Chips et Biscotte

Chips et Biscotte
Mickaël Jourdan
Rouergue 2019

Improbables amis

Par Michel Driol

Chips et Biscotte sont amis. Et pourtant tout les oppose : leur forme, leur taille, leur couleur, leurs gouts vestimentaires, leurs desserts préférés, leurs passetemps… Après avoir énuméré leurs différences, l’album pose la question : N’ont-ils donc rien en commun ? Et il y répond dans une seconde partie, montrant leurs gouts communs pour le parc, le piquenique, et leur complémentarité dans le souci qu’ils prennent afin de combler les manques de l’autre.

Ce premier album de Mickaël Jourdan est une ode toute simple à la différence et à l’amitié. Tout cherche à se mettre à la portée des plus petits : la langue et le texte, très court et très simple,  les illustrations, qui posent deux personnages étonnants aux bras tentaculaires, l’un tout en lignes droites, l’autre tout en courbes, l’un tout jaune, l’autre tout bleu (clin d’œil à Leo Lionni ?). Pas ou peu de décors, tout se concentre sur les personnages et leurs accessoires.  Deux personnages à la bouche et aux yeux particulièrement expressifs dans leur simplicité graphique pour faire passer la joie ou la déception… L’album souligne que l’altérité n’est pas un obstacle à la rencontre et à l’amitié, grâce à la bienveillance et à la complicité des deux personnages.

Un album drôle, tout en délicatesse,  qui s’inscrit dans un univers enfantin pour inviter les plus petits à ne pas avoir peur de celui qui est différent.

La meilleure façon de marcher ?

La meilleure façon de marcher ?
Anna Castagnoli et Gaia Stella
Grasset Jeunesse 2019

Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà…

Par Michel Driol

Cet album propose une belle adaptation d’un conte traditionnel, connu en France par la version qu’en proposa  La Fontaine sous le titre Le meunier, son fils et l’âne. On en connait donc l’argument : un vieil homme et son fils cheminent avec leur âne, et les passants trouvent à chaque fois quelque chose à redire sur leur façon de marcher. On en connait aussi la double morale par laquelle La Fontaine conclut sa fable (la première énoncée par le Meunier, la seconde énoncée par le fabuliste et adressée au destinataire de la fable) :

« Je suis âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue;
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien,
J’en veux faire à ma tête ». Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince;
Allez, venez, courez; demeurez en province;
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement:
Les gens en parleront, n’en doutez nullement.

L’album d’Anna Castagnoli et Gaia Stella se déroule  entre deux pages de garde porteuses de sens : la première montre les trois protagonistes sagement alignés, côte à côte, de dos… La dernière illustre de nombreuses combinaisons entre les trois, dans un joyeux déséquilibre.

L’adaptation porte d’abord sur l’invention d’une toponymie : les villes de Bonvent, Languependue, Grande-Grinche, Durcoeur…  se succèdent. Dans chacune de ces villes, les habitants ont une particularité : jaser, grommeler, soupirer… travailler sans relâche ou être paresseux… Mais quelle que soit leur caractéristique, ils ont en commun de se moquer du trio qui chemine, et de lui donner un conseil, immédiatement suivi par les personnages. L’album suit un rythme identique à chacune des étapes, sous forme de 3 doubles pages similaires : une double page revient comme un refrain pour annoncer l’arrivée à la nouvelle étape, texte à gauche, illustration  à droite. Puis le passage dans la ville, les commentaires, les conseils, et enfin le résultat, qui se conclut invariablement par le refrain : « C’était la meilleure façon de marcher… ». Du coup, ce rythme entraine une dynamique de lecture : l’arrêt à la ville marqué, page de droite, par un garde ou soldat, la traversée de la ville, illustrée par ses maisons, ses habitants, et la sortie, texte à gauche, illustration à droite montrant le nouvel équipage s’élançant joyeusement vers la suite de l’histoire. Les illustrations – très colorées et géométriques – et le texte, qui fait la part belle au dialogue, se conjuguent donc pour entrainer avec malice le lecteur vers les différentes combinaisons possibles.

