Jacques Roman, Carll Cneut
Tout bêtement
La Joie de lire, 2012
Quand les poèmes naissent de leurs illustrations…
Par Dominique Perrin
Tout un déploiement de poèmes en vers libres issus d’une galerie d’images dues à la griffe d’un grand illustrateur : c’est en quoi consiste l’album à la fois dense et aéré, imprévisible et cohérent publié par Jacques Roman « en rêvant à partir des illustrations de Carll Cneut ».
« Tout bêtement », parce que les dessins figurent exclusivement des sujets animaux, et que ces animaux vêtus affichent avec placidité leur fonction d’interprétants de la condition humaine. « Tout bêtement » aussi – et la gageure est magistralement mise en œuvre – parce que l’inspiration est au rendez-vous et montre par le fait qu’elle circule bien de l’image – plaisamment appelée « illustration » – vers le texte.
Si l’œuvre de Carll Cneut évoque ici notamment celle de Beatrix Potter, Jacques Roman mentionne en fin d’ouvrage la présence passagère, dans le tissu d’échos et de ruptures de ses vers très « libres », de poètes comme Michaux et Prévert, mais aussi de Baudelaire et de Joyce. L’ensemble se situe dans la lignée du fondateur Chantefables et Chantefleurs de Desnos et Jirincova Ludmila (Gründ, 1978).




Visite de la terre, de « l’R et de l’O », découverte des sons, des images, des sensations, par le biais de poèmes de facture relativement classique (rimes et courtes strophes), sauf à se perdre dans des poèmes qui sonnent comme autant de haïku sur le monde actuel, pas dénués d’humour, tel :
Dès la couverture, le monde de Brunella Baldi, aux couleurs de sable et d’ocre, aux courbes étonnantes, nous happe : quelle est cette maison, quelles sont ces formes rondes comme la lune ou plutôt comme des planètes imaginaires ? En ouvrant, les mots de Gilles Brulet nous accompagnent sur un chemin cévenol que l’auteur semble bien connaître. Il ne s’agit pas de narration, uniquement d’évocations oniriques, même si une dédicace initiale éclaire notre route quant au lieu que nous découvrons : « A Emile, berger du hameau de Montagnac, commune de Meyrannes, Cévennes ».
Les « pensées » de Franck Prévot ont ceci de commun avec celles de Pascal qu’elles sont fragmentaires, apparemment décousues, pleines de sagesse. Mais elles sont radicalement différentes dans la mesure où le jeu sur le langage prime. Jeux poétiques, calembours, mots d’enfant, rêveries sur les saisons, les humeurs, les émois :
Ce petit livret d’un très beau noir brillant propose une histoire énigmatique, celle d’un être tombé dans un pré qui ne sait pas qui il est. Il rencontre plusieurs animaux qui savent, eux, qui ils sont, car ils sont munis d’étiquettes qui les désignent. La fin a une allure de mini conte philosophique.