Le Journal d’Aurore

Le Journal d’Aurore. Jamais contente, toujours fâchée
Marie Desplechin, Agnès Maupré
Rue de Sèvres, 2016

L’Ado en BD

Par Anne-Marie Mercier

Les amours (en général imaginaires et catastrophiques), la famille (bien réelle, dans laquelle la grande sœur en rébellion, la petite sœur parfaite et les grands parents compréhensifs supportent avec plus ou moins de philosophie les humeurs d’Aurore tandis que ses parents ont renoncé), le collège (pas pour le meilleur) et principalement les amies (qui elles aussi supportent avec plus ou moins de philosophie, etc.), on voit le quotidien d’une ado typique, prise entre prétention et mal-être, qui ne s’aime pas, mais se sent incomprise et injustement mal aimée par les autres.

Le journal suit le déroulement du calendrier, avec ses fêtes et ses rites ; il commence au jour des morts, se poursuit avec Noël, les vacances d’été, à nouveau l’automne… jusqu’au Brevet (Aurore redouble). La météo principale est celle des humeurs changeantes d’Aurore, tantôt pleine d’enthousiasme, tantôt abattue (souvent) : c’est un portrait aussi juste que celui de la version romanesque, mais comme elle un peu décalé par le fait que les téléphones portables n’existent pratiquement pas et les ordinateurs sont encore hors d’atteinte pour les adolescents; mais on peut dire en le lisant  : « peu importe l’outil, l’ado boude »…

Les images aux couleurs acidulées et les postures et mimiques données aux personnages, les angles de vue privilégiant la plongée, tout cela nous entraîne dans l’univers plombé d’Aurore, si plombé qu’il en est comique : une méthode pour aider les ados à se regarder avec une certaine distance ?

Le petit bourreau de Montfleury

Le petit bourreau de Montfleury
Marty Planchais
Sarbacane, 2016

Ne touchez pas à la hache !

par Marion Mas

Cette bande dessinée raconte l’histoire d’un bourreau-peintre (bien plus peintre que bourreau en fait, car il n’a jamais exécuté personne), qui mène une vie paisible jusqu’à ce que le nouveau maire de la ville veuille faire état de son autorité en rétablissant peine capitale et exécutions publiques. C’est alors que les ennuis commencent pour le protagoniste. D’autant plus qu’il reçoit la visite de Louise, la fille du premier condamné à mort, qui le supplie d’épargner son père victime, dit-elle, d’une erreur judiciaire. Faut-il endosser l’héritage paternel ? Faut-il obéir à l’institution judiciaire lorsqu’on a la charge de bourreau et qu’on est sommé de tuer un innocent ? Tels sont les dilemmes que, allongé sous un arbre, le bourreau expose à Tiki, une chauvesouris douée de parole. Figure de la conscience aux allures de psychanalyste, la bestiole l’aide à s’orienter, et, finalement, à trancher.

Le style graphique, très expressif, sert un propos humaniste et plein d’humour. Jouant sur le grain du trait, l’auteur fait alterner des cases au dessin simple et efficace avec un travail plus élaboré sur les encres. Rappelant des aquarelles, ces cases soulignent les moments d’incertitude vécus par les personnages et rappellent la passion du bourreau pour la peinture, passion également évoquée à travers les références à van Gogh qui émaillent l’ouvrage.

Gabo. Gabriel Garcia Màrquez,

Gabo. Gabriel Garcia Màrquez, mémoires d’une vie magique
Oscar Pantoja, Miguel Bustos, Felipe Camargo, Tatiana Cordoba
Sarbacane, 2016

Par Anne-Marie Mercier

Comment écrire la biographie d’un romancier, surtout lorsqu’il s’agit de Gabriel Garcia Màrquez, sans tomber dans le récit d’anecdotes, de moments de vie dont on ne sait s’ils ont un rapport réel avec l’œuvre qui est ce qui importe au premier chef ? Et comment transcrire cela en images, en bande dessinée, sans rester à la surface ?

Les auteurs ont réussi le pari qui consiste à partir de la création pour retracer l’enfance : on commence par l’illumination de Garcia Màrquez qui saisit le fil de son inspiration première, celle qui tourne autour d’une figure d’ancêtre, le fameux colonel Aureliano Buendia, pivot du récit de ses premières années. La deuxième partie retrace les années d’étude, les débuts de la carrière littéraire en rupture avec les désirs de sa famille, la vie difficile et désargentée, les piges de journaliste, l’amour, les amis, les voyages, les débuts de la reconnaissance. La troisième partie le montre journaliste à Cuba pendant la révolution, puis aux Etats-Unis au Mexique. L’auteur traverse l’histoire mouvementée de l’Amérique latine de son temps, est souvent en fuite, et toujours en proie aux doutes et à la difficulté de publier ses livres. Enfin les dernières parties montrent la consécration, le succès de Cent ans de solitude, le prix Nobel, les traductions dans tous les continents, un succès planétaire.

