Allers-retours

Allers-retours
Nina Le Comte
CotCotCot éditions, 2020

Kafka après le rivage

Par Anne-Marie Mercier

« Le sentiment de la misère humaine est une condition de la justice et de l’amour ». Cette phrase de Simone Weil (la philosophe) donnée en exergue indique le propos de cette histoire sans parole, énigmatique : un personnage juste débarqué d’un bateau est extrait par une main invisible et se retrouve dans un lieu inconnu. Des escaliers, des portes nombreuses, mais murées, des couloirs longs et sombres, le sentiment de se perdre, de se noyer… et revenir à la case départ.
Ce parcours kafkaïen où règnent la solitude et l’absurde semble être une métaphore de l’exil. Il figurerait en tout cas bien le parcours de migrants qui avancent sans carte ni repères dans un monde inconnu plein de chausse-trappes. Le tragique de la situation est souligné par des formes géométriques imparfaites, des voies qui ne mènent nulle part, des perspectives aberrantes… et un retour à la case départ : enfermement total dans l’errance.

Petit Chaperon

Petit Chaperon
Beatriz Martín Vidal
Grasset Jeunesse, 2025

Bien des nuances de gris, et encore un Chaperon

Par Anne-Marie Mercier

Beatriz Martín Vidal propose en trois tableaux un parcours de l’histoire du Chaperon rouge.
Tout est à faire pour le lecteur, ou presque, car l’album ne comporte pas de texte, en dehors des trois titres des trois séquences. L’ensemble reste à décrypter même si l’on retrouve des éléments très reconnaissables de l’histoire.
Dans une première partie, intitulée « Rougir », une fillette est recouverte peu à peu de feuilles rouges qui lui font à la fin une capuche.
Dans la deuxième, « Le jeu des questions », elle fait face à un masque blanc et lui touche successivement les yeux, les oreilles, le nez avant de toucher sa propre bouche, ce qui fait « tomber le masque » et dévoile le loup. Il la dévore.
Dans le troisième, « L’échappée », elle émerge d’une masse sombre et velue avant de danser triomphalement sur son corps en faisant surgir des fleurs, rouges.
Le texte a été écrit en 2016, donc avant la vague me-to, mais le sens du Petit Chaperon rouge n’a pas attendu ce moment pour être évident (voir le bel et glaçant album La Petite Fille en rouge de Frisch et Innocenti, Gallimard jeunesse, Prix Sorcières 2014) . Aussi, la question « Et si la peur du loup changeait de camp ? », figurant dans un autocollant apposé sur la couverture semble parfaitement déplacée et purement publicitaire. Elle est surtout peu subtile, contrairement à l’album lui-même.

Cet album sombre, très sombre, tout en tons de gris et de rouges séduit par son mystère : l’enveloppement des feuilles rouges appelle à l’interprétation (puberté, force de la nature, magie ou métamorphose ?…) ; le face à face avec le loup, avec toute la lenteur et la force d’interrogation voulue est superbe et son explosion finale est dramatique. La fin est jouissive, dynamique : vaincre le loup semble être la métaphore d’un gain, d’un triomphe essentiel. A chacun (ou chacune) de s’y projeter.
Quant au conseil éditorial, proposant cet album « dès six ans », il me semble peu pertinent.

 

