Dissidentes – Livre 1

Dissidentes – Livre 1
Tosca Noury
Didier Jeunesse 2025

Road movie dans une France dystopique

Par Michel Driol

Dans un pays en état d’urgence démographique, toutes les files de plus de 15 ans sont soumises à un devoir de procréation. Dans ce pays, une milice, Kosmos, contrôle tout. La démocratie n’est plus qu’un vain mot. Edgar, qui a vécu toute sa vie sous la protection de son grand père, dans une vallée de Chartreuse, s’enfuit pour voir le monde. Mais il est vite capturé par la milice, qui le revend à Jo, dont on découvre vite qu’elle est une fille en fuite, qui tente de rejoindre l’Union Scandinave. A ces deux-là s’ajoutent Côme et Virgile, deux jeunes Réfractaires. Leur périple les conduit dans une ville de Lyon ravagée, puis à Paris, et enfin au Havre.

Voici le premier tome d’une saga bien originale, même si elle s’inspire de la Servante écarlate et de The Last of Us. D’un côté se pose la question de la place faite aux femmes dans une société post apocalyptique, dans laquelle un virus extrait par hasard des tréfonds de l’Arctique a entrainé l’Extinction, puis des soubresauts politiques qui ont conduit à une neuvième république. De l’autre, la fuite de deux adolescents qui n’ont plus qu’un but, survivre dans un monde hostile, où rodent Kosmos et les Rapteurs. L’originalité vient de la diffraction des points de vue, dans des chapitres qui font alterner celui de Jo et celui d‘Edgar. Deux personnages dont le récit révèle petit à petit l’identité, le passé, l’histoire au fil des souvenirs, mais aussi des découvertes qui conduiront Edgar à découvrir qui est réellement son grand-père. Autant Jo s’avère déterminée, combattive, consciente du monde et des dangers, autant Edgar est naïf et innocent .A cette double narration s’ajoutent des pages du journal d’Alma, la mère d’Edgar, qui permettent dans une plongée dans le passé de saisir les moments où tout bascule. S’y ajoutent aussi, en début de chapitre, des articles de journaux, des déclarations qui situent un contexte anxiogène. Car ce récit est aussi politique, et montre comment les libertés se restreignent sous l’effet conjugué de la crise sanitaire et des réponses que lui apportent les hommes politiques. Toute ressemblance avec des situations vécues ici ou là, en France ou ailleurs, n’est malheureusement pas qu’une pure coïncidence. Ce roman alerte sur la fragilité des équilibres actuels, sur les droits des femmes, menacés dans de nombreux pays, mais aussi sur les droits individuels. Il suffit de peu pour que tout s’effondre.

Comme dans toute dystopie, l’univers décrit est sombre, glauque, angoissant, rempli de violences en tous genres. Mais la force du roman, c’est aussi de s’inscrire dans des lieux bien réels, l’avant pays savoyard, la ville de Lyon, dans laquelle les stations d’un métro qui ne circule plus sont devenues des refuges, des lieux de trafics divers. Le roman s’inscrit dans une géographie bien réelle, ce qui renforce son réalisme. Dans ce monde de violence, où priment l’individu et sa survie, quelle place aux sentiments humains, à l’amour, à l’entraide ? C’est, bien sûr, ce que vont découvrir petit à petit Jo et Edgar, dans un récit qui devient alors plein de tact.

Dans l’attente du Tome 2, un premier volume de 500 pages, dense, effrayant et passionnant, plein de rebondissements savamment maitrisés, de révélations progressives, qui accompagnent la plongée du lecteur, de la lectrice dans un futur qu’ils chercheront, sans doute, à éviter… Comme les personnages, il  ou elle mesurera le prix et la valeur de la liberté, dans tous les domaines.

