Toc toc toc

Toc toc toc
Anne Herbauts

Casterman (les albums), 2011

Anne Herbauts pour tout petits : la poésie à portée de pensée

par Sophie Genin

toctoctocCet album cartonné en forme de maison invite les très jeunes lecteurs à découvrir ce qui se cache derrière les portes : le quotidien mais vu à travers la poésie dont fait toujours preuve Anne Herbauts. En effet, des dessins mais aussi des collages se font suite, faisant appel non pas aux souvenirs mais à l’imagination de l’enfant qui va tour à tour croiser des paires de chaussures mais ne serait-ce pas une araignée, là dans le coin ?

Viendront ensuite de nouveaux rangements : tous les outils utiles pour faire le ménage mais oh ! Une mouche !, une coccinelle sur la porte du frigo et, derrière, les aliments rangés sur leurs étagères, des canards peints sur un bol dans le vaisselier, un chat caché dans des bouts de tissus et autres dentelles et, là, une souris !

La fin, ouverte, comme le reste de l’ouvrage, presque sans texte, à part la ritournelle « tot toc toc » appelant à tourner des portes visuellement très variées, présente un papillon qui s’envole, la porte se transformant tout à coup en fenêtre, comme une invitation à un nouvel inventaire, une nouvelle aventure, mais au-dehors cette fois-ci !

La Marque des anges, vol 2 : Revenante

La Marque des anges, vol 2 : Revenante
Laini Taylor
Traduit (états unis) par Anne Krief
Flammarion, 2013

Roméo au pays des monstres

Par Yann Leblanc

Lamarquedesanges2Le titre français de cette suite à Fille des Chimères (Daughter of smoke and bone) est comme le précédent un peu terne par rapport à l’original : « Days of blood and startlight ». On n’est pas du tout ici dans une histoire de fantômes mais au cœur de l’intrigue du précédent, dans la guerre entre anges et « démons », les premiers n’ayant de la nature « angélique » que la superbe apparence et les ailes, les seconds n’ayant de démoniaque que leur nature de chimères, c’est-à-dire leur corps hybride, mi humain-mi animal ou composé de différents animaux, ou fabriqué à partir de cadavres. La sauvagerie est partagée par les deux camps et le livre est sanglant.

Dans le monde d’Eretz où les combats se déroulent, les chimères sont proches de l’anéantissement, un peu à cause de l’héroïne, Karou, amoureuse d’un ange. Culpabilité, malentendus, terreur et souffrance l’accompagnent. Quant à l’ange, toujours décidé à tenter de faire régner la paix, il doit assister impuissant – et parfois participer – à de nombreux massacres. Cette ambiance morbide est contrebalancée par l’apparition inattendue de deux amis humains de Karou, issus de sa vie d’avant, qui mettent un peu de légèreté à l’ensemble. Mais ce n’est que très provisoirement car à la fin du livre, si tout semble encore possible, même l’amour, l’armée des anges arrive sur terre… pour le combat final du troisième volume qui paraitra bientôt (voir le blog de l’auteur).

Il est en fait difficile de résumer ce livre tant son charme réside dans de petites choses : ambiances (beaucoup de descriptions), sensations, émotions, inventivité, art du suspens, contrastes entre humanité et cruauté, horreur et éblouissement.

 

 

Paysageux. Une image peut en cacher une autre

Paysageux. Une image peut en cacher une autre
Henri Galeron
(Les Grandes personnes), 2012

Jeux intemporels

Par Anne-Marie Mercier

paysageuxCe grand album cartonné ne comporte que sept doubles pages mais demande une lecture longue et attentive. Il est construit sur le principe des objets cachés dans l’image (à la manière de certaines assiettes anciennes), du jeu des sept erreurs, ou des perspectives impossibles à la Escher.

Les images, dans le pur style Galeron, c’est-à-dire belles, précises, aux couleurs délicates, sont un enchantement par elles-mêmes. Quant à la recherche, elle est très graduée : certaines éléments sont faciles à trouver, tandis que d’autres demanderont au lecteur un long temps d’observation : c’est une école du regard en soi, qui prouve que si on y met le temps, on voit ce qu’on ne pouvait voir… En cas de difficulté,  on peut  prendre conseil dans la dernière page – j’avoue y avoir eu recours pour la dernière image : le chasseur est coton à trouver !