De Délicieux Enfants

De Délicieux Enfants
Flore Vesco
L’école des loisirs (Médium+), 2024

Au bonheur des ogres

Par Anne-Marie Mercier

Réécriture du « Petit Poucet » de Perrault, le roman de Flore Vesco nous promène dans les labyrinthes d’une forêt bien mystérieuse où chaque apparence est trompeuse, comme est trompeuse la familiarité qui nous fait croire que la famille que nous découvrons est celle du fameux héros.
Les parents sont aimants, trop sans doute pour abandonner leurs enfants, mais la misère est bien là. Les enfants vont par paires jumelles (Nico, Dédé, Gégé, Fifi, Sami et Jo), trois fois, le plus petit, Tipou, étant le dernier. Il y a des mystères dans le passé des parents, et dans l’isolement de leur maison. Tout bascule au moment où le lecteur découvre que ces enfants sont des filles, lorsque sept autres enfants affamés frappent une nuit à leur porte, des garçons, eux aussi en trois paires de jumeaux suivies d’un isolé, nommé Poucet.
Changement de cap : nous sommes donc dans la maison de l’ogre :  les sept filles sont-elles promises à un sort sinistre ? Mais le récit bifurque encore : les sept garçons, une fois rassurés, plus ou moins nourris et choyés par le couple des parents, prennent de l’assurance, font les petits coqs et méprisent en secret les jeunes filles qui se sont entichées d’eux, toutes sauf Tipou la solitaire et la rebelle. Méprisant l’amour naïf des jeunes filles, et la générosité aimante des parents, ils complotent et ils projettent de livrer les filles aux villageois en leur promettant fiançailles et romances. L’issue sera sanglante.
Des retournements multiples de situations provoquent la fuite au plus profond de la forêt des deux plus jeunes, Tipou et Poucet, qu’un amour naissant lie. Ils trouvent la fée marraine de l’ogre, celle qui est à l’origine de toutes les histoires, dans une petite maison qui ressemble à celle de la sorcière de Hansel et Gretel. Des épreuves les attendent et la fin ne sera pas celle qu’on croit, à moins qu’on le veuille, tant elle reste ouverte. La fée marraine est en effet celle qui tisse les histoires et distribue éloges et blâmes aux auditeurs – lecteurs. Elle est aussi celle qui invite à s’emparer des histoires pour les transformer.
Le récit est parfaitement maitrisé, promenant le lecteur, le baladant même allègrement. Composée en un récit choral, la narration est portée par un beau style, souvent poétique, parfois lyrique, faisant alterner en courts chapitres différentes voix, (celles des filles, de la mère, du père, de Tipou).
Manger, être mangé, aimer à en dévorer l’autre, savourer… tout cela est décliné de façon de plus en plus inquiétante, sans qu’aucune rime ni moralité explicite ne surgisse, hormis celle de la liberté, de l’amour et de l’étrangeté assumées.

Feuilleter

The Westing Game

The Westing Game
Ellen Raskin
Monsieur Toussaint Louverture, 2025

Le jeu des sentiers qui bifurquent

Par Anne-Marie Mercier

The Westing Game est un roman policer, du moins c’est ce qu’il semble être. À l’image des feux d’artifice qui explosent à des moments imprévisibles et dans des lieux improbables (une cabine d’ascenseur par exemple) avant de finir en bouquet final, les surprises surgissent à tous les chapitres, éblouissantes par leur ingéniosité mais aussi aveuglantes, tant la découverte de la vérité échappe à tous, ou presque, et surtout à un lecteur qui ne serait pas assez attentif aux multiples indices qui lui sont proposés.
Tout commence très vite avec le coucher du soleil sur l’immeuble nommé « les Tours du soleil couchant », bizarrement orienté vers l’Est ­— chaque détail dès la première page, est important. Dès cette première page on découvre un garçon de courses âgé de soixante-deux ans (pas normal, ça non plus !) qui distribue à six personnes le courrier d’un agent immobilier, Barney Nordrup, dont on nous dit qu’il « n’existe pas ». Ces courriers ont pour but d’attirer dans le nouvel immeuble, propriété de la société Westing, ces six personnes avec leur famille. Le jour suivant les noms des occupants sont installés sur les boites aux lettres et le lecteur a sous les yeux une liste avec les noms des occupants face à la localisation de leur appartement. Indice significatif ? on ne sait… Cette liste suit une disposition classique : un café est au rez-de chaussée, un restaurant (chinois) au dernier étage, un médecin occupe tout le premier et les autres étages comportent deux appartements. « Une couturière, une secrétaire, un inventeur, un docteur, une juge. Ah oui, et dans le lot on avait aussi un bookmaker, un cambrioleur, un poseur de bombes, et une erreur. Barney Nordrup avait loué l’un des appartements à la mauvaise personne ». Ajoutons une femme de ménage hagarde, un jeune garçon en fauteuil roulant, un autre qui prépare une course à pied, une jeune épouse chinoise effrayée, une jolie fille fiancée à un interne prétentieux, une ado rebelle mal aimée par sa mère…
Un mois plus tard, on arrive à Halloween et on se rapproche du fantastique : les nouveaux résidents découvrent qu’il y a de la fumée qui monte de l’une des cheminées du manoir abandonné de Samuel Westing dans lequel une rumeur prétend que le corps du milliardaire se trouve encore, pourrissant sur un « beau tapis d’Orient ». Une tentative précédente d’intrusion a provoqué la mort de l’un des  imprudents et la folie d’un autre… Les plus jeunes locataires mettent au défi la jeune et rebelle Turtle (tortue) d’oser entrer dans le manoir. Elle y découvre le corps du milliardaire et s’enfuit.
Nouveau rebondissement : le journal annonce la mort du milliardaire et un courrier arrive dans les boites des locataires pour les convoquer dans la bibliothèque du manoir afin d’entendre la lecture du testament de Sam Westing dont ils sont les héritiers. Ce testament est une lettre dans laquelle il qui affirme que c‘est l’un d’entre eux qui l’a tué. Il promet la totalité de sa fortune à celui qui découvrira le nom de son assassin. Il organise cela comme un jeu : les locataires sont groupés par deux et chaque groupe dispose de quelques indices, différents de ceux des autres groupes.
C’est ingénieux, drôle. Les personnages passent d’une présentation caricaturale à davantage d’humanité, les rivalités se transforment et laissent parfois la place à des rapprochements, des moments festifs. C’est aussi une belle lecture qui peut plaire à tous les âges. Que le meilleur gagne !

