Le lion des montagnes

Le Lion des montagnes
Julie Bonnie
illustrations Max de Radiguès
Editions du Rouergue (Zig, Zag), 2014

Quand la chèvre finit par miauler !

Par Chantal Magne-Ville

Un joli petit rLeliondesmontagnesécit plein de réalisme pour raconter le drame de chèvres attaquées par un fauve féroce. Eh oui ! Le lion des montagnes existe bel et bien dans les forêts de séquoia de Californie, non loin de Sacramento. Le jeune narrateur, dans une langue simple et vibrante, empreinte d’oralité, retranscrit la longue traque de ce prédateur, tout en plongeant le lecteur dans les multiples sensations éprouvées devant les beautés de la nature sauvage.Loin des bruits de la ville, la relation entre un père et son fils montre l’importance de la transmission des valeurs de respect, aussi bien de la vie que de la mort.

Un style léger et enfantin pour de véritables questions existentielles, si profondes qu’il vaut mieux les aborder en s’abandonnant à la fraîcheur de cet univers, souligné par des illustrations au trait épuré, redondantes avec le texte, mais qui renforcent encore l’humanité des personnages, d’autant plus que le récit est tiré de faits réels ! Une plongée dans les grands espaces américains pour apprendre à saisir la complexité de la nature.

L’Amazonie dans mon jardin

L’Amazonie dans mon jardin
J’ai fabriqué un chien méchant

Baum, Dedieu

Guff Stream (La nature te le rendra), 2014

Nature vengeresse

Par Anne-Marie Mercier

En ces tL’Amazonie dans mon jardinemps où l’on éduque les enfants au développement durable, la nature n’est plus une figure bienveillante et l’on finira par regretter les forêts inquiétantes et les loups, tant notre quotidien devient menaçant… Chacun des albums de cette collection se termine par la formule « Ce que tu fais à la nature, la nature te le rendra », nature représentée en bonhomme à la tête en forme de globe terrestre et cachant derrière son dos un genre de tomahawk…

Baum et DJaifabriqueunchienedieu traitent cela avec humour : commander un salon de jardin en bois exotique ou exhiber une pancarte « chien méchant » amènent toutes sortes de désagréments cocasses et l’on ne sait trop à quel degré il faut lire ces (més)aventures de l’habitant des zones pavillonnaires.

En tous cas, leur humour décapant réveille un thème menacé d’enlisement dans les sables du « politiquement correct » conçu comme un prêt-à-penser lénifiant.

C’est une surprisse que de trouver Gulf Stream sur ce terrain : on connaissait ses ouvrages pour adolescents (romans historiques, policiers, SF, fantasy) et ses albums historiques (Rose Valland, l’espionne du musée du Jeu de Paume d’Emmanuelle Pollack, illustré par Emmanuel Cerisier. (Coll. « L’Histoire en images »).

Remontants et ricochets

Remontants et ricochets
Jean-Claude Touzeil, Valentine Manceau

Soc et foc, 2012

Ricochets avec les mots

Par  Maryse Vuillermet

remontants et ricochets image Les plantes remontantes sont celles qui fleurissent plusieurs fois dans l’année et les ricochets sont les bonds que les pierres lancées avec adresse font sur l’eau. Ce titre illustre parfaitement  l’univers  de ce poète. Un recueil plein de fantaisie, où  plantes,  arbres,  oiseaux,  poètes  constituent la matière vivante de poèmes courts  et drôles la plupart du temps. Les jeux de mots, « les abeilles ont le blues pour ne pas dire le bourdon », succèdent aux jeux de sonorité, poèmes en «  t », « la myrthe de Marthe est morte », poèmes en « ch »,  « Dans la forêt de Conches »… . L’humour est le plus souvent tendre mais il frôle le noir comme dans  Rites, « Elle a coupé le cou de l’oie ». La forme est très variées, cela va du court récit, « le geai a cogné la vitre », aux petites leçons citoyennes, dans Relativité, aux listes de ce qu’on voit dans le marais… Deux poèmes évoquent Villon et Soupault. Les illustrations de  Valentine Manceau, collages et dessins,   sont drôles, elles ne copient pas le texte, elles présentent un léger décalage, un monde juste à côté et plein de surprises, de mouvements et de couleurs.

