Georges Géant

Georges Géant
Gilles Baum – Amandine Piu
Amaterra 2023

Un autre Bon Gros Géant

Par Michel Driol

Georges est grand, très grand… envahissant et maladroit de surcroit ! Difficile dans ces conditions de trouver un emploi, sauf nettoyeur de gouttières. C’est alors qu’il aperçoit, dans la ville d’à côté, une autre géant, plus grand, plus maladroit encore. Et voilà Georges qui vient à la rescousse de ses habitants, de ses enfants et qu’il y gagne la reconnaissance de tous.

A la taille de Georges correspond celle de l’album, haut et étroit. C’est bien sûr la problématique de la différence, de l’exclusion qui est ici traitée au travers d’un personnage bien évidemment sympathique. Sympathique dans la représentation qu’en donne Amadine Piu : un bon géant souriant, montré dans des situations incongrues comme lorsqu’il se replie pour entrer dans un bus dont il occupe la presque totalité. Ce n’est pas que par la taille que Georges est inadapté : outre sa maladresse, il mélange les mots. Ce freak ne peut même pas prétendre faire un numéro de cirque ! Toute la première partie de l’album montre avec expressivité les déboires de Georges : expressivité dans la typographie, expressivité du texte (qui joue de l’exagération), expressivité des illustrations qui montrent ce personnage monstrueux (il est nu, vêtu simplement d’un chapeau transparent), oranger (comme étranger) dans un univers à dominante bleue. Bien sûr la seconde partie de l’album est là pour montrer que chacun est indispensable, a son rôle à jouer, voire ses talents cachés. Face à ce « drôle de zig » qui détruit la cité voisine, un géant si grand que l’illustration ne le montre jamais en entier, il s’avère altruiste, habile, adroit. Renversement prodigieux, lui, le maladroit, jongle avec les enfants comme balles ! Autre renversement, lui qui était fâché avec les mots, le voilà qui raconte des histoires aux enfants. C’est peut-être un peu systématique, mais voilà un album qui incite à être optimiste et à penser que chacun peut être utile à la communauté et y trouver ainsi sa réalisation.

Un album dans lequel on retrouve tout l’humanisme de Gilles Baum, sa façon de dire que chacun peut trouver sa place dans le monde, que les différences peuvent se révéler des atouts, un album dont les illustrations d’Amandine Piu ne manquent pas d’humour dans la représentation d’un univers bousculé, à la fois réaliste et bien imaginaire !

Cheval

Cheval
Ronald Curchod
Rouergue 2023

Le long voyage de Cheval au fil de l’eau

Par Michel Driol

Un cheval – Cheval – au bord d’un étang, immobile. Il entend son nom. Il suit la rivière, rencontre un enfant et tous deux continuent de descendre le fleuve jusqu’à la mer. Voilà pour le résumé qui ne rend absolument pas compte de la beauté des illustrations et de la poésie de la langue qui introduisent le lecteur dans un univers à contempler.

L’album fait alterner des doubles pages porteuses d’une illustration – format large, à l’italienne – et des doubles pages blanches, porteuses du texte sur la page de droite, imprimé en orange. Ce dispositif confère à la lecture de l’album un certain rythme, lent, apaisé. Il faut savoir prendre le temps de contempler l’illustration, une magnifique peinture, tantôt en plan large, tantôt focalisée sur un animal, tantôt sur un détail. On est tantôt la nuit, avec des bleus profonds que trouent parfois une lumière, la lune ou les étoiles. Tantôt dans l’oranger généreux d’un lever de soleil. Tantôt dans le vert de l’eau où nagent des poissons et se reflètent des oiseaux. Chaque tableau, dans ses couleurs, dans sa composition, dans ses détails, dans son traitement est une invitation à prendre le temps de regarder, contempler cette nature ainsi magnifiée où résonnent les couleurs. Si l’on suit un fleuve, ce sont pourtant les verticales des arbres qui structurent le plus souvent l’espace, au point de rendre bien différentes les deux dernières illustrations, la ligne d’horizon entre ciel et mer et les oiseaux qui volent, puis la rotondité pure du soleil.

