Vous retiendrez mon nom

Vous retiendrez mon nom
Fanny Abadie
Syros 2022

Banlieue en feu

Par Michel Driol

Qui a bien tuer Zineb, une fille sans histoire, bonne élève, favorite du concours d’éloquence ? Serait-ce Sublime, un jeune migrant, ami du narrateur Karim ? Pourquoi Joyce et  Khedima les deux amies de Zineb mentent-elles au sujet de la dernière soirée qu’elles ont passé ensemble ? Les esprits s’échauffent, entre trafics de drogue et  haine de la police, des émeutes éclatent… Au terme de son enquête, Karim découvre une vérité loin de ce qu’il imaginait.

C’est un double portait qui se dessine dans ce roman policier haletant et enfiévré. Celui de Karim d’abord, kabyle aux yeux bleus, un peu perdu entre sa passion pour la boxe, les fréquentations qui l’ont entrainé dans les petits trafics de drogue, son père anarcho-syndicaliste mutique et largué, et sa mère partie on ne sait où quelques mois plus tôt. L’enquête qu’il mène lui fait découvrir un monde bien différent de celui auquel il s’attendait. Celui de Zineb, jeune fille plus complexe que l’image lisse que Karim avait d’elle, personnage complexe qui veut se libérer du joug familial, de ses frères ainés, du mariage arrangé qui l’attend. C’est aussi le portrait pluriel des habitants d’une cité de banlieue, des solidarités qui s’y nouent, portrait sans concession pourtant. Car chacun y joue un rôle, car on s’y observe et qu’il convient de jouer le jeu, d’avoir le comportement qu’on attend de soi. Les personnages – les ados en particulier – y sont complexes, ambigus, coincés entre les caïds chefs du trafic de drogue et quelques figures positives, comme l’entraineur de boxe. Le personnage de la commissaire Mesronces y est fondamental. Elle voit bien un potentiel en Karim, mais celui-ci se méfie de la policière, à la fois car c’est la doxa de la cité et pour des raisons familiales.  Pour Karim comme pour le lecteur, les repères sont flous : où est le bien ? Où est le mal ?  Le roman se clôt par une fin ouverte, car, si le meurtre est élucidé, la question de la justice à rendre, de l’avenir de Karim, de celui de sa famille, de sa mère en particulier  restent  en suspens. Comme une façon de laisser  les repères brouillés et l’histoire en suspens.

L’écriture laisse place à quelques magnifiques textes de rap, qui disent bien la condition féminine dans les banlieues, et l’espoir de pouvoir enfin être soi-même. Quant au récit lui-même, il est conduit dans une langue vivante, proche de l’oralité, empruntant quelques mots de la langue des cités, faisant de ce récit un véritable page-turner à lire d’une traite.

Au-delà du roman policier, c’est un roman d’initiation, mais aussi une façon de donner la parole à des sans-voix, invisibles, victimes comme assignées  à résidence dans des immeubles dont les ascenseurs sont bloqués…

Villa Anima

Villa Anima
Mathilde Maras
Gulf stream 2021

Pour que vienne l’ère du changement

Par Michel Driol

Dans le monde où vit Magda, il y a ceux qui n’ont pas d’écharpes, le peuple, et ceux qui ont des écharpes de couleur, acquises essentiellement par hérédité, qui leur confèrent différents grades dans la société. Quatre couleurs qui donnent des droits, depuis celui d’avorter ou d’être infirmière, jusqu’à la prestigieuse écharpe rouge, celle du pouvoir, dont l’unique détenteur est l’empereur. Dans le monde où vit Magda, il y a une organisation, la Main, qui régit tout, assigne à chacun une place et un rôle. Magda doit subir les moqueries car elle vient du Sud, est brune et bronzée, alors que dans son village tous sont blonds et blancs. A seize ans, elle se retrouve enceinte de son compagnon, Abel et, pour avoir le droit d’avorter, se décide à passer les épreuves de l’Esprit, dans la redoutable Villa Anima, afin de gagner la première écharpe. Mais s’arrêtera-telle à cette écharpe verte ? Jusqu’où osera-t-elle défier le maitre de cette villa, le doucereux et violent  Reyne Degraive ?