Le Voleur de la reine : Le Voleur (t. 1), La Reine d’Attolie (t. 2)

Le Voleur de la reine : Le Voleur (t. 1), La Reine d’Attolie (t. 2)
Megan Whalen Turner

Traduction (anglais, USA) par Yoko Lacour
Monsieur Toussaint l’aventure, 2025

Un cadeau pour les grands ados : une nouvelle Saga au long cours

Par Anne-Marie Mercier

Non, les « beaux livres » ne sont pas uniquement des documentaires ou des ouvrages sur l’art en grand format. Les romans peuvent entrer dans cette catégorie. Les éditions de Monsieur Toussaint nous en proposent un, et même plusieurs. Cette maison soigne particulièrement les couvertures et la reliure de ses livres, on l’a vu récemment avec la belle traduction de Frankenstein par Marie Darrieusecq. Avec Le Voleur, on a l’impression d’avoir entre les mains un livre imité des anciens livres de prix qui récompensaient les bons élèves en fin d’année : couverture rouge cartonnée et gaufrée, comme le joli dos. Bon papier… et chaque volume (il y en a deux parus sur les six de la série) présente un détail d’un tableau de la Renaissance (Holbein pour le second), cadrant des personnages en habit de cour au niveau de l’abdomen : mains et ventre (le siège des passions) sont au centre… comme dans l’histoire qu’on va lire.
Il faut dire que ce roman d’aventure vise à devenir un classique en France, comme, paraît-il, il l’est devenu aux États-Unis, où le premier volume a été finaliste pour la médaille Newbery Honor en 1997. Œuvre ample (six tomes prévus), elle relève de la fantasy et en reprend les codes : des royaumes imaginaires à l’allure médiévale sont au bord de l’affrontement, à moins d’obtenir une alliance par un mariage que certains, et surtout certaines, semblent redouter. Leurs roi et reines sont des êtres mystérieux et dangereux, leur cour est mystérieuse, mais moins que le héros, le voleur qui donne son titre au premier volume.
Tout jeune au début de l’histoire, on le découvre emprisonné par le roi de X. Il en est libéré par le mage qui sert ce roi et obligé de le suivre afin de dérober au royaume de Z (l’Attolie) un mystérieux talisman qui permettrait à ce roi d’obliger la reine de Z à l’épouser afin de s’emparer de ses terres. Enfin, le voleur est le Voleur officiel de la reine de X et il sait bien que lorsque les deux pays qui encadrent le petit royaume montagneux de sa reine seront unis, ils ne feront qu’une bouchée de celui-ci. Vous suivez ?
En outre, il y a les Mèdes qui rôdent… ce nom est celui d’un ancien peuple de l’Iran et les guerres médiques désignent le combat des cités grecques contre l’empire Perse (auparavant conquérants de l’Anatolie, de Babylone, de la Palestine et de l’Égypte), à la fin du cinquième siècle avant notre ère. L’univers de référence est ainsi un mélange de médiévalisme et de Grèce antique : des petites cités s’affrontent jusqu’au moment où un empire voisin les convoite; les combats se font par terre et par mer. On relate des mythes bien connus (dont l’histoire d’Hadès et de Perséphone, avec d’autres noms), les dieux interviennent dans les songes des personnages, et parfois de façon plus concrète, comme chez Homère, donnant une touche de fantastique discrète d’abord, puis de plus en plus présente à l’aventure. Les rois et reines ne sont pas des anges, et sont capables de tout, alors que le Voleur, lui refuse de se battre et essaie de n’agir que par la ruse, un peu comme Arsène Lupin.
Il y a aussi un peu du premier cycle de l’Assassin royal (Robin Hobb, Farseer Trilogy, 1995-1997) avec cette idée d’une lignée de voleurs servant un trône, un peu de Game of Thones avec ces royaumes tantôt alliés tantôt ennemis et cherchant des alliances apr mariages, et un air d’originalité par une narration particulière : le temps et l’espace s’y étirent, les moments d’action étant encadré par de longs passages relatant des attentes (prison, maladie…) ou des déplacements : l’odeur du vent, la végétation, le chemin, de nombreux détails sont donnés, nous immergeant avec ce voleur très particulier dans ce monde dont nous apprenons la géographie, l’histoire et les mythes en cheminant.

 

Prisonniers de la nuit

Prisonniers de la nuit
Emmanuel Langlade – Sarah Marchand
Rouergue 2025

Après l’Apocalypse ?