Ces poèmes seront parfaits à faire lire et étudier à des petits  car c’est une poésie vivante, vibrante même, moderne et accessible.

Le goût de la tomate.

Le goût de la tomate.
Christophe Léon.

Thierry Magnier, 2011

Par Justine Vincenot (MESFC Lyon1)

Une tomate au goût de la liberté, qu’est-ce que c’est ? Pour Clovis, un mystère que son père Marius veut lui faire découvrir. Ensemble, ils vont tenter de braver l’interdit : faire pousser une plante. Car dans leur monde, pas de potager, pas de jardin, interdiction de semer ou de récolter et le contrôle des déchets organiques par les autorités est de rigueur.

L’aventure complice d’un père et de son fils est portée par une écriture tout en retenue qui entraine le lecteur dans cette quête de liberté. Une belle leçon de vie qui plaira aux petits et aux grands !

Yok yok: la pluie, l’oiseau

Yok Yok : L’Oiseau qui dort haut dans le ciel, ; La Pluie
Étienne Delessert

Gallimard jeunesse (giboulées), 2011

Le Monde en gros  plan

Par Anne-Marie Mercier

Le grand plaisir de ces petits albums carrés, c’est avant tout celui de retrouver les superbes illustrations d’Etienne Delessert, l’un des pionniers du renouvellement de l’illustration pour la jeunesse. Les couleurs sont généreuses et chatoyantes, les gris et les noirs profonds. L’autre plaisir, c’est celui de retrouver l’univers du minuscule Yok Yok (personnage créé en 1976 pour des dessins animés de la télévision Suisse romande) et de ses amies, Noire la souris et Josée la chenille. A travers eux, le monde est vu en gros plan, superbe, parfois inquiétant. Enfin, sans être jamais sèchement didactiques, ses albums proposent chacun une exploration : celle du monde des oiseaux (pinson, verdier, martinet…) ou celle du parcours de l’eau, de la pluie à la rivière puis à l’évaporation que les petits héros suivent tout au long d’un arc-en-ciel. Le thème de la célèbre histoire de Perlette, la goutte d’eau, est ici revu en beauté.

Les Fleurs sauvages

Les Fleurs sauvages
Lim Gil-Taek, Kim Dong-seong,

traduit du coréen par Lim Yeong-hee et Fançoise Nagel
Chan-Ok, 2010

Leçon de fleurs

Par François Quet

 « Il y a exactement vingt ans,  monsieur  Kim, qui avait habité la ville toute sa vie, avait reçu sa première affectation comme instituteur dans l’école primaire d’un gros bourg de village ». Ainsi commence Les fleurs sauvages. L’incipit résume à lui seul l’histoire qui va suivre. D’abord, le point de vue, celui d’un homme transplanté dans un décor qui n’est pas le sien. Ensuite la nostalgie : tout cela c’est passé, « il y a exactement vingt ans ». Enfin, c’est l’histoire d’une rencontre, celle de la campagne et de la vie villageoise.

Le récit est très simple : une petite fille apporte souvent des fleurs au maitre, mais il lui arrive d’être en retard et de se faire réprimander par l’enseignant. Un jour celui-ci décide de rendre visite aux parents de la fillette, mais la promenade est plus longue que prévue, l’adulte se perd : « J’étais loin de me douter que Bo-sun avait un chemin si long à parcourir chaque jour », se dit-il. Finalement, c’est la petite fille qui le retrouve et le conduit à son hameau. Tout le monde l’attend : jamais aucun maitre d’école n’était venu si loin.

On aime la lente retenue de ce récit, à la fois tendre et mélancolique, triste et émerveillé. La petite fille et sa famille incarnent un monde sans doute disparu, généreux mais secret et inaccessible.  Le jeune enseignant se laisse peu envahir par la vie des fleurs, de toutes les fleurs que lui apporte la fillette et dont il veut connaître les noms, « modestes fleurs coréennes » beaucoup plus belles que celles des contrées lointaines. Les accidents du récit sont très limités : le jeune maitre se réjouit d’avoir trouvé une encyclopédie botanique, la fillette arrive en retard parce qu’elle doit acheter des piles pour sa lampe de poche. Plus tard, l’instituteur comprend pourquoi elle a besoin d’une lampe de poche.  Il ne se passe presque rien au rythme de cette chronique, pourtant le visage de la fillette se confond bientôt avec les fleurs de cet endroit où l’on se dit qu’on aimerait vivre. La tranquillité des paysages prolonge la douceur des gestes, et le jeune homme apprend à percevoir la respiration du monde.

