Comme des images

Comme des images
Clémentine Beauvais
Sarbacane (X’), 2014

 

La vie à pile ou « face »

 Par Anne-Marie Mercier

Comme-des-imagesOn sait la place que prennent les réseaux sociaux, Facebook, les mails, les échanges de vidéos et de photos dans la vie des adolescents. On sait aussi les ravages qu’ils peuvent faire. Ce roman a le mérite d’aborder ces thèmes mais aussi de les lier à une question plus complexe qui les sous-tend, celle de d’image de soi : celle qu’on construit, celle que les autres nous renvoient, celle qui se déchire et s’abîme de façon parfois mortelle.

Il est inutile de raconter l’histoire : la composition du roman, qui mélange les temps et les tempos est extrêmement efficace et le rend absolument captivant. Le contexte est celui du lycée Henri IV à Paris, d’une histoire d’amour qui tourne mal, d’une histoire d’amitié un peu tordue, de jumelles, d’icônes de la classe. Elle est racontée par un personnage apparemment secondaire, qui pourrait être un «confident» de personnages tragiques au théâtre et qui pourtant prend toute son importance dans la leçon finale : certains adolescents sont «comme des images», c’est-à-dire qu’ils ne sont rien d’autre qu’une image construite. On peut douter de cette conclusion mais elle contient une  part de vérité, vérité utile.

Une ou deux bêtises

Une ou deux bêtises
Isabelle Gil
Ecole des loisirs (loulou & Cie), 2011

Pour rire

par Sophie Genin

Une ou deux bêtises Isabelle GilIsabelle Gil est venue à la fête du livre jeunesse de Villeurbanne les 12 et 13 avril derniers et c’est l’occasion idéale de parler de son opus consacré à un garçon-ourson en guimauve qui fête son anniversaire chez sa grand-mère avec ses copains et n’aura de cesse de faire des bêtises mais, surtout, de les réparer – vainement, cela va sans dire !

Le texte dévoile les pensées et idées saugrenues du jeune narrateur racontant son après-midi chez sa mémé (et son chien, répondant au doux nom de « Pétoche » !). En effet, que penser du fait de remplacer un tableau abîmé par une sardine, mais réelle, tout droit sortie du frigidaire ?! Les illustrations, photos d’oursons de guimauve dans un univers kitch à souhait, ajoutant un autre niveau d’humour et jouant souvent sur de la résolution d’implicite, font sourire le lecteur, quel que soit son âge !

Je ne peux que vous recommander de découvrir les petits frères de cet album cartonné à mettre entre toutes les mains : Oursons et A la mer, en particulier, et les derniers nés, remplaçant les oursons de guimauve par des escargots tout aussi expressifs , Le Déjeuner sur l’herbe, Les Vacances et Le Chapeau de maman.

Tétracordes

Tétracordes
Textes de Liska, Gilles Brulet, Michel Lautru, Jean-Claude Touzeil,
Livre-objet d’Agnès Rainjonneau
Soc et foc, 2014

Quatuor de poésie

Par Anne-Marie Mercier

tetracordesLe roman pour adolescents s’était emparé des nouveaux systèmes de communication, blog, chat, etc. voilà la poésie qui s’en mêle avec cette expérience d’un jeu via Internet : dans ces quatrains, chacun a proposé un vers ; cela a donné une foule de petits poèmes. Ils en ont sélectionné quelques-uns.

Mais la nouveauté ne s’arrête pas là : Agnès Rainjonneau a produit un album en accordéon qui les expose sous différentes formes : papiers découpés, typoèmes (poèmes jouant avec la typographie, genre inventé par Jérôme Peignot), à lire horizontalement ou verticalement, pour un parcours sensible autour de sensations, de paysages, de jeux.