Difficile de dater l’époque de la fiction, qui convoque à la fois des éléments du Moyen Age et d’autres du XIXème siècle, façon de dire que ce n’est pas important, et que les codes du fantastique et de la dystopie sont là pour permettre d’aborder par l’imaginaire des problématiques féministes contemporaines.  Il y est question bien sûr des droits, comme le droit à l’avortement, des relations hommes femmes, de la place et du rôle des femmes dans la société. Les discours patriarcaux et machistes sont assenés avec force par la plupart des puissants du roman, qui redoutent de voir une femme s’élever dans la société. Mais le roman ne s’arrête pas là. Sur quoi repose la domination d’une classe sur l’autre ? Ceux qui dirigent possèdent l’Esprit, et les épreuves de la Villa Anima sont censées révéler cette possession. Magda s’aperçoit que tout ceci n’est que mensonge et illusion, que le monde n’est qu’un théâtre où chacun doit jouer son rôle. C’est parce qu’elle est déterminée à changer ces règles, à se battre pour une société plus juste qu’elle va jusqu’au bout d’elle-même et des épreuves. Alors qu’elle n’était entrée que pour conquérir l’écharpe verte, la voilà décidée à se battre pour autre chose que son droit personnel à l’avortement, pour avoir le pouvoir de faire changer les choses. Le roman décrit ce qu’il faut de courage à une jeune fille pour s’émanciper, envisager pour elle et sa famille un autre futur.

Pour autant, le fantastique, voire l’épouvante, ne sont pas absents du livre. La Villa Anima est le lieu de phénomènes étranges dont est témoin et victime Magda, phénomènes surnaturels qui la mettent en danger, et la conduisent à s’interroger sur ce qu’est l’Esprit. N’est-il qu’illusion idéologique, ou certains hommes détiennent-ils des pouvoirs leur permettant de mettre en œuvre des forces maléfiques ? Ainsi la Villa constitue un huis clos angoissant mettant à l’épreuve la volonté de la jeune fille, et les nerfs du lecteur, même si les lois du genre le persuadent que tout cela va bien finir.

C’est enfin un roman d’amour qui bouleverse et subvertit les codes du genre. Il n’y a ni Cendrillon, ni Prince Charmant. Que devient l’amour de Magda pour Abel, qui la soutient fidèlement tout au long des épreuves ? On se doute bien que cet amour de jeunesse ne résistera pas au temps, qu’entre la force de Magda et une certaine fragilité d’Abel, les dés sont quelque peu pipés. C’est avec un autre amour que s’épanouira Magda, tout en restant l’amie d’Abel qui mènera sa vie autrement. C’est ce personnage de femme forte qui est finalement intéressant dans le roman, façon de montrer à toutes qu’il faut de la détermination pour gagner sa liberté et changer le monde, mais que cela reste possible, même si les changements prennent du temps. Ce en quoi le roman est bien réaliste !

Un roman mêlant dystopie et fantastique, action et discours, dans une écriture pleine d’allant et de force.

Joséphine

Joséphine
Patricia Hruby Powell Illustrations de Christian Robinson
Rue du monde 2021

Des taudis de Saint Louis au Panthéon

Par Michel Driol

A l’occasion de l’entrée de Joséphine Baker au Panthéon, Rue du Monde réédite Joséphine, déjà publié en 2015, en l’enrichissant d’un dossier documentaire réuni par Alain Serres. L’album se veut une biographie de Joséphine, structurée chronologiquement, mettant l’accent sur son parcours singulier et en l’expliquant autant par son talent, ses qualités, son dynamisme que par sa sensibilité aux injustices et aux discriminations qu’elle a vécues aux Etats Unis. Ce qui frappe avant tout, c’est l’audace et la liberté de l’artiste, mais aussi de la femme engagée, pleine d’énergie et de détermination pour vivre pleinement sa vie, ses rêves et sa passion pour la danse.