 

Tristan ou l’ennui avec les pissenlits

Tristan ou l’ennui avec les pissenlits
Valérie Picard, Audrey Malo
Monsieur Ed, 2022

Sautes d’humeurs

Par Anne-Marie Mercier

Tristan, petit corbeau chaussé de baskets rouges, se promène dans un pré couvert de pissenlits. Un trou s’ouvre devant lui, d’où sort un ver géant qui l’engloutit. Il tombe alors, à la façon d’Alice dans Alice au pays des merveille, en croisant toute sorte de choses et de situations. Il fait des rencontres aussi, puis tombe encore, dans un autre monde d’une autre couleur : l’un est bleu, plein de larmes et de leur pendant, la consolation, comme celle que Tristan apporte à un esseulé. Le suivant est rouge, couleur de la passion, où l’on voit des amitiés et des couples dont Tristan est jaloux, il tombe alors dans le vert, le monde des envieux, puis dans le noir inquiétant de la peur (on y rencontre une araignée poseuse d’énigmes), le monde jaune est celui de la fête et de la gaieté, mais Tristan veut sortir ; il retombe encore une fois dans le rouge où tout le monde est en colère et désespère de trouver un jour la sortie…
Cette ronde des émotions, encombrée de choses et d’êtres parfois difformes, saturée de couleurs, est une imitation réussie des « ascenseurs émotionnels auxquels nous sommes parfois soumis. Loin de tout didactisme, elle est une vision poétique et imagée, tantôt oppressante, tantôt comique, de nos humeurs changeantes.

Cet album correspond parfaitement aux visée de la maison d’édition (il est d’ailleurs écrit par sa créatrice):
« Monsieur Ed est une maison d’édition indépendante de littérature jeunesse, dirigée par Valérie Picard.
Monsieur Ed privilégie les récits aux univers particuliers, aux thèmes universels dans lesquels le réel et l’imaginaire se chevauchent. Il se nourrit d’histoires captivantes qui transcendent l’ordinaire, suscitent le rire ou les larmes, invitent au songe ou à la réflexion. Bien que la fiction illustrée soit au cœur de ses parutions, Monsieur Ed s’intéresse aussi aux documentaires, aux imagiers, aux romans et même à votre saveur de thé préféré.
Monsieur Ed vit à Montréal, au Québec. »

Grands Méchants

Grands Méchants
Marie Desplechin, Elsa Oriol
Kaléidoscope, 2024

Fais-moi peur ! (ou pas)

Par Anne-Marie Mercier

La sorcière de Blanche-Neige et celle de Hansel et Gretel, la belle-sœur de Cendrillon, Dracula, le Capitaine Crochet, le loup du Chaperon rouge… les plus célèbres des méchants du patrimoine littéraire pour la jeunesse ont ici chacun leur double page. Celle de droite les représente à fond perdu dans un beau portrait coloré où les rouges et les bleus dominent ; ils nous regardent avec un air renfrogné ou distant.
Le texte raconte leur histoire et conteste la doxa : ils n’étaient pas si mauvais, non : on a mal compris leurs intentions. On a caricaturé. Et puis, est-ce un crime de vouloir se nourrir (le loup) ? Les humains tuent pour manger eux aussi et Dracula au lieu de cela donne une espèce d’éternité à ses fidèles. Cendrillon a d’emblée refusé de se lier à ses belles-sœurs, Blanche Neige s’est crue persécutée… Le texte, qui donne la parole aux personnages, est souvent drôle, toujours un peu déstabilisant. Malgré ces justifications, il reste ce qu’il faut de méchanceté pour laisser des aspérités aux histoires et certaines images inquiétantes laissent place au frémissement.

