La Cité des lettres

La Cité des lettres
Jonas Tjädeer, Maja Knochenhauer
Traduit (suédois) par Catherine Renaud
Rue du monde, 2025

Habiter les lettres

Par Anne-Marie Mercier

Les éditions Rue du monde méritent bien leur nom, ici c’est à plus d’un titre.
Quelle bonne idée tout d’abord, d’avoir traduit du suédois ce bel album ! C’est aussi un abécédaire qui ne se contente pas de lister les lettres accompagnées de noms d’animaux commençant par chacune d’elles (Ara, Baleine, Eléphant, etc.). Il ouvre sur une véritable «cité»: chaque lettre, présentée en grand sur la page, a la forme d’un bâtiment et prend le nom de celui-ci : A comme atelier, B comme bibliothèque, C comme château, D comme dépôt-vente, E comme Électrique (centrale), F comme Ferme… On s’éloigne donc de la liste préconçue et éloignée du quotidien des enfants pour rejoindre le réel et l’élargir (la centrale électrique ne fait pas partie de l’horizon de tous, et pourtant…).
L’intérieur de la lettre-bâtiment est présenté en coupe, comme une maison de poupée. L’atelier est un espace lumineux sous un toit pointu comme un A, les rayonnages s’empilent dans les différentes branches du B de la bibliothèque, un escalier monumental épouse la courbe du C château… Ces espaces sont peuplés de petits personnages en accord avec le lieu.
La tradition est pourtant respectée, comme un clin d’œil : on trouve aussi des animaux parfois incongrus dans le lieu, comme le flamant rose dans la ferme – on devine pourquoi : ils reprennent ainsi la tradition de l’abécédaire et un autre jeu consiste à cherche l’animal insolite et à vérifier la correspondance de son nom avec la lettre du lieu.
L’ensemble est fin et délicat, extrêmement élégant.

Perchés

Perchés
Florence Médina – Charlotte André
Les Editions du Pourquoi pas ?? 2026

De grâce, de grâce, Monsieur le promoteur…

Par Michel Driol

C’était un petit jardin, autour d’une maison en ruine, au cœur d’un quartier en pleine gentrification. Un terrain de jeu pour quatre ados, deux filles et deux garçons. Quand ils apprennent que le terrain est vendu, pour y construire un immeuble, ils se mobilisent. C’est d’abord une pétition, qui leur permet de rencontrer une vieille soixante-huitarde. Puis, devant l’urgence, ils vont souder les grilles et s’enfermer à l’intérieur, se perchant sur les arbres, pour empêcher qu’on les abatte.

Un roman est un miroir qui se promène sur une grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l’azur des cieux, tantôt la fange des bourbiers de la route. Cette phrase de Stendhal s’applique parfaitement à Perchés, qui montre la vie sociale, les relations, et les évolutions d’un quartier populaire. L’autrice s’attache à donner une épaisseur culturelle, historique, sociologique  à chacun de ses personnages. Ils ont une histoire, viennent d’ici ou d’ailleurs, dans des familles monoparentales ou bi parentales, mais se sont choisis comme une famille de cœur, entrainant, de fait, leurs parents avec eux. L’azur du ciel, c’est celui des liens tissés entre eux et, autour de de jardin devenu ZAD, avec tous les habitants qui s’arrêtent, discutent, apportent à manger ou à boire, faisant ainsi société autour d’une grille soudée. L’azur du ciel, c’est aussi ce personnage de cuisinier de sushis, un japonais n’ayant qu’un mot à la bouche. L’azur du ciel, il est bien sûr dans les arbres, dans le souci de la défense de ce coin de nature à protéger.  L’azur du ciel, c’est le naturel, la simplicité, des relations de voisinage, faites d’entraide simple pour la garde des enfants, ou la générosité des portions de couscous. L’azur du ciel, c’est ce vivre ensemble montré ici, entre des gens d’origine, de métiers, différents. Quant à la fange, elle est à chercher du côté de l’argent, de la vente du terrain, du promoteur. Sans révéler la fin, qu’on attend heureuse, on verra que la recherche du profit maximum  y joue un rôle fondamental. La fange, c’est aussi la transformation sociale des quartiers populaires, l’exclusion des familles les plus pauvres vers la périphérie, la fin d’u certain mode de vie, d’une mixité sociale et culturelle.