Le principe de l’album sans texte (ou presque) associé à une recherche le rend accessible et intéressant pour tous les âges tandis que sa solidité le destine à être un objet que l’on lit et relit, que l’on transmet, qui fait le lien entre les générations… Un cadeau idéal  ?

Henri Galeron a publié récemment aux grandes personnes d’autres grands albums d’images surprenantes : Le Chacheur (46 cmx11 de haut… texte de Bernard Azimuth), Monsieur (pour les amateurs de chats) texte de Marie-Ange Guillaume) et Chacun son tour (le monde à l’envers, texte de Gilbert Lafaille), et chez Motus Les bêtes curieuses (texte de François David), tous magnifiques et inépuisables.

Voir pour plus de détails un article sur le Blog de LU Cie & Co

 

 

 

demanderl’impossible.com

demanderl’impossible.com
Irène Cohen-Janca

Rouergue, 2012

Révolutions muettes

Par Matthieu Freyheit

demanderl’impossible.comMuettes, comme les nombreux silences qui tissent ce roman nourri de non-dits et de dialogues en creux. Voilà un livre plutôt subtil qui mérite de s’y arrêter et de passer un premier malaise : car c’est bien un malaise, et non de l’ennui. Mais cela, il faut le découvrir, comme on découvre peu à peu tout ce qui, dans la vie d’Antonin, va de travers.

Antonin a quelque chose du loser : c’est en ces termes en tout cas qu’il se présente au lecteur. Loser, il n’a cependant que le sentiment de l’être. En réalité, c’est un adolescent comme les autres, et c’est peut-être ce qui pose problème. Car Antonin se réfère parfois malgré lui aux idées de son oncle Max, celles de mai 68. Là, ça y est, vous avez compris le titre. Mai 68 ? Il était temps, c’est vrai, qu’on roman intelligent y revienne. Car mai 68, il y a ceux qui l’ont vécu, et il y a les autres. Entre les deux, un fossé, un on-ne-sait-quoi d’inexplicable. Et pourtant, c’est bien mai 68 qui, de ses relents libertaires, gangrène l’existence d’Antonin et celle de sa famille. Ce qui ne va pas ? Mai 68, qui fait penser à Antonin qu’il n’est peut-être pas à la hauteur. Et la grande révolution étudiante de donner naissance à de muettes révolutions familiales, et personnelles.

Au départ, rien que de très normal. Antonin va au lycée. Il sort avec Léa. Se sépare de Léa. Sa sœur, parfaite (ou presque), est la première à introduire le bouleversement dans la famille. Sa mère, parfaite (ou presque, bis), nie le réel jusqu’à ce qu’il s’impose violemment à elle. Son père… RAS. Et sur le trottoir en face de la maison, ce sans abri qui s’est installé et qui intrigue tant Antonin. Antonin qui, dans une belle sensibilité, comprend et nous fait comprendre les maux et les silences, et qui devant l’écran de son ordinateur jouit d’autres formes de révolutions : sur le web, l’existence fait jour, le rêve se poursuit, et le réel des sentiments s’impose bien plus que dans un quotidien désespérément tacite. Il faut en passer par là pour que les mots surgissent, et que la vie reprenne ses droits. Pour que l’anorexie de sa sœur soit enfin chose dite, et que la tristesse de sa mère soit chose du passé. Pour balayer l’ombre de mai 68, et bâtir des rêves nouveaux.

Manquer la joie, c’est manquer tout, écrit Stevenson. C’est le fond du discours délicatement mené par Irène Cohen-Janca, qui derrière quelques lieux communs parvient à tisser une trame d’une belle finesse. Et de rappeler que si l’on nous parle sans cesse de révolutions technologiques, notre temps connaît aussi des révolutions de sensibilité, plus discrètes mais peut-être plus profondes.