Quant au texte, il tire sa force poétique de son rythme et des larges blancs qui l’entourent, comme une façon de signifier le silence et la lenteur. C’est un texte qui parle du temps et du mouvement, de la rencontre et de la nature. Un texte à la première personne – c’est Cheval qui parle – et l’on ne peut s’empêcher de penser à la simplicité, au lyrisme, et au symbolisme de Paul Fort. Simplicité du lexique et du monde de la nature et de l’eau évoquées, nommées, avec précision et réalisme. Lyrisme du je qui s’exprime et découvre l’élan vers autre chose que ce qu’il connait. Symbolisme de ce voyage qui conduit vers le bonheur simple et la joie partagée devant le « plus beau matin du monde ».

Un superbe album qui va à l’encontre de bien des caractéristiques de notre monde moderne : la vitesse, la technologie, la compétition. Un album qui incite à prendre son temps, à contempler une rivière toujours changeante, et à écouter le chant des oiseaux et les bruits de l’eau. Plaisirs simples et tellement précieux !

La Kahute

La Kahute
Donatienne Ranc – Illustrations de Kam
Editions du Pourquoi pas ? 2023

Vendredi ou le retour parmi les hommes

Par Michel Driol

Un homme, Vick, qui a quitté les hommes – comme le Misanthrope à la fin de la pièce de Molière – s’est réfugié sur une ile déserte où il pêche. Ce qu’il sort de l’eau, ce sont des détritus, des objets hétéroclites qui lui permettent de construire la Kahute où il vit, avec pour seule compagne une sardine. Lorsqu’il sort de l’eau un enfant migrant rescapé d’un naufrage, que va-t-il faire ? L’abandonner à son sort, pour rester seul humain sur l’ile ? Non, il va partir avec lui sur un bateau qu’il construit.

Donatienne Ranc propose ici un récit dont l’écriture, qui tient du conte oral par bien des aspects, touche à la poésie par un beau travail sur la langue : jeu des rimes, jeu avec les rythmes, jeu avec les anaphores, jeu avec les parallélismes. On le sent, ce texte est fait pour être dit autant que pour être lu. Dans un beau face à face muet (bien représenté par Kam qui illustre sur deux pleines pages les yeux de l’enfant et ceux de l’homme) se noue un drame au croisement entre les deux problématiques qui traversent le récit. D’un côté la pollution – celle des océans en particulier – et le texte et les illustrations montrent bien cette accumulation de débris qui vont permettre au héros de construire une cabane, puis un bateau, avec les rebuts de notre civilisation. De l’autre le drame des migrants, qui fuient la guerre pour devenir les victimes des passeurs.  Le récit fait passer du point de vue de l’homme à celui de l’enfant, comme une façon de dire ce qu’ils ont en commun. L’un a fui les Hommes « trop mesquins, trop requins, trop humains » : belle formule pour caractériser nos comportements et notre société. L’autre a fui la guerre, perdu ses parents. Le traitement de la seconde partie est intéressant en ce qu’il montre ce que fait Vick au travers du regard de l’enfant, créant une espèce de suspense. Vick agit, mais que fait-il ? Une autre cabane ? Un bateau ? Le lecteur s’interroge sur la façon dont Vick résout son cas de conscience pour arriver à une fin ouverte et optimiste. Fin optimiste car Vick prend soin de l’enfant et le reconduit parmi les hommes. Fin ouverte car rien n’est dit de l’intention finale de Vick : rester avec l’enfant et redevenir homme parmi les hommes qu’il déteste, ou revenir seul sur l’ile.