La première et la dernière page se font écho : sur un viaduc cheminent les trois personnages dans une combinaison différente. La dernière page porte la « morale », qui a la sagesse d’interpeller le lecteur sous forme de question : « Alors, quelle est la meilleure façon de marcher ? ». Fin ouverte qui tranche avec la fable de La Fontaine et permet au lecteur de réfléchir par lui-même à la tolérance, aux différences culturelles, à la langue qui peut être la meilleure ou la pire des choses, aux jugements trop vite rendus et à l’absence d’esprit critique.

Un album très graphique, à la composition rigoureuse, plein de fantaisie et d’humour pour dénoncer l’absurde des certitudes et des préjugés, le risque qu’on encourt à suivre le discours des autres aveuglément, et qui encourage à penser par soi-même.

 

 

L’Enlèwement du « V »

L’Enlèwement du « V »
Pascal Prévot – Emma Constant (illustrations)
Rouergue 2019

Panique au ministère de l’orthographe !

Par Michel Driol

Canular ou pas ? Lorsque le ministère de l’orthographe reçoit une lettre de menace annonçant la future disparition de la lettre V, personne ne sait trop que penser ou faire, jusqu’au jour où le V disparait réellement (tant de la langue orale que de la langue écrite). Et le maitre-chanteur d’annoncer la future disparition du Y… Omicron Pie, mathématicien nommé au ministère de l’orthographe va mener l’enquête avec l’aide d’une bande de loufoques centenaires. Il y gagnera une promotion, la découverte des lettres étalons, des secrets de la Résistance, et l’amour…

Humour, fantaisie et rebondissements sont au programme de ce roman à l’écriture jubilatoire. On salue l’originalité : on a enlevé de nombreuses choses en littérature, mais pas de lettres… On apprécie le ministère de l’orthographe, et ses chargés de mission, ses divisions…. Que ce soit dans les noms des personnages, ou celui des structures (l’Office de protection des voyelles rares…. tout un programme), le roman entraine son lecteur dans un drôle d’univers où se croisent linguistes et physiciens, pour la plus grande joie du lecteur. Amateurs de sérieux, passez votre chemin.  Et si le W remplace le V, c’est peut-être en hommage au souvenir d’enfance de Perec… et à d’autres disparitions.

Un roman qui pastiche avec bonheur les romans policiers et qui rawira les amateurs de personnages déjantés et de situations tragi-comiques…

La la langue – Comment tu as appris à parler

La la langue – Comment tu as appris à parler
Aliayah et Susie Morgenstern – Illustrations de Serge Bloch
Saltimbanque édition 2019

La grande aventure de l’entrée dans le langage

Par Michel Driol

Derrière le titre (lacanien ?) le sous-titre explicite l’enjeu de ce livre : expliquer aux enfants comment ils ont appris à parler. Très classiquement, le livre aborde les différents stades de l’acquisition du langage par un enfant : à partir de la naissance une petite vingtaine d’étapes le conduisent à après 6 ans : la communication non verbale par les sourires, l’entrée dans les premiers mots, l’acquisition des phonèmes les plus difficiles à prononcer… Le livre fait avec habilité le lien entre les progrès linguistiques et langagiers et l’évolution des conduites de l’enfant tant en terme de communication – ses relations avec autrui – que de progrès dans le graphisme par exemple.

Le livre est écrit en « tu », s’adressant à l’enfant, lui montrant tous les stades par lesquels il est passé (si l’on suppose que le lecteur visé a plus de 6 ans…). Comment il est passé du stade d’infans, celui qui ne parle pas, à cet être de langage salué dans les dernières pages, à qui l’on souhaite bonne route. On imagine aussi, comme c’est le cas d’une grande partie de la littérature enfantine, une lecture qui associe un parent et un enfant, et le livre devient l’occasion de revivre des épisodes passés, de mesurer les apprentissages énormes réalisés en peu de temps, et d’être optimiste pour la suite des apprentissages à réaliser dans le langage et grâce à lui.