La Nuit du Nécromancien

La Nuit du NécromancienUn Livre dont vous êtes le héros
Steve Jackson et Ian Livingstone

Traduit (anglais) par C. Degolf
Gallimard Jeunesse (Défis fantastiques), 2012 [1982]

Petit dictionnaire (lassant) des synonymes

Par Matthieu Freyheit

LaNuitduNecromancienLa Nuit du Nécromancien (tout un programme) a l’originalité de vous faire mourir très vite. Non, je ne viens pas de ruiner le suspens, puisque l’un des ressorts de ce volume concerne la possibilité de regagner votre enveloppe charnelle. En attendant, profitez de vos heures comme spectre pour voler dans les airs ou prendre possession du corps d’un autre. Petit topo : après avoir gagné une bataille contre les seigneurs des ténèbres (ils sont de tous les mauvais coups), vous rentrez en votre pays, fier de votre victoire sur les loups-garous et autres vierges des sépulcres (???). Votre joie est de courte durée puisque, sur le point d’arriver, une embuscade vous fait affronter un sinistre Disciple de la mort (dans les LDVEH, on ne lésine pas sur le champ lexical de la mort et de la démonologie). Résultat : vous voilà spectre. Et l’aventure commence.

C’est vrai : les Livres dont vous êtes le héros ne manquent pas de clichés. Allons plus loin : ils les accumulent, de manière parfois malheureuse. La Nuit du Nécromancien va peut-être trop loin dans l’usage des créatures ténébreuses et des adjectifs perpétuellement adjoints à toutes choses. Jusqu’à votre épée (magique, bien sûr) qui porte le doux nom de Fléau de la Nuit. FLÉAU DE LA NUIT. Rien que ça. À la multiplication des qualificatifs, le livre ajoute une multiplication des combats. Pour les habitués des jeux vidéos qui ont hurlé de se trouver projetés dans une arène de combat tous les trois pas, la sensation est ici un peu la même. Araignées de la mort, roi des ombres, faucheurs d’âmes, goule putride, chevaliers de la terreur, ‘putrescent’ (oui, simplement ‘putrescent’) et j’en passe, tout y est, de manière un peu lassante. Une curiosité quand même au détour de votre route : une apparition toute gandalfienne qui, bâton à la main, empêche l’accès d’un pont et vous assène fièrement : « Aucun spectre ne peut passer ici ». Ça vous rappelle quelque chose ?

Vous l’aurez compris, il s’agit bien pour une fois de mettre en avant les limites d’un genre basé sur l’incomplétude et sur une esthétique sans doute trop assumée et donc limitée pour être pérenne. L’incomplétude du personnage demeure sans doute l’une des plus fondamentales. Le plaisir d’entrer dans la peau d’un chevalier ou d’un mage n’est pas remis en question, mais peut être empêché en grande partie par l’absence d’investissement de ces figures. La lecture du LDVEH en appelle à une mémoire concrète matérialisée par notre feuille de route. Elle évacue, en revanche, la mémoire affective qui permettrait une adhésion plus profonde au système mis en place. Il n’est pas étonnant à ce titre que ces livres n’aient pas dépassé la fin des années 1980, balayés par les jeux vidéos qui ont peu à peu permis, précisément, d’offrir à la fois l’espace du choix et celui de l’affect (les fans gardent à l’esprit l’exemple de Final Fantasy VII). Art sans mémoire parce que privé de sentiments (et souvent – cela est évidemment lié – de style), le LDVEH se lit et s’oublie comme s’oublient le nom de leurs auteurs, hormis aujourd’hui dans un cercle d’internautes nostalgiques qui font de ces livres des objets de collection. Formulons à nouveau le vœu exprimé dans une notice déjà consacrée au LDVEH : il serait heureux qu’un auteur doué d’imagination et de style s’empare des richesses techniques offertes par ce genre, et fasse ainsi la démonstration de sa valeur critique. Même si, il faut bien l’avouer, la nostalgie a ses délices.

 

Mon Arbre à secrets

Mon Arbre à secrets
Olivier Ka et Martine Perrin
(Les grandes personnes), 2013

Trésors cachés

Par Anne-Marie Mercier

Mon Arbre à secretsPour les retardataires, ceux qui se diraient le 24 décembre à 15h : « nom d’un Père Noël ! qu’offrir à telle personne de 7 à 107 ans, que je vois ce soir/demain ? »

Réponse de Li&je : une autre petite merveille des éditions (Les grandes personnes), ce petit livre cartonné aux pages tantôt en fort papier tantôt en calque, tantôt en une seule dimension, tantôt en pop up bruissant, ou avec des tirettes, une merveille d’animation.