Ce drame et sa résolution muette se déroulent en pleine mer, sur une ile, et c’est aussi la force du texte de ménager des paragraphes où l’on entend le vent, où l’on voit les vagues, où l’on ressent la tempête. Cela constitue comme une respiration, une façon de ne pas oublier la nature sauvage. Revient comme un leitmotiv la couleur bleue : bleu de la bassine de la sardine, bleu de la chaussette de l’enfant, bleu que l’on retrouve sur la plupart des illustrations : bleu du ciel, bleu de la mer, bleu des yeux, bleu des peaux…  Mais le récit se termine non par cette couleur froide, mais par le soleil orange : il y a là comme un mouvement vers la vie, le sauvetage de l’enfant étant aussi le sauvetage par l’enfant.

Un récit à l’imaginaire riche, qui raconte une histoire pleine d’humanité, une histoire de rencontre salvatrice, illustré avec beaucoup d’expressivité, de violence parfois, de douceur aussi, un récit porteur d’espoir. On en a besoin !

Dys-moi Papi

Dys-moi Papi
Claire Mazard – Illustrations d’Anaïs Lefebvre
Tom Pousse 2023

La fille qui craignait les mots et l’homme qui peignait les oiseaux

Par Michel Driol

Depuis son CE1, Léa a été diagnostiquée dyslexique. Mais, à 15 ans, ses difficultés scolaires sont telles qu’elle envisage de ne pas se présenter au Brevet. Elle adore les chevaux, et son grand père, céramiste réputé, veuf depuis quelques mois, et qui ne livre plus aucune de ses productions à son marchand. C’est alors qu’il lui révèle son secret et que Léa va tout faire pour surmonter ses propres difficultés et lui venir en aide.

Claire Mazard aborde avec ce roman écrit à la première personne le quotidien, les découragements, les espoirs aussi d’une jeune fille atteinte de dyslexie qui  se raconte, se confie, dit ses difficultés face à l’écrit, dit aussi ceux qui l’ont accompagnée : l’orthophoniste, ses parents. Elle dit aussi le regard méprisant qu’on a sur elle, sur sa prétendue lenteur. Cette dimension psychologique est précieuse, à la fois pour des lecteurs  « dys » qui s’y reconnaitront et pour les autres, qui, par empathie, éprouveront et comprendront mieux  les efforts et la fatigue ressentis par l’héroïne, et le hiatus entre cette énergie dépensée pour accéder à l’écrit et les résultats obtenus. Le roman saisit Léa à la croisée des chemins : la fin du collège est le moment de se déterminer pour un futur métier et de choisir une orientation. Celle-ci est d’abord passée par des choix négatifs : ce qu’elle rêve de faire (vétérinaire, chirurgienne) est impossible, car il faut trop d’années d’études, et, on l’a compris, les études qui passent par l’accès à l’écrit sont pour elle un véritable calvaire. Dès lors Léa a perdu le moral. Ce qui la sauve, et fait de ce roman un feel-good roman sans mièvrerie, c’est la relation qu’elle a avec son grand-père, taiseux comme un poisson, mais qui va lui parler. Comprenant qu’il a besoin d’elle, par amour pour lui, elle va trouver la force de faire avec son handicap. On ne dira pas par quels chantages (affectifs !) ces deux-là avancent… on laissera au lecteur  le soin de découvrir cette relation sobrement décrite dans l’affection mutuelle qu’ils se portent. L’artiste redécouvre le gout de vivre et l’adolescente trouve sa voie.

On saluera les efforts d’adaptation de l’écriture et de l’édition à un public dyslexique : une liste des personnages principaux, avec leurs principales caractéristiques, pour s’en construire une représentation avant d’entrer dans l’histoire. Un découpage en brefs chapitres, écrits dans une langue simple, avec des phrases courtes qui n’empêchent pas l’expression de la complexité de la pensée et des sentiments. La police de caractère est adaptée, de même que la typographie (alignement à gauche) permettant la coupure du texte en fin de ligne en fonction du sens. Même le papier – mat – est choisi pour limier le contraste entre le fond et les caractères imprimés. Enfin les illustrations d’Anaïs Lefebvre, tout en grisé et en douceur, jouent sur le réalisme pour aider à mieux visualiser les personnages et les lieux.