Une vie d’écrivain, c’est cela : une plongée à la source de ses œuvres, les rencontres, les paysages, les amitiés, et l’importance de l’entourage, ici la figure de la femme de sa vie qui le soutient, patiente, partage, endure. C’est aussi la fréquentation d’autres œuvres d’autres auteurs (Kafka, Juan Rulfo, Steinbeck…), le danger, la précarité, le monde de l’édition et du journalisme. Les images ajoutent aux faits la dimension rêveuse qui fait le charme des romans de Garcia Màrquez, un mélange de temps et d’espaces qui se superposent.

Big Nate joue et gagne

Big Nate joue et gagne
Lincoln Peirce
Traduit (USA) par Jean-François Ménard
Gallimard jeunesse, 2014

Les olympiades des cancres

Par Anne-Marie Mercier

Big Nate joue et gagneOn retrouve avec plaisir les avanies de la bande de Big Nate, collégiens coincés entre la peur des mauvaises notes, la timidité vis-à-vis des filles, les complexes faces aux gradns costauds, et obligés de jouer le jeu face aux règles imposées par l’école : donner sa chance à tous, collaborer avec tous (et surtout toutes!), jouer pour participer…

Très drôle, prenant les soucis des jeunes garçons au sérieux tout en s’en moquant gentiment, et croquant les personnages et situations de manière saisissante, cette BD a un succès bien mérité.

A l’école de Louisette. Trois histories pour les jeunes lecteurs

A l’école de Louisette. Trois histories pour les jeunes lecteurs
Bruno Heitz
Casterman, 2015

Petits lapins studieux

Par Anne-Marie Mercier

Vous aviezalecoledelouisette déjà lu Mouton Circus, Et un raton laveur ! et l’Heure du Grimm ? Si non, voilà le moment de vous rattraper et si oui, pourquoi pas, de l’offrir autour de vous, pour de multiples raisons. Tout d’abord Louisette la taupe et ses amis les jeunes lapins sont très sympathiques, et plein de fantaisie, ils vivent des situations cocasses. L’art de Bruno Heitz pour croquer des scènes, son jeu avec les différents plans, les vues des terreirs en coupe, le rythme de leur enchainement, tout cela en fait une belle BD.

Enfin, c’est très pédagogique sans se prendre au sérieux  : on y aborde la poésie (à travers l’Inventaire de Prévert, ou les fables de La Fontaine : Louisette a vécu dans un terrier situé sous une école), l’Odyssée, les contes… et le comportement des enfants à l’école et notamment avec les animaux est vu de manière savoureuse : tous rêveront d’avoir un hamster sous le plancher de l’école (Et un raton laveur ! ) qui leur souffle les tables de multiplication.

Les Quiquoi et l’étrange sorcière tombée du ciel

Les Quiquoi et l’étrange sorcière tombée du ciel
Laurent Rivelaygue, Olivier Tallec

Actes sud junior,

Le nouvel épisode des drôlissimes Quiquoi est sorti !

Par Claire Damon

Les Quiquoi et l’étrange sorcière tombée du cielCette petite bande dessinée d’apparence simple et légère n’est pas destinée aux plus petits… et pas uniquement aux 6 ans et un peu plus. Il faut en effet suffisamment de recul pour apprécier l’humour nonchalant et efficace du texte et des dessins. Lorsqu’on possède ce recul, cette maturité et cette intelligence de lecture (comme c’est notre cas à tous), qu’est-ce qu’on savoure !

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Zita, la fille de l’espace

Zita, la fille de l’espace
Ben Hatke
Traduction (anglais) de Basile Béguerie
L’école des loisirs, 2013

Star wars pour les plus jeunes

Par Anne-Marie Mercier

Zita, fille de l’espaceEn ces temps de Star wars mania, on pourrait proposer aux plus jeunes de se plonger ou replonger dans l’univers de Zita, petite fille embarquée dans une lointaine galaxie, qui délivre son ami Joseph (enfin une fille qui délivre un garçon !) avant de sauver des planètes entières. Elle se fait des amis en chemin, de toutes sortes, monstres mous, robots ronds, machines rouillées…

Elle rencontre aussi des personnages qui évoquent une littérature plus traditionnelle, comme le musicien qui dans le premier volume évoque le joueur de flute de Hamelin. De nombreux thèmes de la science fiction populaire se rencontrent également. Le dessin est simple et expressif, la narration très rythmée, non sans humour. La SF de qualité pour les jeunes enfants est rare, ce roman graphique est une belle réussite. Il a lancé les éditions rue de Sèvres, branche BD de l’école des loisirs.

On en est au tome 3, et on peut la découvrir sur Youtube, en anglais.