On apprécie la rigueur scientifique du livre – en regrettant peut-être que les étapes soient données de façon un peu catégoriques, sans que rien ne vienne préciser que chacun apprend et se développe à son rythme, et que nombre de grands parleurs aujourd’hui étaient quasi mutiques à 6 ans… Mais on apprécie la vulgarisation faite, sans aucun terme technique, dans des phrases simples, pleines de bienveillance à l’égard de l’enfant, et souvent pleines d’humour. Cet humour est renforcé par les illustrations de Serge Bloch : scènes de la vie quotidienne, enfant au milieu de nuages de lettres, de sons et de mots,

Un livre utile tant pour les enfants que les parents, voire les éducateurs qui y trouveront des repères pour une première approche du développement du langage et de l’apprentissage de la langue.

Hamaika et le poisson

Hamaika et le poisson
Pierre Zapolarrua Illustrations d’Anastasia Parrotto
MeMo Petite Polynie 2018

Un petit poisson, un petit oiseau….

Par Michel Driol

Hamaika est une petite poule curieuse qui aime explorer le monde, loin de son poulailler, contrairement à toutes les autres poules, casanières. Un jour, elle marche sur la queue d’un poisson. Et tous les jours, le poisson et la poulette se donnent rendez-vous sur la plage, où ils échangent leurs points de vue sur le monde. Un jour, Hamaiko emmène le poisson – qu’elle nomme Jonas – au poulailler, moyennant des efforts d’imagination pour le transporter sain et sauf. Le caquetage des poules l’émerveille, alors qu’elles le rejettent et ne voyent que nourriture en lui. Expérience inverse le lendemain : silence des poissons devant la poule, elle aussi fascinée par le monde aquatique et ka collectivité des poissons. Quand arrive l’été, les hommes envahissent la plage, Jonas et Hamaika se perdent de vue. Mais à l’automne, surprise : les poules côtoient désormais une grande variété d’animaux.

Pierre Zapolarrua évoque la rencontre entre deux mondes qui savent n’avoir rien en commun : le monde du collectif – celui du banc de poisson – où nommer les êtres et les choses n’a pas de sens, le monde de l’individu curieux qui trouve sa singularité en se marginalisant, qui explore le monde avec ravissement. Le roman – essentiellement écrit sous forme de dialogue – dit cette découverte mutuelle du monde de l’autre avec beaucoup d’humour et invite à aller vers l’autre plutôt que de rester entre semblables. C’est que le monde de l’autre s’avère être d’une extraordinaire richesse : seuls les imbéciles et les ignorants passent à côté, englués dans leurs routines. La conclusion est une ouverture qui fait preuve d’un bel optimiste quant à l’élan vers les autres de ceux qui étaient le plus refermés sur eux-mêmes. Rien de pédant pourtant dans ce livre : tout est vu à hauteur d’enfants, qui apprécieront la scène désopilante du poisson dans le poulailler, ou la poule munie de son tuba pour respirer sous l’eau.

Les illustrations, riches en couleur, rendent les personnages particulièrement expressifs et ne cherchent pas à les humaniser.

Une fable philosophique pleine de fantaisie pour transmettre la confiance dans l’autre et l’envie de laisser tomber les barrières..

Nos mains en l’air

Nos mains en l’air
Coline Pierré
Rouergue 2019

Eloge de la fugue

Par Michel Driol

D’un côté, Yazel, orpheline, sourde, adoptée par sa richissime tante … imbue d’elle d’elle-même et très antipathique à son égard. De l’autre, Victor, né et élevé dans une famille de braqueurs, obligé par un père tyrannique de suivre la voie familiale, mais ne désirant que d’y échapper. Lorsque Victor cambriole la maison d’Yazel, elle le surprend, lui indique comment ouvrir le coffre-fort, et lui demande de l’emmener loin de cet univers sans joie, en Bulgarie, pour y disperser les cendres de ses parents. Et Victor accepte… Les voilà tous les deux sur les routes d’Europe, d’Angers à la Bulgarie, en passant par Venise, le jeune homme de 21 ans et la jeune fille de 12 ans, l’un apprenant la langue des signes pour communiquer avec elle, l’autre demandant à ce presque frère, presque père de l’adopter…