Celle qui reste, L’Été de la reine bleue, Le Roi des sylphes

Celle qui reste
Rachel Corenblit, Régis Lejonc
Nathan (Court toujours), 2024

L’Été de la reine bleue
Estelle Faye
Nathan (Court toujours), 2024

Le Roi des sylphes
David Bry
Nathan (Court toujours), 2023

Une belle collec’

par Anne-Marie Mercier

Je découvre la collection de romans chez Nathan, «Court toujours», au titre intriguant. Oui, c’est court (pour celui-ci, il est écrit qu’il se lit en moins d’une heure et c’est exact). C’est joli, aussi, avec un format original, allongé, un graphisme travaillé, une esthétique inspirée par le style art nouveau de Charles Rennie Mackintosh (1868-1928) dont s’inspirent les belles couvertures de la série Blackwater de Michael McDowell, chez Monsieur Toussaint Louverture. Quant au contenu, la collection rassemble des auteurs bien connus de la littérature pour adolescent allant du réalisme à la SF dystopique (F. Hinckel, C. Roumiguière, C. Ytak, S. Servant, J. Witek, S. Vidal, T. Scotto, M. Causse, F. Colin, etc. On dirait que Nathan a passé commande à presque tout le monde). Les textes sont tous accompagnés d’une version audio accessible avec un QR code et certains sont aussi en version numérique

Celle qui reste est tiré de l’histoire d’Antigone. Celle-ci est la narratrice, et elle est « celle qui reste » et qui fait face. Elle commence à raconter ce qu’elle a entendu et vu depuis le moment où son père, Œdipe s’est aveuglé jusqu’au moment où elle part avec lui dans son errance en acceptant son destin. Le récit est sobre malgré l’horreur des faits. Chaque « acte » est une pierre de plus dans la dévastation d’une famille. Elle raconte comment elle a découvert son père ensanglanté, et comment celui-ci lui a expliqué son geste . Un autre acte la montre découvrant le corps de sa mère, pendue, un autre lui fait voir la brutalité et l’ambition de ses frères qui causeront ainsi indirectement sa propre mort dans un temps hors du récit, un autre l’oppose à Ismène sa sœur qui ne sait que sangloter. Le dernier est un temps de dévoilement de qui elle est, de ce qu’elle veut être. Après avoir été perdue dans la révélation de son origine, née d’un inceste, elle s’affirme dans sa vérité, se révoltant contre les dieux, « ces déments qui pensent que la vie n’est qu’une tragédie ».
La dignité d’Antigone et celle de son récit trouvent un écho parfait dans les beaux dessins de Régis Lejonc qui tracent des décors et des silhouettes en lignes épurées, comme dans les vases grecs peints,  et les rehaussent avec une palette réduite de blanc, noir et rouge.

 

L’été de la reine bleue se déroule dans un futur peu éloigné dans lequel les conditions de vie en Ile-de-France sont devenues difficiles : le niveau de la mer a englouti les zones côtières (et sans doute la Bretagne et les îles britanniques), les plus fortunés vivent à Paris, sous une coupole transparente qui les protège de la pollution, les autres sont relégués en périphérie, et sont très exposés au contraire ; les enfants souffrant de problèmes pulmonaires sont soit sont soit équipés d’implants, que l’on commence à expérimenter avec des succès variables, soit envoyés en centre de cure à la campagne. C’est ce qui arrive à la narratrice, désespérée d’avoir dû se séparer de son amie Chloé. Elle raconte, et en même temps elle écrit à Chloé, sur son téléphone, de longs messages qui ont du mal à partir, le réseau étant mauvais.
Dans un premier temps, portés par l’écriture fiévreuse de celle dont on ne connait pas le nom, ce qu’on lit est proche des récits d’enfants envoyés au loin en pensionnat : déchirure de l’éloignement, découverte des lieux, brimades, intervention d’une personne providentielle… C’est une fille, Jill, qui la sauve. Elle a son mystère, on la traite de monstre : elle a fait partie des premiers sur lesquels les fameux implants ont été installés. La suite est surprenante et belle, portée par la générosité de Jill et les choix de la narratrice. Nous allons de surprise en surprise, je n’en dirai pas plus.
En peu de pages l’autrice a pu installer un monde dystopique, une micro-société, des liens qui se défont dans le deuil et d’autres qui naissent, et presque un espoir de futurs possibles. La densité du récit n’empêche pas les moments méditatifs, comme les temps de plaisir face à l’océan que la jeune fille découvre, si proche enfin.

