des textes et des images quasi identiques, mais soulignant avec subtilité ce qui a changé, et la façon dont ce qui était endormi se réveille. Les illustrations de Carla Cartagena introduisent le lecteur dans un monde lumineux, et font alterner des plans de maison familiale traditionnelle avec les gros plans des visages expressifs des trois personnages principaux.

Un album subtil, avec des personnages attachants, qui respecte le lecteur et lui fait entrevoir les relations complexes entre les êtres touchés au plus profond d’eux-mêmes par une disparition douloureuse.

 

Anissa / Fragments

Anissa / Fragments
Céline Bernard
Editions Théâtrales jeunesse 2019

Fini la docilité

Par Michel Driol

Une classe de lycée, d’où se dégagent quelques individualités : Sandrine qui vit chez sa grand-mère, faute d’argent pour payer l’internat, Léa qui découvre l’amour et son identité sexuelle, Anissa, mineure isolée sans papier, qui, à la suite d’un test osseux, est menacée de devoir quitter le territoire. Que faire face à ce cas ? Ne pas s’en mêler ? Lui venir en aide ? A l’heure où l’on doit faire des vœux sur une fiche d’orientation, engager sa vie, s’engager tout simplement.

Céline Bernard propose un texte fort, issu d’une commande d’écriture pour un groupe d’adolescents dans un atelier théâtre. Elle réunit ainsi un chœur d’ados, qui peut aussi jouer tous les autres personnages (la prof principale, des parents, une éducatrice, un médecin, des policiers…). Le texte fait alterner des scènes chorales (chœur à géométrie variable, laissant grande latitude pour la distribution) et des scènes plus dialoguées de façon classique. Les scènes chorales sont écrites dans une langue poétique et métaphorique particulièrement travaillée : rythme, longueur des « répliques », faisant alterner doutes, certitudes, inquiétudes et injonctions diverses dans la scène d’ouverture construite autour des réactions face à la fiche d’orientation et ce qu’elle engage de futur et d’interrogations. Les scènes dialoguées plongent dans des univers extrêmement variés : scène de petit déjeuner familial, interrogatoire d’Anissa par la police ou le médecin… Mais, même dans ces scènes, le chœur d’ados n’est jamais loin.

Le texte est découpé en quatre mouvements porteurs de la dynamique de la pièce : disparaitre, subir, désobéir, s’enflammer, construisant ainsi comme la naissance d’une prise de conscience et d’un être différent au monde que l’on voudrait changer et dans lequel des solidarités nouvelles sont possibles.

Fragments, cela renvoie à la technique dramatique parfaitement maitrisée : des scènes courtes et des histoires individuelles déconstruites, apparaissant en lambeaux et laissant au spectateur et au chœur le loisir d’établir les liens dans ce qui apparait quelque part comme une enquête à partir de la disparition d’Anissa dont on découvre quelques épisodes de la vie : la mort de la grand-mère, qu’elle va enterrer seule, le voyage – cheveux rasés pour se faire passer pour un garçon – les hôtels, et, pour finir, la brutalité et la violence des interrogatoires médicaux et policiers.

Rien de manichéen dans ce texte : les ados ne sont pas unanimes quant à la nécessité de la solidarité envers Anissa, les adultes sont positifs, comme la prof principale, dépassés comme l’éducatrice, protecteurs comme les parents, trop zélés et sûrs d’eux comme le médecin.

Un superbe texte très contemporain dans sa forme et dans sa langue, mais aussi quant à ce qu’il dit de notre époque, pour évoquer une problématique très actuelle, avec beaucoup d’humanité, un texte finalement optimiste et plein d’espoir dans la jeunesse et sa capacité à se mobiliser et à faire preuve de maturité et d’enthousiasme.

 

La Face cachée du Prince Charmant

La Face cachée du Prince Charmant
Guillaume Guéraud & Henri Meunier
Rouergue 2019

Tout homme a une double postulation…

Par Michel Driol

Sur une première double page, un portrait élogieux du Prince Charmant. Tout n’est que beauté, amour, délicatesse et distinction. Mais tournez la page.  Le même texte, caviardé, révèle une autre image, celle d’un être  sombre, maladroit, rustre, impoli… tandis que l’image est devenue noire. Le même procédé se répète huit fois, tandis que la dernière page caviardée révèle la vérité du Prince : il est juste comme toi et moi.

On se souvient que le caviardage est un des procédés de réécriture proposés par l’Oulipo. Le voici justement proposé dans un album jeunesse, avec beaucoup d’à-propos et d’humour. Autant le texte de la première double page est lisse, laudatif, soutenu, autant celui de la page caviardée, familier  frôle la scatologie pour le plus grand plaisir du lecteur. Bien sûr, on l’a compris, ce jeu avec les mots renvoie à la réalité humaine, au bien et au mal présents en chacun, à l’ange et au démon qui sommeillent en chacun de nous. Les illustrations montrent un Prince Charmant très enfantin, prompt parfois à se réfugier dans les jupes de sa mère, ce qui renforcera l’identification du jeune lecteur avec ce personnage à double visage. C’est aussi une façon de dédramatiser les crises, les angoisses, les colères enfantines.

Un album carnavalesque, qui fait alterner le haut et le bas, et révèle de jubilatoires surprises.