Tant par le texte que par les illustrations, l’album rend bien compte de la ségrégation raciale aux Etats Unis : violences, espaces réservés, racisme et de la façon dont l’accueil en France montre une autre société possible. Si l’album, destiné aux enfants, accorde une grande importance aux années de jeunesse, puis à la Tribu arc-en-ciel, il ne passe pas sous silence les combats de la femme : combats pour être reconnue comme artiste contre les détracteurs, combats pour l’émancipation des femmes et des noirs, combats engagés au sein de la Résistance. Le portrait de Joséphine ainsi fait est à la fois fidèle et exemplaire : non pas une success story, puisque le récit est fait de succès et d’échecs, mais une histoire où se révèle la force d’une femme pour briser les tabous, rester fidèle à ses passions et à ses idéaux (voir, par exemple, son engagement pour la France lors de la guerre de 39-45). Les illustrations sont pleines de vie, et, par leur technique, nous plongent, de façon appropriée, dans les années 60.

Un album réussi, dont la réédition s’imposait, pour dire aux jeunes générations la force du courage et des convictions humanistes pour contribuer à changer quelque peu le monde et le regard que l’on peut avoir sur les autres et la société.

Le berger et l’assassin

Le berger et l’assassin
Henri Meunier, Régis Lejonc (ill.)
Little Urban, 2021

Bella ciao

Par Christine Moulin

L’objet, d’impressionnantes dimensions (29 cm x 36 cm), provoque l’admiration immédiate: c’est un livre (magnifiquement) illustré, plus qu’un album au sens strict car il n’y a pas d’interactions entre les pleines pages qui déroulent de splendides paysages de montagne (situés en Haute-Savoie) et le texte, qui pourrait se lire et se comprendre sans les images.
Ce texte propose un récit (au passé simple, ce qui devient rare, de nos jours): est-ce une nouvelle? Sans doute.
Le démarrage est foudroyant. Dès le premier paragraphe, une simple incise accroche le lecteur: « Je ne suis pas ton ami, grogna l’assassin. » On comprend assez vite qu’il va s’agir de la confrontation entre un berger, « l’homme du milieu », comme il se définit lui-même et un homme qui fuit des milices fascistes (italiennes, comme l’indique l’allusion aux chemises grises). Le berger recueille « l’assassin », soigne ses blessures, lui fournit une grotte comme abri en attendant de pouvoir, au début de l’automne, lui faire franchir la montagne dont il dit pourtant: « Qui que tu sois, la montagne est plus dangereuse que toi. » Après avoir subi une attaque des milices, qui tabassent le berger mais ne trouvent pas l’assassin, les deux hommes se mettent en route pour passer « de l’autre côté ». On suit leurs efforts.

La fin est éblouissante et s’élève vers une réflexion humaniste et philosophique saisissante. Elle est à l’image du récit dans son ensemble, fait de non-dits d’autant plus terribles et émouvants qu’ils sont à l’unisson des personnages, taiseux, pudiques, dignes et sublimes, complexes aussi. Ce qui n’empêche pas que les dialogues soient émaillés des belles réflexions philosophiques du sage berger: « Nous allons, tous liés en cordée. De petits pas à petits pas, de vertige en vertige, l’humanité se tient dans l’ascension comme dans la chute. » Un album quasi hugolien.

Ma maison-tête

Ma maison-tête
Vigg
Fonfon 2020

sur le tableau noir du malheur

Par Michel Driol

Vincent parvient à réciter le Corbeau et le Renard chez lui, mais, en classe, rien ne vient. A la sortie du cinéma, il peut raconter dans les moindres détails le film qu’il a vu. C’est que Vincent se perd souvent dans sa maison tête, dont il dessine le plan, dont il explore les pièces. Il discute avec le Corbeau, avec le Renard, se sent un pantin… Pourra-t-il enfin être lui ?