Par Michel Driol

Un pays, après la guerre, un pays sans livre, où des écrans gris diffusent des messages et des ordres, comme celui d’emmener les enfants devant les mairies, d’où ils partent, dans des cars, loin de leur famille. C’est ce qui arrive à l’héroïne, à la chevelure rousse flamboyante, Saccage-Bam-Bam et à son jeune frère, Mine-de-Rien. Lorsqu’un accident survient, durant le trajet,  ils sont séparés. Mine-de-Rien parvient à s’échapper, et survit comme il peut à la surface de la terre. Saccage-Bam-Bam est emmenée avec les autres sous la terre, dans un univers où les enfants sont obligés de travailler sur des machines étranges. Comment le frère et la sœur parviendront-ils à se retrouver, et à briser la tyrannie imposée par les hommes en gris et les hommes en noir ?
Ce roman graphique se fait d’abord remarquer par la qualité de ses illustrations, un noir et blanc magnifique, qui fait l’abstraction du gris. Pas de vignettes ici, mais soit des illustrations en pleine page, soit des frises qui encadrent le texte. Cela crée un univers sans nuances, et d’un grand réalisme fantastique dans le souci apporté au détail et à la composition. Un univers où l’on trouve aussi bien les personnages en pleine nature que les objets, les outils, les tuyauteries de la ville souterraine, représentés avec toutes les qualités d’un dessin technique. A cette géométrisation des objets s’oppose la poésie de la représentation des animaux sauvages, des regards, ou des chevelures, libres, mouvantes.
Ce noir et blanc, on le retrouve aussi dans les fonds de pages : blanches pour la surface de la terre, noires avec un texte en blanc pour la ville souterraine. Ce roman dystopique  montre, dans un univers à l’imaginaire angoissant, la force de l’amour, le besoin de révolte et le désir de liberté. Univers angoissant par ce qu’il rappelle les camps de concentration, la dépersonnification  dont sont victimes les enfants, réduits à un numéro, la déportation, les rafles.  Angoissant aussi par ce travail forcé, absurde, sans sens, incompréhensible et épuisant. Roman qui se fait le lointain écho de Fahrenheit 451, par la disparition des livres, par ce personnage de fille nommée Montag, mais aussi de 1984, avec ces écrans, et la volonté de rééduquer les dissidents, et encore de la Route de McCarthy avec le survivalisme de Mine-de-Rien. Tout ceci crée un imaginaire complexe, dans lequel s’inscrit le destin des personnages, et leur volonté de se retrouver. Volonté qui fait d’eux des personnages mus par une idée, connectés par des forces psychiques leur permettant de se retrouver, forts aussi de leur amitié comme Saccage et Montag, pleine d’ingéniosité. Des personnages d’ados auxquels on aura envie de s’identifier.
Un roman qui à la fois s’inscrit dans le genre de la dystopie et le renouvelle par un sens quasi épique du récit, lorsqu’il est question de Mine-de-Rien, ou dans le final éblouissant et loin d’être le happy end attendu. « La vie est ailleurs », écrit Mine-de-Rien sur des panneaux, et c’est par cette phrase, titre par ailleurs d’un roman de Kundera, que se clôt le roman, invitant chacun à chercher vraiment les conditions sociales et politiques de son propre épanouissement.

Barabal Skaw

Barabal Skaw
Benjamin Desmares
Rouergue 2025

Les maitres du monde

Par Michel Driol

Avec un tel prénom, voilà une héroïne de 17 ans qui ne manque pas de courage. Orpheline, écossaise, indomptable, cleptomane, c’est dans le bureau d’un psychologue qu’on fait sa connaissance. Elle n’a pu s’empêcher de voler une lettre bien compromettante à un lord haut placé lorsque ce dernier est venu visiter son école. Seule issue : l’envoyer – oh mystère ! – dans une école de luxe située au milieu de la mer Ionienne, à Mélanos. Mais rêve ou cauchemar ? car, après un éprouvant voyage dans un bateau de pêche à la morue breton, et donc un détour par l’Islande, la voilà débarquée dans un autre monde, dans une école où se côtoient les externes, locaux et les internes fortunés, dans une école bien étrange.