Colloque métamorphoses et rencontre avec l’illustratrice Sara

affiche metaNotre colloque approche (lundi 26 et mardi 27); il sera suivi le mercredi à 14h 30 d’une rencontre avec l’illustratrice Sara, organisée par la BUFM et le SCD de l’université Lyon1.logo bu

Impression

 

Demandez le programme:Métamorphoses-programme

Et inscrivez-vous (c’est gratuit):
http://bit.ly/1rrQ9j7

Espé, Amphi Louise Michel, 5 rue Anselme, Lyon 4e (en bus arrêt clos jouve du 13 et du 18, en métro, arrêt croix rousse et 10 mn de marche)

With courtesy of Dan Hillier for his picture “Luna”,
special thanks to him. Copyright © Dan Hillier
http://www.danhillier.com/flyersans

 

Merci à Sara pour l’image tirée des Métamorphoses (Actéon)

Mäko

Mäko
Julien Béziat

L’Ecole des loisirs (Pastel), 2011

La carte fait le menu

Par Matthieu Freyheit

MäkoMäko est un morse du pôle. C’est aussi un artiste, qui à partir de ses observations des fonds marins sculpte la glace des surfaces, faisant naître une cartographie givrée des profondeurs. Dressant, surtout, une carte des coins à poisson, facilitant la pêche des animaux de la surface. Sauf que. Sauf que réchauffement oblige, les sculptures de Mäko disparaissent, emportées par la dislocation des glaces. Et tandis que les sculptures disparaissent, les poissons les accompagnent, chassés eux aussi par le changement climatique en cours. À la disparition des poissons répond la multitude des prédateurs, phoques et pingouins, qui au centre de l’album apparaissent dans une double page qui démultiplie les regards angoissés devant la faim qui gagne les ventres. La famine, de fait, n’appartient pas qu’au genre humain. Mais l’album ne cherche pas la dramatisation et tente d’offrir par l’imaginaire une réponse impossible à un sinistre annoncé. Mäko imagine une baleine, et la baleine apparaît, remplie des poissons qu’elle déverse en offrande aux affamés. Mais le miracle ne se reproduit pas nécessairement : le morse finit par sculpter des poissons imaginaires, et les océans se dépeuplent autant qu’ils continuent sous son effort d’être peuplés de rêves de vie. Ce bel album, aux tracés proches d’un style présent dans la bande dessinée, décline en couleurs froides la vie de la banquise, comme sa lente dérive.

 

 

Comme si

Comme si
Orit Bergman
Rouergue 2014

Dominant dominé ?

par Michel Driol

comme siAprès Plus grand que toi, voici le retour de Piou, l’oiselle, petite et malicieuse, un brin imbue d’elle-même, et de Toto, l’éléphant, gentil comme tout ! Sur la proposition de Piou, ils jouent à faire comme s’ils étaient d’autres qu’eux-mêmes. On le devine, à ce jeu adoré des enfants, chacun veut prendre le dessus sur l’autre. Et l’on passera du lièvre (Piou, bien sûr) et la tortue (Toto) à la reine du directeur du cirque dominant le marchand de glace. Mais, bien sûr, dans cette dialectique, le gentil, qui se révèle le roi de la glace, va l’emporter.

L’illustration, au graphisme épuré, met en lumière les deux personnages, met en relief leur opposition de taille. Rien de trop : les décors, souvent stylisés, et le graphisme dans l’image (dans un style très BD où seuls les personnages parlent) soulignent encore ces rapports de force mouvants.

Un bel album qui permettra de parler des rapports humains (petit/grand, fille/garçon, teigne/gentil) et du désir de puissance aux plus petits, avec des termes très simples, dans un imaginaire proche du jeu enfantin : qui n’a pas joué à « Alors je serais… et toi tu serais… »

Avant Maintenant Après

Avant Maintenant Après
Catherine Grive, Gilles Rapapport
Seuil jeunesse, 2014

Héraclite et lapinou

Par Anne-Marie Mercier

Avant Maintenant ApresAvant, maintenant, après… Aujourd’hui, demain, hier… Comment expliquer aux enfants toutes ces notions extrêmement complexes, liées à la question de l’énonciation?