Venu du Québec, voilà un album pour explorer le trouble du déficit de l’attention, et, peut-être, aider les enfants qui en sont atteints à se reconnaitre dans Vincent d’abord, et peut-être aussi à mettre des mots et des images sur ce qu’ils éprouvent. Ludique et imagé, l’album ne se veut pas thérapeutique, mais descriptif et empathique. D’abord par le choix énonciatif, puisque c’est Vincent qui évoque sa vie, sa souffrance, sa façon de se sentir différent, dévalorisé. Il voit bien qu’au cinéma, tout sauf l’écran est éteint, et qu’il ne peut que se focaliser sur une chose. Ensuite par le choix de la fiction et de l’imaginaire pour mieux entrer dans la tête de Vincent. La fiction de la maison tête, où les différents états sont assimilés à une pièce, ensuite les conversations avec le renard bienveillant et le corbeau dévalorisant sont comme une métaphore du regard des autres et des conseils ou remarques qui sont inutiles. Comment alors retrouver l’estime de soi dans un monde où on ne parvient pas à se focaliser sur une chose, à hiérarchiser les informations, les situations, à percevoir l’essentiel ? La souffrance de l’enfant est omniprésente : tête qui bourdonne, larmes, déshumanisation…, souffrance causée par les autres qui, à l’image des corbeaux, ne comprennent pas que ce qui est facile pour eux est difficile pour lui. Il cherche à être compris, mais n’y parvient pas.

Un album qui aborde par le biais de l’imaginaire un des troubles de l’attention pour le dédramatiser, et encourager chacun à trouver les voies pour être lui, mais aussi une façon de plaider pour le droit à la différence

Toujours souvent parfois

Toujours souvent parfois
Simon Priem – Illustrations d’Emmanuelle Halgand
Motus 2022

A la recherche d’un temps jamais perdu

Par Michel Driol

Trois adverbes de temps, qui définissent trois modalités dans la fréquence de la répétition des actions ou des faits. L’album évoque ainsi une succession de petits faits  qu’on dirait sans importance, un oiseau qui se pose sur un arbre, une fleur que l’on cherche, un papillon qui vole vers une maison, un vieux monsieur qui répare une chaise… Mais lorsqu’on repense à toutes ces choses, elles ne disparaissent pas dans l’oubli, et attendent qu’on les retrouve…

Simon Priem propose ici un texte poétique, comme une rêverie contemplative autour du temps et du souvenir, dans laquelle le passé et le présent s’entremêlent. Le texte invite à regarder par la fenêtre, à poser son regard d’une chose à l’autre, de l’oiseau à l’arbre, de l’arbre à la fleur, du papillon à la maison, à la manière de certaines comptines enfantines qui décrivent le monde de proche en proche. Cela tant que l’on peut voir, tant qu’il fait jour. Mais survient la nuit, le moment de regarder en soi, de penser à tout ce qui s’est perdu pour lui conférer une sorte d’éternité. C’est une poésie du présent, de la sensation à la fois immédiate et fugitive que la mémoire peut conserver, pour peu qu’on prenne le temps de la figer. Il y a là quelque part comme un art de vivre, voire un art poétique qui vise à faire sortir de l’oubli le temps vécu pour en faire un temps revécu, retrouvé. C’est là que se situe la force de l’introspection, de la pensée, mais aussi des mots dont la vertu est de faire surgir des réalités qui ne sont plus là. Quant à la reprise de la première phrase à la fin de l’album, elle semble signaler un mouvement perpétuel qui va de la réalité à la pensée, dans la permanence des choses et des souvenirs.

Les illustrations d’Emmanuelle Halgand apportent une autre dimension à ce texte. En effet, elles se jouent des contraires, des oppositions, de la réalité et de la fiction, comme pour mieux accompagner le texte dans ses brouillages de la temporalité. Ainsi le papier peint qui orne les murs de la maison représentée se retrouve-t-il à la fin dans la fenêtre, façon de passer de l’intérieur à l’extérieur, à la manière de ces nuages qui envahissent l’intérieur des pièces tandis que le papier peint prend la place du ciel. De la même façon, une photo encadrée sur un mur représente deux fillettes vêtues de robes bleues, et ce sont ces fillettes qui, en quelque sorte, sortent du cadre pour jouer à la balançoire sur l’arbre ou chercher la fleur. Sommes-nous dehors ? Sommes-nous dedans ? Sommes-nous dans la vie ? Sommes-nous dans les souvenirs ? Voilà le beau contrepoint qu’apportent ces images au texte, dans une perspective très surréaliste (on songe à Magritte ici dans l’utilisation du ciel et des nuages).

