Ma Cape

Ma Cape
Julia Thévenot, Anne-Hélène Dubray
Sarbacane, 2024

Adieu mes parents, je vole…

Par Anne-Marie Mercier

C’est une surprise de retrouver Julia Thévenot dans un album pour jeunes enfants. Elle est surtiut connue comme l’auteure de Bordeterre, beau roman de fantasy pour adolescents, paru chez le même éditeur en 2020. Mais ici comme là, l’imaginaire est à la fête : dans cet album, tout est dans la tête de la narratrice, celle qui dit « ma cape » ; avec une cape elle est super héros, Père Noël, homme invisible, elle vole…
Son entourage a beau lui dire que ce qu’elle a sur ses épeules ou sous ses pieds n’est qu’un manteau, une serviette de toilette, un drap… elle n’en démord pas. Seule (enfant unique ?), elle s’invente des mondes où tout lui est possible. Mais quand ses parents lui offrent une « vraie » cape, celle-ci devient tablier, nappe, tente… et parfois cape.
C’est un beau portrait de la capacité des enfants imaginatifs à jouer tous les rôles, détourner les objets, s’inventer des histoires.
Les illustrations, en grands à plats cernés de noir, accompagnent bien ce texte simple.  On suit, de double page en double page, l’alternance entre rêve et réalité, point de vue adulte sérieux et plat et point de vue enfantin drôle et aérien.

 

Tous en scène

Tous en scène
Fanny Vandermeerch
Tom Pousse 2024

Surmonter les handicaps

Par Michel Driol

Dure année pour Alice, 15 ans. Sa meilleure amie part pour le sud de la France, et elle va devoir apprendre – et surtout dire en classe – un extrait d’Antigone de Sophocle. Elle vit seule avec son père depuis la mort de sa mère, mais son père a rencontré Manue, une comédienne, avec laquelle elle s’entend bien, mais qui a toujours des écouteurs sur les oreilles. Toute la famille part pour quelques jours à un festival de théâtre où va jouer la troupe de Manue, qu’Alice découvre sur scène pour la première fois. Mais pourquoi Manue refuse-t-elle d’aider Alice à apprendre son texte ? Et comment va-t-elle réagir en découvrant qu’Alice a lu le carnet où elle a noté des idées pour une prochaine pièce ?

Ce nouvel opus de la collection AdoDys en respecte la charte graphique : typographie adaptée, présentation des personnages avant le récit. La narration, à la première personne, reste au plus près des émotions et réactions d’Alice, jeune fille timide qui n’ose pas s’exprimer. C’est surtout le récit d’une découverte, celle de sa belle-mère, qu’elle côtoie, mais qui lui semble aussi sur la réserve avec elle. Elle commence à la découvrir sur scène, jouant un autre personnage. Mais ce que Manue n’ose pas révéler, c’est qu’elle est dyslexique, dysorthographique et dysgraphique, tant elle avoue qu’on s’est moqué d’elle lorsqu’elle était enfant.  C’est ce personnage de Manue qui est particulièrement intéressant, dans sa façon de ne pas vouloir révéler son secret qu’elle estime honteux, ce qui la restreint dans les relations interpersonnelles. C’est aussi la relation qui se noue avec sa belle-fille, par laquelle se clôt le roman, comme une double revanche, sur le handicap, sur la timidité, bref, sur ce qui empêche d’aller vers les autres.

Un récit optimiste pour donner confiance à ceux qui souffrent de troubles dys.

Trop de dinos, c’est combien ?

Trop de dinos, c’est combien ?
Lou Peacock, Nicola Slater
Flammarion Père Castor, 2024

Du miel pour faire passer le vinaigre

Par Anne-Marie Mercier

Le nombre des albums sur les dinosaures augmente sans cesse, mais ils nous apportent pourtant toujours de jolies surprises. On pourrait dire que c’est trop facile de flatter le goût étonnant des enfants pour ces grosses bêtes. Leur avantage, c’est qu’elles remplacent avantageusement le loup : ça fait peur mais on peut dire sans mentir « il n’y en a plus en France » (décidément les boomers ont eu toutes les chances : pas de réseaux dits « sociaux » et des loups relégués dans les Apennins, ou les Carpates lointaines…). Surtout, cela permet de faire comprendre des leçons pas toujours flatteuses pour les enfants : du miel pour faire passer le vinaigre. Les capricieux sont repris par Trop nul, les exigeants par Trop de dinos.
Un enfant obligé de jouer seul ou de lire pour ne pas s’ennuyer au parc a un jour un dinosaure (« Un jour, j’ai eu un dinosaure », c’est la première phrase du texte) ; il s’amuse follement sur la balançoire du parc avec lui. Mais les jeux à deux finissent par être lassants, il faudrait un deuxième dinosaure puis un troisième, et à quatre c’est encore mieux, etc., jusqu’à dix.
A dix, c’est compliqué… ces grosses bêtes de toutes les couleurs et de toutes les formes ont un côté exubérant de Maximonstres : on les voit engloutir des tonnes de gaufrettes, piquer la trottinette de l’enfant, prendre toute la place dans son lit, tout casser, comme le monstre de Grosse Colère. Il finit par décider que c’est trop et les chasser, pour se rendre compte que c’est triste d’être seul…
Les images simples sont éclatantes de couleur ; le grand sourire de l’enfant, placé au centre de cette joyeuse bande, ne s’estompe qu’au niveau de dix pour revenir en dernière page avec la fin heureuse (et le retour du premier dinosaure).
Moralité : il ne faut pas vouloir toujours plus. Mais aussi on peut apprendre ainsi à compter jusqu’à dix.

