Emile fait la fête

Emile fait la fête
Vincent Cuvellier, Ronan Badel

Gallimard, 2012

Emile, ouvre-toi !

 Par Dominique Perrin

emilAu centre déjà de quatre albums, le personnage d’Emile (sa connivence historique avec la pensée de Rousseau n’a au mieux qu’une valeur ironique) est incontestablement frappant : un « petit d’homme » blasé, égocentrique, à la fois rationnel et incohérent. Lorsqu’on le découvre dans cet album-ci, on imagine d’abord son visage moins perpétuellement fermé que ne le lui fait le trait de Ronan Badel. Mais le texte de Vincent Cuvellier corrobore efficacement ce caractère. Emile semble fondamentalement incapable de « faire la fête », fût-ce tout seul ; il s’éveille avec des désirs, mais le rapport instrumental qu’il entretient avec le monde le rattrape dès qu’il pose un pied à terre. On comprend qu’il a autour de lui des adultes qui ne l’aident pas foncièrement à être différent. De ce tableau questionnant d’une pré-adolescence aussi morne que précoce, assez modérément comique, ressort l’impression d’une singulière absence de perspectives – que ce soit celles de l’évolution individuelle, de la rencontre avec autrui, de la permanente et étonnante transformation du monde.

Mamouchka et le coussin aux nuages

Mamouchka et le coussin aux nuages
Michel Piquemal, Nathalie Novi

Gallimard, 2012

Lever les voiles (mourir)

Par Dominique Perrin

mamou Une très vieille dame habite le monde à tout petits pas, vivant frugalement une vie dont le fil s’amenuise. Un coussin brodé de nuages, généreusement acheté à un brocanteur rétrospectivement mystérieux, vient soulager ses maux. Délassant son corps, il procure à « Mamouchka » la magie de la réversibilité du temps : la voici dans la fleur aimante de son âge, au temps de la rencontre amoureuse, du mariage, de l’enfantement, en un voyage immobile et comblant.
Ce récit très sobre, à l’image de son titre, s’accomplit dans les images dansantes et chatoyantes de Natahalie Novi. Que texte et image campent une Russie des plus traditionnelles n’ôte rien à la juste beauté de ce conte de la mort comme évanescence et avènement – à contrepied, posément, des représentations dramatiques de l’ultime vieillesse caractéristiques de l’inconscient collectif occidental.

Quand la mort est venue

Quand la mort est venue
Jürg Schubiger
Illustré par Rotraut Susanne Berner
Traduit de l’Allemand par Marion Graf
La Joie de Lire, 2011

La joie de lire  ?

Par Christine Moulin

qd_la_mort_web_carre_200Tout commence au mieux: nous voilà revenus dans une sorte de Paradis perdu, d’avant la malédiction universelle: « En ce temps-là, nous ne connaissions même pas son nom. La mort? Connais pas. » Sauf que l’illustration montre deux enfants au regard fixe, au sourire figé, qui ne semblent pas particulièrement heureux de vivre. L’impression que « quelque chose cloche » ne se dément pas quand on tourne la page: nous voici devant le village entier. Tout le monde a les mêmes yeux écarquillés, un peu vides, une position statique, l’air indifférent. On apprend que « chez ces gens-là », on ne se souhaite pas « bonne journée » parce que c’est inutile: toutes les journées sont bonnes.

Apparaît la Mort qui rappelle celle d’Erlbrüch dans Le canard, la mort et la tulipe ou dans La grande questionElle est représentée sous la forme d’une mendiante épuisée, dont tout le monde se moque parce qu’elle trébuche sur un escargot. Voilà donc le péché originel : la méchanceté stupide à l’encontre de l’étranger.

Ce qui devait arriver se produit: la Mort passe la nuit au village et y sème le malheur. Malgré elle, car elle est pleine de culpabilité et de compassion. Cette compassion que les villageois, perdus dans leur bien-être un peu niais, lui avaient refusée. La Mort repart, les villageois reconstruisent leur village dévasté : ils ont appris à souhaiter bon voyage, bonne journée, bref, à ne pas prendre pour bonheur comptant ce qui leur a été octroyé. On les voit rassemblés, un vrai sourire aux lèvres. Tout semble paradoxalement plus vivant, plus joyeux.

La fable est riche mais dérangeante. A dessein, bien sûr. Reste une interrogation: ces villageois sont-ils destinés à mourir, alors que la Mort est repartie?