On passe bien sûr sur toutes les péripéties, la recherche par les familles, les dangers : voilà un roman qui se lit presque comme un thrilleur, commençant par une scène nerveuse de braquage. Mais c’est surtout un roman qui parle de rencontre et qui s’intéresse à la psychologie, aux réactions, au ressenti de ses personnages avec beaucoup d’humanité. Yazel, sourde et lourdement appareillée,  que l’histoire familiale a fait passer d’un coup à cause de la mort de ses parents, d’un univers baba-cool et aimant à la sècheresse bourgeoise de la tante, a toute l’espièglerie, le don de répartie, la force et la fragilité d’une adolescente. Victor, personnage paradoxal, braqueur malgré lui et écoutant dans une association d’aide aux victimes, n’arrête pas de dire qu’il est désolé. Tous deux tentent de trouver leur place dans le monde, soit en rupture avec leur famille, soit pour continuer – par les lettres aux parents – le lien ténu avec les morts. La force du roman est démontrer comment ces deux-là vont s’apprivoiser avec pudeur, se découvrir dans leurs différences et leurs singularités. Le roman est fait de conversations tout au long de la route où chacun peut se dire et dire le monde qui l’entoure, en décrire les sons et les formes. Car la langue et le langage sont aussi au cœur du roman : la langue des signes, la langue maternelle, la langue du peuple, la langue de la bourgeoisie… Comment aller au-delà de ces différences pour apprendre la langue de l’autre et communiquer avec lui ?

Rien de mièvre ou de convenu dans ce roman qui reprend les thèmes du Bon Gros Géant ou du film Paper Moon dans l’exploration d’une relation entre un adulte qui devient protecteur d’une enfant, malgré lui, et cette enfant. Se trouver, se reconnaitre, c’est fuir, s’émanciper et échapper à sa famille, dans une complicité amicale et chaleureuse. Toutefois l’auteure porte deux regards différents sur les familles : autant la tante ne trouve pas grâce à ses yeux – caricaturée, excessive, mesquine, insupportable jusqu’au bout, autant le père de Victor devient petit à petit un personnage sympathique, humain dans son comportement pataud. Par ailleurs, le roman se tient sur une ligne étroite qui, par moments, dans la bouche du père, justifie ce travail de voleur. Les banquiers ne font pas un travail plus honnête, dit-il…

Le roman fait voyager dans des milieux et des lieux décrits avec le regard naïf des deux protagonistes : hôtel de luxe à Lyon – et assiettes gastronomiques !, lacs italiens, Venise en période d’acqua alta, frontière glauque entre la Roumanie et la Bulgarie, sans oublier les aires de repos des autoroutes. Ainsi c’est aussi à une découverte  du monde qui nous entoure que ce roman invite son lecteur.

Un roman riche qui aborde, sans didactisme, mais avec sensibilité, des thèmes très actuels.

L’autre nuit au milieu des arbres

L’autre nuit au milieu des arbres
Lancelot Hamelin
Editions espaces 34 – Théâtre jeunesse 2018

En dehors du chemin, c’est plus intéressant

Par Michel Driol

Autour du Petit Héros, personnage principal et omniprésent, gravitent trois personnages : l’amimaginaire, le grand-père, le voisin. Dans une courte première partie, l’amimaginaire fait pénétrer le petit héros au-delà des bornes du chemin dans des maisons qui semblent s’emboiter les unes dans les autres. Puis, dans une deuxième partie, le grand père et le voisin évoquent la nuit qui tombe, et le petit héros découvre la signification de Fée Nomen. La troisième partie est un monologue du Petit Héros, adressé à l’amimaginaire : la nuit du Onge, où il est question du périple dans la forêt, des loups, du monstre, le Onge, qui l’emmène. Enfin, une quatrième partie, Est-ce que ça peut finir comme ça ? reprend le dialogue initial entre le Petit Héros et l’amimaginaire, sauf que, cette fois-ci, les rôles et les répliques sont inversés.

