Grand Petit Lapin

Grand Petit Lapin
Rascal, Olivier Goka
L’Ecole des loisirs (pastel), 2016

La vie en grand pour les petits

Par Anne-Marie Mercier

Grand lapin a tout en grand : la maison, les carottes, l’expérience… et petit lapin a tout en petit… jusqu’à ce que l’art de la représentation joue des tours. Si le thème, en dehors de la chute, n’a rien de nouveau, il demeure efficace, et le procédé d’illustration surprend : les photos de Bernard Babette montrent des figurines en plastique très colorées et d’allure comique, munies de toute sores d’accessoires (vêtements, chapeaux, outils en tous genres…) pour présenter différentes situations de la vie : jardiner, pêcher, être malade, raconter des histoires, jouer à Tarzan, aux boules de neige … dans un décor du même style. C’est drôle, inventif et tonique, dans un album cartonné pour les tout-petits.

Sauvée par les lémuriens

Sauvée par les lémuriens
Geneviève Bobior-Wonner
L’Harmattan Jeunesse 2017

La  petite fille  dans la forêt malgache

Par Michel Driol

A 12 ans, Hafiza vit dans une famille pauvre de Madagascar. Son souhait : faire des études. Mais ses parents veulent la marier avec un homme bien plus âgé qu’elle. Dès lors, pour la fillette, une seule solution : prendre la fuite. Dans la forêt, Hafiza sauve des lémuriens de braconniers, permet leur capture par une ONG grâce à laquelle elle pourra devenir vétérinaire.

Voilà un petit roman très documenté sur Madagascar, tant sur le plan des conditions de vie, de la pauvreté, des mœurs, que de la faune des lémuriens qui peuplent l’ile. Le roman, qui par bien des aspects est réaliste, s’échappe un peu vers le conte : la petite fille se retrouve seule dans la forêt, et s’y lie d’amitié avec des animaux bienveillants. Quant au prince charmant, il apparait à la fin sous les traits du jeune bénévole d’une ONG. Certes, il n’est pas question de mariage, mais à la fin, les enfants sont là, sous la forme des nouvelles générations à qui Hafiza transmet sa passion et son gout des études. Le texte, écrit dans une langue simple, découpé en courts chapitres, accompagné d’un bref documentaire sur Madagascar pour attester des réalités décrites dans le roman, possède tous les ingrédients propres à séduire le jeune lecteur : héroïne fragile mais intrépide et courageuse, suspense, contact avec les animaux et happy end.

Un roman pour découvrir les réalités d’une ile telle que Madagascar loin du film du même nom.

 

 

Olivia joue les espionnes

Olivia joue les espionnes
Ian Falconer
Traduit (américain) par Yves Henriet
Seuil jeunesse, 2017

De l’art et des inconvénients d’écouter aux portes

Par Anne-Marie Mercier

La série des Olivia est un tonique parafait : non seulement la petite héroïne, cochonnette rose habillée de rayures rouges, est dynamique et inventive, mais les albums sont pleins de belles surprises et de situations cocasses et parfois instructives.

Dans le début de l’album, Olivia surprend une conversation à son sujet et décide d’enquêter pour savoir ce qu’on dit d’elle. Par un quiproquo, elle croit que sa mère l’emmène en prison alors qu’elle l’emmène voir un ballet. La morale de l’histoire est donnée par un dialogue avec  sa mère :

« Alors Olivia, qu’est-ce que tu as récolté en écoutant aux portes ?
– Des bouts de vérité et de fausses informations.
– et comment tu t’es sentie en faisant ça ?
– inquiète et méfiante. »

L’espionnage n’est pas vu sous un beau jour. Mais le propos moral s’arrête là et les bêtises d’Olivia sont spectaculaires, par leur ampleur mais aussi par l’art du dessinateur qui sait les mettre en relief, à tous les sens du terme. On voit dès la couverture son traitement des ombres.

Quelque chose a changé / Le tuteur

Quelque chose a changé
Yves-Marie Clément
Le tuteur
Audrey Claus
Illustrations Lou Reichling
Editions du Pourquoi pas ? 2017

Totalitarisme et monde parfait

Par Michel Driol

Deux récits tête bêche. D’un côté Lola est témoin que quelque chose a changé depuis le changement de gouvernement. Des statues sont enlevées, les rues débaptisées, des copains renvoyés dans leur pays d’origine, les livres brulés… Le maitre répète que cela n’est rien jusqu’au jour où il sauve quelques livres brulés. Et c’est l’espoir qui renait. De l’autre côté, Marco souhaite un monde parfait, sans hiérarchie, où tout le monde éprouverait la même émotion en même temps. Il plante alors dans une centaine de pots identiques, des graines de haricots. Mais il constate que certaines germent plus vite, d’autres restent rabougries… Constatant que le vivant ne respecte aucune règle, il le remplace par des plantes en plastique.