Ecrit dans une langue simple, vraiment à la portée de tous les enfants, ce riche album aborde des thématiques complexes à la façon des plus grands auteurs pour la jeunesse, donne à percevoir différentes formes de temporalité, de répétitions, pour illustrer avec force la permanence des souvenirs. Chacun pourra s’arrêter plus ou moins sur les différents motifs et symboles qui l’animent. On retiendra ici pour conclure celle de ce vieil homme qui toujours répare une chaise, comme si tout était toujours à réparer au monde avant que la nuit ne tombe.

C’est obligé que les petits cochons se fassent manger par le loup?

C’est obligé que les petits cochons se fassent manger par le loup?
Marie-Agnès Gaudrat, Marie Mignot (ill.)
Casterman, 2021

Questions (pas vraiment) existentielles, quoique…

Par Christine Moulin

L’album repose sur des recettes éprouvées: les pages cartonnées tout-terrain qui permettent même que l’on dévore le livre, les rabats, des illustrations très colorées et expressives, la formule récurrente « c’est obligé que » qui invite à la participation et les rimes. A cela s’ajoute un répertoire de personnages dont le succès est indestructible: le loup, le chat, la sorcière, l’ogre, les cauchemars, plaisamment représentés sous forme de monstres sympathiques. Rien de surprenant. Il est évident que « ce n’est pas obligé » et que le faible l’emportera toujours sur le fort, qui se retrouve toujours en mauvaise posture. Ce qui l’est peut-être davantage, c’est la chute. Alors qu’on croyait assister à une déconstruction des stéréotypes (d’autant que l’illustration qui accompagne la question sur les « grands méchants » représente UNE grande méchante), on quitte le terrain de la littérature ou de la psychologie, pour assister finalement à une glorification de l’intelligence et du savoir: le slogan « On n’est pas bêtes, on a plein d’idées dans nos têtes » est renforcé par des images de livres, de formules mathématiques et d’encyclopédies. C’est ce qu’il y a de plus original dans l’album.

Histoire merveilleuse d’un tigre amoureux

Histoire merveilleuse d’un tigre amoureux
Shen Qifeng – Agata Kawa
HongFei 2022

Un conte merveilleux chinois du 18ème siècle

Tout prédestinait Xiaoying au bonheur. Mais lorsque ses parents ignorent les demandes du peu recommandable monsieur Xue, qui veut la marier à son fils, tout se gâte. Monsieur Xue accuse injustement le père de Xiaoying, qui meurt en prison. A la suite d’un rêve, sa mère promet de la marier à qui vengerait son époux. Mais le vengeur est un tigre. Peut-on épouser un tel animal ? Vivre avec lui toute sa vie ?

Les éditions HongFei proposent une nouvelle traduction (signée par Chun-Liang Yeh) de ce conte classique chinois. Une traduction fluide, élégante dans ses tournures, dans une langue à la fois proche de celle du 18ème siècle et accessible aux enfants du 21ème siècle. Ce conte fait bien sûr songer à La Belle et la Bête, conte contemporain de Mme Leprince de Beaumont. Une intéressante postface compare les deux contes, pour en montrer avec subtilité toutes les différences. Ce qui frappe dans le conte chinois, c’est l’immense respect des personnages l’un envers l’autre, qu’il s’agisse de la mère, éconduisant le tigre avec un argumentaire solide, ou de la jeune fille, l’acceptant malgré leurs différences. C’est aussi la capacité de l’animal à comprendre et à éprouver des sentiments profonds qui font de lui une sorte d’idéal masculin, proche sans doute de l’amour courtois – sans l’apparence humaine.

Ce beau texte est superbement illustré par Agata Kawa dans des teintes jaune et rouge, proches à la fois d’une tradition chinoise et de l’art nouveau. Des portraits expressifs tant de la jeune héroïne que du tigre, l’expressivité des yeux et des postures rendent perceptible cet amour merveilleux, lui donnant une autre dimension de communion avec la nature, voire avec le cosmos. On songe parfois à la Dame à la Licorne, parfois à l’illustration de métamorphoses lorsque la jeune fille semble se transformer en arbre.