La pièce aborde de nombreux thèmes liés à l’enfance : la filiation et la transmission, l’envie de sortir du chemin tout tracé, de franchir les bornes, et les peurs. Dans un univers imaginaire davantage construit par la parole que montré sur scène, ces thèmes se croisent et se tissent pour construire progressivement l’identité du Petit Héros : il n’a pas de nom, se revendique comme un je et non comme un on, se définit par ses peurs. L’univers est celui des contes, petite maison dans la forêt, arbres, loups, monstres dévoreurs. Tout ici est jeu : jeu avec les mots, quand les adultes croient sérieusement que la nuit tombe, jeu avec l’identité, jeu avec le double qu’est l’amimaginaire, jeu avec les peurs, jeu aussi avec le théâtre car le Petit Héros se donne explicitement comme personnage de théâtre, sait qu’on est au théâtre et évoque le lieu même du théâtre, qui risque aussi d’être dévoré par les monstres. Mais ce jeu est celui des enfants, c’est-à-dire un jeu auquel on joue sérieusement.

La pièce parle donc du théâtre, boite noire, lieu de tous les possibles, lieu qui donne à voir au spectateur un double de lui-même, lieu de la parole et du merveilleux, de la magie, lieu où les peurs et les obsessions peuvent être dites et le monde convoqué par le simple pouvoir du verbe.

 

 

 

 

Hématome(s)

Hématome(s)
Stéphane Bientz
Editions Espaces 34 Théâtre Jeunesse 2018

Bord de mer et griffes de dragon

Par Michel Driol

Trois enfants au bord de la mer. Tom, garçon peureux, dont le père est guetteur sémaphorique. Dilo, fille de pêcheur, énergique et intrépide. Et Ema, presque mutique, la nouvelle venue, dispensée d’éducation physique, qui traine une poupée informe, et dont la mère est actrice de cinéma. Alors que Tom et Dilo habitent sur le continent, Ema habite une ile qu’on ne peut rejoindre à pied qu’à marée basse. Etrange trio, trois solitudes entre la plage et l’école, jusqu’au moment où Ema disparait. Dilo et Tom vont alors sur l’ile, font la connaissance de son père, sympathique orfèvre fumeur de cigarette, qui leur annonce qu’Ema est partie sur un tournage avec sa mère. En plein orage, ils découvrent qu’Ema est sous le pouvoir de son père-dragon et ils vont la libérer.

On a là quelques éléments qui feraient penser au Club des Cinq : le bord de mer, une toponymie et une géographie que ne renierait pas Enid Blyton : l’ile du Creux du Diable, les falaises, les passages  accessibles à marée haute, les caves et souterrains, la fillette intrépide. Mais là s’arrête le parallèle avec le Club des Cinq, car l’imaginaire et la langue de Stéphane Bientz sont bien plus complexes, plus riches et plus inquiétants que ceux d’Enid Blyton. Comment parler au théâtre de la maltraitance  enfantine, des pères abusifs – voire de la pédophilie ? Par les images, et d’abord en montrant Ema, prostrée, attachée à sa poupée et à l’image maternelle, solitaire, enfant dont on perçoit la singularité, mais sans savoir à quoi l’attribuer. Ensuite par le recours au conte et aux images du dragon incarnant le père, dragon qu’il faut terrasser par le pouvoir de la musique afin qu’il ne nuise plus. Et la fin de la pièce entraine dans un univers merveilleux fait d’or et de pierres précieuses, de dragon et de cygne, permettant à Tom de se révéler comme garçon courageux et de rétablir l’harmonie. Tout est alors à réécrire, réinventer, recommencer entre les trois enfants. Et surtout par le recours au récit, qui laisse à chaque spectateur le pouvoir d’imaginer.