C’est un roman qui met aussi en œuvre dans son écriture la polyphonie à l’image de cette société pluriculturelle. Il faut voir avec quelle délectation l’autrice donne la parole à Gigi, ex employée des usines Wonder en 1968, dont le langage est truffé de parisianismes bien marqués. Il faut voir aussi comment, devant les grilles, les points de vue différent, entre les soutiens des Zadistes en herbe et leurs détracteurs, qui pensent que leurs parents devraient leur donner une autre éducation. Il faut voir aussi les discussions avec les bucherons, le promoteur, l’huissier, certains personnages étant bien plus nuancés que ce à quoi les enfants s’attendaient.  Le roman met aussi en œuvre une certaine intertextualité, avec ses allusions au Baron perché, bien sûr, avec les chansons qui le traversent, le petit jardin, de Jacques Dutronc, évidemment, mais aussi le Temps de cerises, ou les citations de La Boétie ou Henri David Thoreau .De ce fait, il situe cette forme de résistance non violente dans une histoire plus large, donnant ainsi au lecteur l’envie d’en savoir plus sur cette forme de lutte.

En  début de chapitre, les illustrations très colorées mettent l’accent sur les personnages, les visages des différents protagonistes, et sont bien en phase avec ce roman plein de la vie de son jeune narrateur, que l’histoire n’avait pourtant pas épargné, un roman qui montre les forces du collectif, pour résister, ensemble.

TKT

TKT
Fabien Arca
Rouergue 2026

Se souvenir des belles choses, et des moins belles

Par Michel Driol

Tristan attend, une heure durant, que la professeure de français rende les copies du brevet blanc. Si le résultat n’est pas bon, il devra aller en seconde professionnelle. Une heure à se souvenir du rendez-vous avec ses parents et cette professeure, de ses essais au club théâtre, et surtout de sa liaison avec Ava, et du moment, dans la forêt, où il l’a perdue. Une longue heure pour l’adolescent.

Fabien Arca dresse ici le magnifique portrait d’un adolescent ordinaire, touchant par bien des aspects, un adolescent rabaissé par ses parents, ses enseignants, en plein désarroi. Un adolescent qui découvre l’amour mais qui, sous l’influence d’on ne sait trop qui ou quoi, se montre trop empressé avec Ava, n’écoutant que son désir à lui, dans un comportement machiste, incarnant, malgré lui, une masculinité toxique de mâle dominant. Cette histoire d’amour perdu est le double, dans le récit, du mythe d’Icare, mythe que Fabien, conduit au club théâtre par Océane, interprète dans une flamboyante improvisation. A trop se rapprocher du soleil, certes, on se brule les ailes, mais Fabien en propose une autre interprétation, que, par timidité, il garde secrète, y voyant le signe de la libération du père. Dans quelle mesure Fabien est-il Icare, parvenant à se libérer, à force d’introspection, non seulement de la pression paternelle, mais aussi de ses angoisses, de son absence de confiance en lui ? Et ce n’est pas pour rien que le texte se termine sure l’image du labyrinthe qu’est le collège, qu’est la vie aussi. A chacun d’y trouver sa voie.

Avec réalisme, et avec sobriété, dans une langue qui enchaine les phrases souvent courtes comme autant de flashs sur le monde qui entoure son héros, Fabien Arca dépeint avec justesse les questionnements des adolescents d’aujourd’hui, donne à entendre leurs souffrances, l’absence de modèles valorisants et positifs. Ce n’est pas un texte pessimiste, au contraire, mais un texte qui laisse émerger la prise de conscience du héros, qui comprend ainsi l’impact de ses actes, choses qu’il apprend à ses dépens, mais qui apprend aussi à revoir son jugement sur les autres, sur Mme Lallier, la professeure de français, sur Océane, sur Ava aussi, qu’il a perdue à jamais.

Entre  roman d’apprentissage et éducation sentimentale, dans un court récit qui respecte avec brio la règle des 3 unités, TKT attire avec empathie l’attention sur ces garçons en manque de modèle positif, qui cherchent leur voie, en pleine adolescence, en plein désarroi.

Le Presque Dernier Dinosaure

Le Presque Dernier Dinosaure
Barroux
Seuil jeunesse, 2025

L’ancêtre d’Elmer

Par Anne-Marie Mercier

L’album de Barroux présente ce qui pourrait être les derniers jours du dernier des dinosaures. On le voit se promener dans les feuillages, discuter avec des oiseaux, se faire rincer par la pluie, grelotter de froid… Sa solitude n’a rien de triste.
Le corps du dinosaure, juste tracé et répété à l’identique de page en page, varie : rayé par la pluie, entouré de brouillard ou de nuit, incliné… Ce corps apparait aussi comme ce qui enveloppe un squelette. Il peut aussi devenir bleu de froid, rouge à pois (à cause des piqures de moustiques), rayé les jours de fête… Il ressemble un peu à l’éléphant Elmer avec ses couleurs variables. Ainsi, l’album est autant un jeu graphique qu’une histoire pour les  petits (c’est un album cartonné).
Finalement, on voit Dino se dédoubler, avec l’apparition d’un autre lui-même : même silhouette, même taille, couleur différente. Dino 1 et 2 se multiplient ensuite, avec des petites silhouettes identiques mais réduites, fondant une famille très nombreuse. Voilà que les dinos pullulent alors, faisant mentir l’extinction annoncée. Ainsi, l’art reconstruit ce qui s’effondre et la vie demeure quand elle s’efface dans le réel. Belle leçon, merci Barroux !