Quant au contenu, c’est de la poésie simple et pure : un arbre, un enfant, des secrets et tout ce que l’on peut mettre autour, oiseaux et mots. Jeu d’emboitements, dMon Arbre à secrets2e rabats : le secret n’est-il pas ce que l’on range précieusement et voile et dévoile ? A savourer…

Allez, c’est jour de fête, je mets une deuxième image. Et « bon solstice! » comme dirait Dominique !

Fugueuses

Fugueuses    
Sylvie Deshors
Rouergue, Doado, 2013

 Très politiquement incorrect!

Par Maryse Vuillermet

fugueuses imageCe roman est un éloge de la fugue,  de la résistance passive  ou active contre le pouvoir et ses représentants, les CRS. Deux jeunes filles,  mal dans leur vie et leur famille,  décident de fuguer en début d’hiver. Elles rejoignent le camp des opposants à un aéroport,  quelque part en Vendée. Là,  elles apprennent la débrouille, la solidarité, le travail collectif, l’écologie, la construction de cabanes, donc,  d’après elles,  beaucoup plus et mieux qu’au lycée. Elles sont amies mais très différentes, Lisa est forte, elle aime le combat  et les travaux physiques, Jeanne est douce, timide et réfléchie. Elles s’épanouissent dans ce milieu,  malgré la boue, le froid et le danger des charges de CRS.

A la fin, leur chemin se sépare, mais cette parenthèse les aura rendues plus fortes.

Beaucoup de parents n’apprécieront pas cet éloge de la fugue, mais beaucoup de jeunes vont rêver de cette vie libre, qui a un sens,  parce  qu’elle obéit à des choix de vie assumés.

BZRK

BZRK
Michael Grant

Traduit (anglais, États-Unis) par Julien Ramel
Gallimard Jeunesse, 2012

BZRK ? Vous avez dit BZRK ?

Par Matthieu Freyheit

BZRKJe ne vous présente pas Michael Grant. Auteur de la série Gone et co-auteur (avec son épouse) d’une autre série, Animorphs (qui bénéficie d’une nouvelle édition, voir notre chronique du 8 novembre dernier), Grant n’est pas un anonyme des succès. Dans cette nouvelle trilogie en cours, l’infiniment petit met en jeu l’infiniment grand par le truchement des fascinantes et effrayantes nanotechnologies. Lorsque le milliardaire Grey Mc Lure décède avec son fils (il n’y a pas d’accident dans les sourdes guerres de Michael Grant), il laisse derrière lui l’empire de ses innovations technologiques et pharmaceutiques. La plus importante d’entre elles : les biobots, hybrides d’adn et de nanotechnologie, capables d’évoluer à l’intérieur du corps afin de soigner les cellules malades. Dans ‘la viande’, comme disent les initiés.

Bien entendu, la nanotechnologie Mc Lure fait des envieux et donne naissance aux espérances les plus folles. Parmi les concurrents, le groupe Nexus Humanus vise, comme son nom l’indique, un nouveau stade de l’évolution humaine (encore un !) : « une interconnexion globale de tous les individus qui la composent ». La condition à cette utopie technologique ? Abolir le libre-arbitre au profit d’une pensée unique dirigée vers le bien commun, mais indifférencié. Une condition que n’accepte pas le mouvement adverse : le BZRK (de go berzerk, disjoncter, sorte d’équivalent au germanique Amok laufen).

D’où une bataille sans merci entre les deux groupes, livrée à échelle macro mais aussi, évidemment, à échelle nano, avec tous les risques que cela comporte : car lorsque les biobots d’un agent sont détruits, celui-ci sombre dans la folie… C’est ce qui arrive à Alex, alias Kerouac, le frère de Noah. Noah ? Le héros de l’histoire, embrigadé presque malgré lui au sein du BZRK afin de remplacer son frère. Il fera équipe avec Sadie Mc Lure, dernière héritière de l’empire paternel, enrôlée elle aussi.