C’est d’abord un roman d’aventures, avec une héroïne – narratrice –  au caractère bien trempé, maligne, avec un réel don pour le vol et l’escamotage. Tous ces dons lui seront nécessaires pour découvrir les mystères de l’ile, et la raison pour laquelle on l’a envoyée à Mélanos. Passons sur les péripéties, nombreuses, mutinerie à bord du bateau de pêche, expéditions nocturnes pleines de danger, sauvetage miraculeux. Passons aussi sur les personnages, le récit révélant  les faux amis comme les alliés inattendus, et conduisant l’héroïne à revoir son jugement sur les autres. Passons enfin sur la question des retrouvailles – ou pas – de l’héroïne avec ses parents. Car ce roman d’aventures plein de romanesque plonge le lecteur au cœur d’une ile qui s’avère bien plus qu’un simple point sur la carte, au sein d’une école aux cours étranges à destination des seuls externes et de Barabal. Cours de dessin, cours de méditation, cours d’hypnose, cours de bourdonnement… Après Poudlard, Mélanos ? Oui, et non. Oui, car il est bien question de magie, de pouvoirs occultes à apprendre à développer. Non, car cet univers n’est pas clos sur lui-même, mais place là les véritables maitres du monde, capables d’orienter à leur guise, et de façon souvent brutale, les décisions des hommes d’état, des journalistes qu’ils peuvent facilement contrôler.  Dès lors, le roman pose toute une série de questions au lecteur. Qui détient le pouvoir ? Les démocraties sont-elles une illusion face à une oligarchie ou une mafia capables de se reproduire, de protéger leurs intérêts ? Que signifie résister, et quelles peuvent être les formes et les dangers de cette résistance ? Sous couvert de magie, c’est bien de cela qu’il est question dans ce roman. Et si jamais le pouvoir se retrouvait concentré dans les mains de Barabal, qu’en ferait-elle ?

Ecrit à la première personne pour l’essentiel, le roman ménage pourtant quelques chapitres qui montrent une réalité que ne connait pas la narratrice. Chapitres courts, percutants, comme ce prologue dans lequel on voit un journaliste indépendant, prêt à révéler les agissements d’une organisation criminelle jeter ses propres enfants par la fenêtre, sans raison. Autant de chapitres qui suscitent l’intérêt du lecteur, en ménageant le suspense sur l’identité des interlocuteurs dans tel chapitre, sur le destin de Barabal dans tel autre…

Un roman d’aventure à l’intrigue solide, flirtant avec le fantastique, mais s’ancrant ben dans le réel, situé en 1926, dont l’héroïne attachante découvrira son histoire autant qu’elle révèlera des mystères quant à la marche du monde.

Fort Ressac, t. 1 : La prophétie de la vague

Fort Ressac, t. 1 : La prophétie de la vague
Pauline Aupied
Gallimard jeunesse, 2025

La guerre des éléments

Par Anne-Marie Mercier

Gallimard jeunesse, RTL et Télérama, à travers leur concours du premier roman, découvrent des auteures intéressantes, surtout en fantasy, depuis leur première trouvaille avec Carole Dabos et son monde glacé des Fiancés de l’hiver. Si l’écriture est parfois moins tenue ici (sans doute avec l’excuse d’une narration à la première personne menée par un personnage adolescent un peu fruste), l’imaginaire y est bien développé, foisonnant, juste ce qu’il faut mais pas trop… Et l’illustration de couverture, signée Patrick Connan, est encore parfaite.
Les personnages sont assiégés depuis des années dans la forteresse de Fort Ressac épuisés par la famine et la misère. Les premiers enfants qui y sont nés, enfants des survivants de la guerre réfugiés dans le fort, arrivent à l’adolescence au moment où le roman commence. Les uns, comme notre héros, sont pour la plupart orphelins, parfois aussi nés de père inconnu, ce qui les mène à de belles spéculations. Plus d’animaux, tous ont été mangés, il ne reste plus qu’un cheval, bien vieux. Ils n’ont jamais vu la mer de près alors que le roc sur lequel a été construit le fort y baigne et que toute leur civilisation repose sur un univers marin. Les noms propres évoquent la mer : Capelan, Esturgeon, le roi Abalone, souverain d’Azurie, la princesse Pélagie (bien sûr le héros a un faible pour elle…), Dame Ablette la guérisseuse qui instruit le héros. Lui-même s’appelle Nérée. Son nom, faisant référence à un dieu de la mer, semble le prédestiner à un avenir glorieux… les soldats sont nommés les cormorans, et tout le monde jure en évoquant mille morues (mais qu’a pu faire ce poisson pour être si mal traité ?). En somme, on a un bel univers cohérent, face aux autres camps que sont les Pyres, peuple du feu et les Austers, peuple de l’air, que l’on découvre en fin de roman.
Le traitement du personnage est intéressant. Il est campé au début à travers une prophétie qui semble le concerner. Orphelin d’origine inconnue, c’est lui l’élu de leur Dieu, le Grand Salé, qui sauvera son monde ; tout cela est a priori peu original, mais le lecteur – et lui-même, à son grand désespoir –, est vite surpris par des démentis successifs qui semblent indiquer que ce ne sera pas lui et qu’il devra se contenter d’un rôle de guérisseur et non de guerrier comme il se rêvait (il y a un peu de l’Assassin Royal dans ce destin dévié). Ordinaire tout d’abord (on le voit se démener courageusement malgré son dégoût) lors d’une épidémie mystérieuse qui ressemble à la peste, il affronte le pouvoir royal pour sauver les malades, s’enfuit avec quelques autres adolescents, se découvre un pouvoir (de guérison, encore) tandis que d’autres adolescents développent des talents surnaturels plus spectaculaires, et arrive enfin à la mer tant désirée.
Les surprises s’accumulent, Nérée se fortifie en se relevant de toutes ses désillusions, découvre l’amitié et la trahison, l’amour ce sera pour bientôt, on le devine (avec la jolie princesse ?), les paysages variés se multiplient, les rencontres aussi. Le passé s’éclaircit, l’avenir s’ouvre avant de se refermer… en attendant le tome suivant. Pauline Aupied tisse sa trame avec brio, et son roman s’affirme peu à peu comme une belle surprise (À suivre !)