Les auteurs ont choisi un dispositif en triptyque : l’album s’ouvre en trois volets cartonnés comportant chacun un petit album souple portant le titre de la notion qu’il illustre. Ce n’est pas seulement une leçon de repérage et de langage mais aussi une petite leçon de philosophie, qui permet de se projeter dans le futur proche comme dans un avenir plus lointain, dans le passé récent et dans le temps où l’on n’existait pas encore.

Et derrière ce vertige Héraclitéen, il reste une permanence, un point fixe proposé à ce petit lapin inquiet : celle de l’amour des parents. Inquiéter et rassurer, voilà une belle leçon de philosophie à l’usage des petits.

Le Suivant sur la liste

Le Suivant sur la liste
Manon Fargetton

Rageot, 2014

Le suivant sur la liste…des romans à lire

Par Matthieu Freyheit

LesuivantsurlalisteNathan est un mordu d’informatique, un petit génie et hacker prodigieux, fidèle à l’image fictionnelle du hacker. Morgane est une reine de popularité : ne pas l’aimer est semble-t-il impossible. Timothée, le cousin de Nathan, est protégé de son empathie maladive par les murs de la clinique des Cigognes. Izia, rebelle solitaire, et Samuel, rebelle solitaire (bis), ne sont pas tout à fait communs non plus. Vous découvrirez que tout cela n’a rien de naturel. Mais il ne faut pas attendre jusque là pour que s’emballent les choses : dans les premières pages déjà, on comprend que Nathan est sur la piste d’un secret dérangeant qui ne concerne pas que lui. Dans les premières pages déjà, la voiture fonce à vive allure, mettant un terme définitif (pense-t-on) aux recherches du jeune adolescent. Mystères, complots, faux accidents et courses-poursuites, la vie de cette poignée de collégiens bascule avec la mort de Nathan et l’envoi d’étranges emails posthumes… Dans ce roman palpitant, l’univers du thriller se mêle efficacement à celui de la science-fiction et du marvel. Un art du mélange et de l’hybridation (une association du fond et de la forme qui dans ce roman fonctionne parfaitement) que Manon Fargetton avait déjà initié dans Aussi libres qu’un rêve (2013).

Ici, la convoitise des uns fait le malheur des autres, et le potentiel révélé devient un fardeau à cacher, tandis que la solidarité du groupe est mise à rude épreuve. Ce qui n’empêche pas l’auteure de dessiner, parallèlement, les contours d’une belle et cruelle histoire tantôt d’amour, tantôt d’amitié. Tantôt de trahison. Le motif classique du superhéros, assez peu représenté en France, trouve ici une application intéressante parce que discrète : sans spectacle, Manon Fargetton crée du rythme, de l’aventure, de la tension, presque du cinéma, tant l’écriture restitue ici un mouvement continuel (des corps, mais aussi des sens).

C’est, en somme, un très bon roman qui confirme la qualité de la série Thriller de Rageot qui s’affirme comme une collection incontournable du thriller dans la littérature adolescente. Quant au roman de Manon Fargetton, il s’achève sur la promesse d’une suite, que l’on ne peut qu’attendre avec avidité.

 

 

Le Jeu de la bonne aventure

Le Jeu de la bonne aventure
David Dumortier, illustrations d’Aude Léonard
Motus, 2014

 Le jeu de la vie

 Par Anne-Marie Mercier

Le Jeu de la bonne aventure« Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ? » Rien de plus agaçant parfois, cette question. Sauf lorsqu’elle est énoncé sous forme de jeu, où le hasard est un des biais de la poésie. C’est ce que propose David Dumortier, avec un véritable jeu de cartes au format allongé comme un jeu de tarots.

La règle demande de tirer une carte « pour connaître son avenir ou celui de quelqu’un d’autre » ; on a le droit d’en changer si on n’en est pas content, et il y a même un joker, une carte qui ne dit rien à part qu’on est libre de choisir ce qu’on veut. Il y a des As, aussi, la chance… Mais tout est aussi affaire de décision ou de regard.