Michael Grant fait preuve d’une belle originalité dans le sujet, et s’y tient dans une écriture aux prises avec le réel que nous connaissons comme avec l’infime corporel : la viande promet quelques voyages intéressants dans une nouvelle géographie de l’aventure. Les deux réalités se combinent et se superposent, conférant à l’ensemble un rythme plutôt enlevé. On aurait bien échappé à quelques stéréotypes désormais éprouvés et éprouvants (pourquoi faut-il que les yeux des héros soient toujours d’une couleur ‘surnaturelle’ ???), mais l’ensemble fonctionne fort bien et le sujet se précise au fil des chapitres. Les personnages secondaires possèdent un véritable relief, l’auteur fait preuve de constance, et trouve également un bel équilibre entre la complexité d’un thème et l’efficacité de sa mise en œuvre. Michael Grant, qui a les qualités d’un autre Michael (Crichton), donne à la science-fiction un volume réfléchi et dénué de niaiserie, même si le style reste parfois convenu. Il reste à espérer que le deuxième tome, déjà en librairie, confirme la valeur (et surtout la nécessité) d’une trilogie, au détriment d’une forme plus ramassée.

Miss Charity

Miss Charity
Marie-Aude Murail
Illustré par Philippe Dumas
L’école des loisirs (medium), 2008

Peter Rabbit: roman historique

par Anne-Marie Mercier

C’est unMissCharityGRANDe surprise de trouver chez L’école des loisirs un ouvrage d’une telle dimension: un format inhabituel, un volume de 500 pages, cela fait beaucoup, même si les nombreuses illustrations de Philippe Dumas aèrent le texte. C’est une autre surprise de voir Marie-Aude Murail s’adonner à une biographie imaginaire proche à la fois du roman historique et du conte.

L’ensemble est composé d’éléments très divers et cependant a une grande unité. Le personnage est inspiré de la vie de Beatrix Potter (le lapin de Charity s’appelle Peter) et Philippe Dumas imite à merveille ses images (certaines sont presque des copies) tout en gardant son propre style. Béatrix-Charity recueille toutes sortes d’animaux quand elle est enfant, les peint lorsqu’elle est jeune « jeune-fille », vend des images à l’unité, puis écrit une histoire à partir de croquis de Peter faits pour distraire un enfant malade. Viennent ensuite des histoires de crapaud, souris, etc. Elle fait la cruelle expérience de la rapacité des éditeurs et de la difficulté à mener une vie indépendante pour une jeune fille de sa condition.

Charity écrit son histoire. Mi-journal, mi-autobiographie, le récit suit la vie d’une jeune fille solitaire de la bonne société anglaise, de son enfance à son mariage, tardif : fille unique avec quelques talents, puis fille à marier difficile à placer, puis personnage inclassable et déclassé, « vieille fille », originale, elle devient une artiste.

Avant de devenir une aquarelliste douée, Charity s’entoure d’animaux à la compagnie improbable : si le lapin passe, il n’en va pas de même du rat, du grillon, du canard, du corbeau. La société qui l’entoure apprécie diversement. L’enfant solitaire est plus proche des animaux que de ses parents ou des enfants de son âge. Elle les observe, relève leurs attitudes, part en rêverie à propos d’eux. Ainsi du corbeau Petruchio : « Quand Thabita cousait, Petruchio sautait autour de sa chaise, inspectant son panier à intervalles réguliers et l’observant elle-même d’un air de gravité exceptionnelle. Je pense que, si la vie lui avait accordé le bonheur de fonder un foyer, il aurait su repriser les chaussettes de ses enfants ». Ce mélange de formules toutes faites bien-pensantes, de choses entendues par l’enfant Charity, qu’elle mêle à sa rêverie farfelue est un des charmes constants du livre. Les illustrations de Philippe Dumas le redoublent : les petits corbeaux esquissés dans des positions différentes mais avec le même regard dépité sur leurs chaussettes à rayures trop larges sont parfaits de drôlerie.

Le regard sur la société anglaise du dix-neuvième siècle est acide : jeunes hommes ternes ou prétentieux, jeunes filles snobs mais qui seront brisées comme les autres par le mariage, dandys qui prennent Oscar Wilde pour modèle et en payent cher le prix, domesticité égarée, folle de chagrin et d’amertume, ou folle tout court. Dans les personnages positifs on trouve un précepteur allemand, une gouvernante française, un fils d’éditeur (le père est un requin, bien sûr), un jeune acteur. Autant dire que c’est à la marge que cette société est humaine. Le personnage du père de Charity est intéressant, épargné par le regard de sa fille. Marie-Aude Mural, contrairement à bien des auteurs, ne triche pas avec l’écriture à la première personne.