Feuilleter sur le site de l’éditeur

Les Oublieux

Les Oublieux
Antonio Da Silva
Rouergue 2025

Les morts aux trousses

Par Michel Driol

Billy vient d’être assassiné d’un coup de couteau. Il se retrouve au Père Lachaise, en compagnie de Mirai, jeune morte japonaise, et d’autre morts illustres, tous guettés par les oublieux, qui veulent leur voler leurs souvenirs. Pendant ce temps, dans le monde des vivants, la sœur de Billy va accoucher, et de redoutables jeunes nervis grecs, au service d’un mystérieux Client, tentent de récupérer l’objet pour lequel Billy est mort.

En alternant les chapitres, côté vivants, côté morts, le roman tisse une intrigue serrée qui mêle les deux univers autour d’un objet bien mystérieux, aux pouvoirs magiques, permettant sans doute de relier le monde des vivants et celui des morts. Côté vivants, on est dans un thriller, avec ses personnages sans morale, son héroïne orpheline, une fliquette courageuse, et deux patronnes de bar prêtes à aider. Les péripéties et les morts s’enchainent, avec un rythme soutenu et nerveux, dans le décor parisien, des quais, des immeubles haussmanniens, et bien sûr, des catacombes. Côté morts, on navigue entre le Père Lachaise et le Panthéon, on aperçoit Jim Morrison, mais aussi Rosa Bonheur et l’une des fusillées de la Commune… C’est peut-être là que le roman déploie le plus sa fantaisie et son imaginaire, en construisant une société de l’éternité avec ses rites, ses hiérarchies, et une façon de vivre dans les souvenirs tout en étant doté de pouvoirs extraordinaires.  Par là, le fantastique du roman crée un autre monde, dans lequel les morts continuent à vivre, à éprouver des sentiments, des regrets, et à tenter d’aider les vivants tout en échappant à ceux qui leur veulent du mal, ces fameux oublieux qui donnent le titre du roman. Ajoutons que, non sans humour, l’auteur les apparie : le couple Molière – La Fontaine fait écho au couple Joséphine Baker – Marie Curie, composant ainsi des personnages hauts en couleurs et pleins de ressources !

Un roman à la fois haletant et délicat, dans lequel se lisent la soif de vivre et l’importance de l’amour,  au-delà de la mort.

 

Le Diable 2.0

Le Diable 2.0
Aurélie C. Moulin
Casterman 2025

Maison superconnectée

Par Michel Driol

Evan, dont les parents sont réfractaires aux nouvelles technologies, parvient à se procurer – un peu illégalement, mais ce n’est pas le problème – une carte permettant à toute sa famille de passer une semaine de rêve dans le prototype d’une maison ultra-connectée. On commence par leur injecter une puce électronique. Puis, au moment de les laisser, le professeur glisse un mot dans la main d’Evan, Désolé…  Et que faire lorsque l’Intelligence Artificielle de la maison, MIA, prend le pouvoir sur leurs corps, leur imposant un régime alimentaire drastique, des exercices physiques exténuants, et montrant alors une face bien peu amène ? Que faire quand les machines veulent prendre le pouvoir ?