 

Le Manteau

Le Manteau
Clarisse Lochmann
Seuil jeunesse, 2025

Le hasard en poches

Par Anne-Marie Mercier

Chien, facteur en vélo chaudement vêtu, rentre chez lui. Il cherche sa liste de courses dans la poche de son manteau et ne la trouve pas, premier mystère. Deuxième mystère : dans ses poches il trouve des objets curieux, ronds, blancs, durs, striés et salés qu’il n’identifie pas ­– le lecteur aura reconnu des coquillages.
Que s’est-il passé ? On voit Chien enquêter, retourner ses poches, surveiller son manteau qui semble vivre sa vie indépendamment, et enfin, rêver de choses inconnues, de paysages marins. Au réveil, son monde a changé, s’est élargi, adouci… comme si ces petits objets dans ses poches infusaient quelque chose en lui.
Le mystère est levé lorsque Chien se rend à la piscine et comprend qu’il y a eu un échange de manteau : l’emprunteur, un ours, a trouvé la liste de courses. Ours lui raconte la mer, la sensation des bains. Chien et ses enfants préparent leurs vêtements pour de futurs échanges en glissant des objets dans leurs poches. Lors de la séance suivante de piscine, les vêtements s’échangent et ouvrent les perspectives de chacun. Les dernières images montrent Chien et les petits découvrant la mer avec Ours.
Les belles aquarelles saturées d’eau juxtaposent des couleurs vives sur fond de sable, construisant un monde chaleureux et gai, fait de sensations et d’ouverture vers l’ailleurs.

Refuge Mouchette

Refuge Mouchette
Inbar Heller Algazi

Les Fourmis rouges, 2025

La peluche contre le vivant

Par Anne-Marie Mercier

Dans la famille Mouchette, il y a la mère qui a ouvert, vingt ans plus tôt, un refuge pour animaux (tiens, un refuge pour animaux, comme dans la chronique précédente, sur Revenez amis martiens !) où l’on trouve (à en croire les images), des cygnes, un éléphant, un tigre, un singe, un manchot (dans le frigo), et bien d’autres. Il y a aussi la fille, qui aide sa mère sans grand plaisir : ce qu’elle veut, c’est avoir un animal en peluche, un chat.
On a donc ici un retournement de la situation habituelle où un enfant, accablé de toute sorte de peluches réclame en vain un vrai animal. La fillette semble seule, sa mère indifférente, et les animaux qui l’entourent l’agacent au lieu d’être une compagnie, jusqu’au jour où…
Le récit qui insiste sur le sentiment de frustration de la fillette se retourne en émerveillement : le miracle a lieu, non parce que la mère a entendu la solitude et le désarroi de sa fille, mais parce que pendant la nuit de sa grande colère  les animaux se sont organisés pour lui construire une cabane (son autre rêve) dans laquelle elle trouvera un chat en peluche : l’imaginaire est bien un recours, et la lecture le lieu des rêves réalisés.
Les belles illustrations de Inbar Heller Algazi, colorées à l’aquarelle et aux crayons de couleur montrent tout l’absurde de la situation. Elles apportent à l’album l’humour qui manque à la narratrice, enfermée par son désir contrarié.

 

Animal

Animal
Hélène Druvert
La Martinière jeunesse, 2025

Animal sen long et presque en large

Par Anne-Marie Mercier

Ce grand album documentaire mêle techniques classiques et modernes avec un projet sérieux : montrer aux jeunes lecteurs l’étendue et la variété de la faune. Tout d’abord quelques pages leur donnent des éléments afin de leur permettre de classer les animaux : vertébrés ou invertébrés, à plumes ou à poil… Puis chaque double page aborde un point particulier et les animaux sont présentés dans leurs mœurs : technique de séduction ou de chasse, naissance et métamorphoses, camouflages, habitat… chaque point est intéressant. Le sujet est si vaste qu’il est impossible de donner une vue d’ensemble de chacun.
Entre certaines pages, sont insérés des pages en rabats ; malheureusement on ne voit pas la logique et l’intérêt de cela : les pages devenues triples ne sont en fait que des pages doubles insérées dans une autre double page alors qu’elles auraient pu permettre de déplier un vaste ensemble : on a donc, dépliées, une page simple dans la continuité d’une page double, au lieu d’avoir une vaste image sur trois pages. On peut cependant signaler une superbe page avec des découpes au laser qui présente une toile d’araignée. Les images et les couleurs sont belles, la couverture est superbe, mais l’ensemble est un peu décevant.