La Conquête de l’espace, vol.1 : le château des étoiles

La Conquête de l’espace, vol.1 : le château des étoiles
Alex Alice
rue de Sèvres, 2014

Les espaces infinis

Par Anne-Marie Mercier

lechateaudesetoilesAvec cette bande dessinée qui couvrira plusieurs volumes, les éditions rue de Sèvres (c’est-à-dire la branche bandes dessinées de l’école des loisirs) se lance dans une entreprise qui les hissent à la hauteur des grands: l’objet est tout d’abord superbe, avec une couverture raffinée, à l’ancienne, et une impression sur papier fort qui met en valeur toutes les nuances des dessins aquarellés. La technique du dessin mélange plusieurs styles, ligne « claire », hyperréalisme, crayonnés ; les personnages bénéficient de traitements différents, ce qui introduit une bizarrerie, à laquelle on s’habitue vite, porteuse de signification.

L’histoire ne manque pas non plus d’ambition, mettant en scène la grande histoire en la personne du roi de Bavière Ludwig et sa cousine l’impératrice d’Autriche, connue sous le nom de Sissi. On passe dans des décors somptueux de forêts, de château étrange et labyrinthique, et on s’envole dans de drôles de machines.

Les personnages inventés reprennent des caractéristiques classiques des héros de romans d’aventures : une femme disparue mystérieusement, son mari, un savant quelque peu renfermé mais ferme sur ses principes, un fils courageux et sensible, d’autres enfants, pauvres et hardis, dont une fille, des espions sinistres et sans pitié qui tentent de découvrir le secret emporté par la mère du garçon, et complotent contre le roi, et surtout de merveilleuses machines volantes et un rêve d’aile qui emporte tout.

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Madame Livingstone

Madame Livingstone
Barly Baruti,  Christophe Cassiau-Haurie (Ill.)
Glénat, 2014

Par Edwige Planchin

Madame LivingstoneA peine entré dans le livre, nous comprenons que nous nous immergeons dans un univers complexe, construit, riche et profond. Pendant la première guerre mondiale, un aviateur belge, Gaston Mercier, est chargé de couler, sur le lac Tanganyika, un cuirassé allemand. On lui assigne pour cela un guide énigmatique : un métis en kilt surnommé « Madame Livingstone ». Outre l’intérêt historique (l’exportation jusqu’en Afrique de cette guerre), la rencontre de ces deux hommes dans un conflit qui n’est pas le leur suggère des questionnements philosophiques sur l’identité, l’appartenance à une patrie, la perception de l’autre… On apprécie particulièrement la personnalité fine, intelligente et assumée dans sa singularité du métis, rompant ainsi avec l’image du « noir » dans la BD. Ainsi que l’évolution psychologique de Mercier. Un travail énorme et particulièrement réussi qui provoque avec force du dégoût pour la guerre et l’envie de rencontrer l’autre au-delà de toute forme d’appartenance à un groupe.

Les Trois Mousquetaires

Les Trois Mousquetaires
d’après Alexandre Dumas, dessins Ruskey,
Traduit (anglais) par Sébastien Ludmann
Nobi Nobi, 2014

Au galop des images

Par Anne-Marie Mercier

Que le3mousquetaires nom d’Alexandre Dumas, apparaisse en couverture et que l’auteur des dessins, Russkey, ne soit mentionné qu’en petits caractères au dos, n’est pas la seule bizarrerie de ce volume. Signalons d’abord que Russkey n’existe pas mais désigne, lit-on sur le web, un duo d’illustrateurs, Takanori Aoyama et Masanobu Funato, lequel duo n’est pas très visible sur le net. Mais on se contentera du copyright indiquant que l’ouvrage a bien été publié en anglais au Japon en 2014.

Donc Les Trois Mousquetaires, adaptés en BD pour les japonais et retraduit pour les français… quel voyage ! Et le résultat est de fait très curieux : on retrouve la trame (simplifiée) de l’histoire, les personnages, mais ceux-ci sont traités de façon particulière : si d’Artagnan a l’air d’un héros de manga, avec ses cheveux en pétard, et si la reine a l’air d’une fille de 12 ans sortie d’un dessin animé, les autres sont traités de façon plus réaliste. Quant à l’action, elle montre que Manga et roman populaire ont des choses en commun si on ne prend pas le second trop au sérieux. Les bagarres y sont spectaculaires, presque magiques, les gestes appuyés au point d’en devenir comiques : on pense l’Etroit Mousquetaire de Max Linder (repris dans la scène finale de l’escalier du film de Tarantino, Django unchained), et la faiblesse psychologique des personnages n’est pas un problème. Il reste cependant, une différence majeure : le rapport au temps : le manga expédie rapidement (enfin quelques 200 pages tout de même) cette lecture qui était, dans le texte original, une longue immersion… Epoques différentes; le charme de cette histoire est de se plier à toutes les modes.