Un roman sur la différence, qui montre une belle relation entre une ado et son grand-père, un roman qui incite à ne pas lâcher, à ne pas renoncer parce que, comme dit le grand-père, découvrir de si belles pensées mérite des efforts.

Elliot champion de surf et de plein d’autres trucs super cool

Elliot champion de surf et de plein d’autres trucs super cool
Cécile Chartre
Rouergue Dacodac 2023

Vacances à la maison

Par Michel Driol

Tristes vacances pour Eliott. D’abord celle qu’il aime (sans encore oser le lui dire), Lisa, part en Suède… Il se verrait bien roi de ce pays, dans ses rêves. Sa sœur va partir pour ses vacances. Sa mère lui a installé dans le jardin une piscine trouée. Le voisin, victime d’une crise cardiaque, est parti à l’hôpital. Reste son chat Ramon… et le petit fils du voisin, un Parisien bien différent de lui mais avec lequel, finalement, il va passer les meilleurs vacances de sa vie !

On retrouve avec plaisir Elliot, ses aventures minuscules, sa timidité devant Lisa, sa maladresse, et sa façon de vivre dans son monde, dans ses rêves, dans les différents surnoms qu’il se donne (Elliot –Premier du nom, Elliot – le magicien…) comme une façon de compenser ses complexes, son sentiment d’infériorité. Avec beaucoup d’humour, dans ce récit toujours à la première personne, il évoque sa famille (sa mère, qu’on devine sans trop d’argent, qui achète sur le Bon Coin ou à Emmaus et dont les jurons sont remplacés par des bip…), son chat (son seul véritable ami, c’est dire sa solitude), sa sœur… Un voisin en particulier, Robert – le voisin, sans arrêt en train de râler et d’observer.  Bien sûr, le récit va montrer comment ce voisin n’est pas si mauvais que cela ! Le roman enchaine de multiples épisodes, comme autant de petites séquences illustrant le regard d’Elliot sur la vie, à la fois fait de naïveté, d’imagination et d’une certaine conscience  du réel. C’est cela qui en fait un personnage attachant, fragile, plein de bonne volonté et de détermination. Un enfant de 10 ans avec toutes ses contradictions et ses exagérations !

Un roman qui dit les trouvailles de l’amour maternel, le besoin d’amitié d’un enfant, et un formidable appétit de vivre !

Voir la chronique d’Elliot super héros

Le Mime osa

Le Mime osa
François David – Henri Galeron
Møtus 2023

Calembours et calembredaines

Par Michel Driol

25 pages, 25 poèmes illustrés, 25 jeux de mots du type calembour, qui jouent sur les signifiants oraux, rapprochant ainsi des signifiés a priori éloignés, faisant naitre de ce rapprochement inattendu un nouveau sens. Ainsi samedi et ça me dit, le rhinocéros et le rhino c’est rosse, ou encore la douceur et la douce heure.

A l’invention poétique de François David correspond l’invention graphique d’Henri Galeron. Ces deux-là n’en sont pas à leur coup d’essai, et l’on retrouve dans une des illustrations la couverture de Nom d’un chien, qu’ils avaient cosigné ! Les illustrations donnent à voir un univers plein de tendresse et de douceur, où l’on croise le mime Marceau, des souris, des enfants, représentés à la fois avec réalisme et ce qu’il faut d’imaginaire pour entrainer le lecteur dans un univers plein de folie, où les murs ont des oreilles, où les adultes peuvent se baigner dans une tasse de café ou  se libérer de tout et s’envoler grâce au livre… Elles accompagnent les figures du double sens avec malice, comme cette représentation impossible de l’enfant se reflétant dans le miroir, sage et pas sage à la fois.