Voilà deux récits engagés, parfaitement limpides et efficaces, écrits dans une langue travaillée, souvent à la limite de la poésie, pour évoquer, à partir de situations accessibles à tous, des sujets de société graves : la dictature et la résistance, le rêve du meilleur des mondes possibles. Qu’est-ce que l’égalité ? Est-ce l’uniformité ? Les deux textes soulèvent la question du totalitarisme, l’un de façon plus métaphorique et implicite, l’autre plus explicitement en évoquant des situations historiques, des poètes comme Neruda ou un ministre de l’endoctrinement. Les deux récits susciteront le débat, initié par deux pages « Et toi, qu’en penses-tu ? ».

La mise en page est particulièrement soignée. Les illustrations de Lou Reichling, sur fond gris ou noir, fondent les deux récits à travers des quadrillages, celui des rues numérotées, celui du grenier où chaque pot doit être à sa place.

Un mot sur l’éditeur, découvert à Saint Paul Trois Châteaux : nées fin 2012, sous la forme d’une association à but non lucratif, les Éditions du Pourquoi pas sont le fruit ​d’une collaboration entre l’École Supérieure d’Art de Lorraine – site d’Épinal et de la Ligue de l’Enseignement des Vosges. Un éditeur engagé à suivre et à soutenir.

Détroit

Détroit
Fabien Fernandez,

Gulf Stream, 2017

Le roman d’une ville à l’agonie

Par Maryse Vuillermet

Detroit, motor city, la ville de Ford et de l’opulence américaine, désormais à l’agonie, sert de décor à ce roman urbain. L’extrême misère sociale, les zones de non-droit, les gangs ultraviolents, les combats de chiens, la prostitution des gamines…
Trois narrateurs s’expriment tour à tour, Ethan, journaliste photographe, fasciné par le passé industriel et les immenses friches de Détroit, Tyrell, jeune lycéen black, qui attend avec impatience la fin du lycée pour fuir l’endroit, et peut-être oublier ses accès incontrôlés de rage. Et, une curiosité narratologique, la ville de Détroit elle-même, narratrice, observe, commente le destin de ses habitants et espère malgré tout en sa propre résurrection.
D’autres personnages sont attachants, Sonya lycéenne, que Tyrrell aime, mais qui se prostitue pour faire vivre sa famille et qui est terrifiée par le chef du gang des Crisps, la mère de Tyrrell, infirmière de nuit dont on découvrira le drame à la fin, la policière, le clodo, ex chanteur déchu, ils hantent cette ville,  impuissants à la quitter, désespérés et ils nous restent en tête.
L’ambiance est ultra violente, l’univers romanesque inédit, le style intéressant, qui se déploie parfois en images très puissantes mais les interventions de la ville-narratrice tournent parfois au procédé, en tout cas,  ralentissent l’intrigue qui est peut-être un peu vite résolue.
C’est le seul bémol à ce roman trash mais audacieux et attachant.

Ame animale

Ame animale
Pablo Salvaje
Nathan, 2017

Animal, mon frère

Par Anne-Marie Mercier

Pablo Salvaje est un graveur sévillan dont les superbes images ont été réunies ici en album. Mais ce livre est bien plus qu’une réunion de très belles gravures, réalisées en trois couleurs, représentant des animaux : le propos introductif sur « l’âme animale » précise que ces deux mots viennent du même mot « anima », et doivent être considérés comme proches, voire équivalents. L’homme et l’animal participent de cette même âme, partagent le même réseau de vie, mais les hommes provoquent un déséquilibre qui menace les forts comme les faibles.

Hommage aux espèces disparues, avertissement sur celles qui sont menacées, et sur la dégradation de la planète, cet album est aussi une méditation sur les beautés et la variété des espèces. A travers quelques thèmes (amour, rythme, survie, métamorphose, habitat…) on aperçoit la variété des comportements, humains et animaux, et la merveille d’un monde coloré et infini porteur de multiples formes de vie.

La cause animale est bien illustrée en littérature de jeunesse, dans tous les genres (voir la chronique précédente, sur le roman de Stéphane Servant, Sirius.