La Sorcière aux yeux de lune

La Sorcière aux yeux de lune
Myriam Dahman et Nicolas Digard, ill. de Júlia Sarda
Gallimard jeunesse, 2025

La défaite d’un Monstre

Par Anne-Marie Mercier

Le conte reprend des ingrédients classiques : une sorcière solitaire, une jeune fille réduite en esclavage, un monstre marin qui la tient captive, un défi logique dans lequel le héros (en l’occurrence l’héroïne) se sort avec brio, trompant le trompeur. C’est le mélange réussi de tous ces éléments et la fluidité du récit qui font le charme de l’ensemble. Une économie du récit donnant un rythme parfait à la narration, des dialogues percutants et brefs, des silences plus frappants encore, quelques détails bien placés, tout vient à point.
Les illustrations et la mise en page sont intéressantes et belles : encadrés rappelant les contes russes, images insérant des formes issues de papiers découpés, saturation d’objets et de détails sur fond blanc à la manière d’Emmanuelle Houdart, variations typographiques discrètes et efficaces. L’aventure se déploie en teintes crépusculaires dans les airs et dans les mers, et les images servent très bien la narration.
Enfin, c’est une belle histoire de solitude rompue, de promesse tenue et d’amitié au féminin sur un fond de légendes anciennes.

 

 

 

 

A fleur de flots

A fleur de flots
Anne Loyer – Illustrations de Claude K. Dubois
D’eux 2026

Jeune pêcheur d’Islande

Par Michel Driol

A 14 ans, au début du XXème siècle, Pierre décide de s’embarquer comme mousse sur l’Apogée, la goélette de son oncle, à la recherche de son père qui n’est pas revenu d’une campagne de pêche en Islande. Est-il mort en mer ? ou amnésique en Islande ? Pierre garde l’espoir de le revoir vivant et de le ramener en Bretagne. Au cours du voyage, il découvre à la fois la dure condition de mousse, soumis aux brimades de l’équipage, et la rudesse du métier de marin dans les terres froides, peuplées d’icebergs.

Avec réalisme, l’autrice décrit les conditions de vie des marins pêcheurs bretons, ceux que l’on appelle les Islandais, la rudesse de la vie de paysanne de la femme restée à terre, élevant seule ses enfants. Avec pudeur est évoqué l’alcoolisme du père, alcoolisme consubstantiel avec les dures conditions d’existence à bord. Le récit vaut par le portrait des personnages secondaires. Le père, absent, idéalisé par son fils. L’ami de Pierre, qui va partir faire des études à Paris, pour sortir de ce milieu. Et surtout les marins à bord de l’Apogée,  où se mêlent des brutes épaisses ambitieuses et sans cœur, et d’autres plus compréhensifs. Deux figures féminines se détachent de ce monde masculin. La mère, d’abord, brisée par le projet de son fils, mais accomplissant comme mécaniquement les gestes, le paquetage qu’elle faisait pour son mari. Et une infirmière en Islande, qui saura écouter Pierre, et le remettre sur pied, physiquement et moralement.

Sous l’allitération poétique du titre se cache un récit initiatique âpre, un récit où grandir se conjugue avec côtoyer la mort et l’accepter. Pierre est confronté à une rude initiation conduite par des marins impitoyables, initiation au cours de laquelle il risque sa vie, initiation dont son oncle ne peut le protéger. Un récit qui révèle une humanité impitoyable, travaillant dur, au milieu d’éléments déchainés, exerçant un métier pénible dans des conditions épouvantables. Un récit initiatique au cours duquel Pierre, petit à petit, comprend ce qu’a été la vie de son père, et les raisons pour lesquels il voulait l’en éloigner, récit au cours duquel il apprendra aussi à faire son deuil.

Ce récit âpre est écrit dans une langue elle-même âpre, que ce soit dans les dialogues restituant une langue orale où les syllabes sont avalées, dans les phrases nominales, à l’image de la violence des événements, mais une langue qui sait se faire poétique pour évoquer la nature dans ce qu’elle a de plus extrême.  Claude K. Dubois propose des crayonnés en grisaille, comme saisis sur le vif, des crayonnés qui restituent l’époque et l’ambiance de ce début de XXème siècle.