 

Hanabishi

Hanabishi
Didier Lévy – Clémence Monnet
Sarbacane 2024

Créer des étoiles

Par Michel Driol

Hanabishi : créatrice de feux d’artifices, tel est le métier original de la grand-mère de la narratrice, un métier, au Japon, traditionnellement réservé aux hommes. La narratrice aimerait bien que sa grand-mère, qui a perdu un doigt dans l’explosion d’une fusée, lui révèle ses secrets, comme l’avait fait son arrière-grand père avant elle. Mais sa mère refuse. A la place, la grand-mère lui montre la magie du cosmos…  Bien des années après, la narratrice est devenue professeur de physique.

C’est à une belle relation familiale intergénérationnelle que convie cet album, entre une petite fille curieuse et sa fascinante grand-mère, qui fut tout aussi curieuse qu’elle, dit-elle. Les chiens ne font pas des chats… L’album baigne dans une atmosphère d’une grande douceur et d’un grand calme, à l’opposé des bruits et des éclats des feux d’artifice. Sa force est de nous montrer les coulisses, les préparatifs, à faire deviner plus qu’à montrer les dessins à la gouache des fusées et des artifices, ainsi que les calculs liés à leur trajectoire. Les feux d’artifice, eux, ils éclatent partout dans l’illustration, étoiles, fusées, constellations… dans le ciel, mais aussi dans les éléments de décor, les fleurs ou les crayons dressés dans les pots. Les tenues traditionnelles, les lanternes, les origamis nous transportent dans un Japon aussi traditionnel qu’idéalisé.

C’est un album sans figure masculine autre que celle de l’arrière-grand-père, passeur de la tradition familiale qui se rompt avec la génération suivante. Qui se rompt ? pas tout à fait, car, subtilement, les dernières pages montrent cette présence de la grand-mère, dans ses dessins aux murs de la salle de classe, dans les étoiles dans le ciel, dans cette passion liée à la physique, au cosmos, que la grand-mère a su transmettre. Cette complicité entre la petite fille et sa grand-mère9 est portée par le texte qui les montre souvent en train de discuter, de se comprendre à demi-mot, est portée aussi par les illustrations qui les représentent souvent ensemble, proches l’une de l’autre.

Un album délicat et poétique, qui évoque l’attachement d’une petite fille à sa grand-mère, mais qui parle surtout de soif d’apprendre, de transmission tout en montrant  les coulisses de la création et ses dangers aussi.

Comment dorment les animaux

Comment dorment les animaux
Jirí Dvorák & Marie Štumpfová
Traduit (tchèque) par Anaïs Raimbault
La Partie, 2022

Le monde du sommeil

Par Anne-Marie Mercier

Ce très bel album documentaire peut aussi être un beau livre de lecture du soir. Paisible, tant par son texte que par ses images, il facilitera l’endormissement. Cela ne veut absolument pas dire qu’il est ennuyeux, au contraire : on y apprend beaucoup de choses intéressantes et les images sont ravissantes.
Chaque double page illustre les façons de dormir d’un animal différent. On apprend dans quelle position, sur quelle durée, selon quelles modalités des animaux aussi différents que le phoque, la girafe, le pélican, la loutre, le bourdon, le martinet, le chat, etc. s’endorment. On voit des familles blotties ensemble ou des individus solitaires. On les voit de nuit comme de jour (pour les chasseurs nocturnes), sur terre, sur mer, dans un arbre… On apprend que certains ne dorment qu’à moitié, que d’autres ne dorment que quelques minutes ou dorment en volant, en nageant…
Les belles illustrations, qui évoquent l’impression ancienne à la planche, multiplient les angles de vue, les atmosphères, les couleurs, donnant à l’album de la variété et du rythme. C’est magnifique.
voir sur le site de l’éditeur

 

 

 

J’ai rétréci la nouvelle

J’ai rétréci la nouvelle
Florence Motto – Noelia Diaz Iglesias
Kilowatt 2024

Parfaite, trop parfaite !