L’illustration (encre et aquarelle) fait partager au lecteur l’émerveillement du personnage principal. Dans la première partie,  des planches un peu sombres, structurées de lignes perpendiculaires, s’éclairent peu à peu avec les fleurs que Bo-sun apporte dans la classe, jusqu’à l’explosion de jaunes iris qui occupent presque une pleine page. Mais c’est dans la deuxième partie de l’album que l’illustrateur traduit avec beaucoup de virtuosité l’ivresse du jeune homme plongé dans la nature : tantôt minuscule dans une double page verte, sous-bois tâché de minuscules fleurs minutieusement dessinées, tantôt au contraire, très grand, en légère contre-plongée, bras nus et ballants,  comme offert et désemparé devant le spectacle du monde. Les pages nocturnes, troublantes, ne provoquent pas un moindre émerveillement : le petit groupe d’humains réuni sous une faible lampe pour accueillir son maitre d’école n’est pas écrasé par le flanc sombre des montagnes et la multitude des étoiles. Ici encore c’est la sérénité qui domine dans un récit aux résonnances cosmiques.

On aura compris à quel point cet album suscite l’enthousiasme. Sans doute la perspective contemplative adoptée par Lim Gil-Taek et son illustrateur est-elle très éloignée de la vitesse et de la nervosité de la narration la plus contemporaine. On ose espérer que le format de l’album, la séduction de l’image aideront les lecteurs à découvrir une autre façon de raconter et à accepter des valeurs aujourd’hui bien discrètes, « la beauté des jardins fleuris ».

De l’autre côté du lac

De l’autre côté du lac
Anne Brouillard,
Le Sorbier, 2011

Ni tout à fait la même ni tout à fait une autre,

par Christine Moulin

Anne Brouillard n’a pas son pareil pour créer un univers envoûtant avec rien. Rien si ce n’est un chemin (comme dans Le chemin bleu, autre magnifique ouvrage, publié il y a sept ans, déjà…), celui qu’un présent quasi atemporel nous invite à suivre dès la première phrase : « Le chemin bordé d’arbres tourne autour du lac dans l’ombre et la lumière ».

Rien, si ce n’est une superbe maison, de celle que l’on aimerait habiter, pleine de lumière, de tendresse (un tissu rouge à carreaux, un évier où sèche la vaisselle, des chaises en bois, toutes simples, un buffet, bien sûr, quelques livres posés sur la table, une bouilloire : c’est tout juste si on ne respire pas comme une odeur de café ou de thé en découvrant la double page où se succèdent quatre tableaux paisibles, décrivant  le monde vu de ce côté-ci du lac). Cette maison appartient à Tante Nadège, et Lucie, une petite fille dans les dix-douze ans, y est en vacances, sans doute.

On découvre aussi, avec bonheur, Alpha et Toka, deux chats, l’un blanc, l’autre tigré, merveilleusement croqués et croyez-moi, rien n’est plus difficile à dessiner qu’un chat ! Mais le premier livre de l’auteur, c’était, rappelez-vous, Trois chats.

Tout pourrait rester ainsi, en équilibre, dans la douceur estivale de cette maison de famille, mais « l’autre côté du lac », que Tante Nadège associe visiblement au souvenir et à l’enfance, va faire signe, dans tous les sens du terme. « Un matin, Lucie remarque quelque chose de bleu qui brille dans les arbres ». Bleu, la couleur du temps, chez Anne Brouillard…

On prépare l’expédition car c’en est une. On se lance. Il faudra marcher longtemps, construire un pont. Le résultat sera à la hauteur de l’attente. Manet et son Déjeuner sur l’herbe sont même convoqués. Mais l’essentiel est dans le décalage, le point de vue différent porté sur l’existence : il suffit de passer le pont… et l’aventure commence, à la fois intérieure et universelle.