NB: un site intitulé « âme animale » existe; il reprend la même posture d’émerveillement et de respect, tout en étant orienté vers l’ésotérisme.

 

 

Sirius

Sirius
Stéphane Servant
Rouergue, 2017

Le meilleur ami de l’homme.

Par Anne-Marie Mercier

Sirius, c’est le nom du chien de la famille d’Avril. Il doit revenir la chercher pour les emmener elle et son petit frère, Kid, rejoindre leurs parents à la montagne. Mais très vite on doute : les parents sont-ils encore en vie ? Et Sirius ? Le monde a été dévasté par une catastrophe, les animaux ont disparu, décimés par la contagion, les radiations, ou exterminés par les hommes qui les croient porteurs du virus mortel. Plus aucune naissancen’a eu lieu, les espèces sont devenues stériles. La survie n’est possible que grâce à des capsules disséminées çà et là contenant des rations de nourriture, des médicaments, des couvertures… Les humains sont dispersés en tout petits groupes, couples, hordes, ou bien sont massés aux portes d’une Ville inquiétante. Avril et Kid sont seuls et vivent dans un arbre.

La robinsonnade se mue en ‘road novel’ lorsque ils sont retrouvés et pourchassés par un tueur de la secte des Etoiles noires. Pour des raisons d’abord mystérieuses, il ne lâche pas la piste d’Avril et veut assassiner Kid. Les deux enfants se mettent en route vers la montagne. Sirius fait alors son apparition, mais ce n’est pas un chien mais un cochon noir au front frappé d’une étoile… blanche, que l’enfant nomme du même nom. En chemin, face à de nombreux périls et des souffrances en tous ordre, ils rencontrent une ourse, un âne, des rats… une dame Tartine dévoreuse d’enfants, et un Conteur qui les guidera jusqu’au bout de leur quête.

Cette figure du Conteur est centrale. Elle reprend d’autres figures liées au livre et développe la fonction des histoires, celles qu’on lit ou qu’on écrit, celles qu’on raconte, celles qu’on écoute, l’histoire de sa vie que l’on met en mots pour la dévoiler à autrui et s’en libérer. Avril a en effet de nombreux secrets, qui sont autant de cailloux à porter. Elle ne s’en délivre que peu à peu ; le lecteur, comme les autres protagonistes de l’histoire, ne découvre que très progressivement qui elle est, ce qu’elle a fait et pourquoi on la poursuit. Le suspens est constant et fonctionne remarquablement bien.

De nombreux autres thèmes s’entrecroisent sur ce fond de catastrophe : les peurs modernes, bien sûrs : nucléaire, épidémies, révoltes, terreurs et terrorismes sectaires… mais aussi la cause animale qui s’affirme peu à peu et donne une allure fantastique à une histoire qui n’avait aucun horizon d’espérance.

La poésie nait de la description d’une nature pauvre mais résistante, de paysages vides ou macabres, d’espaces humains abandonnés. Elle est aussi dans la manière dont l’auteur fait percevoir ce réel par les personnages : sensations, émotions, petites choses, intuitions. De courts chapitres en vers libres font entendre leurs voix intérieures, nous plongent dans leurs rêves. C’est une belle route que nous fait emprunter ce roman, sombre et tendu vers les étoiles.

Le jour où…

Le jour où on a arrêté de faire la guerre
Le jour où Papa s’est remarié
Thierry Lenain Tranh Portal
Nathan 2017

Grandes questions, réponses d’enfants

Par Michel Driol

Dans cette série de Thierry Lenain et Tranh Portal, on retrouve les mêmes personnages, la même classe, la même maitresse. Un élément déclenche le débat : alors que les enfants jouent à la guerre dans la cour, Raïssa se réfugie dans un placard et ne parle plus. Guillaume lui semble dans la lune : son papa va se remarier avec un autre papa.

Le mérite de cette collection est de poser des problèmes de société contemporains, mais de les laisser traiter par les personnages d’élèves de la classe. La maitresse intervient peu, pour apporter un éclairage culturel (le symbole de la paix dessiné par Picasso, par exemple).  Les propos des enfants, qui souvent ne manquent pas d’humour, dédramatisent les situations et/ou proposent des solutions, peut-être utopiques, mais pleines d’espoir.

Cette collection – facile d’accès,  facile à lire – qui laisse une grande place aux propos d’enfants sans moralisme, et prône bien sûr l’ouverture, la solidarité et la fraternité, et permettra d’ouvrir le débat en sortant des préjugés.