L’avis d’une lectrice, Marine Landrot : « Ce qui est beau, dans cet album, c’est que cette mamie-squelette n’a pas plus de réponse que les hommes sur les mystères de l’au-delà. »

 

Tonio

Tonio
Gaëtan Dorémus
Rouergue, 2012

Naissance d’un humain

Par Dominique Perrin

Au titre de cet album, la première de couverture accole la représentation de quatre animaux – un boa, un oiseau, un papillon, portés par une panthère en station debout. Mais en quatrième de couverture, après un absorbante parcours où les rapports entre texte et image évoquent plus d’une fois ceux de la bande dessinée ou du roman graphique, figure comme en filigrane un autre nom, plus difficile à déchiffrer car écrit de la droite vers la gauche : « gamin », et c’est bien cette fois Tonio que l’illustration représente, avec sa physionomie étrange d’éléphant bipède aux oreilles de papillon.
Et c’est toute la question : quelle est l’identité de ce personnage ? Ne devrait-il pas ressembler aux quatre animaux qui l’ont créé un jour d’ennui sur leur île déserte ? Ces quatre créateurs quelque peu immatures, normalement naïfs et imbus d’eux-mêmes, sont tout aussi questionnants que leur créature. Du haut de leur inventivité impulsive, ils spéculent sur le caractère imprévisible – incontrôlable – de leur progéniture, qui ne se laisse décidément pas déchiffrer comme une somme d’héritages – les humeurs caractéristiques des ascendants s’avérant d’ailleurs difficiles à énumérer.
Quand Tonio – successivement rebaptisé Ballaké, Jacques, puis Humphrey par chacun de ses parents – révèle que son caractère – ou son tempérament, ou son ethos – est surtout plastique et singulier, et qu’il invente finalement lui-même son nom, le lecteur a eu et pris le temps d’une méditation plutôt joyeuse, plutôt fondamentale, sur la dimension interrelationnelle qui permet l’existence humaine.

 

Les morceaux d’amour

Les morceaux d’amour
Géraldine Alibeux
Autrement, 2012

Que ne ferait-on pas par amour ?

Par Christine Moulin

les-morceaux-d-amour-de-alibeu-geraldine-914729357_MLNous sommes dans l’univers du conte : les personnages ne sont pas individualisés (« la jeune fille », « le jeune homme »); la guerre dont revient le soldat vaut pour toutes les guerres; Géraldine Alibeu a réduit à l’essentiel le décor, rural et enneigé, dans les tons ocre qui sont sa signature.

La jeune fille tombe amoureuse du jeune homme, bien que celui-ci ait perdu un bras, un œil et une jambe mais le jeune homme ne la remarque même pas, perdu qu’il est dans sa tristesse. Comme elle l’aime et qu’ « il n’y a pas d’amour sans preuve », elle lui envoie son bras, ses cheveux et son œil. Le jeune homme retrouve goût à la vie et tombe amoureux de sa bienfaitrice. La fin, très morale, affirme la force de l’amour, au-delà des apparences et du désespoir (« On ne voit bien qu’avec le cœur », ce qui explique sans doute les allusions au Petit Prince sur la première de couverture : l’écharpe et le renard). Tout est parfait, un peu trop, peut-être. L’ennui n’est pas loin.

Un aperçu de l’album sur le site de l’auteur.
Une analyse éclairante sur le site du journal suisse Le Temps.

Je fabrique mes livres

Je fabrique mes livres
N. Palmaerts, M. Paruit
Casterman, 2012

Par Caroline Scandale

On n’arrête plus le progrès…

Je fabrique mes livresA l’heure où les enfants manient les tablettes numériques mieux que certains adultes, prient leurs parents de regarder Tchoupi sur le Ipad et lisent leurs revues en mode 2.0, ce documentaire leur rappelle de façon ludique que les livres sont avant tout des objets en papier dont la valeur réside dans le soin, l’attention et le temps passé à les rédiger et à les fabriquer.

Je fabrique mes livres foisonne d’idées de livres à créer et d’astuces pour les réaliser. Il propose des tutoriels et des croquis explicatifs pour chaque type de livre (le livre de ma semaine, le livre d’une couleur, le livre « j’aime », le livre des collages, le livre à histoire, le livre pop up…). Cerise sur le gâteau, il débute par un cours synthétique sur l’objet-livre, présente ses différentes parties, en dresse une typologie rapide, et explique très simplement comment relier les pages d’un ouvrage à partir du pliage de papiers de formats A2, A3 et A4.

Son autre point positif est la simplicité du matériel nécessaire à la réalisation des livres: des feuilles, de la colle, des ciseaux, une grosse aiguille à coudre, du fil, une photocopieuse et le tour est joué!

Un livre intelligent et stimulant à conseiller aux petits et aux grands, adeptes des loisirs créatifs.