Les textes jouent donc avec la langue et provoquent des rencontres inattendues entre les babillements du bébé et des notes de musique, font souvent appel au champ lexical du livre : chat pitre et chapitre, petit homme et petit tome, livre et libre et se terminent avec l’évocation de l’émotion que peuvent provoquer les mots. C’est bien à une double exploration que ces textes nous invitent : celle de la langue, mais aussi celle de notre humanité, de la naissance à la mort sûre et redoutée, avec des allusions au coronavirus, aux incendies, mais aussi à l’amour, à la douceur et la tendresse. On voyage de Carentan à l’Everest, et on croise de nombreux animaux, éléphant et faon jouant ensemble.

Un recueil dans lequel des poèmes plein d’humour font corps avec des illustrations pleines de fantaisie, autour de la figure paradoxale du mime (présent sur la couverture et dans la dernière page ) : celui qui ne dit mot est aussi celui qui invite à écouter ce que les mots ont à dire.

On ne sépare pas les morts d’amour

On ne sépare pas les morts d’amour
Muriel Zürker
Didier Jeunesse2023

Roméo des Gâtines et Juliette des Vallons

Par Michel Driol

Lorsqu’Erynn rencontre Bakari, c’est une sorte de coup de foudre immédiat. Mais ils appartiennent à deux cités de banlieues ennemies pour des raisons oubliées. Mais cet amour n’est pas du gout du caïd de la cité d’Erynn, Diango, qui prépare un affrontement entre les bandes rivales, au cours duquel Bakari et Erynn s’entretuent… Et les voilà devant le tribunal du jugement dernier : iront-ils en enfer ou au paradis ?

Le roman commence dans l’autre monde. On suit en effet le procès conduit par les écoutanges  chargés de juger les deux amoureux. Pour cela, on revit certains épisodes marquants, tantôt du point de vue de Bakari, tantôt de celui d’Erynn. Ce dispositif, qui conjugue retours en arrière et points de vue, place les lecteurs en position de comprendre et de juger les deux ados en leur donnant toutes les informations sur les arrières plans sociaux et psychologiques qui accompagnent le développement de leur histoire. Le tragique de l’engrenage dans lequel ils sont engagés est quelque peu contrebalancé par l’humour et l’inventivité des scènes de procès.

A l’heure où il est de bon ton de parler d’ensauvagement, l’autrice donne une autre vision des « quartiers sensibles ». D’abord à travers son personnage de Bakari, dont le père est décédé, dont la mère enchaine deux boulots pour élever seule ses enfants. Bakari y apparait comme le grand frère modèle, qui prend soin de ses cadets et rêve de sortir toute sa famille de cette cité. Quant à Erynn, elle vit seule avec sa jeune mère célibataire, âgée d’une trentaine d’années, qui pense avant tout à s’amuser et la délaisse. L’autrice cherche à montrer ce qu’il y a d’humain dans ces personnages, dans leurs sentiments, dans leurs aspirations, dans leur façon de vivre dignement malgré les difficultés qu’ils rencontrent. Et parmi ces difficultés, elle ne cache pas les trafics – de drogue en particulier – qui gangrènent les cités, ou la volonté de vivre et de régler ses problèmes sans faire intervenir la police. Ce mal qui ronge la cité est incarné en particulier par le personnage de Diango, un macho, sadique en qui on cherche, sans la trouver, une once d’humanité. Le quatrième personnage important de ce roman, Délicia, la « best-friend » d’Erynn, amoureuse de Daingo, est montrée partagée entre cet amour et son amitié pour Erynn. Elle incarne un personnage ordinaire, face aux deux purs que sont Erynn et Bakari, mue plus par ses pulsions que par sa réflexion ou sa volonté. Cette vision des quartiers sensibles, on le voit, n’a rien d’angélique ou de lénifiant. Mais elle est pleine d’empathie et d’humanité, appelant à comprendre avant de porter des jugements péremptoires. Car telle est bien la ligne suivie par ce roman finalement plus optimiste que cette chronique ne semble le laisser paraitre, même si les personnages ne voient pas d’avenir dans leur quarter.