Ajoutons – ce qui n’est pas pour nous déplaire – qu’elle respecte l’orthographe rectifiée, et le revendique.

 

Suzie

Suzie
Sophy Henn
Grasset jeunesse, 2018

« Que ferait-on sans toi ? »

Par Anne-Marie Mercier

Suzie fait partie de ces enfants pleins d’énergie et prêts à entrainer tout le monde à leur suite : en un mot, ils « aident ». Ils aident les adultes à se lever tôt (y compris le dimanche), les petits frères et grands parents à avoir un peu d’allure, enfin, celle qui est à leur goût, ils décorent un peu tout (les goûters, les chaussures, les murs…). Il « aident » pour les courses, etc.

Chaque situation est présentée par la petite Suzie qui a presque toujours un grand sourire satisfait, tandis que son entourage prend des expressions variées. C’est drôle, bien vu, le petit frère et le chien sont à la fête, et le lecteur aussi. Couleurs doucement acidulées, mise en page ingénieuse, beau papier, rythme qui fait alterner images séquentielles et images en pleine page, c’est un bel objet.  Il a été publié en anglais sous le titre de « Edie » en 2017.

Le Cœur de la poupée

Le Cœur de la poupée
Rafik Schami
Traduit (allemand) par Irène Franchet, illustré par Gregory Elbaz
L’école des loisirs, 2015

Poupée philosophe

Par Anne-Marie Mercier

Pour la littérature adressée aux enfants, les « objets inanimés [ont] une âme ». Ce phénomène dépasse souvent la simple animation des objets à la Toy Story. Les nombreux ours en peluche aventureux malgré eux (Michka, Otto, les ours de Où vont les bébés ? d’Elzbieta, le récent ourson Biloute…) comme la poupée d’Elena Ferrante sont autant de figures vivantes qui ne s’autonomisent que par un abandon. Les histoires d’ours et de poupées ont donc peu à voir avec les « histoires de lapin » bien vivants dont parle avec mépris Christophe Honoré dans Le Livre pour enfants.

La poupée de Rafik Schami, Petitoi, est originale sous plusieurs aspects. Elle se nourrit des peurs des enfants, les goûte, les mâche. Elle guide une fillette, Nina, dans sa découverte du monde, des autres, de l’absurdité sociale. Elle lui révèle qui sont ses vrais amis (« un ami ne dénonce jamais »), l’aide à se révolter contre une maitresse injuste (« la note moins dix »). Elle la pousse à la transgression, aux fous rires, au repérage de l’absurde et des détails scatologiques. Chaque chapitre propose des situations variées dans lesquelles la poupée met la pagaille. Elle est même parfois franchement méchante. On l’aura compris, la poupée incarne l’enfant transgressif et affuté.

Mais c’est surtout une poupée philosophe.

Elle sait que les enfants viennent d’une planète autre ; c’est pour cela qu’ils parlent tous la même langue, tant qu’ils sont bébés. Les adultes sont étranges. Le pays des poupées est un pays froid : « c’est le pays de la raison et c’est pour cela que les poupées ne font jamais d’erreur – logique ». (Petitoi conclut toujours ses phrases par un « – logique ! », ça agace beaucoup Nina).

Lorsqu’elle rencontre Flo, un nouvel ami, Nina est très excitée, Petitoi s’interroge :

« Cela devait être une excitation très agréable, car on voyait bien que Nina voulait absolument demeurer dans cet état. Petitoi ne connaissait pas ça. Peut-être les êtres humains en avaient-ils besoin pour se trouver ? se demandait-elle. Peut-être qu’il leur manque à tous quelque chose et qu’ils cherchent sans cesse l’être humain qui possède cette chose ? Ca devait être beau […] Les poupées étaient parfaites ; il ne leur manquait rien. »

Petitoi se met à ressentir le désir du manque, le désir d’avoir un cœur, des émotions autres que celles qu’elle peut ressentir. La révolte de Petitoi devant la dureté du monde des humains, sa bêtise et son manque de « logique », est contrebalancée par sa mélancolie et ce désir de rejoindre sa chaleur. Le lien entre l’enfant et la poupée est une belle histoire, presque une histoire d’amour. Les pages racontant la perte de la poupée sont superbes, comme celles des retrouvailles. On rit, on s’émeut, et cette quête du cœur (comme celle de l’âme pour la petite Sirène ou de la chair pour Pinocchio ?) est une belle aventure « humaine ».