On y trouve de magnifiques personnages secondaires : la nurse écossaise au passé trouble qui transmet ses propres angoisses morbides à l’enfant. Si elle ne lui transmet pas sa folie tout entière, elle encourage certaines bizarreries et l’on se demande tout au long de ce long texte jusqu’où chacune pourra aller. L’histoire de la gouvernante française forme à elle seule un petit roman, rose au début de l’histoire puis d’une noirceur étonnante, qui renoue avec la veine de Dickens pour la description des « institutions charitables ». L’évocation de la campagne anglaise et du charmes des activités qu’on peut y mener donne envie de s’y installer jusqu’à la fin de ses jours.

Si l’on met à part le « happy end » fort peu vraisemblable, le roman est excellent, passionnant et attachant, mêlant réalisme et fantaisie, tendresse et férocité. De nombreux thèmes s’y entrecroisent : les animaux, la jalousie des femmes entres elles (sœurs, cousines, amies, mères et filles), la création, le statut des femmes, les relations mère-fille ou père-fille, l’amour de la campagne et de la solitude…)Ce mélange permet de ménager un suspens permanent (le mystère de la servante écossaise ne se dénoue qu’à la fin), ce qui aidera les jeunes lecteurs à aller jusqu’au bout de leur lecture.

L’ouvrage a été publié hors collections et c’est justifié tant il s’adresse à un public large, touche à des sensibilités différentes.

Un livre très touchant, drôle et grave. On se risquerait à dire le meilleur ou l’un des meilleurs de Marie-Aude Murail s’il était possible d’établir des comparaisons entre tant d’ouvrages aussi différents.

(notice publiée en 2008 sur le site sitartmag)

Frangine

Frangine
Marion Brunet
Sarbacane, Coll. Exprim’, 2013 

Un beau roman de formation sur un sujet ô combien délicat et d’actualité

Par Maryse Vuillermet

 

frangineJoachim, lycéen de terminale,  n’a pas eu trop de problèmes jusque-là,  pour vivre sa différence. En effet, il est né d’une PMA ( procréation médicalement assistée) et il a deux mères, maman et Maline. Ceci pour plusieurs raisons, il est beau et costaud et il est magnifiquement aimé par ses deux mères et sa petite sœur, il vit dans un cocon de tendresse  et de confort. Il n’en va pas de même pour sa petite sœur, Pauline,  quand elle arrive au lycée.

Elle subit de plein fouet la bêtise, la haine et la violence de quelques gros bras de la classe de première. Ils la harcèlent, la couvrent d’insultes, la menacent des pires sévices sexuels, lui font un chantage ignoble. Elle souffre en silence. Pendant ce temps,  son frère vit sa première aventure amoureuse avec Pauline.

 Cependant,  par hasard, il  apprend l’horreur, fou de haine et honteux de son aveuglement,  il veut régler leur compte aux idiots,  mais sa petite sœur   ne veut pas qu’il le fasse à sa place.  Après avoir repris des forces pendant les vacances de Toussaint à la campagne auprès de ses grands-parents, elle décide de ne plus subir. Il fallait juste qu’elle arrête d’avoir peur. Le récit du retournement de situation est très jouissif  pour le lecteur.

C’est une belle histoire, un beau roman de formation original, sur un sujet peu traité,  mais d’actualité ; les enfants de couples homosexuels.

Joachim découvre en même temps l’amour et la sexualité, les différences sociales, la haine et toutes ses découvertes ne le font vaciller qu’un instant,  car, grâce à ses mères et à leur amour inconditionnel, à leur courage de vivre en accord avec elles-mêmes, il a des bases solides. C’est la leçon du roman:  ce qui compte, c’est surtout l’amour  entre frères et sœurs, entre grands-parents et petits enfants,  et dans le couple, l’amitié et  c’est ce qui donne le courage de  ne pas passer à côté de sa vie.