Un roman écrit dans une langue qui donne corps à ses personnages à travers en particulier des expressions pittoresques de banlieue – recueillies par l’autrice dans ses rencontres avec des ados, un roman qui montre toute la pudeur et la délicatesse des adolescents au moment de rencontrer un amour qui va les bouleverser – c’est à dire au sens propre les amener à changer leurs visions du monde plus ou moins égocentrées pour les conduire à s’ouvrir à l’autre, à penser à l’autre -, un roman qui propose une belle façon de revisiter le mythe shakespearien de Roméo et Juliette, l’amour confronté aux clans, un roman enfin qui, dès l’illustration de couverture, est un beau clin d’œil à West Side Story !

Qu’est-ce qu’on fout ici

Qu’est-ce qu’on fout ici
Shaïne Cassim
Gallimard Scripto 2023

Diagonale noire et vague noire

Par Michel Driol

Rien ne destinait Patricia et Julian à tomber amoureux. Tous deux élèves de classes préparatoires, elle passionnée de cyclisme, entière, à la limite rebelle, lui atteint de crises de migraine, écorché vif. Après la rencontre racontée dans le premier chapitre, 5 pages plus loin, on sait que « C’est fini, Patricia. Toi et moi, c’est fini, darling ». Le roman se fait le récit de cette relation dans une écriture particulièrement travaillée, faite de retours en arrière, de narration et de pensées des personnages s’y superposant, indiqués en italique.

Récit sous forme de relai de narration, puisque c’est d’abord la voix de Patricia, puis celle de Julian, celle de Rosie, une amie de Julian, et enfin à nouveau la voix de Patricia. Cette polyphonie permet d’être au plus près des sentiments qu’éprouvent les deux personnages l’un pour l’autre, mais aussi de leur façon de se voir. Car l’intérêt du roman est bien dans la psychologie des deux. Patricia est directe, et ne veut rien de conventionnel dans sa vie, surtout pas une vie de couple bien rangée. Revient régulièrement pour elle la hantise de la noire diagonale : toutes ces choses qui ont le pouvoir de nous détruire en moins d’une minute. Julian, lui, est sans arrêt dans la vague noire, sombre,  cherchant dans l’alcool une façon de supporter l’existence. C’est bien ce côté noir, nihiliste, qui frappe d’abord à la lecture du roman. Les deux personnages, plein d’amour l’un pour l’autre, vivent une relation particulière, extrême, limite, qui semble les projeter dans un présent perpétuel, et ils font tout pour ne pas se détruire, se protéger. Julian a tout du héros du XIXème siècle, romantique, autodestructeur, sombre dans un monde qu’il voit encore plus sombre. Ténébreux, veuf, inconsolé… Il est quelque part le fils de Baudelaire et de Huysmans. C’est cette atmosphère-là qui imprègne le roman, dans son écriture, ses ellipses, ses métaphores.

Personnages quasi sans parents : le père de Patricia est décédé, sa mère, chercheuse, est partie pour 3 mois en Californie… En revient-elle ? Elle disparait du roman. Quant aux relations de Julian avec sa mère, critique musicale à Londres, elles sont encore plus tendues, au point qu’il la mettra littéralement à la porte. Pour autant, qu’on ne s’y méprenne pas, cette absence des parents n’est pas là pour les rendre responsables des fêlures de leurs enfants. Tel n’est pas le propos de l’autrice. Il semble qu’il s’agisse plutôt de laisser de jeunes adultes vivre leur vie, en toute liberté. Se remarquent quelques figures, elle du doyen de cyclo club, 50 ans de plus que Patricia, attentionné et celle de Rosie, la troisième narratrice, traductrice de romans jeunesse à Londres et chanteuse de musique baroque, dont l’amitié pour Julian se révèle précieuse.