« Tu joueras au ballon parce que tu aimes la lune. La médaille d’or n’est pas loin, regarde, elle est juste au-dessus de toi…

« Tu es né sans coquille, comme un brin d’herbe, alors tu te déguiseras avec la carcasse d’une tortue et tu prendras les chemins tortueux…

« Tu seras riche, riche, riche, riche, riche, riche, riche, Oh ! Que tu seras riche, riche, riche, riche, si tu connais plus de mots que le mot argent.

« Ton métier sera de combattre le feu. Avant de te coucher, tu éteindras aussi les lumières de ta maison et le soleil qui a brillé dans tes yeux. »

Pompier, espion/ne, berger/ère, chercheur/e d’or, traducteur/trice, footballeur/euse, voyageur/euse magicien/ne, jardinier/ère, pilote d’avion… Tous ces métiers sont évoqués, et bien d’autres qui n’existent pas (?), mais toujours sous une forme détournée, métaphorique, poétique et rêveuse. Une très belle façon de dédramatiser le futur et de poétiser la vie.

E-machination

E-machination
Arthur Ténor

Seuil 2013

Un livre dont le jeu est le héros

par Christine Moulin

49172Arthur Ténor aime à explorer les limites entre fiction et réalité, notamment dans le registre du fantastique. Il renouvelle ici son interrogation favorite en s’inscrivant dans le genre émergent (mais émerge-t-il encore ? à force…) des romans de jeunesse consacrés aux jeux video. Comme d’habitude, pourrait-on dire, le héros (un informaticien, un geek -1-), affublé du prénom de Clotaire, se laisse séduire par une annonce commerciale qui permet d’essayer, pour trois minutes seulement, un jeu en immersion totale, évidemment « bluffant », évidemment révolutionnaire, qui donne l’illusion d’être transporté dans un autre monde. Parallèlement, l’héroïne, Lucile, prof de français (eh oui, il faut bien que la littérature soit représentée) se laisse également séduire. Malgré l’interdiction absolue de se rencontrer dans la vraie vie (encore une constante du genre), ils formeront bientôt un couple à la Marvel, « dégommant » candidement toutes sortes d’ennemis plus dangereux les uns que les autres car, et c’est là un des premiers intérêts du roman, ce qui se passe dans la réalité virtuelle déborde, en quelque sorte, dans la réalité… réelle.

A partir de ce scénario, pour mieux piéger le lecteur, l’auteur évite certains pièges. Celui de diaboliser les jeux video : certes, Arthur Ténor évoque bien l’enfer du jeu (« En vous laissant piéger par le jeu, vous avez basculé dans un monde d’où il est impossible de revenir par l’oubli ») mais il résiste à la tentation de délivrer une leçon de morale simpliste, comme le prouve le dénouement. Il refuse également de se prendre au sérieux : l’humour est constant, évoquant le second degré des comics.

Ce qui n’exclut pas une réflexion sur les timidités de l’adolescence: ce n’est pas un hasard si Lucile fait étudier Cyrano de Bergerac à ses élèves de Troisième car le thème de la laideur, du masque qui colle à la peau traverse tout le roman, modernisé en avatar.

Enfin, Arthur Ténor, habile prestidigitateur, comme il aime à le faire, joue sur les mises en abyme et en profite pour « glisser » quelques définitions bien senties de la littérature, à moins que ce ne soit du jeu video (et cette assimilation même est bienvenue), comme « pouvoir d’agir sur le réel par l’intermédiaire de chimères qui ne devraient exister que dans notre imagination ».

Bref, voilà un roman qui cesse de dresser les unes contre les autres les différentes manifestations de la culture et qui, à travers un jeu sur le jeu fait de la lecture un jeu. Même si le propos n’est pas neuf (et c’est ce qui est un peu décevant), même s’il n’est pas totalement abouti (les allusions à la culture geek restent superficielles), le traitement est habile et prenant.

(1) : note de bas de page en forme de « SPOIL » : comment se fait-il qu’un geek n’ait pas été alerté par le nom de Ghoster?