Le Roi des sylphes se situe dans le genre de la fantasy, par ses personnages. Il comporte le même nombre de pages mais est beaucoup plus léger – l’auteur abuse des alinéas, ceci explique en partie cela. L’intrigue est simple : la reine des sylphes veut que son fils, adolescent passe son initiation pour abandonner sa part humaine et se préparer à lui succéder. Le garçon ne veut pas, il est amoureux d’une humaine et pour vivre la vie qu’il souhaite il participe au complot qui va causer la fin de son peuple. Peu de surprises, peu d’épaisseur des personnages, on a du mal à s’intéresser à l’adolescent boudeur qui n’a rien compris, les couples peinent à exister, autant celui des deux jeunes gens que celui de la reine et de son ex amante, comme les personnages secondaires. L’ensemble est bien léger, à l’image du vent qui balaie tout dans le monde des sylphes, mais la couverture est superbe.

 

Norbert

Norbert
Marie Colot et Ariana Simoncini

Cot cot cot,  2024

Norbert : Un personnage en quête d’histoire

Par Lidia Filippini

Norbert est une toute petite idée, logée dans la tête de quelqu’un. Mais dans cette tête, il y a déjà beaucoup d’autres toutes petites idées en souffrance. De temps en temps, certaines s’étoffent. Elles se transforment en princesses, en fées ou en d’autres personnages incroyables et quittent soudain les lieux pour devenir des histoires. Norbert, lui, semble coincé dans sa minuscule prison pleine à craquer. Il n’en peut plus, Norbert, il crie, il hurle : « Hey, tête de linotte ! Tête de nœud ! Sors-moi de là ! » Mais rien n’y fait. Celui qui lui a donné un prénom semble l’avoir tout à fait oublié. Jusqu’à ce qu’un jour, une étincelle apparaisse…
Simple et facile à lire, cet album n’en aborde pas moins un sujet complexe : celui de la création littéraire. Le lecteur voit le personnage se construire peu à peu au gré de l’imagination de son auteur. Au départ, Norbert ressemble à un arbre tout noir avec quelques branches et quelques racines. Puis, quand l’écrivain repense à lui, il se retrouve pourvu de bras, de jambes et de dents. L’auteur hésite. Il fait de lui un prince, puis changeant d’avis, lui donne des ailes et une crête. Norbert est fou de rage. Il ne sera ni le héros d’un conte, ni une vulgaire poulette ! L’écrivain semble alors se désintéresser de lui.  Mais, tout à coup, alors qu’il n’y croyait plus, Norbert, éjecté hors de la tête, se retrouve sur une page blanche. Le personnage est libre, comme dans la pièce de Pirandello, Six Personnages en quête d’auteur. Il va pouvoir, aidé de son auteur, écrire sa propre histoire : celle que nous venons de lire !
Marie Colot propose ici un album original et riche dans lequel le lecteur, à chaque âge, trouvera de quoi s’interroger, ou juste s’étonner. Le choix d’un petit format carré, facile à manier est judicieux. Le lecteur a l’impression de se plonger dans un cahier intime et précieux. Les très belles illustrations d’Ariana Simoncini, dont Norbert est le premier album pour la jeunesse, ont su se saisir du texte. Les couleurs pastel sont propices à une douce rêverie. Les personnages, tous plus loufoques les uns que les autres, évoluent dans un univers onirique peuplé de références au voyage, mais aussi à la lecture. C’est un album réussi qui donne envie d’écrire à son tour des histoires !

Feuilleter sur le site de l’éditeur

Tisseurs de sorts

Tisseurs de sorts
Frances Hardinge
Traduit (anglais) par Philippe Giraudon
Gallimard jeunesse, 2024