Le roman s’inscrit dans une géographie assez imaginaire : il est question de Saint Etienne, mais on ne retrouve rien de la géographie particulière de cette ville. Patricia habite un hameau nommé Sévigny. Il est question d’un plateau…  Les héros voyagent souvent entre Saint Etienne et Londres – Julian étant né dans la quartier branché de Shoreditch où habite Rosie. Hanna, l’ancienne amie de Julian, fait ses études à Lyon. Cette volonté de non inscription dans une géographie réaliste est là pour mettre l’accent sur la psychologie des personnages, ou la philosophie de l’existence qu’ils sous-tendent. C’est sans doute pourquoi il s’inscrit dans un milieu culturel assez bien défini. Les personnages lisent. Tout commence par Annie Ernaux, Passion simple, dont parle Patricia. C’est L’Or de Cendras sur lequel Julian devrait écrire, et qu’il cite souvent. On n’évoquera pas tout l’arrière-plan littéraire des autrices et auteurs évoqués. On évoquera plutôt la musique (non seulement parce que Patricia aime danser) qui forme comme une play list dans laquelle se croisent Les Doors, Saint Etienne ou Massive Attack.

Autant que psychologique, le roman est moral et métaphysique. Jusqu’où peut-on aider l’autre ? La parole, l’amour n’y suffisent pas s’il n’y a pas la volonté de celui qui souffre de s’en sortir. Quant au titre, une phrase de Cendras tatouée sur le bras de Julian, il pose bien la question de notre place dans un monde qui semble avoir, pour ces jeunes, perdu tout son sens.

Un roman bouleversant qui dépeint des personnages assez atypiques en littérature jeunesse ou pour jeunes adultes, des personnages attachants dans leurs blessures intimes, mais aussi des personnages qui n’ont aucun souci matériel ou financier (on va sans problème de Saint Etienne à Londres où on boit du champagne à la gare, comme un rituel), des personnages décadents qui sont comme des anti-héros sombres et tragiques. Un  roman qui laisse le lecteur les juger, les aimer, les comprendre ou  les détester. C’est bien cela, la littérature.

Dans la gueule du loup

Dans la gueule du loup
Michal Morpurgo – Barroux (illustrations)
Gallimard Jeunesse 2018

Le Partisan

Par Michel Driol

On vient de fêter les 90 ans de Francis au village du Pouget. Durant la nuit, rythmée par les hululements d’un petit-duc et les coups d’une cloche fêlée, il se remémore sa vie. Ses rapports avec son jeune frère, qui, au début de la seconde guerre mondiale, s’engage dans la Royal Air Force, et meurt dans un accident d’avion. Sa décision alors, lui le pacifiste, objecteur de conscience, de s’engager contre ses convictions, et de se jeter dans la gueule du loup comme espion britannique, résistant en France occupée.

Une histoire vraie, dit le sous-titre. L’histoire de Francis et Pieter Cammaerts, les deux oncles maternels de l’auteur. C’est dire ce que représente ce récit pour son auteur, sans doute le plus personnel qu’il ait écrit. Sa réussite tient à la façon dont il retrace la vie de son oncle, à la première personne, comme s’identifiant à lui qui revoit les épisodes importants de sa vie défiler.  La sobriété et la pudeur du récit n’excluent pas la sensibilité et émotion, en particulier parce que Francis s’adresse chapitre après chapitre à son père, à Pieter, ou à ses autres compagnons de lutte, d’autres résistants et résistantes qui parfois ont payé de leur vie leur engagement. Il s’étonne d’être parvenu à 90 ans et leur rend hommage, incluant dans cet hommage les plus anonymes, en particulier les femmes. Ce dispositif narratif qui mêle le passé et le présent, les vivants et les morts, est d’une grande force et contribue à donner de l’épaisseur humaine au héros. Tout autant que la précision des souvenirs, des actions conduites par Francis, ce qui frappe ce sont les valeurs qui animent ses engagements. Valeurs humanistes, courage, amour : le roman fait le portrait en action d’un héros de notre temps, d’un enseignant, d’un pacifiste convaincu qui se jette dans l’action clandestine afin que la mort de son frère ne soit pas inutile.