Le titre renvoie au corps meurtri et, par homophonie, reprend le nom de deux des personnages, Ema et Tom. Le texte est écrit dans une langue particulièrement travaillée, poétique et inventive, moins dans le lexique que dans la syntaxe : répétitions, énumérations, reprises, ruptures. Par ailleurs, les enfants se disent et se racontent autant qu’ils agissent ce qui contribue à installer l’univers de la parole des enfants comme un univers singulier dans lequel dire compte autant que faire. Il faut nommer et dire les choses pour les maitriser. Et ce n’est pas pour rien que le père d’Emma est nommé le papapa…

Un texte qui montre que grâce à l’imaginaire le théâtre jeunesse peut aborder les problématiques les plus sombres.

Orphée Divin musicien

Orphée Divin musicien
Sylvie Gerinte – Daniele Catalli
Amaterra 2019

Tout sur Orphée…

Par Michel Driol

Dans la collection Les grands textes à hauteur d’enfant, ce volume adapte l’histoire d’Orphée. En Thrace, le berger Atys rencontre souvent le musicien et poète Orphée. Il le questionne d’abord sur l’origine de sa maitrise de la musique et du chant, puis lui demande de raconter le voyage des Argonautes. A la fin de ce récit, Orphée aperçoit Eurydice. Atys assiste au mariage, puis à la mort d’Eurydice. Il encourage alors son ami à aller chercher sa femme au royaume des morts. A son retour, Orphée raconte son échec à Atys.  Quelques temps plus tard, Atys, horrifié, assiste à la mise à mort d’Orphée par les Bacchantes.

On a affaire à une adaptation qui permet à un jeune lecteur de s’imprégner du mythe d’Orphée. Le recours à un personnage secondaire, Atys – clin d’œil à l’opéra baroque ? – permet dans le dialogue de donner des informations sur le personnage d’Orphée de façon naturelle. Cette volonté de vulgarisation des éléments antiques se retrouve partout : explication de Charybde et Scylla, des causes du la quête de la Toison d’Or… En quelques mots, le jeune lecteur possède tous les éléments mythologiques lui permettant de comprendre les enjeux des histoires racontées, sans que cela ne nuise à la dynamique du récit. Le texte, au présent, est facilement accessible et vivement conduit. Une notice finale signale les auteurs grecs et latins qui ont popularisé ce mythe.

Les illustrations de Daniele Catalli en trois couleurs, bleu, ocre et noir, soulignent certains passages  et esquissent un univers particulier qui ne cherche pas à prendre la place de l’imaginaire suscité par le texte, mais l’accompagnent.

 

 

 

 

Elle est bizarre la dame !

Elle est bizarre la dame !
Laure Monloubou
Editions Amaterra 2018

La vérité sort de la bouche des enfants

Par Michel Driol

On retrouve le P’tit Gars, personnage récurrent de l’auteure, dans les transports en commun. Il décrit sa voisine, et la trouve bizarre. Page de gauche, le P’tit Gars, qui imite sa voisine, page de droite, les éléments du portrait de la dame, façon dessin d’enfant. Un nez rond et rouge, des cheveux violets frisés, que rejoindront vite les yeux, les oreilles… On croit entendre en haut de page le P’tit gars , en gros caractère, commenter ce portrait qu’il fait, tandis, qu’en petits caractères, on entend la voix gênée de la maman, chut, ça suffit… Jusqu’au moment où le dessin d’enfant fait place à la dame… très ressemblante à sa description… Et, cerise sur le gâteau, le P’tit Gars veut ajouter quelque chose…  savoir s’il peut l’inviter à son anniversaire !

Comme les autres albums de la série, celui-ci explore, avec humour et tendresse, une situation dans laquelle nombre d’adultes ou d’enfants se reconnaitront. Ici, ce sont les commentaires sans gêne de l’enfant sur le physique d’un tiers. Rien de méchant : juste un constat, et une volonté du petit d’aller vers l’autre, avec ses mots à lui, son franc parler, ce qui questionne aussi sur l’attitude des adultes face à qu’ils prennent pour quelque chose de désobligeant envers l’autre. Comme toujours avec l’auteure, une grande simplicité des codes narratifs, qui, avec expressivité, vont à l’essentiel sans disperser le lecteur.

Un album tranche de vie qui parle avec malice de différence et du regard des enfants sur les autres…

Un autre album de la série : C’est à moi