Une histoire d’amour merveilleuse, dans laquelle le surnaturel n’est jamais loin, sans sortilège, et, finalement, paradoxalement, profondément humaine.

Calinours va à l’école

Calinours va à l’école
Alain Broutin, Frédéric Stehr
L’école des loisirs, 2019

École forestière

Par Anne-Marie Mercier

Voilà un album qui pourra rassurer les enfants sur l’école – quant aux autres, ils pourront rêver… : celle de Calinours se fait d’abord dans les bois lors de son trajet vers l’école, où il rencontre monsieur Sanglier qui lui fait faire de la peinture avec les pieds, monsieur Renard, avec qui il travaille la pâte à modeler, tant et si bien que lorsqu’il arrive à l’école, après s’être lavé dans la rivière et avoir cueilli des fleurs pour sa maitresse, tous les autres élèves sont partis. La maitresse, une ourse, est très compréhensive et le félicite pour tout ce qu’il apporte – tout en lui recommandant de bien arriver à l’heure la prochaine fois !
L’école est très buissonnière, dans la nature bien verte où l’automne pointe à peine, dans une forêt pleine de petits animaux divers, tous amis.
Tout est très mignon, y compris les chansons de Calinours et ses inventions verbales. Vive la liberté !

 

 

Un billet pour l’Amérique

Un billet pour l’Amérique
Isabelle Wlodarczyk – Barroux
Kilowatt 2021

The Immigrant

Par Michel Driol

A presque 18 ans, Pénélope reçoit un billet de bateau pour rejoindre son oncle, récemment immigré à New York. Elle quitte son père et sa mère, part avec l’espoir de devenir médecin, accompagnée par sa voisine Agathe qui va rejoindre son mari, déjà installé aux Etats-Unis, et sa petite fille. Départ déchirant de la petite ile vers Athènes, où elle doit tricher pour embarquer car elle est mineure, traversée à la fois éprouvante et exaltante en bateau, et c’est Ellis Island, à l’immensité stupéfiante. Retrouvailles enfin avec la communauté grecque de New-York et reprise des études.

L’album retrace avec réalisme et empathie un parcours singulier, mais à l’image de tant d’autres, parcours de ces immigrants partis de Grèce, d’Irlande ou de Pologne pour espérer trouver une vie meilleure au Nouveau Monde. C’est là toute la force de la fiction d’exemplifier, de donner à sentir tout ce qu’il y a d’espoir et de douleur dans le départ pour une destination inconnue, de faire entendre la voix de Pénélope, la narratrice, dans son originalité, sa sensibilité,  ses doutes, ses inquiétudes, ses interrogations, sa détermination aussi. Si ce parcours est historiquement daté, il ne peut manquer de faire écho à toutes celles et tous ceux qui sont à la rechercher d’un meilleur pays pour y vivre. Le récit est complété par un dossier documentaire précis sur l’immigration aux Etats-Unis, et sur Ellis Island, porte d’entrée de 1892 à 1954.

Les illustrations de Barroux proposent un parcours de lecture en contrepoint au texte. C’est d’abord l’ile grecque, avec un ciel d’un bleu magnifique, des maisons blanches, une terre ocre, images d’une Grèce où il semble faire bon vivre. Ensuite c’est Athènes, et les teintes s’assombrissent, nuit, ciel bleu pâle, puis la traversée avec un ciel d’orage et une mer sombre. Des vignettes en grisaille montrent Pénélope et la fillette dansant dans le bateau. Gris et ocre pour Ellis Island, dans une architecture qui écrase les individus, représentés en longues files. C’est enfin New York, marron et ocre. Le ciel, qui a presque disparu, est devenu blanc, comme la page blanche de l’avenir espéré de Pénélope magnifiquement symbolisé dans la dernière image.

Un album pour aider à mieux comprendre ce qui pousse certains à partir loin de chez eux, loin de ceux qu’ils aiment, avec qui ils ont grandi, pour y construire un futur meilleur, à la fois témoignage du passé et ouverture en filigrane sur le présent.