Publié dans la collection Hanté, voilà un roman qui oscille entre la science-fiction et l’épouvante. Le héros doit se battre contre une entité maléfique, hostile à l’humanité, entité qui n’est pas surnaturelle, mais une forme d’intelligence artificielle dont le lecteur sait, dès le début, qu’elle n’est pas au point, mais que la société qui la produit décide malgré tout, pour des questions financières, de commercialiser.  Très vite, les rôles s’inversent, et la maison, au lieu de recevoir des ordres, va en donner, afin de réaliser son projet, prendre le pouvoir sur l’humanité. Actualisant ainsi les mythes de la créature qui s’émancipe, du robot qui échappe aux lois de la robotique imaginées par Asimov, judicieusement rappelées dans le roman, le roman questionne sur le pouvoir que nous accordons à la technologie, et sur la confiance qu’on peut lui accorder. Le héros et le lecteur naviguent entre réel et virtuel, l’autrice sachant brouiller les pistes, entrecroiser les faits et la façon de les interpréter, jusqu’à une chute qu’on ne révélera pas, mais bien à l’image des inquiétudes que cette soumission à l’IA peut générer.  Le roman, haletant, rythmé, plein de rebondissements et de scènes très fortes, marquantes, se lit d’une traite, et laisse le lecteur se questionner sur le pouvoir des objets connectés.

Un roman d’épouvante, dans lequel la puissance maléfique est un objet technologique terrifiant, pour à la fois se divertir en jouant à se faire peur et se questionner en se demandant quel futur nous souhaitons.

Le Conservatoire des Gourmets – Tome 1 – Rivalités, tarte aux pommes et amitié

Le Conservatoire des Gourmets – Tome 1 – Rivalités, tarte aux pommes et amitié
Nancy Guilbert
Tom Pousse – AdoDys – 2024

Quand fantasy rime avec pâtisserie

Par Michel Driol

Dans un pays imaginaire, en un temps imaginaire aussi, Ceylan, qui a 13 ans, n’est pas surdoué comme ses frères qui auront des places brillantes dans la société. Il a du mal avec les calculs. Tombant un jour sur un livre de recettes manuscrit, il va les essayer à la cuisine, et décide d’intégrer le prestigieux Conservatoire des Gourmets, où la sélection est rude et la concurrence féroce. Il y parvient, et, malgré l’hostilité de quelques élèves, grâce à l’aide d’une fantôme, il parvient à passer en seconde année. La suite (attendue) dans le prochain tome.

Comme dans tous les romans de cette collection, le héros souffre d’un des troubles communément appelés dys-, dyscalculie ici. Or quoi de plus précis dans les mesures, les conversions nécessaires en fonction du nombre de convives, que la pâtisserie ? Comment parvenir à surmonter ce handicap dans une atmosphère pas forcément très bienveillante ? Voilà le défi auquel est confronté Ceylan, et tout est fait pour que le lecteur le ressente aussi. Toutefois, beaucoup de légèreté et de fantaisie dans un roman qui tient de Harry Potter pour les types de professeurs, l’originalité des matières enseignées et l’univers merveilleux avec fantôme, qui tient aussi de Top Chef ou du Meilleur pâtissier pour les éliminations, et la façon de revisiter les classiques de la pâtisserie. Ajoutons-y une sombre histoire de spoliation, que l’on découvre petit à petit, et de vengeance – horizon d’attente du tome 2 – et on a tous les ingrédients d’un bon livre à dévorer, page après page, en se demandant par quelles péripéties va passer le héros, qui ne peut pas échouer, bien évidemment, et quelles embûches ses condisciples mal intentionnés vont pouvoir semer sur son parcours !

Comme dans les autres ouvrages de la collection, on découvre la liste des personnages au début, illustrée, et on apprécie la police de caractères, l’alignement à gauche qui doivent faciliter la lecture pour les enfants dyslexiques. Un roman qui crée un univers décalé, hors du temps, un pays et une école imaginaires dans lequel on retrouvera, sans peine, des reflets de notre monde – même si on ne croit pas aux fantômes !