Par Michel Driol

Lorsqu’Olympe, la nouvelle, arrive dans la classe, et que la maitresse lui demande de s’installer à côté d’Elise, la narratrice, à la place de sa meilleure copine, c’est déjà dur à supporter… Mais lorsqu’Olympe donne toujours les bonnes réponses, qu’elle est parfaite, elle occupe de plus en plus de place, au point qu’Elise fonde le club anti-olympique. Jusqu’au jour où Elise découvre qu’Olympe n’est pas si envahissante que cela…

Roman premières lectures illustré, cet ouvrage aborde avec humour la question de l’accueil et e l’intégration des nouveaux dans une classe. Il montre comment c’était mieux avant, que l’équilibre trouvé dans la classe est rompu, les habitudes perturbées. Tout se passe comme si, pour Elise, Olympe occupait un espace indu, trop important, qu’elle doublait de volume à ses yeux. Cette dimension reste toutefois très symbolique, et l’autrice ne joue pas trop sur cet aspect qui pourrait toucher au fantastique, alors que l’illustratrice le met plus en évidence. Tous les détails sonnent juste, retracent bien le microcosme d’une classe, les alliances, les tenues vestimentaires pour se reconnaitre, et la culpabilité qui va, finalement, ronger Elise dans des menues situations de la vie scolaire, ce qui la conduira à accepter Olympe dont elle découvre la vraie personnalité, les failles, les doutes. Au bout du compte, l’Autre n’est pas si différente que cela, telle est, heureusement, la morale de cette histoire. Très expressives et très colorées, les illustrations reprennent les codes du dessin enfantin  pour bien donner à voir l’animosité que ressent Elise.

Avec sensibilité, ce petit livre aborde sans fard les difficultés liées au changement d’école, au déménagement, en nous plaçant, avec originalité, du côté de la méchante, pour nous faire éprouver les sentiments et émotions des deux parties, et permettre d’ouvrir le débat sur l’accueil de l’Autre.

En route, Marin !

En route, Marin !
Marine Schneider
L’école des loisirs (Pastel), 2024

En voiture !

Par Anne-marie Mercier

En ces temps d’été, l’album de Marine Schneider tombe bien : il explore l’ennui des enfants lors des (trop) longs trajets en voiture. Face à la mauvaise humeur et même à l’exaspération de l’enfant les adultes (maman et Côme) restent calmes et compréhensifs. Ils indiquent à Marin les étapes qui montreront que le voyage progresse et le font de manière imagée, à sa portée : ce sera quand les immeubles deviendront petits comme des fourmis, quand la route va se mettre à serpenter… Ils lui proposent des jeux : compter les marmottes, les ours… Sur ce plan, ils trichent un peu car le pauvre Marin a beau chercher en regardant attentivement le long de la route, il ne peut évidemment rien trouver. Sur ce point on aurait pu faire mieux.
A la fin, Marin s’endort. Les images, déjà très belles, deviennent superbes, emportant la voiture et ses occupants dans un monde de nuages sur fond de ciel rose. L’atterrissage se fait dans un paysage tout aussi beau mais bien réel, en continuité avec le rêve.
C’était un beau défi que d’explorer l’ennui. Dans cet album où il ne se passe presque rien, l’horizon du réel plat et morne alterne avec les propositions des adultes, les jolis paysages à venir, les idées de Marin, une brève rencontre… c’est une exploration de la poésie des moments de vide, bien pleins pourtant de promesses et de relations.

Le Fantôme des Cévennes

Le Fantôme des Cévennes
Isabelle Renaud
Thierry Magnier 2024

Le rôdeur sur le toit

Par Michel Driol

Gaby et sa petite sœur Avril vont passer une semaine dans les Cévennes chez leur tante Colette et son épouse Francesca. Colette a souffert d’un cancer, et Gaby a un peu d’appréhension à l’idée de retrouver sa tante. Les propriétaires de leur mas sont des Parisiens peu sympathiques, mais, pas loin, il y a le gite d’étape Le Namasté, où habite Elsa, une petite fille ben dégourdie, ainsi qu’un jeune Suisse, Léonard,  à la recherche des tombes de ses ancêtres Huguenots. Mais quand la nuit on entend de drôles de bruits sur le toit, on se demande si ce n’est pas le fantôme de l’ancien propriétaire qui viendrait rôder. Les enfants mènent l’enquête…