 

Lecture pour toutous

Lecture pour  toutous
Lionel Koechlin
Gallimard, 2012

A l’école de Lionel Koechlin

Par Dominique Perrin

L’instituteur Totof se voit annoncer qu’on manque d’élèves et que sa classe restera vide cette année-là. La porte étant restée ouverte, voici que des chiens s’installent à la place des élèves. L’instituteur parviendra-t-il à leur apprendre à lire – à les y motiver, les y contraindre ? Lionel Koechlin offre ici un nouveau récit d’une apparente et désarmante candeur, riche en questionnements latents.
Pourquoi l’école manque-t-elle d’élèves quand elle abonde en professeurs ? Est-il possible qu’au moins un chien, assidu et courageux entre tous, apprenne à lire ? Comment le maître de ce chien, qui a lui oublié comment on lit, se fraie-t-il un chemin au quotidien ? Enfin, un chien pourra-t-il apprendre à Totof comment nager ? On voit ici qu’on s’interroge beaucoup en sous-main dans ce livre sur ce qu’est et peut un « maître »…

 

Remontants et ricochets

Remontants et ricochets
Jean-Claude Touzeil, Valentine Manceau

Soc et foc, 2012

Ricochets avec les mots

Par  Maryse Vuillermet

remontants et ricochets image Les plantes remontantes sont celles qui fleurissent plusieurs fois dans l’année et les ricochets sont les bonds que les pierres lancées avec adresse font sur l’eau. Ce titre illustre parfaitement  l’univers  de ce poète. Un recueil plein de fantaisie, où  plantes,  arbres,  oiseaux,  poètes  constituent la matière vivante de poèmes courts  et drôles la plupart du temps. Les jeux de mots, « les abeilles ont le blues pour ne pas dire le bourdon », succèdent aux jeux de sonorité, poèmes en «  t », « la myrthe de Marthe est morte », poèmes en « ch »,  « Dans la forêt de Conches »… . L’humour est le plus souvent tendre mais il frôle le noir comme dans  Rites, « Elle a coupé le cou de l’oie ». La forme est très variées, cela va du court récit, « le geai a cogné la vitre », aux petites leçons citoyennes, dans Relativité, aux listes de ce qu’on voit dans le marais… Deux poèmes évoquent Villon et Soupault. Les illustrations de  Valentine Manceau, collages et dessins,   sont drôles, elles ne copient pas le texte, elles présentent un léger décalage, un monde juste à côté et plein de surprises, de mouvements et de couleurs.

Ces poèmes seront parfaits à faire lire et étudier à des petits  car c’est une poésie vivante, vibrante même, moderne et accessible.

Liberté

Liberté
Paul Eluard, Anouck Boisrobert et Louis Rigaud
Flammarion, 2012

Liberté, je déploie ton nom

Par Dominique Perrin

On sait que ce plus fameux des poèmes d’Eluard semble ne jamais devoir s’avouer fini. Dans cet album aux tons à la fois doux et tranchés, à la matérialité  surprenante et signifiante, la continuité des vers obstinés et lumineux et la superposition patiente des pages esquisse la complexité d’un paysage – substrat géologique, milieu végétal, présence humaine et animale, verbe inscrit dans la calligraphie du monde. Mais ce paysage se déplie aussi, et l’album s’allonge alors encore et encore – comme pour faire le tour de la table familiale autour de laquelle les enfants courent autant de fois qu’ils ont d’années pour fêter leur naissance. Cette épure iconopoétique a pour point d’orgue la photographie d’un groupe de maquisards du Vercors en 1943, dont les sourires percutent l’esprit autant que l’œil – sans paratexte superfétatoire.

 

La maison de Yu Ting

La maison de Yu Ting
Anne Thiollier

HongFei, 2012

« Deviens ce que tu lis »

Par Dominique Perrin

Pourvoyeuses de beaux récits à mi-chemin entre orient et occident, de forme souvent assez classique, les éditions HongFei donnent ici un album marquant par sa forme atypique, tout à fait familière et déconcertante à la fois. L’ouvrage explore simultanément deux principes esthétiques. Au plan du texte, il fonctionne par expansion progressive d’un premier noyau verbal (« La maison /de Yu Ting »), auquel s’agrègent de page en page différents compléments (qui l’insèrent à terme dans un texte complexe). Au plan de l’image, l’ouvrage explore le double enjeu du cadrage et de l’angle de vue : plongée sur la maison et son jardin intérieur, vue de la grand-mère de dos en train d’y coudre, gros plan sur le nécessaire à couture posé à terre, point de vue haut perché du chat noir poursuivant un criquet dans l’arbre du jardin… Il faut relire l’album comme un poème proposé à la mémoire de ses lecteurs, simple et complexe, prévisible et foisonnant, agrémenté de visions qui désamarrent en chacun l’esprit de rêverie le plus vagabond.