Ma Voisine la magicienne

Ma Voisine la magicienne
Rachel Chivers Khoo

Traduit (anglais) par Aurélien d’Almeida
Didier Jeunesse, 2024

Un foyer tombé du ciel

Par Pauline Barge

Callie emménage en Irlande avec son père, laissant Londres derrière elle. En quittant cette ville, elle quitte Mia, sa meilleure amie, mais surtout tous les souvenirs en relation avec sa mère. Callie n’arrive pas à se faire à son nouveau foyer. Elle ne peut pas s’empêcher de penser à tout ce qui lui manque de son ancienne vie.
Lors d’une soirée pleine de nostalgie, Callie aperçoit une maison s’écraser au beau milieu de son jardin. Cela ne dure que quelques instants et déjà elle a disparu… Pourtant, c’était bien réel : il y a un gros cratère et des tuiles au milieu de son jardin ! En enquêtant avec son jeune voisin Sam, ils découvrent que la maison volante appartient à Winnifred, une magicienne. Elle leur apprend que sa demeure se meurt et que Callie est la seule qui puisse la guérir…
Rachel Chivers Khoo offre une agréable lecture aux jeunes lecteurs, pleine de fantaisie, au cœur d’une campagne irlandaise que l’on rêve d’explorer avec les deux enfants. Les illustrations qui accompagnent le texte sont envoûtantes, et la carte permet de se situer à travers tous les lieux de la région de Tollymore. Peut-être manque-t-on tout de même d’un peu plus d’émerveillement pour s’ancrer entièrement dans l’histoire, mais un jeune lecteur pourra se sentir transporté dans cet univers.
Ce court roman offre un beau message à  tous les enfants qui ont du mal à se sentir à l’aise dans un nouveau foyer. Il donne des clefs pour comprendre qu’une maison, ce sont d’abord les personnes qu’on aime. Celles qu’on laisse, elles, sont toujours dans les cœurs. Le roman passe assez rapidement sur la maladie de la mère de Callie ; elle apprend à en faire le deuil et à voir la beauté dans de nouvelles expériences pour vivre l’instant présent. Ma voisine la magicienne est donc un roman qui pourrait aider des enfants à découvrir des univers merveilleux, et à accepter les bouleversements de la vie.

Petites sorcières : Maud Champignon

Petites sorcières : Maud Champignon
Anne-Fleur Multon, Nina Six
Sarbacane (Pocus, premiers romans), 2024

Prince formidable : l’attaque des Trowls !
Katerine et Florian Ferrier
Sarbacane (Pocus, premiers romans), 2024

Sérieux s’abstenir

Par Anne-Marie Mercier

La nouvelle collection de Sarbacane « Pocus, premiers romans » a bien des atouts, sans annoncer de futurs chefs-d’œuvre : elle traite de thèmes qui plaisent aux enfants (l’analyse des titres suffirait à le prouver), les illustrations sont nombreuses, colorées, aux traits accusés, simples. Enfin, tout cela est sans prétention et l’humour domine, au-delà des aventures horrifiques qui guettent les héros. Ceux-ci sont décrits comme proches des jeunes lecteurs : tout prince qu’il est dans le royaume de Skyr, donc des fromages, le prince Formidable préfère regarder par la fenêtre plutôt qu’apprendre ses leçons. Maud la sorcière apprentie est gourmande et se régale des plats africains confectionnés par les sœurs de sa mère – au passage on peut célébrer le choix de cette héroïne issue d’un couple mixte, ce n’est pas si fréquent.
Néanmoins, tous vont affronter de grands périls, accompagnés de leur assistant animal (une pie nommée Watsonne pour Maud, pour Formidable c’est Goudada la ponette et Chat-ours le chat – j’espère que vous avez remarqué les calembours).
J’ai une préférence pour la petite sorcière, à cause de sa cohérence et de son pari sur l’interculturalité, mais certains aimeront peut-être davantage Formidable, qui accumule les épreuves, les dangers et les grosses ficelles. À la fin, c’est sa mère, la reine Ricotta, qui intervient à grands coups de sabre, car son père le roi Pélardon est un peu fainéant, voilà pour la touche féministe à présent indispensable.
Si les « Petites sorcières » en sont à leur deuxième volume, le « Prince Formidable » initie sa série, un deuxième volume est en préparation pour 2025.