Page turner pour ados, en été

Par Anne-Marie Mercier

Ce gros pavé de 550 pages arrive à pic pour une belle lecture d’été. Foisonnant, il propose un monde très original, de multiples personnages au destin complexe, des êtres fantastiques plus qu’étranges, des imbrications d’intrigues à tenir fermement pour éviter de s’y perdre. Il faudra donc se ménager de longues plages de tranquillité pour s’y immerger confortablement sans s’y perdre.
S’immerger, c’est aussi ce à quoi invite l’univers des personnages : quittant leur pays de terre ferme tissé de magies sombres, les deux héros, un garçon et une fille, doivent partir vers le pays des Sauvages, vaste forêt marécageuse où personne ne s’aventure sans terreur. Les descriptions de paysages aquatiques, plongés le plus souvent dans l’obscurité, sont saisissantes, poétiques, obsédantes. Le château des araignées (allusion au film ?) est une superbe trouvaille.
Les deux héros ne sont a priori pas des « tisseurs de sorts » comme peut le faire penser le titre français. Au contraire, ils les combattent : Kellen a été piqué par un « petit frère », espèce d’araignée particulière qui tisse les sorts ; depuis, il a le pouvoir de défaire aussi bien les sorts que les fils des tissus (gros problème puisqu’il appartient à un village de tisserands). Il est employé par les proches de ceux  qui ont été envoutés, afin de lever la malédiction et faire reprendre leur apparence humaine aux ensorcelés. Ce sort est souvent une métamorphose et l’on admire aussi bien le talent de l’autrice pour renouveler des contes traditionnels (« Les cygnes sauvages » par exemple) que son ingéniosité pour imaginer des métamorphoses extrêmement originales, souvent en objets, ce qui donne lieu à des histoires parallèles parfois drôles, souvent tragiques.

Son amie Nettle qui le suit partout est l’une des personnes qu’il a libérées : une belle-mère jalouse l’avait transformée en oiseau (voilà Andersen), comme ses trois frères et sœur. Elle était un héron, son frère Yannick une mouette et les autres un faucon et une colombe. Le faucon a tué la colombe et est devenu fou lorsqu’il a repris sa forme humaine. Yannick la mouette a refusé de redevenir humain. Il protège de loin Nettle. Sa présence intermittente et son caractère grognon mettent parfois un peu d’humour dans ce roman souvent sombre. Nettle suit Kellen partout, on ne sait pas bien pourquoi (ce n’est pas de l’amour mais un sentiment très fort et très chaste qui lie les deux jeunes gens), mais on finira par le savoir : elle cache un terrible secret.
Ajoutons à ces personnages un cavalier des marais inquiétant et son cheval carnivore, des bateaux magiques, des animaux fantastiques, des ensorceleurs et des ensorcelés… Le récit suit une pente régulière, allant toujours vers davantage de noirceur et d’étrangeté. On est embarqué avec ces deux jeunes gens si différents au caractère attachant dans un grand voyage au pays des sorts.
Enfin, ce récit a une dimension morale : Kellen ne peut défaire un sort qu’en comprenant à qui ses victimes ont fait du tort : c’est la haine qu’ils ont suscitée (consciemment ou non, volontairement ou non) qui produit le sort chez l’ensorceleur ou l’ensorceleuse. La haine et la jalousie sont présentées comme des sentiments mortifères et dangereux, incontrôlables, qui peuvent mener à des catastrophes aussi bien le haï que le haïssant. On fait l’éloge d’une attention aux autres et à soi-même, indispensable pour comprendre ce qui se « trame » dans les profondeurs de son être. Chacun est susceptible d’être la victime ou l’auteur d’un sort…

Aussi original, passionnant et cruel que La Lumière des profondeurs, ce nouveau roman montre une nouvelle voie du talent de Frances Hardinge, impressionnant.

 

 

Pio

Pio
Émilie Chazerand, Marie Mignot
Sarbacane, 2024

Grand petit

Par Anne-Marie Mercier

Pio est un enfant.
Il est très grand, si grand qu’il dépasse l’album pourtant de grand format : on ne voit pas sa tête sur le portrait « en pied » de la couverture. Pour sa mère il reste son tout petit. Pour les autres, il est une calamité, comme Gulliver au pays des Lilliputiens. Lui-même s’en rend à peine compte et le texte, qui porte son point de vue, souligne l’humour des images. Enfin, comme Gulliver, il fait ce qu’il peut pour corriger cela quand il s’en rend compte. C’est un bon garçon et les images insistent sur son sourire et ses bonnes joues autant que sur l’apparence d’univers jouet du monde qui l’entoure.
Seul importe pour Pio l’amour qu’il a pour la toute petite Nona dont il est « aussi amoureux qu’une fourmi d’un bonbon ». Ses tentatives pour la conquérir, longtemps infructueuses car celle-ci ne quitte pas son livre des yeux, sont aussi cocasses qu’énormes. Mais bien sûr, le grand cœur sera reconnu à la fin.