On retrouve tous les ingrédients d’une bonne histoire de fantôme, dans un décor de montagne : une maison isolée, des bruits nocturnes, des objets qui se déplacent, la légende locale du draket que raconte Elsa, et des silhouettes blanches que l’on aperçoit en pleine nuit… Toutefois l’épouvante est ici mise à distance par l’humour dans une narration vive et dynamique prise en charge par Gaby, à la première personne. La chute de ce récit d’aventure, bien sûr, est d’une grande rationalité, montrant qu’il n’y avait rien de surnaturel derrière tout cela, que les enfants se sont laissé tromper par une série de faits et de situations que personne n’aurait devinés. Beaucoup de bruit pour rien ! Le récit s’inscrit au mieux dans les Cévennes protestantes, avec les tombes dans les propriétés, avec le souvenir des Camisards encore vivace, et la quête du passé  conduite par Léonard qui a conservé le livre d’heures de son ancêtre. Les personnages ne manquent pas d’intérêt : les propriétaires parisiens, avec leurs zones d’ombre et leurs secrets, les parents d’Elsa, gérants du gite, mais surtout la famille de Gaby. D’abord un couple homosexuel de deux femmes amoureuses et se souciant l’une de l’autre, l’une luttant contre sa maladie avec l’aide de l’autre, qui veille sur elle. Mais c’est surtout le personnage de Gaby dont on voit l’évolution entre le début et la fin. Il grandit, en apprenant à vaincre sa peur de la mort (il n’est pas allé à l’enterrement de sa grand-mère) et en comprenant comment la vie se perpétue, de génération en génération, et comment il peut cultiver le souvenir de celles et ceux qui l’ont précédé. Il comprend aussi comment il peut donner de la vigueur à sa tante malade, une force spirituelle liée à la nature.

Un récit d’épouvante, plein de drôlerie et de personnages attachants dans des situations dramatiques , qui est aussi un beau roman d’initiation.

 

C’est super d’être petit !

C’est super d’être petit !
Soledad Bravi, Hervé Eparvier
L’école des loisirs (« loulou & Cie »), 2024

Petits bonheurs de la vie enfnatine

Par Anne-Marie Mercier

Voilà une belle réponse aux enfants qui souhaitent devenir grands plus vite. S’adressant à des enfants plus jeunes que l’album de Christine Naumann-Villemin et Marianne Barcilon, Mademoiselle Princesse veut être grande, cet album cartonné au format adapté à des petites mains, carré aux coins arrondis, met en scène le dialogue d’une mère avec sa fille. Il commence ainsi :
« Je veux être grande. Quand on est grande on peut faire ce qu’on veut ».
Sa mère, au lieu de la contredire et de lui indiquer des choses désagréables liées à l’âge adulte, lui demande de penser à ce que elle peut faire et que ses parents ne peuvent pas faire.
La liste est belle : un enfant peut faire des cabanes, des grimaces, se mettre dans le caddie ou dans une poussette, se faire porter sur les épaules de ses parents, grimper aux arbres, faire du tricycle dans le couloir, jouer, parler aux fourmis…
Cette énumération célèbre la liberté et l’inventivité de l’enfance, le confort apporté par des parents aimants et patients, tous avec le sourire. Dessins expressifs et drôles, grands aplats de couleurs vives, tout cela est très joli et célèbre comme il se doit l’enfance et ses plaisirs, sans mièvrerie.

 

 

 

Une histoire sans caca…

Une histoire sans caca…
Philippe Jalbert
Seuil jeunesse 2024

Dira ? dira pas ?

Par Michel Driol

Deux personnages dans cette histoire. D’une part un enfant qui raconte une histoire, dont le dernier mot, à la tourne de page, commence par ca…  et dont on n’a que la première syllabe. D’autre part, celui qui est sans doute le papa, dont les propos sont imprimés en cursive sur fond bleu, qui tente de réorienter l’histoire. Le plaisir est de faire attendre le mot interdit commençant par ca…

Voilà un album bien drôle.  D’abord à cause de la surprise du mot commençant par ca… à chaque tourne de page. On fait l’hypothèse d’un nom, et on en a un autre, étonnant. A chaque fois le papa veille, figure de la bienséance et incarnant les interdits langagiers.  Drôle aussi à cause du comique de répétition, l’enfant se voyant contraint de recommencer souvent son histoire, avec toujours le même incipit : « Il était une fois un enfant… ». Drôle également à cause des illustrations, très enfantines, très joyeuses, et représentant à chaque fois le mot commençant par ca… Drôle enfin en raison du rapport qu’on imagine entre l’enfant, prêt à transgresser les règles langagières, à employer un gros mot qu’il  adore, se lançant dans des histoires sans queue ni tête, et le papa, dont les propos ne sont jamais illustrés, un papa qui censure, qui interdit. Quant au mot que chacun attend, disons seulement qu’il est prononcé deux fois, dans des contextes bien loufoques.

Un album qui joue avec les mots, avec le plaisir de la transgression, s’en approche, la côtoie… pour le plus grand plaisir du lecteur dans une scène entre un enfant faisant ses premières gammes avec le langage et un parent jouant lui aussi son rôle.