Grandir, c’est se confronter à l’injustice, à la mort, à la violence de la vie… mais c’est aussi trouver l’apaisement, loin des siens. Voilà ce qui dit ce beau récit d’aventure.

Revenez, Amis Martiens !

Revenez, Amis Martiens !
Florence Thinard
Thierry Magnier, 2025

Complètement ouaf !

Par Anne-Marie Mercier

La SF pour jeunes lecteurs est parfois très drôle (voir les délicieux Félicratie et Battelstar Botanica de H. Lenoir). Dans le secteur de la SF adulte, il y avait Invasion de Luke Rinehart  (2020), où les Martiens étaient des boules de poils qui ne pensaient qu’à s’amuser. Ici, la loufoquerie règne aussi. Portés par un rythme de narration soutenu et prenant, les enjeux présentés sont d’importance. Pensez donc : il s’agit d’une expédition martienne sur la terre qui vise à rapporter de l’eau sur Mars pour assurer la survie des Martiens (précision : ils ne sont pas verts mais roses, mous et baveux), et peut-être à coloniser la terre.
Du côté des humains, l’héroïne, Èva, veut sauver les animaux recueillis dans un refuge où elle travaille, tout en allant au collège. Elle y est constamment humiliée par une bande de filles à la mode et son nouvel ami, Armand, est lui aussi harcelé. Obnubilé par sa passion pour l’astronomie, il est très solitaire, plus ou moins abandonné par des parents riches qui font de longues missions à l’étranger. Enfin, le refuge est menacé par un projet de parc d’attraction.
L’histoire commence avec la présentation du jeune et fringant FWFX qui présente au conseil des sages (les GAGA, Grands Anciens Gardiens de l’Autorité suprême) un projet qui ne peut que réussir selon lui, contrairement aux dizaines de milliers d’expéditions précédentes. FWFX a étudié la psychologie humaine et a vu que certains animaux étaient non seulement épargnés, mais même choyés comme de petites divinités : les chats. Il se métamorphose donc pendant son long voyage en chat, comme son coéquipier, un vieux baroudeur un peu vulgaire et accro à l’azote, WDWC. C’est WDWC quii pilotera le vieux tacot spatial qui leur a été attribué et le réparera (on voit des ressemblances avec des personnages de la Guerre des étoiles). FWFX, qui a le sens de la hiérarchie, a fait en sorte de se métamorphoser en chat de race (persan ou birman, je ne sais plus) et de transformer son collègue un vulgaire matou.
Leur capsule (qui ressemble à un frigo), tombe dans l’Océan : péripéties multiples pour enfin attirer l’attention d’un bateau qui les prend à bord. La capsule est envoyée en déchetterie, et eux au refuge pour animaux abandonnés dont s’occupe d’Eva. Ils arrivent à communiquer avec elle par télépathie mais hélas le superbe FWFX est confié à l’adoption à la charcutière du village (FWFX est végétarien) qui compte « la » faire se reproduire (il s’est par erreur choisi femelle). Par erreur également, des chiens du refuge sont bombardés d’ondes martiennes télépathes, et voilà toute un société mi humaine mi animale qui se ligue pour s’évader, libérer leur camarade et récupérer la capsule spatiale pour réexpédier les martiens chez eux.
De multiples péripéties leur font frôler la catastrophe. WDWC découvre la devise de la République, « Liberté égalité, fraternité » et commence à songer à organiser une révolution. Par ailleurs, il découvre le foot ; sa passion les met dans de grands embarras. L’attirance d’Elsa pour Armand peine à trouver une issue tant celui-ci est handicapé du côté des sentiments et obnubilé par sa passion pour l’astronomie…
C’est surprenant, plein d’invention ; il y a aussi une vache (élément crucial pour la réussite de l’entreprise qui nécessite du méthane), la famille d’Elsa et de multiples protagonistes. On ne s’ennuie pas une seconde et on suit tous ces personnages attachants avec un grand plaisir. Le titre (envers du célèbre Martiens go home ! (1955) de Frederic Brown) est ainsi parfaitement justifié.
Quant à ce qui arrive à FWFX lorsqu’il revient devant les GAGA, c’est également très savoureux : qu’on se rassure : les Martiens ne sont pas près de revenir… à moins d’une révolution ?

Sur Radio France, une excellente chronique dont l’autrice s’est (comme moi) bien  amusée dans cette lecture qui peut intéresser des lecteur de tous âges : « Revenez, amis Martiens ! » : une mission spatiale complètement farfelue