Les illustrations de Barroux, « avec [ses] propres armes, la ligne et la lumière », du noir, du blanc et du gris, donnent une réelle intensité dramatique aux scènes représentées, mais se concentrent aussi sur les visages, les joies, les peurs, les angoisses.

Un cahier documentaire, illustré des photographies des personnages, complète le récit.

Un récit particulièrement émouvant dans sa simplicité, pour rendre hommage à la vie d’un héros de la Seconde Guerre mondiale, le replacer dans son milieu familial, qui est aussi celui de l’auteur, à travers ses identités successives de frère, père, professeur et espion, et permettant à tous de comprendre aujourd’hui ce que signifie le verbe « résister ».

Le Jour où j’ai voulu sauver la forêt

Le Jour où j’ai voulu sauver la forêt
Nora Dåsnes
Casterman 2023

J’en ai marre d’être mignonne

Par Michel Driol

A 12 ans, Bao est déléguée des élèves de son collège. Lors d’une réunion, où elle voudrait faire avancer l’idée d’un collège éco-responsable, elle se heurte aux adultes qui veulent agrandir le parking du collège, pour des raisons de sécurité, en détruisant la moitié de la forêt. Après avoir essayé de les convaincre, en rédigeant un rapport manuscrit sur le climat avec ses amies, elle persuade tout le monde de passer à d’autres formes de lutte : accrochage d’une banderole en haut du collège, puis occupation de la forêt.

Ce roman graphique mêle habilement un récit traditionnel (cases, planches…) avec des conversations WhatsApp. Le récit est conduit dans des vignettes qui font alterner les gros plans sur les visages, passant par toutes les émotions, les réactions, et des plans plus larges de forêt, souvent en double page. Toutes les techniques de la bande dessinée ont ainsi mises au service de la narration, pour faire ressentir au plus près les sentiments des protagonistes, leurs élans, leurs découragements, leur volonté. Il montre bien les angoisses des adolescents d’aujourd’hui face à l’urgence climatique, et la façon dont les adultes (mal)traitent leur engagement. Le roman traduit bien le sentiment d’impuissance que ressentent les ados face à des adultes qui ne les écoutent pas, pour différentes raisons, et voudraient bien les voir ses cantonner dans des rôles bien définis : faire des exposés, se documenter, s’engager de façon théorique. Il montre bien aussi la passivité des adultes face à l’urgence climatique. S’ils en ont conscience, ils n’agissent pas, préférant leurs intérêts à court terme. Cette opposition entre adolescents et adultes est particulièrement bien vue et bien traitée dans ce roman graphique. Ce que montre aussi le roman, c’est la dégradation de la relation entre Bao, qui veut vivre au plus près de ses convictions, et sa mère, protectrice, avocat, trop occupée, privilégiant les trajets en voiture. Bao apparait ici comme une héroïne forte, engagée, mais tiraillée entre son désir d’indépendance, d’autonomie et la nécessité d’avoir recours aux autres pour faire avancer une cause. Mais c’est grâce à l’appui de tous, à la mobilisation des élèves, à l’écho apporté par l’usage des réseaux sociaux, que la forêt sera sauvée.

Voilà un roman graphique très actuel et qui s’adresse directement, au travers d’une fiction, à des jeunes qui, comme l’héroïne, partagent cette éco-anxiété. Il se termine par quelques pages documentaires engagées qui expliquent à des mineurs comment faire entendre leur voix avant d’avoir l’âge de voter, quelles actions on peut entreprendre, comment il est possible de s’engager très concrètement aujourd’hui pour faire comprendre aux élus que l’écologie est un réel sujet et que leurs décisions ne prennent pas toujours en compte l’avenir de notre planète. En d’autres termes, la fiction devient un guide d’action. Bien utile et bien documenté.